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Articles Tagués ‘existence’

Que Dieu te comble d’années

Publié par Hervé Moine le 6 novembre 2011

Bertrand Vergely

Retour à l’émerveillement

Chez Albin Michel

Collection Essais Clés

Présentation de l’ouvrage de Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement

“Notre devoir le plus impérieux est peut-être de ne jamais lâcher le fil de la Merveille. Grâce à lui je sortirai du plus sombre des labyrinthes”. Partant de cette magnifique formule de Christiane Singer, qui fut son amie, Bertrand Vergely s’attaque à un sujet non seulement essentiel, mais indispensable à l’équilibre de chaque être humain : l’acte de savoir s’émerveiller, envers et contre tout. Cet essai écrit d’une plume vive est un vibrant plaidoyer pour retrouver l’amour de la vie et la noblesse de l’âme.

Qui s’émerveille n’est pas indifférent mais est ouvert au monde, à l’humanité, à l’existence. Il rend possible un lien à ceux-ci. On comprend donc que la faculté de s’émerveiller soit jugée comme la

chose la plus précieuse qui soit. On peut être pauvre mais si l’on sait s’émerveiller, on est riche.

Bertrand Vergely enracine sa grande culture et son propos dans une véritable philosophie du vécu, et montre comment il est possible de renouveler sans cesse ses capacités d’émerveillement devant

l’existence.

Se procurer de l’ouvrage de Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement

Bertrand Vergely : “Bien vieillir c’est savoir rester jeune”

Interview par Chantal Cabé – publié dans La Vie le 04 novembre 2011

http://www.lavie.fr/bienvivre/sante/bertrand-vergely-bien-vieillir-c-est-savoir-rester-jeune

Qu’est-ce que la vieillesse et pourquoi certains vieillissent-ils mieux que d’autres ? Peut-on se préparer à vieillir ? Réflexion avec Bertrand Vergely, philosophe, sur cette question existentielle.

Le philosophe et théologien Bertrand Vergely est l'auteur de "Retour à l'émerveillement" © Camille Tassel

Le philosophe et théologien Bertrand Vergely est l'auteur de "Retour à l'émerveillement" © Camille Tassel

Bien vieillir, est-ce rester jeune ?

Oui, c’est le paradoxe. Les gens qui vieillissent bien n’ont pas tué leur jeunesse. Ils savent s’émerveiller. Bien vieillir, ce n’est donc pas tant être jeune que savoir le rester. En l’occurrence, c’est savoir recevoir la vie comme don et comme présent. C’est être présent. Le philosophe Martin Heidegger explique cela quand il parle d’« habiter l’existence ». Bien vieillir, c’est être capable d’habiter tous les âges de sa vie : l’enfance, la jeunesse, l’âge adulte et la vieillesse.

L’homme est-il comme le bon vin, se bonifie-t-il avec le temps ?

Oui, comme le vin prend de l’ampleur en mûrissant, nous nous bonifions tous avec le temps. Les vignerons ne perçoivent pas le vieillissement du vin comme un handicap mais comme une absolue nécessité. Trop jeune, le vin est acide. Il n’a pas cette patine que donne le fait d’habiter le fût. Mûrir, c’est l’œuvre du temps, de la bonification. Les personnes qui vieillissent bien ne sont pas obsédées par les inconvénients de l’âge – il y en a toujours. Elles ont comme principal souci de demeurer dans la vie et dans l’intelligence. Et elles en sont récompensées en faisant tous les jours des découvertes intellectuelles, affectives, sentimentales. Elles vivent.

Comment expliquez-vous, alors, que certains d’entre nous échappent aux bénéfices du temps ?

Si certaines personnes sont vieilles, c’est pour une seule raison : elles se comparent aux autres. Si, par exemple, vous regardez votre passé de femme et vous dites : « Ah, ce que j’aimerais être cette jeune fille ravissante pour que tous les garçons me regardent », vous plongerez dans la tristesse. Vous courrez derrière votre jeunesse que vous ne rattraperez jamais. C’est l’enseignement de Jean-­Jacques Rousseau. L’inégalité sociale apparaît dès qu’on regarde dans l’assiette du voisin et qu’on en est jaloux : « Il a ça et moi pas, je ne comprends pas. » Dans son livre Éloge de la faiblesse, le philosophe et écrivain contemporain suisse Alexandre ­Jollien fait un constat semblable, que l’on peut résumer ainsi : « Moi qui suis handicapé, si je regarde le corps des autres, je suis mort. Si je reste à l’intérieur de moi-même sans me comparer aux autres, je suis sauvé. » En ce sens, pour bien vieillir, il faut être capable de détachement et d’humour. Si on ne prend pas de recul, on est mort. Vieillir implique une croissance, alors qu’être vieux est synonyme de décadence. Vieillir, c’est aller dans la vie. Être vieux, c’est perdre le goût de la vie.

