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Archive pour février 2009

Julien Mérion : la crise en Guadeloupe illustre un réveil historique, identitaire, de la société civile.

Publié par Hervé Moine le 14 février 2009

Je vous soumets ici le point de vue de Julien Mérion, politologue, est professeur à l’université des Antilles-Guyane, paru dans un article du Monde les propos étant recueillis par Béatrice Gurrey. Pour lui, la crise en Guadeloupe illustre un réveil historique, identitaire, de la société civile.

“La société civile bouscule la classe politique”

LE MONDE | 14.02.09 | 13h24  •  Mis à jour le 14.02.09 | 14h16

Pointe-à-Pitre Envoyée spéciale

Comment analysez-vous la situation que vit la Guadeloupe depuis plusieurs semaines ?

C’est une crise profonde, à la fois sociale et intime. Si elle a pris cette ampleur, c’est qu’elle est porteuse de revendications qui s’appuient sur une réelle légitimité. Dans le collectif Liyannaj kont pwofitasyon (LKP), se sont unis ceux qui ne l’avaient jamais été, sur un terrain social et identitaire et, je dirais, surtout identitaire. Les organisations syndicales n’avaient jamais réussi l’unité entre elles. La grande nouveauté, c’est aussi le lien entre le mouvement syndical et les mouvements culturels. Enfin, l’irruption de la jeunesse, très présente, ancre encore davantage cette action collective dans la société réelle.

Jamais on a connu une telle convergence, même en 1985 lors de l’affaire Faisan, lorsqu’une grande partie de la Guadeloupe s’était mobilisée en faveur de cet instituteur en grève de la faim. C’était la mouvance indépendantiste qui avait porté ce mouvement, alors qu’il est aujourd’hui beaucoup plus large. Il est vraiment populaire dans son essence. Contre un processus de dépossession, qui dure depuis des lustres, on assiste à une volonté de réappropriation. C’est ce réveil de la société civile qui bouscule l’échiquier politique.

Que pensez-vous de la réaction de la classe politique ?

On vivait depuis cinquante ans sous le paternalisme gaulliste. Nicolas Sarkozy n’est pas du tout dans cette démarche. Il est là pour appliquer une logique libérale, sans se soucier ni du haut ni du bas de la société. L’Etat providence est en train de s’écrouler sous nos yeux et la situation prend de revers la classe politique locale.

Celle-ci paraît un peu perdue face à la situation…

Elle n’a pas su anticiper la crise et elle n’a pas mesuré, dans ses premières déclarations, l’ampleur et la profondeur du mouvement. Elle vit la crise avec trois temps de retard : le premier, c’est le retard social. Les revendications qui ont été formulées n’avaient pas été prises en compte dans les orientations politiques et les budgets récemment définis. Le deuxième, c’est un retard sur l’identité. Il apparaît évident que depuis une quinzaine d’années, l’émergence identitaire constitue l’une des clés de compréhension de cette société. Elle se substitue dans une large mesure au mouvement indépendantiste. C’est ce que la classe politique locale n’a pas été capable de porter.

Le troisième temps de retard, c’est celui de la responsabilité politique qui lui est propre. Depuis le référendum du 7 décembre 2003 sur l’évolution institutionnelle, on avait enterré le débat sur l’évolution du statut et sur la question de la responsabilité politique locale. Or les récents événements démontrent à merveille que l’un des points-clés de cette crise est le problème de la domiciliation de la décision politique.

Cette classe politique locale, gauche et droite confondues, a du mal à rétablir son équilibre. Elle est déstabilisée par rapport à cette forte poussée qui vient du bas. Mais une chose est certaine : rien ne sera plus jamais comme avant.

Propos recueillis par Béatrice Gurrey

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“La violence n’est pas seulement une des réponses possibles à la souffrance, elle est son produit”.

Publié par Hervé Moine le 14 février 2009

L’auteur de la Théorie de la violence s’est éteint.

labica
Georges Labica (1930-2009)

Nous apprenons le décès de Georges Labica survenu, il y a deux jours, le 12 février 2009, à l’âge de 79 ans.

Georges Labica était philosophe et a enseigné la philosophie politique à Paris X Nanterre.

Il était spécialiste de philosophie politique et notamment de la théorie marxiste.

Intellectuel engagé, militant anti colonialiste et anti impérialiste, il était fin connaisseur du monde et de la culture arabes.

Il était Président honoraire du Comité de Vigilance pour une Paix Réelle au Proche-Orient (CVPR-PO), Président de Résistance démocratique internationale, membre de l’Appel franco-arabe, du Forum des alternatives et de En Defensa de la Humanidad.

Auteur de nombreuses publications, Georges Labica s’est d’abord intéressé à la pensée de Ibn Khaldoun, Politique et religion chez Ibn Khaldoun. Essai sur l’idéologie musulmane, Alger, Société nationale d’édition et de diffusion, 1968, mais aussi celle de Robespierre Robespierre : une politique de la philosophie, Paris, Presses universitaires de France, « Philosophie », 1990 ; de Lénine ou encore d’Antonio Labriola.

Citons :

  • Dictionnaire critique du marxisme (PUF) en codirection avec Gérard Bensussan
  • L’oeuvre de Marx, un siècle après (PUF)
  • Démocratie et Révolution , le Temps des cerises,
  • La pensée et l’histoire, 2007
  • Théorie de la violence, La Citta del Sole, 2007

Un extrait de la Théorie de la violence :

De la souffrance : La violence n’est pas seulement une des réponses possibles à la souffrance, elle est son produit.

« Et elle est spécifique, s’il est vrai qu’il existe des « voies nerveuses de la souffrance…différentes des voies de la douleur comme sensation discriminante ».

