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La querelle Habermas – Derrida analysée par Pierre Bouretz

Posted by Hervé Moine le 14 janvier 2011

Pierre Bouretz

D’un ton guerrier en philosophie

Habermas, Derrida & Co

NRF Essais Gallimard

Présentation de l’éditeur

Autrefois, Kant s’était étonné dans un opuscule «d’un ton grand seigneur adopté naguère en philosophie». En 1983, Jacques Derrida s’en était inspiré pour publier D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie. Nous étions alors à l’aube d’une guerre de quinze ans qui déchira l’Europe philosophique à la fin du siècle dernier. Il était question, à travers le brutal conflit qui opposait Jürgen Habermas et Jacques Derrida, de déconstruction et de reconstruction de la raison, de l’héritage de l’Aufklärung et même du destin de la philosophie, sur une ligne de front dessinée entre l’époque de Hegel et celle de Nietzsche, puis légèrement retouchée à celle de Husserl, Heidegger et Adorno.

Cela se passait entre Francfort et Paris, mais Derrida avait déjà été engagé dans d’autres guerres dessinant une géographie plus complexe. À Paris même, où Michel Foucault et Pierre Bourdieu l’avaient accusé d’être trop conventionnel et pas assez politique, ce qui remet sérieusement en cause la représentation d’une French theory censée être née au Quartier latin vers 1968 avant de s’exporter comme pensée tout uniment «post-moderne». Entre Paris et la Californie, où John R. Searle l’avait attaqué pour mécompréhension de la révolution dans la théorie du langage née à Oxford sous les auspices de John Austin, ce qui éclaire différemment les relations entre philosophies dites «analytique» et «continentale». En Amérique enfin, entre divers départements de philosophie et de littérature, ce qui permet de découvrir, grâce à des médiateurs comme Richard Rorty, une réception de son oeuvre plus contrastée qu’il n’y paraît.

Les belligérants se sont cependant réconciliés au point de devenir amis, en sorte que l’on peut méditer ces deux propos : «Philosopher, c’est aussi douter du sens de la philosophie» (Habermas) ; «Un philosophe est toujours quelqu’un pour qui la philosophie n’est pas donnée» (Derrida). À l’aune de telles convictions convergentes, il était peut-être inutile de faire un drame d’un désaccord. Mais c’est ainsi : une affaire exemplaire de guerre et de paix en philosophie offre une occasion de revenir sur son histoire, ses territoires et les manières de la pratiquer.

Pour se procurer : D’un ton guerrier en philosophie : Habermas, Derrida & Co

"D’un ton guerrier en philosophie : Habermas, Derrida & Co", de Pierre Bouretz : chronique d’une guerre de trente ans

Article de Roger-Pol Droit, paru dans l’édition du 14.01.11 du Monde des Livres

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/01/13/d-un-ton-guerrier-en-philosophie-habermas-derrida-co-de-pierre-bouretz_1465016_3260.html

Dans le monde des idées, le consensus n’a rien d’intéressant. Sauf pour accepter de se parler, quand un accord minimal est évidemment requis, au moins sur quelques règles. Mais ce sont, de loin, les conflits qui se révèlent les plus féconds. Car rien ne vaut désaccords et dissensus pour faire avancer la pensée. La philosophie, dans le fond, ne vit que de telles frictions interminables entre positions irréductibles. A condition, toutefois, que la dispute porte sur les vraies questions, non sur des malentendus, entretenus notamment par les coteries et chapelles. A condition, surtout, que le différend ne fasse pas que le débat vire à l’aigre ou à la décision d’ignorer l’adversaire.

En analysant minutieusement la querelle qui a opposé Habermas, Derrida et leurs alliés respectifs, directs ou indirects, Pierre Bouretz fournit une foisonnante moisson d’éléments à une réflexion sur le statut du débat philosophique et son évolution au cours des dernières décennies. Celui qui lit D’un ton guerrier en philosophie se trouve en effet immergé dans une histoire hyperdétaillée de plusieurs débats successifs, distincts et parfois reliés, qui ont occupé bon nombre de théoriciens des deux côtés de l’Atlantique.

Points de repère : distinguer pour commencer entre une guerre américaine et une guerre européenne. Sur le versant américain, des critiques formulés en 1972 par Derrida, dans Marges de la philosophie, envers la théorie des speech acts de John Austin entraînent, à leur parution aux Etats-Unis en 1977, une vive réplique de John Searle, accusant notamment le philosophe français d’avoir "mal compris et mal formulé la position d’Austin sur des points cruciaux" et, plus généralement, d’avoir "un penchant affligeant à dire des choses qui sont manifestement fausses". La réplique de Derrida à ces amabilités ne se fit pas attendre. Par la suite, ses amis américains élaborent des stratégies de défense qui se révèlent peu compatibles – l’une insistant sur la continuité entre la déconstruction et l’histoire de toujours de la philosophie, l’autre accentuant la distance entre son ironie littéraire et la tristesse compassée du sérieux académique.

