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Etude du Livre 1 du Contrat Social de Rousseau Cours n°2

Posted by Hervé Moine le 1 février 2009

Après avoir envisagé la vie et l’œuvre de Rousseau, il convient maintenant pour nous d’entrer dans le vif du sujet en ce qui nous concerne, à savoir la lecture et l’analyse du Contrat Social.

Page du Contrat Social de Rousseau, première édition 1762 Amsterdam

Page du Contrat Social de Rousseau, première édition 1762 Amsterdam

La question essentielle à laquelle nous tenterons de répondre dans ce présent cours est celle de l’objet même du Contrat Social de Rousseau.

Nous avons vu précédemment que le Contrat Social fut publié en même temps que l’Emile, en 1962. Il fut le résultat d’une entreprise de longue haleine. En 1742, alors qu’il était secrétaire de l’ambassadeur de France à Venise, Rousseau avait commencé à accumuler des matériaux pour un ouvrage qu’il dénomme à l’époque « Institutions politiques ».

  • L’Avertissement de Rousseau

Voici ce que dit Rousseau à propos de cet ouvrage qui ne vit jamais le jour :

« Ce petit traité [entendons par là le Contrat Social] est un extrait d’un ouvrage plus étendu, entrepris autrefois sans avoir consulté mes forces, et abandonné depuis longtemps. Des divers morceaux qu’on pouvait tirer de ce qui était fait, celui-ci est le plus considérable, et m’a paru le moins indigne d’être offert au public. Le reste n’est déjà plus. » Rousseau, Contrat Social, Avertissement.

Ceci ne va pas sans poser un certain nombre de questions.

  • Une entreprise avortée

La première question que l’on pourrait se poser est de savoir quelles sont les raisons qui font que cette œuvre n’a jamais vu le jour. Rousseau était absorbé par la rédaction de la Nouvelle Héloïse et de l’Emile, c’est pourquoi il laisse de côté son projet, pour s’apercevoir ensuite que le réaliser exigerait de nombreuses années. En somme, on peut dire vulgairement que dans cette affaire, Rousseau avait eu les yeux plus gros que le ventre. Et, découragé, il y renonce. Cependant, comme il le dit, il extrait de son travail effectué ce qui lui semble bon de présenter une certaine cohérence et un intérêt suffisant pour être publié et brûle le reste. On peut donc affirmer que le Contrat Social représente ce qui a survécu de cette entreprise avortée.

  • Une œuvre au rabais ?

Ensuite, la deuxième question qui se pose est celle de savoir pourquoi Rousseau nous fait-il part, pour débuter le Contrat Social, de cet avertissement. Pourquoi nous fait-il aveu de son échec ? S’il avait tu cet échec, on n’en aurait rien su. Cet avertissement semble nous donner l’idée que le Contrat Social est une œuvre au rabais. Cela dit, Rousseau cherchait probablement à avertir son lecteur que l’ouvrage qu’il lui présente n’a pas toute l’ampleur et toute la perfection qu’il souhaitait lui donner, et non pas, comme on pourrait le croire, pour proclamer l’échec d’une tentative trop ambitieuse et mal jugée au départ.

  • Une œuvre théorique

Enfin, la dernière question posée par l’avertissement de l’auteur est celle du critère qui lui a permis de choisir, dans tout le travail qu’il avait effectué, ce qui était digne d’être publié. La lecture du Contrat Social, nous indique que ce qui a été privilégié dans ce tri par Rousseau dans cette œuvre c’est toute la partie théorique, ce qui fait d’ailleurs d’elle une œuvre de philosophie politique qui articule des concepts abstraits. Une partie qui aurait pu être plus concrète fait défaut. Du coup, on peut regretter cette quasi-absence de concret, cela aurait permis certainement de tempérer, en mettant la théorie à l’épreuve des faits. A ce propos, il serait bon de signaler l’existence d’une version antérieure du Contrat Social, le Manuscrit de Genève, bien plus concret. La version définitive du Contrat Social en sera en partie tirée. Sans doute nous serait-il utile d’y faire, de temps à autre, référence et de confronter ces deux textes, afin de pouvoir mieux comprendre certains passages difficiles de l’œuvre qui s’offre à notre étude, également pour nous informer sur l’évolution de la pensée politique de Rousseau.

Quel est l’objet du Contrat social ?

Envisageons maintenant le sous-titre du Contrat Social qui nous révèle, comme nous allons le voir l’objet même de l’ouvrage.