Job souffre, l’imprécateur, soulevé de révolte et frémissant de colère contre l’injustice qui le frappe. Prométhée, tout Dieu qu’il est, souffre. Médée, la chthonienne, fille du soleil, souffre quand elle tue ses enfants, auxquels elle veut épargner les frivolités de la vie citadine. Caïn, le fils méprisé, souffre. Oreste et Electre, les enfants maudits souffrent. Et Titus lui-même. Et la digne Lucrèce. Et Jésus, le juste, acquittant d’avance les dettes qui ne sont pas les siennes. Et Catherine, Georges et tous ceux auxquels leur sainteté valut le martyre. Les démences qui hantent les théâtres grec et shakespearien sont autant d’expressions de souffrances, infligées par des Dieux capricieux ou des tyrans cruels. L’éventail des violences répond à l’éventail des souffrances. »

Personnellement, j’avoue mal connaître la pensée de Georges Labica, mais peut-être peut-il être un philosophe permettant de décrypter notre temps. Je terminerai juste par une citation de Franci Combes :

“Ceux qui ont eu la chance de la fréquenter et de travailler avec lui ressentent une grande peine et une énorme perte. Georges était un homme fraternel, à l’intelligence toujours en éveil, un intellectuel ouvert et combatif, un pédagogue et un orateur hors pairs, un esprit libre et un militant dont l’internationalisme et l’engagement ne se sont jamais démentis. Il était certainement l’un des penseurs marxistes les plus marquants d’aujourd’hui.” Francis Combes, sur lahaine.org/labica

Pour en savoir plus sur ce philosophe marxiste, je vous suggère quelques une de ses textes sur la violence, la mondialisation et sur le marxisme.

La page “Georges Labica”

Hervé Moine

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Un sujet de saint Valentin : l’amour peut-il être un devoir?

Publié par Hervé Moine le 14 février 2009

La Goulue et Valentin lithographie de Toulouse Lautrec

La Goulue et Valentin lithographie de Toulouse Lautrec

Outre le texte d’Alain extrait des Arts et des Dieux, qui fait l’objet d’une étude déjà commencée, ayant pour thème l’amour, voici pour poursuivre notre travail d’apprentissage à la dissertation philosophique, un autre sujet sur ce thème tant célébré le 14 février. Libre à vous de faire votre déclaration d’amour à l’être aimé. En ce qui nous concerne, tentons de travailler ce sujet. Ce serait bien d’arriver au moins à une ébauche de dissertation philosophique.

Réflexe face à un sujet ? Son analyse. Dans quel but ? Pour lui donner du sens !

Partons de cette idée qu’un sujet de dissertation n’a pas de sens et qu’il convient de lui en donner un. Cela passe par une analyse du sujet lui-même afin d’être en mesure de formuler une question qui pose un problème philosophique. Ce problème, il s’agira ensuite de le creuser et de construire la problématique, interrogation qui jalonnera la réflexion, le dialogue entre différentes thèses. Ceci vaut pour tous les sujets de dissertation. Et c’est cette méthode qu’il convient d’acquérir par l’expérience et l’entrainement. Gageons que cette classe virtuelle de philosophie puisse autant qu’il est possible vous donner l’occasion de vous exercer à cet art difficile, mais ô combien enrichissant, de la dissertation philosophique.

L’amour peut-il être un devoir?

Je vous propose quelques pistes afin d’effectuer le travail préparatoire à l’étude de texte.

A. Tout d’abord un première remarque :

Le sujet met en rapport deux notions : amour et devoir. Sans doute voit-on dès le départ que ces deux notions ne sont pas du même registre et du coup ne semble pas faire bon ménage ensemble. On ne manquera pas d’être surpris par la formulation même du sujet. Faire son devoir c’est suivre une règle imposée, or il semble que l’amour n’est pas chose qui se décrète qui peut être imposer. Pourtant, nul ne méconnaît cette injonction “aime ton prochain!” Cette double remarque peut dors et déjà nous mettre sur la voie du problème que soulève le sujet.

B. Qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce que le devoir? Il ne faudra pas omettre le “peut-il être”

1. Tout d’abord à quoi la notion d’amour peut-elle bien renvoyer? L’équivocité du terme peut renvoyer à des réalités différentes : amour maternel, amour filial, désir charnel, la charité au sens chrétien, l’amour du prochain, l’amour de la patrie, l’amour de la sagesse…

On peut remarquer le sujet évoque dans sa formulation, par l’article défini, l’amour dans un sens général. La question est alors de savoir à quoi peut bien renvoyer ces réalités différentes de manière générale?

Il est important à la fois de conceptualiser la notion d’amour afin d’en saisir un sens général permettant de penser les diverses réalités. Cependant il ne conviendra pas pour autant de les oublier dans le traitement même du sujet.

2. Un devoir est ce qui doit être. Un devoir est dans sa particularité même ce qui correspond au devoir comme forme ou idée. Qu’est-ce que le devoir? Le devoir est à distinguer du simple conseil. Il y a dans cette notion quelque chose de catégorique, d’impératif. Sur quoi se fonde sur le devoir? Le sentiment?

Une fois que la notion de devoir sera bien circonscrite, il s’agira de penser un devoir.

3. peut-il a deux sens. Lesquels ?

C. Une fois que ce travail de définition sera effectué, il s’agira d’interroger le sujet dans sa globalité, afin de ne pas en rester à une vision parcellaire, découpée. La question à laquelle on doit être en mesure de répondre c’est celle des présupposés du sujet. Si on interroge le sujet, quels sont les présupposés ?

On a déjà précédemment pressenti un présupposé lorsque nous avons remarqué une incompatibilité entre amour et devoir. Que signifie cette incompatibilité ?

D. Quel est le problème que soulève le sujet ? Travail délicat mais très important pour éviter tout hors-sujet. Mais avant d’en arriver là nous avons déjà de quoi travailler.

Ce serait bien de se mettre à plusieurs à cette tâche.

Hervé Moine

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Doit-on tout attendre de l’Etat ?

Publié par Hervé Moine le 13 février 2009

La République Honoré Daumier

La République Honoré Daumier

Un sujet de circonstance….