Sur le versant européen, c’est Jürgen Habermas qui ouvrit les hostilités. En 1985, dans l’un des conférences du cycle Le Discours philosophique de la modernité, il soutient, en substance, que Derrida est sorti des limites propres à la philosophie. Délaissant le souci de l’argumentation, ne reconnaissant pas la validité de la démonstration rationnelle, accordant autant d’importance, sinon plus, aux dispositifs littéraires qu’aux contraintes logiques, Derrida aurait du même coup abandonné l’horizon du débat public et de la discussion. La radicalité de cette critique est telle qu’il faudra plusieurs années, des médiations multiples, les cheminements de chacun pour que les deux philosophes finissent par se réconcilier, et même par cosigner un livre et des articles – en dépit de divergences persistantes.

Entre-temps, les débats n’ont fait que se diversifier et se compliquer. Car à chacun de ces deux penseurs se rattache un prisme philosophique où s’enchevêtrent concepts, politique et histoire. Ainsi l’opposition Habermas-Derrida passa-t-elle pour le combat de la rationalité contre la fantaisie, de la rigueur démonstrative contre la licence littéraire, mais engagea aussi des approches inconciliables de la notion même de vérité, du statut du sujet, de la démocratie contemporaine ou encore des relations entre penseurs et scène publique. Sans oublier – entre autres, car la liste était longue – la manière de comprendre l’héritage de Nietzsche ou le fait de considérer Heidegger comme un maître ou comme un ennemi.

Cette enquête méticuleuse – et parfois fastidieuse, à force de minutie – peut se lire au moins sous trois angles, du plus étroit au plus large. Le premier la considérera comme une contribution à l’histoire de la réception de l’oeuvre de Derrida par ses contemporains, oeuvre plus contestée qu’on ne croit, interprétée de mille manières, obligée de se défendre sur plusieurs fronts. Ce point de vue n’intéresse en fin de compte qu’un petit nombre d’aficionados seulement. La deuxième approche s’intéressera aux matériaux innombrables rassemblés par Pierre Bouretz pour une histoire de la philosophie à la fin du XXe siècle. Sans doute manque-t-il beaucoup d’acteurs. Toutefois, autour de cette querelle protéiforme, gravitent notamment Foucault, Rorty, Bourdieu, la constitution de la French Theory et les relations entre les traditions nationales ou régionales de la vie intellectuelle.

Enfin, on puisera dans ce livre de quoi alimenter une interrogation sur ce qu’est, aujourd’hui, la philosophie. Est-elle vraiment devenue, après ces turbulences, un territoire pacifié ? Serait-elle un terrain toujours miné par les querelles éteintes ? Plus généralement, est-elle encore ce que Kant appelait un "champ de batailles" (Kampfplatz), ou n’est-elle plus qu’un musée d’idées, que visitent, à heure fixe, les enfants des écoles et quelques groupes de touristes ? La philosophie n’est-elle pas également, plus que d’autres disciplines, un lieu de tensions entre le dedans et le dehors de l’académie ? Le livre de Pierre Bouretz conduit à réexaminer ces questions. Sans oublier celle-ci : la philosophie ne serait-elle pas, vue d’un peu plus haut, une interminable variation sur ce thème connu : "beaucoup de bruit pour rien" ?

Pour se procurer : D’un ton guerrier en philosophie : Habermas, Derrida & Co


Une émission sur France Culture à ne pas manquer :

Le 22 janvier prochain Pierre Bouretz sera l’invité de Sylvain Bourmeau dans la suite dans les idées (émission de France Culture réalisé par Jean-Christophe Francis). L’occasion sera donné à Pierre Bouretz de parler de son ouvrage.

http://www.franceculture.com/emission-la-suite-dans-les-idees-pierre-bouretz-2011-01-22.html

Pour se procurer : D’un ton guerrier en philosophie : Habermas, Derrida & Co


Deux pièces du dossier

LE MONDE DES LIVRES | 13.01.11 | 17h30

"En même temps que le livre de Pierre Bouretz, D’un ton guerrier en philosophie : Habermas, Derrida & Co, paraissent deux volumes se rapportant, de manière directe, aux débats entre Jürgen Habermas et Jacques Derrida (…) tous deux incarnant les échanges, parfois difficiles mais souvent féconds, entre les deux rives de l’Atlantique." Roger Pol-Droit, Monde des livres du 13 janvier 2011. Ces deux ouvrages sont Le discours philosophique de la modernité : Douze conférences de Jürgen Habermas et Deconstruction et pragmatisme de Simon Critchley, Jacques Derrida, Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Richard Rorty.

Le discours philosophique de la modernité : Douze conférences de Jürgen Habermas.

Traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme et Rainer Rochlitz. Gallimard, "Tel", 484 p.

Une histoire des discours critiques que l’époque moderne n’a cessé de tenir sur elle-même.

Notamment : trois réactions à l’entreprise hégélienne de réconcilier raison et réalité ; celle de gauche (praxis), celle de droite (libérale-conservatrice), et la « post-moderne ».

À Heidegger, Bataille, Foucault, Derrida, le professeur de Francfort oppose une pensée « métaphysique ».

Le discours philosophique de la modernité : Douze conférences est "la réédition en poche des douze conférences d’Habermas qui ont inauguré la querelle. Elles valent évidemment d’être lues, indépendamment de leurs conséquences polémiques, en raison de la cohérence originale des analyses. En effet, aux yeux du philosophe allemand, ce qui doit être reproché à la postérité française de Nietzsche – en particulier à Foucault et Derrida -, c’est de vouloir avoir raison tout en s’exonérant du travail des preuves et des démonstrations, dont ils refusent la validité." Roger Pol-Droit

Pour se procurer l’ouvrage de Jürgen Habermas, Le discours philosophique de la modernité : Douze conférences


Déconstruction et pragmatisme de Simon Critchley, Jacques Derrida, Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Richard Rorty.

Traduit de l’anglais par Julien Abriel, Nicolas Doutel et Yaël Kreplak. Les Solitaires intempestifs, "Expériences philosophiques", 176 p.

Voici le seul échange public entre Jacques Derrida et Richard Rorty‚ figures philosophiques centrales de la deuxième moitié du xxe siècle. La discussion‚ aussi directe qu’amicale‚ entre ces deux grands penseurs‚ est éclairée et nourrie par des contributions de Simon Critchley‚ Chantal Mouffe et Ernesto Laclau.

Prenant pour objet la question de la démocratie‚ le débat donne à voir dans toute leur ampleur les points d’accord et de divergence entre ces deux traditions de pensée‚ la « déconstruction » et le « pragmatisme »‚ et constitue ainsi un document précieux pour la question de plus en plus vivace des points de passages entre les philosophies dites continentale et anglo-saxonne.

Ouvrage publié avec le concours du Centre régional du livre de Franche-Comté et de la Région Franche-comté

Déconstruction et pragmatisme "reprend les actes d’un colloque organisé en 1993 au Collège international de philosophie où dialoguèrent Jacques Derrida et Richard Rorty, l’un symbolisant "la déconstruction", l’autre "le pragmatisme" Roger Pol-Droit

Pour se procurer cet ouvrage collectif, Déconstruction et pragmatisme



Pour en savoir davantage sur Pierre Bouretz

Le philosophe Pierre Bouretz est né en 1958.

Spécialiste de la philosophie allemande et du messianisme, il est directeur d’Études à l’EHESS, Etudes Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et du CEIFR, Centre d’études interdisciplinaires du fait religieux et membre du Conseil scientifique de La vie des idées.

Il a été corédacteur de la revue Esprit et a souvent publié dans la revue Le Débat.

http://ceifr.ehess.fr/document.php?id=78

 

Bibliographie bouretz

  • Pour se procurer : D’un ton guerrier en philosophie : Habermas, Derrida & Co
  • Qu’appelle-t-on philosopher ? Editions Gallimard (2006). Collection : Nrf essais. (sur le Journal de pensée d’Hannah Arendt)
  • Messianisme et philosophie par Alain Finkielkraut et Guy Petidemange. Tricorne ; Édition : 20e ( 2004).
  • La Tour de Babel, avec Marc de Launay et Jean-Louis Schefer (2003). Desclée de Brouwer (2003).
  • Témoins du futur: philosophie et messianisme, Paris, NRF Essais Gallimard, (2003) 1249 pages.
  • Les promesses du monde : philosophie de Max Weber. Gallimard (1996), Collection : NRF essais.
  • La République et l’Universel. Gallimard (2002), Collection : Folio histoire.
  • Prendre les droits au sérieux, avec Ronald Dworkin. Presses Universitaires de France – PUF (1995), Collection : Léviathan.
  • Histoire des idées politiques, avec François Châtelet, Olivier Duhamel, Evelyne Pisier (1993).
  • La Force du droit. Panorama des débats contemporains. Esprit (1991)
  • Le Paradoxe du fonctionnaire, avec Evelyne Pisier. Calmann-Lévy (1988), Collection : Liberté de l’esprit.
  • Les lumières du messianisme, collection « Le Bel Aujourd’hui », Éditions Hermann
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Une Réponse to “La querelle Habermas – Derrida analysée par Pierre Bouretz”

  1. mezigue said

    Pour en savoir un peu plus sur les orientations de Pierre Bourtez, on peut également lire ceci :

    http://books.openedition.org/cdf/2054

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