« Principes du droit politique »

Cette expression mérite que l’on s’y attarde. Remarquons qu’elle est calquée sur celle de « droit naturelle » et qu’elle s’y substitue.

  • Principes du droit POLITIQUE

Si l’on se réfère au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, on peut voir que l’état civil ne peut être fondé en nature, puisque les hommes vivent naturellement épars. L’idée donc d’un droit naturel régissant l’ordre politique est dans son fondement contestable. C’est à partir de l’essence même de l’ordre civil et des caractères de l’homme social que l’on doit tirer les principes du droit politique. Le contresens le plus grave sur la thèse de Rousseau est de considérer qu’il cherche à penser l’idée d’une politique naturelle. Selon lui, une telle idée est une chimère. Et, nous le verrons, il va s’opposer fortement à ceux qu’on appelle les théoriciens du droit naturel.

C’est du concept même de société, de celui de citoyen et de sujet, c’est-à-dire de membre du corps civil, que tout doit être pensé.

  • Principes du DROIT politique

Droit politique se distingue de fait politique. Si, comme on vient de le voir, la nature n’est pas propre à penser le politique, le fait l’est encore moins. Le fait ne fait jamais droit, et l’examen du droit positif ne constituera jamais le droit politique. On peut voir à ce propos la critique que Rousseau adresse à Grotius, celui-ci légitimant l’esclavage par le fait qu’il existe.

« Grotius nie, dit Rousseau, que tout pouvoir humain soit établi en faveur de ceux qui sont gouvernés : il cite l’esclavage en exemple. Sa plus constante manière de raisonner est toujours d’établir le droit par le fait. » (Chapitre 2 du livre I du Contrat Social)

C’est d’ailleurs le reproche majeur que fait Rousseau à Montesquieu, celui d’avoir voulu rendre compte de la réalité politique au travers de l’examen du droit positif sans avoir d’abord posé des principes au nom desquels porter évaluation.

« (…) Il [Montesquieu] n’eut garde de traiter des principes du droit politique ; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis ; et rien au monde n’est plus différent que ces deux études. Celui pourtant qui veut juger sainement des gouvernements tels qu’ils existent est obligé de les réunir toutes les deux : il faut savoir ce qui doit être pour bien juger de ce qui est. » Rousseau, Emile ou de l’éducation, livre V, p.600. GF.

C’est à combler ce manque que Rousseau cherche à s’employer dans le Contrat Social.

  • PRINCIPES du droit politique

C’est bien de principes dont il s’agit et non de leur application. Toute lecture qui chercherait dans le Contrat Social le modèle ou la description d’une société (idéale ou non d’ailleurs) serait nulle et non avenue. Par exemple, comparer le Contrat Social avec La République ou Les Lois de Platon ou avec l’Utopia de Thomas More serait dépourvu de pertinence. L’objet de Rousseau dans son ouvrage c’est le concept même de société, et non pas une société concrète, fût-elle cette société concrète imaginaire et parfaite. Si l’on veut trouver une application des principes à des sociétés déterminées concrètes chez Rousseau, il faudra se diriger vers ses textes sur la Corse ou sur la Pologne.

  • Le passage de l’état de nature à l’état civil en question

Selon Rousseau le passage de l’état de nature à l’état civile est irréversible, « la nature humaine ne rétrograde » pas dit-il. On peut voir à propos de l’état de nature et le passage de l’état de nature à l’état civil, le premier et le second discours de Rousseau. Selon lui, dans le Contrat Social, c’est dans l’ordre civil et lui seul qu’il faut agir et penser. L’état de nature est une fiction théorique qui permet de penser l’ordre civil, donc il ne s’agit pas de penser un retour à ce qui n’a probablement jamais existé. S’il s’agit alors de partir de l’état civil, la question qui se pose alors est de savoir ce qui le caractérise. Qu’est-ce qui caractérise l’état civil tel que nous le connaissons ?

Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes nous le montre. Ce qui caractérise l’état civil ce sont les inégalités et la servitude. Et, c’est adossé à ces constats que Rousseau aborde le droit politique. Le problème qui se pose alors à Rousseau est énoncé dans le préambule du Contrat Social :

« Je veux chercher si dans l’ordre civil il peut y avoir quelque règle d’administration légitime et sûr. » Préambule du Contrat Social.

Nous verrons la prochaine fois comment Rousseau compte répondre à ce problème qui est la question même du Contrat Social.

Il serait bon que vous relisiez notamment le Préambule. N’hésitez pas si vous avez des questions sur ce cours d’utiliser la fonction commentaire ci-dessous.

Hervé Moine

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