Tel est un des deux sujets au choix que devait traiter les TS la semaine dernière. Je corrige actuellement les copies. Mais avant de proposer en ligne un corrigé, j’aimerais que l’on puisse travailler ce sujet, dans le cadre de l’apprentissage à l’exercice de la dissertation philosophique.
Sujet qui colle avec la mission première que se propose Actu Philo qui est celle de réfléchir à partir de l’actualité. Ne voudrait-on pas que l’Etat règle tous les problèmes et satisfasse le paquet de revendications, porté par le collectif (LPK)?

Que doit-on attendre de l’Etat? Tout?

Quel est le problème que soulève ce sujet?

Il faut commencer par faire une analyse de ce sujet…

Qui ouvre le feu ?

Hervé Moine

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Etude du livre I du Contrat Social de Rousseau Cours n°14

Publié par Hervé Moine le 13 février 2009

Jean Jacques Rousseau

Jean Jacques Rousseau

Analyse du chapitre IX « Du domaine réel »

« Domaine réel »

Que signifie cette expression ? Rousseau entend par cette expression tout ce qui concerne les biens, les propriétés, par opposition à tout ce qui concerne les personnes. La possession est le terrain acquis par un individu dans des conditions plus ou moins légitimes (recours à la force, premier occupant, premier à avoir mis le terrain en valeur, etc.). Il doit souvent la défendre les armes à la main, car personne ne reconnaît la légitimité de son acquisition. La possession est fragile, menacée par les exclus ou les appétits féroces qui la convoitent. Lorsqu’un homme souscrit le contrat, il remet ses possessions à la communauté. On peut s’interroger sur l’utilité de cet acte, étant donné que cette dernière les restitue aussitôt sous forme de propriétés. En fait, cela permet à chaque membre de comprendre qu’il ne doit pas ses propriétés à lui-même, mais à la communauté. D’ailleurs celle-ci l’a fait « dépositaire » de la partie du bien public que nous appelons propriété et qui sera sa propriété. Or, ce que la communauté a laissé en dépôt, elle peut le reprendre si le propriétaire en fait mauvais usage ou ne respecte pas les lois. En ce sens, les biens sont les garants de la fidélité de chacun à la loi. Si un homme la transgresse, ses biens peuvent être confisqués. En outre, si l’intérêt général l’exige, il pourra être exproprié en étant dédommagé. Il s’agit donc d’une restriction de droit de propriété. Toutefois, à cet inconvénient sont liés des avantages. Une propriété étant une possession reconnue comme légitime par l’ensemble de la collectivité, elle cesse ainsi d’être convoitée. De plus, alors que le possédant ne peut compter que sur lui-même pour défendre sa possession, le propriétaire peut compter sur la force commune. Sa propriété est donc plus assurée.

Mais Rousseau va encore limiter le droit de propriété en indiquant que « l’acte positif qui le rend propriétaire de quelque bien l’exclut de tout le reste ». En d’autres termes, le propriétaire ne peut accroître ses propriétés, « il doit s’y borner ». Il devient impossible aux riches de s’enrichir davantage aux dépens des pauvres. Mais comme leurs biens sont reconnus, le contrat pour eux aussi s’avère avantageux. En outre, nouvelle limitation au droit de propriété, « on n’occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister ». Or, comme les besoins des hommes sont à peu près identiques, Rousseau invite à un certain égalitarisme. « Que nul citoyen ne soit assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre », dira-t-il au livre II, chapitre IX du Contrat.

Tout le superflu doit être remis à la communauté. Enfin, encore une restriction, la propriété n’est légitime que mise en valeur, exploitée « par le travail et la culture », sinon la communauté peut la reprendre. Ainsi Rousseau accorde le droit de propriété mais lui impose de sérieuses limites.

Par le contrat social, les individus aliènent tous leurs droits et leurs biens à la communauté. Comme cette aliénation a été librement consentie, c’est légitimement, vis-à-vis de ses membres, que la communauté détient ces biens. Mais entre elle et les autres communautés, il n’y a pas de contrat social et, par conséquent, ses biens ne sont pas reconnus comme légitimes par les autres communautés. En effet, ces biens reposent soit sur le droit du plus fort, et nous avons vu que ce prétendu droit n’en est pas un, soit sur le droit du premier occupant, droit qui n’est légitime que reconnu par les autres communautés. Or il n’y a pas de contrat entre les communautés qui sont, les unes vis-à-vis des autres, dans l’état de nature. L’avantage du contrat est la défense des biens du peuple contre l’agression étrangère, non plus par des forces isolées, mais par la force commune.

Rousseau assure que la terre appartient à tous, un peu comme si Dieu l’avait mise à la disposition de l’ensemble de l’humanité. Dès lors, toute tentative pour s’approprier un territoire quelconque, qu’elle vienne d’un particulier ou d’un peuple, paraît illégitime. Un tel argument ferait apparaître Rousseau comme un penseur internationaliste opposé à la notion de nation. En fait, il n’en est rien. A l’individualisme et à l’universalisme, Rousseau préfère le civisme. Il rejette le cosmopolitisme qui nie les singularités. Il propose plutôt des Républiques aux dimensions modestes qui s’accordent avec l’expérience humaine et rendent possible la démocratie directe. Pourtant, une fois instaurées, ces Républiques excluent de leur territoire « le reste des hommes ». Mais cette exclusion serait légitime lorsque le peuple qui s’est approprié le territoire n’occupe que ce qui lui est nécessaire et le met en valeur par le travail.

Il ne suffit pas, pour assurer la possession légitime d’un territoire, d’être le premier à y avoir mis le pied, ou à avoir planté son drapeau. De même qu’il ne suffit pas d’avoir la force d’écarter les autres. Celui qui occupe un terrain disponible correspondant à ses besoins, en l’exploitant, en le mettant en valeur (triple condition), inscrit sa possession dans la réalité. Celui qui se contente d’être le plus fort et d’en écarter les autres a une attitude moins légitime. Cependant, seule la caution de la communauté transforme la possession en véritable droit de propriété.