Les personnes qui « vieillissent bien » ont-elles des caractéristiques communes ?

Toutes gardent de la curiosité intellectuelle et s’intéressent aux autres. Selon le philosophe Friedrich Nietzsche, il existe de multiples façons de regarder l’existence. Je peux l’envisager du point de vue de l’enfance, sans être un éternel enfant. Je peux la regarder du point de vue de la jeunesse, sans être un éternel adolescent. Je peux la voir du point de vue de l’âge adulte pour, à un moment donné, la voir avec les yeux de la vieillesse. L’important étant d’aller toujours plus loin. Le regard qu’on porte sur la vie peut en changer le cours.

Quelle est la démarche à suivre pour accepter de vieillir ?

Accepter de vivre. Ne pas penser que la vieillesse tue la vie mais que la vie peut réveiller la vieillesse. Plus on vit longtemps, plus on a de chances de fabriquer ce recul extraordinaire que donne la vieillesse. C’est pour cela que les Grecs se souhaitent « Chronia pola », c’est-à-dire : « Que Dieu te comble d’années. »

Se procurer de l’ouvrage de Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement

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Changer sa vie plutôt que l’ordre du monde

Publié par Hervé Moine le 16 février 2011

Peter Sloterdijk

Tu dois changer ta vie

Libella / Maren Sell

 

Présentation de l’éditeur

« Tu dois changer ta vie ! » La voix que Rilke entendit au Louvre émanant d’un torse antique s’est détachée aujourd’hui de son origine. En l’espace d’un siècle elle s’est amplifiée, mieux, elle est devenue l’impératif absolu qui résonne autour du globe. C’est indéniable : l’unique préoccupation dans le monde actuel est la compréhension croissante du fait que cela ne peut pas continuer ainsi. Et c’est la verticalité, opposée à l’horizontalité de la circulation matérialiste du système capitaliste, qui est le véritable défi. Pour sortir de la crise, l’homme doit se grandir. Seulement en haut, il n’y a aucun dieu, aucune métaphysique qui peut nous aider. Nous devons nous sauver nous-mêmes en devenant, par des exercices d’ascèse, par l’entraînement assidu des muscles du cerveau et du corps, par des disciplines artistiques que nous nous imposons, davantage maîtres de notre destin. La visée est un développement spirituel et personnel, afin d’inaugurer un nouveau cycle de comportements responsables. Pour survivre dignement, l’élaboration d’un système d’immunologie s’impose de plus en plus : un bouclier de protection pour l’individu, l’humanité, la terre et l’environnement technique. L’être humain est appelé à se débarrasser des fatalités et résignations réductrices, en se formant par lui-même, pour un autre mode d’existence. Tu dois changer ta vie propose, à travers la lecture de textes, un panorama des exercices requis pour être un homme et le rester. Bienvenue dans le fitness center de la pensée du maître Peter Sloterdijk qui fait passer la pilule du dur labeur de l’exercice permanent (la rigueur) par l’invention abondante et jubilatoire des concepts. Une réponse à la crise : au lieu d’attendre un miracle (divin), il faut que chacun, l’individu, le collectif, s’efforce de changer sa vie. Seul un exercice permanent peut (r)établir la dignité humaine.

Pour se procurer l’ouvrage de Peter Sloterdijk, Tu dois changer ta vie !

L’auteur

Né le 26 juin 1947 à Karlsruhe, Peter Sloterdijk est philosophe et essayiste allemand. Professeur de philosophie et d’esthétique, il enseigne à la Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe, il est également recteur (Rektor) du même établissement depuis 2001. Il enseigne aussi aux Beaux-Arts de Vienne.