Se prétendre roi des Français … , c’est lier son pouvoir au peuple de France, laisser supposer que son consentement est nécessaire. Aussi les régimes absolutistes préfèrent-ils l’expression « roi de France … » car dans cette perspective le consentement des Français paraît moins indispensable. Les mécontents peuvent toujours partir.

« Egalité naturelle – égalité conventionnelle »

Dans le dernier paragraphe du premier livre Rousseau distingue l’égalité naturelle de l’égalité conventionnelle. Tout d’abord, l’égalité naturelle tenait au fait que tous étaient placés dans les mêmes conditions, puisqu’ils pouvaient tous jouir librement de leurs propres forces. Mais une telle égalité recouvrait des inégalités dans la mesure où les forces de chacun étaient inégales comme leurs dons, leurs talents, leurs capacités. Ensuite, l’égalité conventionnelle, égalité de droit, égalité morale, est donc plus satisfaisante. Dans la communauté, la loi est la même pour tous, quelle que soit la force de chacun.

Remarques sur le droit de propriété selon Rousseau

La position de Rousseau, en ce qui concerne la propriété individuelle, a considérablement évolué. Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité, Rousseau faisait de la propriété la cause des malheurs de l’humanité. Il semblait condamner le droit de propriété. Mais, dans le Contrat Social, il reconnaît ce droit et charge même l’État de le défendre, en ayant recours à la force publique si besoin est. En fait, entre le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité et le Contrat, quelques années se sont écoulées. Rousseau, qui pensait tout d’abord possible de changer les hommes, a renoncé à ses illusions. Il dit textuellement dans le Contrat Social qu’il prend « les hommes tels qu’ils sont et les lois telles qu’elles peuvent être ». Or, les hommes sont maintenant attachés à la propriété privée. Il n’essaiera pas de les changer car son expérience lui a fait comprendre la vanité d’une telle tentative.

Ne semble-t-il pas qu’en politique, le réalisme consiste à renoncer à la transformation des hommes et à s’occuper uniquement du changement des institutions. Encore, faut-il ne s’attaquer qu’à celles qui méritent réellement d’être changées ?

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Etude du Livre I du Contrat Social de Rousseau Cours n°13

Publié par Hervé Moine le 12 février 2009

Jean Jacques Rousseau

Jean Jacques Rousseau

Analyse du chapitre VIII « De l’état civil »

Etat civil, état meilleur et supérieur pour l’espèce humaine que l’état de nature

Etat civil, état meilleur et supérieur pour l’espèce humaine que l’état de nature, telle semble être une des affirmations principales de Rousseau dans le premier des trois paragraphes qui composent ce court mais dense chapitre, §1.. Rousseau utilise dans des sens différents l’expression « état civil ». Tantôt cet état désigne la période qui succède à l’état de nature et qui est marquée par l’injustice, la perte de l’égalité et de la liberté ; tantôt, au contraire, l’état civil est l’état consécutif au contrat social dans lequel l’homme retrouve de nouvelles formes d’égalité et de liberté.

La raison et la justice sont en germe chez l’homme. Elles se présentent comme des potentialités que Dieu nous a données, mais qui ne pourront se développer que dans l’état civil. En ce sens ce dernier est un progrès pour l’espèce humaine, quels que soient, par ailleurs, les malheurs qui l’accablent, car être capable de justice ne conduit pas nécessairement à agir justement.

Dans l’état de nature, l’homme était innocent. Il n’avait pas l’idée du bien et du mal. « C’est l’ignorance des vices qui les empêche de mal faire. » Aussi n’avait-il aucun mérite à ne pas sombrer dans le mal dont il se gardait malgré lui, par nécessité, par nature (et non par choix).

En revanche, dans l’état civil, l’homme va progressivement développer sa raison qui va lui donner la connaissance du bien et du mal. Dès lors, il va pouvoir choisir entre le bien et le mal. Or, la morale suppose ce libre choix. Lorsqu’il sera bon, dans l’état civil, il sera méritant, car il aura choisi le bien alors qu’il aurait pu accomplir le mal. Ainsi le passage à l’état civil, en permettant le développement de la raison, a rendu possible la morale. Mais à l’état civil, le choix du bien n’est qu’une possibilité. Il n’est jamais assuré, l’homme pouvant opter pour le mal. « La voix du devoir », toujours présente, n’est pas toujours écoutée. Il ne s’agit que d’une obligation morale et chacun sait que la morale peut être bafouée.

Suivre ses « appétits », ses « penchants », n’est pas une preuve de liberté mais un « esclavage ». Etre libre c’est, au contraire, s’arracher à la dépendance des « appétits » changeants et toujours particuliers pour se donner une loi universelle que l’on décide de respecter.

L’état de nature comporte certes de nombreux avantages (égalité, liberté, innocence, bonheur) mais aussi d’indéniables inconvénients. Dans cet état, l’homme est « un animal stupide et borné », car sa raison ne s’est pas développée. C’est dans l’état civil, le conflit avec ses semblables, la spéculation, à force d’intrigues, de calculs et de complots, que l’homme va développer des qualités intellectuelles qui lui faisaient défaut. Ce sera l’acte de naissance de la raison et celle-ci rendra possible la moralité. Etre bon sera pour lui un choix. Ce n’était qu’un instinct dans l’état de nature. Toutefois, les inconvénients, les abus de l’état social sont nombreux : perte de l’égalité, de la liberté, de l’innocence originelle et disparition du bonheur. Mais le contrat social vise la création d’une société dans laquelle les avantages de l’état civil s’unissent à ceux de l’état de nature.

Lorsque l’on compare l’homme dans l’état de nature et dans l’état civil, on s’aperçoit que son évolution, contrairement à ce que laisse penser le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, s’est traduite par l’acquisition de multiples perfections qui ont fait d’un « animal stupide et borné » « un être intelligent » et moral. On peut donc soutenir que le bilan global de cette évolution est positif (parole, mémoire, conscience morale et intelligence) malgré les « abus » évoqués précédemment et que le contrat social doit d’ailleurs supprimer. L’homme ne se fait homme que par la socialisation : tel sera l’enseignement du chapitre VIII.

Rousseau, contrairement à ce que l’on a pu écrire ou dire, rappelons-le, estime impossible le retour à l’état de nature. D’ailleurs rien ne prouve qu’il soit souhaitable. En effet, proposer de retrouver une situation originelle « d’animal stupide et borné » n’est pas un objectif particulièrement attrayant. Tout se passe comme si, comparé à l’état social, l’état de nature était un état de bonheur et, comparé au contrat social, un état inférieur. Aussi tous ceux qui ont vu chez Rousseau un partisan du retour à l’état de nature se sont-ils trompés.

Cependant, entre les deux Discours et le Contrat Social, la position de Rousseau a pu évoluer, ceux qui soutiennent la thèse du retour à l’état de nature s’appuyant sur la lecture des deux Discours et délaissant le Contrat.

« liberté-égalité naturelle, liberté-égalité civile »

La liberté naturelle, c’est la possibilité d’entreprendre ce que nos forces nous permettent de faire, le pouvoir d’en jouir sans entraves. L’égalité naturelle, c’est le fait que tous sont dans la même situation, puisqu’ils disposent librement de leurs forces et sont soumis à une même nature. Ce libre usage de nos propres forces va disparaître dans l’état civil. En effet, chaque membre de la société démocratique met ses forces à la disposition de la communauté. Toutefois, comme la communauté met la force commune à la disposition des membres, chaque membre est gagnant. La liberté civile, c’est non pas la possibilité d’entreprendre ce que nos forces nous permettent d’accomplir, mais le pouvoir de faire tout ce que la loi permet. Une loi à l’élaboration de laquelle nous avons d’ailleurs participé. L’égalité civile est la stricte égalité des hommes devant la loi. La loi est la même pour tous. L’égalité naturelle, quant à elle, recouvrait une certaine inégalité car si tous étaient bien plongés dans la même condition (la libre jouissance de leurs forces), les forces étaient pour leur part inégales.

« l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté »

Pour terminer la lecture de ce chapitre, §3., remarquons que cette formule rapproche Kant de Rousseau. Cependant, Kant met l’accent sur la loi et Rousseau sur la liberté. Pour Kant, l’obéissance à la loi morale est la fin véritable et la liberté n’en est que la condition de possibilité. On lui obéit parce qu’elle est la loi. Pour Rousseau, l’obéissance à la loi est un moyen en vue de retrouver la liberté qui est la fin.

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L’homme politique doit faire ou se taire !

Publié par Hervé Moine le 12 février 2009

sarkozyrousseau

58 % des Français jugent que Nicolas Sarkozy “parle beaucoup mais ne fait pas grand-chose”.*

Il ne s’agit pas de savoir si cette opinion est vraie ou fausse… Je n’ai jamais accordé beaucoup d’importances aux sondages quels qu’ils soient. Cependant celui-ci m’a amusé après avoir relu avec vous ce passage de Rousseau.

« On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la Politique? Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la Politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire; je le ferais, ou je me tairais. » Jean Jacques Rousseau, Du Contrat Social, Principes du droit politique, 1762.

*Sondage réalisé par Sofres-Logica du 30 janvier au 2 février sur un échantillon national de 1.000 personnes représentatif de la population âgée de 18 ans et plus, interrogées à leur domicile. Ce sondage a été réalisé pour le Nouvel Observateur.

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La fracture raciale est-elle un état de fait aux Antilles ?

Publié par Hervé Moine le 12 février 2009

On entend de-ci de-là des propos que je qualifierais de racistes, les blancs ceci les noirs cela. Pour ma part ces propos m’étonnent, car je croyais, trop naïvement certainement, que le racisme était chose ancienne ou l’expression de poches de résistance dans la bêtise humaine hélas universelle. Je suis d’autant plus surpris que les Antilles me donnent à voir l’expression même du métissage [1]. Depuis que je me trouve en Guadeloupe je m’aperçois cependant de la lourdeur d’un passé qui n’est pas vraiment digéré. Il y a certes ceux qui pensent que seul compte l’avenir et qu’il faut savoir tracer un trait sur le passé pour envisager sereinement présent et futur mais il y a aussi ceux qui estiment qu’il faut régler ce qui n’a pas été encore réglé.

Si le racisme existant est résiduel, se fondant sur le passé, on finira par en venir, à bout et parce qu’il faut en venir à bout, le travail de mémoire, la reconnaissance des responsabilités devant faire leur œuvre. Peut-être que je pêche ici par excès d’optimisme. Mais si des injustices demeurent sur des inégalités entre « races »[2] alors c’est que le mal est plus profond.  Peut-on considérer qu’il y a en Guadeloupe particulièrement et aux Antilles de manière générale une fracture raciale.

Fracture raciale est-elle un état de fait aux Antilles ?

© Guillaume Paumier / Wikimedia Commons

© Guillaume Paumier / Wikimedia Commons

Cette question, l’ex-candidate aux présidentielle, députée de Guyane Christiane Taubira répond par l’affirmative. Elle estime, en effet, que le conflit que nous connaissons aujourd’hui aux Antilles fait renaître ce qu’elle appelle la « fracture raciale » et elle dénonce de manière vigoureuse les inégalités dont sont victimes les « descendants d’esclaves ».

« Le conflit est profondément social », dit-elle. La société antillaise est une société dans laquelle règnent des dynasties. En effet, selon elle, « les ligne de démarcation font que les positionnements rappellent qu’en fait il y a des dynasties dans ces société, en Guadeloupe et en Martinique notamment, des dynasties qui restent propriétaires foncières. » Elle poursuit en affirmant que « c’est à partir de certains positionnement que ré-émerge la question, effectivement, de ce qu’on peut appeler la fracture raciale ».