Bibliographie de Peter Sloterdijk

Quelques autres ouvrages de Peter Sloterdijk parmi une longue liste :

  • Critique de la raison cynique, 1987 (Kritik der zynischen Vernunft, 1983)
  • Le penseur sur scène, 1990 (Der Denker auf der Bühne. Friedrich Nietzsches Materialismus, 1986)
  • Sphère I. Bulles, Pauvert, 2002, Pluriel, 2003, traduit par Olivier Mannoni (Sphären I. Blasen, Mikrosphärologie, 1998)
  • Règles pour le parc humain, Mille et Une Nuits, 2000, traduit par Olivier Mannoni (Regeln für den Menschenpark. Ein Antwortschreiben zu Heideggers Brief über den Humanismus, 1999)
  • L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, 2000, traduit par Olivier Mannoni (Nicht gerettet. Versuche nach Martin Heidegger, 2000)
  • Sphères II. Globes, 2010, traduit par Olivier Mannoni, Sphären II. Globen, Makrosphärologie, 1999.
  • avec Alain Finkielkraut, Diagnostic sur le temps présent, 2003, Was zählt, kehrt wieder, 2004.
  • Sphère III. Écumes, Éditions Maren Sell, 2006, traduit par Olivier Mannoni (Sphären III. Schäume, Plurale Sphärologie, 2004).
  • Derrida, un Égyptien, Éditions Maren Sell, 2006, traduit par Olivier Mannoni.
  • Le Palais de Cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire, Éditions Maren Sell, 2006 (Im Weltinnenraum des Kapitals. Für eine philosophische Theorie der Globalisierung, Francfort/M., Suhrkamp, 2005), traduit par Olivier Mannoni.
  • Colère et Temps. Essai politico-psychologique, Éditions Maren Sell, 2007. Prix européen de l’essai Charles Veillon en 2008. Traduit par Olivier Mannoni.
  • Théorie des après-guerres, remarque sur les relations franco-allemandes depuis 1945, Éditions Maren Sell, 2008. Traduit par Olivier Mannoni.
  • La folie de Dieu. Du combat des trois monothéismes, Libella-Maren Sell, 2008. Traduit par Olivier Mannoni.
  • Jours de colère – L’esprit du capitalisme, Descartes et Cie, 2009 (en collaboration avec Pierre Dockès, Francis Fukuyama, Marc Guillaume).
  • Essai d’intoxication volontaire, suivi de L’Heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, Éditions Fayard, 2010. Traduit par Olivier Mannoni.

 

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Le “care”. La vie vaut-elle la peine d’être vécue ?

Publié par Hervé Moine le 11 février 2011

Bernard Stiegler

Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue

De la pharmacologie

Flammarion

Présentation de l’éditeur

Qu’on l’admette ou qu’on le dénie, chacun sent bien qu’à présent l’avenir de la vie terrestre se trouve mis en jeu dans une urgence inouïe. Et chacun sait que, depuis la séquence historique qui s’est engagée en 2007 et qui paraît avoir déclenché ce qu’on appellerait en physique nucléaire une réaction en chaîne, chaque pas compte et semble se surcharger systémiquement de conséquences très difficilement réversibles – sinon absolument irréversibles. Cette crise est sans précédent d’abord en cela. Si krisis signifie bien et d’abord décision, elle est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain – qui est un destin inéluctablement technique et technologique – est pharmacologique au sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin – au sens où il faut y faire attention: c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Tel est aussi le feu dans la mythologie grecque. Devenu technologie industrielle, le pharmakon est de nos jours hégémoniquement contrôlé par l’économie, c’est-à-dire par le marketing, et c’est une calamité. Cet état de fait, qui a installé une économie de l’incurie génératrice d’une bêtise systémique, signifie que la question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique.

En Quatrième de couverture

Qu’on l’admette ou qu’on le dénie, chacun sent bien qu’à présent l’avenir de la vie terrestre se trouve mis en jeu dans une urgence inouïe. Et chacun sait que, depuis la séquence historique qui s’est engagée en 2007 et qui paraît avoir déclenché ce qu’on appellerait en physique nucléaire une réaction en chaîne, chaque pas compte et semble se surcharger systémiquement de conséquences très difficilement réversibles – sinon absolument irréversibles. Cette crise est sans précédent d’abord en cela. Si krisis signifie bien et d’abord décision, elle est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain – qui est un destin inéluctablement technique et technologique – est pharmacologique au sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin – au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Tel est aussi le feu dans la mythologie grecque. Devenu technologie industrielle, le pharmakon est de nos jours hégémoniquement contrôlé par l’économie, c’est-à-dire par le marketing, et c’est une calamité. Cet état de fait, qui a installé une économie de l’incurie génératrice d’une bêtise systémique, signifie que la question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique.