Cette fracture sociale est-ce alors une nouvelle fracture, ou bien alors n’a-t-elle pas été réparé ou mal soudée ? Christiane Taubira, en déplorant « la réalité incontestable et incontournable », considère que « le problème, c’est que la société est restée duale » : Blancs et Noirs chacun de leur côté ; les premiers possédant, les seconds non.

La députée cependant modère ses propos pour éviter toute généralisation abusive qui est gênante intellectuellement et humainement, « gênante également pour l’avenir ». Certains Blancs se battent aux côtés des « descendants d’esclaves ».

Quelles solutions pour remédier à ce qu’elle considère comme état de fait ? Madame Taubira plaide pour « une réforme foncière » en Guadeloupe et en Martinique, déclare que « l’Etat doit prendre acte du fait que l’accès à la propriété foncière est pratiquement impossible pour les personnes qui généalogiquement justement, descendent des esclaves. » Ce fait étant intolérable il faut le dénoncer comme « injustices profondes », comme « inégalités qui se reproduisent, qui frappent toujours les mêmes ».

d’après les propos de Madame Taubira sur i>télé, rapportés par l’Associed Press le 12 février.  Le Nouvel Observateur titrait « Guadeloupe: le conflit social fait renaître la “fracture raciale”, selon Christiane Taubira ».

Pour terminer, nous pouvons rappeler que Christiane Taubira a donné son nom à une loi française [3], qui reconnaît comme crimes contre l’humanité la traite négrière transatlantique et l’esclavage qui en a résulté. Cette loi a été votée le 10 mai 2001.

Les propos de Mme Taubira m’interpelle et je m’interroge. Qu’en est-il pour vous ? Qu’est-ce que cet article vous donne à penser ?

Hervé Moine

[1]Métissage comme l’avenir de l’homme, cf. Michel Serre

[2] j’emploie ce mot de manière provisoire, le mot « race » n’ayant selon moi aucun sens chez les humains / si un débat s’instaure, il faudra s’expliquer sur ce point important

[3] cf. Loi taubira ; notons que cette loi a fait l’objet d’un certain nombre de critiques, nous aurons cxertainement l’occasion d’en parler

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La Classe Virtuelle de Philosophie et l’actualité

Publié par Hervé Moine le 11 février 2009

baepistole

L’Epistole n°4 du 10 février 2009

“La classe virtuelle est plus que jamais d’actualité et elle s’intéresse à l’actualité”

Le lycée demeure fermé jusqu’à nouvel ordre sur les directives du rectorat. La Classe Virtuelle de Philosophie est donc plus que jamais d’actualité.

Certains d’entre vous ont exprimé le souhait de renouer avec les cours en les improvisant dans un autre lieu, mais cette louable initiative n’apparait pas faisable, pour de nombreuses raisons et pose beaucoup de difficultés. Je comprends l’inquiétude que vous pouvez avoir. Internet demeure le moyen le plus sûr et le plus juste. Si toutefois certains d’entre vous avez des difficultés pour se connecter sur le Web, il faut me le faire savoir.

Je rappelle que dans le site Actu Philo, vous trouverez votre cours. Il s’agit de l’analyse du livre I du Contrat Social de Rousseau. J’en profite pour dire que cette étude nous permet d’envisager la politique autrement que celle qui se complait dans la tactique, celle qu’on appelle la politique politicienne, que la pensée de Rousseau peut nous offrir une grille de lecture des événements que nous vivons actuellement.

On peut par exemple se poser la question de savoir ce qu’il en est de la démocratie, de réfléchir sur les notions de droit et de justice. N’oublions pas que ces problèmes sont au programme. Outre Rousseau, on pourrait envisager d’étudier d’autres auteurs comme Hobbes, Karl Marx, Hannah Arendt ou autre. J’attends vos demandes, vos questions, vos contributions sur ce point.

Les événements actuels que connaît la Guadeloupe, et maintenant la Martinique, peuvent nous donner à penser, peuvent nous mettre en route sur le chemin de la réflexion. Le philosophe ne doit pas se désintéresser de ce qui se passe. On dit de Kant qu’il avait interrompu ses promenades régulières et quotidiennes seulement deux fois dans son existence, lors de la lecture du Contrat Social et de l’Emile de Rousseau et pour suivre le déroulement de la révolution française.

A l’instar du philosophe de Koenigsberg, toute proportion gardée, lisons et étudions le penseur des principes du droit politique et soyons attentif à cette actualité. Il y a “quelque chose d’important qui se déroule devant nos yeux, Certes le philosophe ne doit pas être prisonnier de l’actualité, mais il doit avoir son esprit en éveil : pour analyser, pour comprendre, pour tenter des interprétations, poser des problèmes…

Dans le site Actu Philo, on a pu aborder le problème de la valeur de l’action juste qui emploie des moyens injustes, la comparaison entre le mouvement guadeloupéen d’aujourd’hui et mai 68.

D’autres événements peuvent aussi nous donner à réfléchir des thématiques importantes, comme celui du négationnisme ou de la bioéthique.
Certains parmi vous ont déjà contribué.

Outre l’étude du Contrat Social, vous pouvez trouver des textes qui font l’objet de votre prochain devoir. Il est possible d’utiliser la fonction “commentaire” pour intervenir pour faire part de vos recherches, de vos questions… Si chacun contribue, on pourra ensemble travailler les textes et cela ne peut être que bénéfique et remplace de manière bien plus efficace un cours théorique de méthodologie.

D’autre part, j’ai commencé à corriger vos copies. Je remarque qu’il manque des devoirs.. Bientôt je mettrais en ligne les corrigés. Il sera alors trop tard pour me les faire parvenir.