Pour se procurer l’ouvrage de Bernard Stiegler Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie

 

Présentation de l’ouvrage de Bernard Stiegler sur France Culture

Bernard Stiegler était l’invité de l’émission de Philippe Petit, la Fabrique de l’humain du jeudi 27 janvier 2011.

Qu’est-ce que le soin ? Que veut dire prendre soin ? Quelle différence établir entre le soin thérapique et le soin thérapeuthique ? Existe-t-il une obligation de soin ? Sur quoi reposent les enjeux d’une politique de soin ? Le soin est-il une relation intégrale ? On n’en finirait pas d’énoncer les multiples dimensions du soin. Prendre soin de soi et des autres ne relèvent pas d’une quelconque vertu morale transcendant les siècles et les civilisations telle la pitié primitive ou l’amour de soi dans l’état de nature chez Rousseau. La question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique selon le philosophe Bernard Stiegler. Elle s’inscrit au cœur des alternatives économico-politiques. Elle requiert la mise en œuvre d’une politique d’adoption capable de promouvoir une véritable écologie de l’esprit. Bernard Stiegler est de ceux qui anticipé la crise économique et financière de 2008. Il a tiré les leçons de l’effondrement du modèle industriel fondé sur l’automobile et la télévision. À ceux qui ne voient pas que le consumérisme est menacé par sa limite propre du fait que le désir du consommateur s’épuise en même temps que son savoir vivre s’émousse, il répond que la domination du court terme sur le long terme a assez duré. À la morgue du marketing irresponsable, il préfère contribuer à la formation d’un nouvel âge industriel. Face à une économie de l’incurie génératrice de bêtise sytémique, il préfère se demander ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. C’est le titre de son dernier livre. Ce n’est pas un livre de plus sur le soin. Mais un livre qui prend soin de la vie humaine. Il est venu à La Fabrique de l’Humain pour nous en parler…. http://www.franceculture.com/player?p=reecoute-3732621#reecoute-3732621

Pour se procurer l’ouvrage de Bernard Stiegler Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie

Critique

Deux choses à la fois

article de Manola Antonioli paru dans nonfiction.fr  lundi 7 février 2011

http://www.nonfiction.fr/article-4224-deux_choses_a_la_fois.htm

Dans son dernier ouvrage, issu des cours qu’il a donnés dans plusieurs universités durant l’hiver 2010, le philosophe Bernard Stiegler tente de penser l’indécidabilité qui règne autour du développement à la fois de la technique et des technologies industriels.

Depuis la publication du premier tome de sa thèse sur La Technique et le temps en 19941, le philosophe Bernard Stiegler élabore une pensée originale de la technique nourrie des influences décisives d’Husserl, Heidegger, Derrida, Foucault, Deleuze, Leroi-Gourhan et Simondon. Auteur très prolifique, il a publié un grand nombre d’ouvrages qui explorent les conséquences sociales, culturelles, politiques et économiques des mutations technologiques en cours, et notamment leurs conséquences sur le “processus d’individuation” de l’individu et de l’ensemble de la société. Grand inventeur de néologismes, Stiegler a ainsi analysé, au fil des années, la “misère symbolique” de l’”époque hyperindustrielle”, la constitution de l’Europe, la “mécréance” du capitalisme contemporain, la “télécratie”, le “psychopouvoir”, la “mécroissance”. Son dernier ouvrage est issu des cours qu’il a donnés dans plusieurs universités durant l’hiver 2010 et il est axé sur le devenir techno-industriel du pharmakon.

Pharmakon

Stiegler reprend la notion de pharmakon au commentaire de Phèdre de Platon donné par Jacques Derrida dans “La pharmacie de Platon” en 1972. 2 Platon parle de pharmakon à propos de l’écriture comme hypomnématon, support artificiel de la mémoire, à laquelle il attribue un caractère dangereux et “empoisonnant” pour la pensée, en lui opposant l’anamnésis, la pensée et la mémoire dans leur autonomie. Derrida a montré que l’autonomie de la pensée est toujours intimement liée à une forme d’hétéronomie technique (l’écriture, dans le dialogue de Platon) et que, là où le philosophe grec les opposait, autonomie et hétéronomie composent toujours, dans la logique propre au pharmakon (le poison et le remède, ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut se méfier, la puissance curative et la puissance destructrice, toujours les deux à la fois). La “pharmacologie” que Stiegler développe dans ces pages est fondée sur cet à la fois qui lui permet d’interpréter l’évolution de la technique et de la technologie industrielle. L’aspect pharmacologique de la prothéticité technique qui caractérise le processus d’hominisation aurait été ignoré par tous les philosophes qui l’ont précédé, et surtout par Jacques Derrida lui-même : “Pour autant que je sache, Derrida n’aura jamais envisagé ne serait-ce que la possibilité d’une telle pharmacologie – c’est-à-dire d’un discours sur le pharmakon appréhendé du même geste dans ses dimensions curatives et dans ses dimensions toxiques.” (p. 16)

On comprend aisément le désir de “meurtre du père” philosophique qui anime Stiegler, mais cette critique réitérée est profondément inexacte et infondée. Toute la pensée de Derrida peut être en effet interprétée comme une  réflexion sur la portée vertigineuse de cet à la fois qui émerge de son commentaire de Platon (qu’il l’appelle pharmakon, indécidabilité ou aporie), et il a toujours fait de la technique (comme télé-technologie, télé-technoscience ou télé-vision) le lieu privilégié de manifestation de toutes ses possibilités créatrices comme de tous ses dangers. Stiegler s’attribue donc visiblement à tort la paternité philosophique d’une “pharmacologie de la technique”, en flagrante contradiction avec le “soin” qu’il nous invite par ailleurs à prêter au fragile équilibre de la transmission et des générations (soin qui devrait concerner également, à notre avis, les généalogies et les générations philosophiques).

Pour Stiegler, la question du pharmakon et de sa puissance curative et destructrice à la fois, n’est plus seulement un enjeu de controverses philosophiques et savantes, mais une question qui nous concerne tous, face aux crises sans précédents auxquelles nous sommes confrontés au niveau planétaire, crise financière, crise écologique et crise de l’esprit, indissolublement liées. La crise économique qui s’est révélée au grand jour entre 2007 et 2008 n’a fait que mettre définitivement en lumière la “nature profondément destructrice du système industriel planétarisé”, d’un monde engagé dans une vraie “guerre” économique, où les technologies industrielles sont devenues des armes de destruction des écosystèmes, des structures sociales et des appareils psychiques. L’élément essentiel de cette analyse est, de nouveau, le à la fois qu’il s’agit de comprendre dans toute sa portée : contrairement à ce que veulent nous faire croire des discours politiques et médiatiques souvent dénués de toute ambition de pensée, aucune de ces crises ne pourra être résolue isolément. Ce qu’il s’agit de penser et de bâtir est désormais un rapport à la technique et aux technologies qui permettrait de penser la reconstruction d’un avenir mondial, au niveau écologique, social, économique et psychique.

Relisant “La crise de l’esprit” et les Regards sur le monde actuel de Valéry, Stiegler affirme donc qu’on ne pourra plus considérer isolément l’économie spirituelle et l’économie matérielle, lenegotium et l’otium, deux économies inséparables et pourtant contradictoires qui appellent une nouvelle pharmacologie. La technique joue un rôle essentiel dans ces deux économies, puisqu’elle forme depuis l’âge industriel un nouveau système d’organes artificiels qui ouvrent d’immenses possibilités créatrices mais qui entraînent également des effets destructeurs contraires et systémiques, comme Sigmund Freud le soulignait déjà dans Malaise dans la civilisation.

Au cours du XXe siècle, la technique est devenue technoscientifique et industrielle et les industries culturelles et le marketing ont mis en œuvre des psychotechnologies, dont Adorno et Horkheimer ont amorcé la critique à partir de l’analyse de l’imagination artificielle hollywoodienne. Dans l’horizon technoscientifique, industriel et psychotechnologique qui est désormais définitivement le nôtre, le projet philosophique de Stiegler est d’identifier le rôle des pharmaka dans la formation du désir et de la raison et de constituer une thérapeutique de cette pharmacologie. C’est là le point de départ qu’il assigne à une nouvelle théorie critique, qui serait nécessairement aussi une critique de l’inconscient et une économie politique de l’esprit.