J’attends toutes les contributions constructives qui permettraient de faire vivre cette classe virtuelle de philosophie et de constituer notre communauté de philosophes.


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Etude du Livre I du Contrat Social de Rousseau Cours n°12

Publié par Hervé Moine le 11 février 2009

Jean Jacques Rousseau

Jean Jacques Rousseau

Analyse du chapitre VII « Du souverain »

Dans le §1. de ce chapitre, Rousseau nous dit que les rapports entre les particuliers et la communauté reposent sur la réciprocité. Cependant un problème se pose. L’individu aliène tous ses droits au profit de la communauté et se soumet à la volonté générale. En échange, la communauté lui garantit sa sécurité et sa liberté. Cependant il appartient à cette communauté, c’est donc un peu comme si le particulier s’était engagé envers lui-même. Or, juridiquement, l’engagement envers soi-même est nul car la personne est une et ne peut se dédoubler. En revanche, moralement, on peut estimer qu’il y a en tout homme une dualité. Nous sommes à la fois un être sensible et un être de raison. Et l’être sensible que nous sommes peut s’engager envers l’être de raison que nous constituons. L’être sensible, soumis aux caprices changeants des sens, peut décider qu’il obéira à la raison qui est en lui et qui, elle, ne change pas. Par exemple, il peut s’engager à ne plus boire d’alcool, Rousseau, en moraliste transporte dans le domaine politique un dédoublement de l’individu. Tout membre de la communauté, dans la mesure où il relève à la fois de l’État et du souverain, apparaît dans le même temps comme sujet et comme législateur. Le sujet peut s’engager à obéir au législateur. Mais comme il est législateur, le sujet s’engage donc vis-à-vis de lui-même ou, plus exactement, engage la partie la plus impulsive de lui-même vis-à-vis de la plus raisonnable. Il y a bien deux parties contractantes.

La souveraineté absolue du peuple

Dans le §2., Rousseau poursuit sa réflexion, il dit qu’« il est contre la nature du corps politique que le souverain s’impose une loi qu’il ne puisse enfreindre ». Le peuple est souverain dans la mesure où il élabore les lois auxquelles il se soumet. Cependant, le souverain peut renoncer à une loi qu’il a instituée pour en adopter une nouvelle. S’il ne pouvait changer les lois aussi souvent qu’il le désire, il ne serait plus libre mais dominé par des lois immuables, et perdrait sa souveraineté. Le souverain doit pouvoir entreprendre à chaque instant ce qu’il juge le meilleur.

Le peuple peut décider de renoncer au contrat social. Il a donc le pouvoir de se dissoudre en tant que peuple pour redevenir la multitude, l’agrégation gouvernée par des rapports de force qu’il était autrefois. Il est clair, cependant, que le peuple n’a pas intérêt à défaire le contrat auquel il doit son existence. Mais Rousseau entend affirmer la souveraineté absolue du peuple et la pousse jusqu’à ses plus extrêmes limites.

le pouvoir du souverain est destiné à protéger la liberté des sujets, non à l’aliéner

Dans le §3. Les citoyens ont aliéné tous leurs droits à la communauté afin qu’elle protège leur liberté, en particulier, contre une puissance étrangère. Aussi le pacte social est-il contredit, violé, si l’obéissance à une telle puissance est imposée par le souverain au sujet. Car le pouvoir du souverain est destiné à protéger la liberté des sujets, non à l’aliéner. Sinon, il perdrait sa raison d’être. De plus, le contrat social n’est pas simplement un acte matériel qui crée une communauté matérielle. Il est également un acte spirituel fondé sur une croyance quasi religieuse en un être que l’on croit tout puissant, juste et « sacré » : la communauté, le souverain. Si cet être trahit la confiance que l’on a mise en lui, s’il ne respecte plus son engagement d’assurer la liberté de ses membres, s’il les fait esclaves d’une puissance étrangère, alors il perd leur confiance et, du même coup, son caractère « sacré » s’anéantit.

En revanche, le souverain peut bien passer avec d’autres souverains des accords et s’obliger à les respecter. Mais ces accords doivent présenter un double caractère : ils doivent d’une part procurer au souverain certains avantages et d’autre part être compatibles avec le respect de la liberté des sujets.

Les “membres” s’engagent à défendre le “corps” et le “corps” à défendre les “membres”

Dans le §4. Rousseau dit’ « on ne peut offenser un des membres sans attaquer le corps… » : « Le corps », c’est-à-dire l’État, la communauté tout entière, a le devoir de se porter au secours de l’un de ses “membres” attaqué dans ses intérêts légitimes. Il s’agit en effet d’un engagement réciproque. Les « membres » s’engagent à défendre le « corps » et le « corps » à défendre les « membres ». Rousseau estime même qu’il n’est pas besoin d’obliger le souverain à se porter au secours des membres de la communauté car, guidé par la seule raison, il respecte son engagement automatiquement.

Remarque sur la notion de « raison d’Etat »