Prolétarisation des esprits

Dans le diagnostic de Stiegler, le devenir industriel de la technique entre le XXe  et le XXIe siècle a produit une perte globale des savoirs sous toutes leurs formes, un processus massif dedésapprentissage et une société de plus en plus addictive, perte comparable à une “prolétarisation généralisée” de l’esprit. On a depuis longtemps identifié cette perte des savoirs dans le domaine culturel, en essayant de s’en protéger par des réformes du système éducatif, par les mesures françaises sur l’”exception culturelle” ou par des stratégies internationales de protection de la “diversité culturelle”, jusqu’aux formes extrêmes des intégrismes et du terrorisme. Mais on a largement sous-estimé une perte des savoirs beaucoup plus générale, qui s’étend à toutes les formes traditionnelles des savoir-vivre et des savoir-faire, perte devenue de plus en plus massivement toxique parce qu’elle nous rend incapables de “prendre soin” de nous-mêmes et des autres.

Nous sommes ainsi confrontés à une vaste problématique écologique, qui ne concerne pas exclusivement l’environnement naturel, mais aussi notre environnement psychique et social, le tissu de relations qui constitue notre cerveau et l’espace transitionnel qui permet une individuation psychique ou collective (une transindividuation), sans laquelle “la vie ne vaut pas la peine d’être vécue” et le désir s’effondre dans un monde fait de sujets et d’objets également “jetables” et consommables.

Le destin des appareils psychiques et celui des appareils sociaux apparaissent désormais étroitement liés dans un modèle économique fondé sur un “psychopouvoir” qui vise à capter l’attention des individus pour les transformer en consommateurs passifs, processus commencé avec la radio et la télévision et qui s’est ensuite disséminé sur toute la planète à travers la multiplication des réseaux de communication. Cette “perte d’attention” généralisée a déterminé également l’énorme crise financière que nous connaissons, déterminée par une vision de l’économie axée sur le court terme et qui se caractérise par une perte généralisée des capacités de projection dans le long terme (c’est le fonctionnement même du spéculateur : “le spéculateur est typiquement celui qui ne prête aucune attention aux objets de sa spéculation – qui n’en prend aucun soin.” (p. 131)).

Il s’agit donc de changer de modèle économique, pour sortir du modèle actuel, fondé sur une confusion entre système technique et système économique dans laquelle la nature pharmacologique propre aux deux systèmes ne fait qu’exacerber et démultiplier leurs tendances toxiques et autodestructrices. Lutter contre la “tendance incurieuse” propre au capitalisme contemporain ne peut plus passer par la “relance de la consommation” ; mais Stiegler refuse également d’explorer les pistes ouvertes par une perspective de « décroissance », pour prôner ce qu’il appelle une véritable croissance et qu’il oppose à la “mécroissance” du consumérisme. Dans la logique propre au pharmakon, les puissances curatives et thérapeutique coexistent avec le potentiel de destruction. C’est ainsi dans l’évolution de la technique elle-même, dont le développement orienté exclusivement vers la recherche du profit à court terme a produit la prolétarisation des esprits dénoncée par Stiegler, qu’on pourra puiser les ressources d’une réorientation générale de l’économie et de la société.

Les nouvelles technologies numériques forment un effet un “nouveau milieu technologique, réticulaire et relationnel”, susceptible de reconfigurer le processus d’individuation psychique et collectif. Les technologies relationnelles  mettent progressivement en place de nouvelles dynamiques sociales, qui permettent la constitution des “réseaux sociaux”. Susceptibles d’agir comme des instruments de destruction des relations sociales prénumériques, ces réseaux possèdent cependant un grand potentiel politique, culturel et économique. C’est dans les réseaux socio-numériques que s’inventent les formes futures du collectif, mais c’est là aussi qu’elles peuvent s’effondrer, faute d’une radicale réorientation du système économique actuel.