En fait l’État, pour des raisons qui lui sont propres, peut sacrifier l’intérêt légitime de ses membres. Il est arrivé que des citoyens lésés par une puissance étrangère ne trouvent pas dans l’État le défenseur attendu. Ils ont été sacrifiés à ce que l’on appelle “la raison d’État”, c’est-à-dire à des intérêts généraux dont la défense implique malheureusement le renoncement aux intérêts légitimes des membres spoliés. Il existe dans le monde plus d’un personnage officiel de l’État qui n’hésite pas à sacrifier ces intérêts au nom d’une prétendue raison d’État, comme s’il y avait pour l’État une raison plus forte que l’intérêt de ses membres. Evoquer une prétendue “raison d’État”, c’est laisser entendre qu’il a des intérêts supérieurs à ceux de ses membres, alors qu’il n’existe que pour les protéger. Lorsque le moyen (l’État) devient fin, il y a perversion. Dans le monde de multiples ambassadeurs, lorsqu’ils ont à défendre leurs concitoyens, appliquent le principe opportuniste bien connu : « pas de vagues ! » et, pour préserver des relations commerciales, politiques ou même leur carrière personnelle, abandonnent leurs concitoyens agressés à leur triste sort. Mais lorsque le corps est attaqué, les membres n’ont pas d’autre possibilité que de se porter au secours de l’État (en temps de guerre les déserteurs sont fusillés). En revanche, lorsque les membres sont attaqués, nombreux sont les États qui n’hésitent pas à les sacrifier, violant ainsi les principes qui ont institué la communauté. Par ailleurs, indépendamment d’une agression étrangère, l’État peut négliger ses devoirs, violer la loi, léser les particuliers qu’il devrait protéger. Il peut demander à ses agents de voler, mentir, dissimuler, tuer,… Dans les démocraties modernes, des institutions (Tribunal administratif, Conseil d’État) permettent aux particuliers de porter plainte contre les abus de l’État qui est souvent condamné. Cet aspect semble avoir échappé à Rousseau. Il précise cependant que, peu nombreuse, la magistrature est plus efficace, mais que plus elle s’accroît, moins elle devient dangereuse. Une petite cité pourrait se contenter de quelques magistrats et même, dans la démocratie directe, le corps politique tout entier pourrait s’en passer. Dans un grand État, l’efficacité requiert une concentration du pouvoir entre leurs mains. Toutefois, la magistrature contient un risque dans son esprit de corps, sa volonté propre et sa tendance à confondre ses intérêts avec ceux de l’État, à « usurper la souveraineté » (livre III).

La solidarité du corps politique

Selon Rousseau, il y a solidarité entre les membres du corps politique et le corps politique dans son ensemble. Cette solidarité doit être distinguée de la solidarité familiale, classique ou tribale. Cette dernière, d’ordre affectif, repose sur des croyances plus ou moins mystiques et irrationnelles que l’on peut illustrer par la pratique de la vendetta aujourd’hui en voie de disparition. La solidarité du corps politique a pour principe le contrat social. Elle n’est pas affective mais rationnelle. « Ainsi, dit Rousseau, le devoir et l’intérêt obligent également les deux parties contractantes à s’entraider mutuellement, et les mêmes hommes doivent chercher à réunir sous ce double rapport tous les avantages qui en dépendent. » On voit bien l’intérêt qui en résulte pour les membres du corps politique : leur liberté est protégée par la force commune. Mais quel intérêt le corps politique lui-même trouve-t-il dans la solidarité qu’il manifeste à l’égard de ses membres ? Le corps politique est un être moral qui repose sur la confiance de ses membres. S’il ne défend pas leur liberté, cette confiance disparaît et avec elle le corps politique. Donc, en défendant ses membres, le corps politique défend sa propre existence.

Dans le §5., Rousseau ajoute qu’ « il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres » : Pour lui, le souverain, étant constitué par l’ensemble des membres et agissant selon des lois générales, ne peut « nuire à tous ses membres », ni d’ailleurs « à aucun en particulier ». Il n’a donc « nul besoin de garant envers ses sujets ». En fait, on constate parfois que la bureaucratie totalitaire a subordonné à ses propres intérêts l’intérêt des membres de l’État, si bien que la liberté individuelle a fini par être aliénée. Nous ne sommes donc jamais assurés du respect par l’État de l’intérêt de ses membres.

Engagements du citoyen

Dans le §6., Rousseau, fait allusion à la répression. Dans le §7. il affirme que dans et par le contrat l’individu devenu citoyen s’engage et il est tenu de tenir ses engagements. Et si tel n’était pas le cas, on peut avoir recours à la répression. Comme membre du corps politique, l’existence de l’individu est conditionnée par celle de tous. L’existence absolue est l’existence de l’individu avant le contrat, lorsque chaque homme n’existait que pour lui-même. Après le contrat, il n’existe que par et pour la communauté. Il a une existence relative. Tout membre de la communauté s’engage à soumettre sa volonté particulière à la volonté générale et accepte à l’avance l’utilisation de la force pour le contraindre à respecter son engagement.

Avantages et inconvénients du contrat ; droits et devoirs du citoyen

Tout contrat implique à la fois des avantages et des inconvénients. Les uns ne vont pas sans les autres. Mais certains individus s’accommodent fort bien de jouir des avantages sans assumer les inconvénients. Ils veulent bénéficier de la sécurité et de la liberté que procure la vie dans une société démocratique, sans s’acquitter de leurs obligations (impôts, service militaire, respect des lois,…) à l’égard de leur société. En bref, évoquant toujours leurs droits, ils ne parlent jamais de leurs devoirs. Rousseau estime que de tels individus doivent être contraints par la force publique à respecter leurs devoirs. Sans cela, ceux qui se conduisent correctement se sentiront lésés et perdront leur confiance dans l’État. Or, un État qui a perdu cette confiance est moribond, au bord de la « ruine ». Tout citoyen doit avoir la garantie que, lorsqu’il obéit aux lois, les autres sont aussi tenus de le faire et que s’ils désobéissent ils seront châtiés, le châtiment pouvant aller jusqu’à la peine capitale. C’est à cette condition que le contrat qu’il a souscrit n’est pas un marché de dupes.

Forcer l’individu à être libre

Forcer l’individu à être libre telle est l’idée sur laquelle se termine ce chapitre, §8.. Pour Rousseau, les citoyens avaient tacitement souscrit à une loi fondamentale en acceptant les avantages de la vie en communauté. En contraignant les récalcitrants à accomplir leurs devoirs, on les contraint à se soumettre à cette loi. On leur permet ainsi d’échapper à leurs passions individuelles asservissantes et donc d’être libres. C’est la raison de chacun qui exige que « quiconque refuse d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps ». Ceux qui violent la loi occultent la raison. C’est à la patrie que le citoyen se donne, non à une autre personne. Dès lors, « la dépendance personnelle » disparaît et la liberté est préservée.

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