À en juger par cet ouvrage, on pourrait dire que la logique des deux choses à la fois décrite par Stiegler a fini par envahir toute sa pensée : il se montre à la fois trop enthousiaste et trop catastrophiste dans son approche de l’évolution des réseaux techniques et sociaux, il souhaite sauvegarder à la fois le capitalisme et la “valeur esprit”. Se réclamant souvent de Marx, il espère réorienter le capitalisme vers une croissance “vertueuse”, créatrice de “soin” et de nouvelles possibilités pour l’esprit. Mais il oublie trop vite, à notre avis, dans une sorte d’aveuglement volontaire, que la “schizophrénie” qu’il décrit est l’essence même du capitalisme, que la “valeur esprit” n’a jamais été cotée en bourse et ne le sera probablement jamais et que le court-termisme et la recherche du profit immédiat seront très difficilement abandonnés pour la temporalité longue du savoir et de l’espace relationnel dans le modèle économique actuel. C’est l’idée même de “croissance” qui devra probablement être mise radicalement en question (et pas simplement réorientée) pour que le changement radical de culture et de société qu’il appelle de ses voeux puisse au moins s’amorcer dans les années à venir.

L’urgence de la mission réformatrice de la pensée, de l’action, de l’économie et de la culture que  Stiegler s’attribue frôle souvent le ton prophétique et se traduit dans l’accumulation des références et des citations, dans les renvois systématiques à d’autres passages de ses livres, dans les notes qui renvoient à des ouvrages qu’il n’a pas encore publiés (et très probablement pas encore écrits). Même le lecteur le plus motivé et intéressé par les thématiques traités dans l’ouvrage, risque d’avoir l’impression d’être confronté à des textes disparates, collectés et publiés trop vite, comme si l’auteur avait fini par être pris dans la même dynamique folle d’accélération du temps médiatique et économique, dans le même court-termisme dont il montre par ailleurs si bien les travers et le potentiel de destruction.

Une telle pensée, potentiellement si utile pour comprendre le monde actuel et ses transformations, mériterait justement plus de “soin” et exigerait de s’inscrire dans la temporalité longue des savoirs et de la pensée dont cet ouvrage fait un si bel éloge : publier moins pour penser plus (ou plus lentement) .

rédacteur : Manola ANTONIOLI, Critique à nonfiction.fr
Illustration : wikipedia

Notes :
1 - La Technique et le temps 1. La faute d’Épiméthée, Galilée, 1994 ; La Technique et le temps 2. La désorientation, Galilée, 1996 et La Technique et le temps 3. Le temps du cinéma, Galilée, 2001
2 – Jacques Derrida, “La pharmacie de Platon”, in La Dissémination, Paris, Seuil, 1972

 

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La philosophie de Pierre Zaoui, une philosophie pour le meilleure et pour le pire

Publié par Hervé Moine le 29 octobre 2010

“La Traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur et pour le pire”, de Pierre Zaoui : manuel de survie

Paru dans LE MONDE DES LIVRES le 28 octobre 2010

Une nouvelle génération de philosophes se lève, qui ne recule devant rien. Les femmes et les hommes qui lui donnent souffle partagent une même conviction : la pensée ne vaut pas une heure de peine quand elle néglige l’expérience vivante des hommes. Toute l’expérience, pour le meilleur et pour le pire – le miel et la boue, la joie comme les larmes, les lendemains qui chantent mais aussi les petits matins glauques.

Récemment, déjà, dans un bel essai intitulé Cet obscur objet du dégoût (Ed. Le Bord de l’eau), la jeune Julia Peker arpentait l’immonde, cette “zone obscure et menaçante au coeur du réel, aussi dévalorisée qu’insupportable, que nous apprivoisons par l’ignorance”. Aujourd’hui, c’est Pierre Zaoui qui s’avance en ces parages. Dans La Traversée des catastrophes, il affirme que la pensée, pour être digne de ce nom, doit pouvoir explorer les territoires les plus innommables, ceux devant lesquels les professionnels du concept ont le plus souvent reculé : “Si l’on se veut philosophe, écrit Zaoui, il faut y aller, il faut descendre dans ces expériences sombres, impudiques, vulgaires.”

De quoi s’agit-il ? De la maladie endurée, de la mort à venir, de l’être aimé qui disparaît. Chacune de ces expériences, Zaoui les parcourt à petits pas. Il progresse bien lentement, point par point, avec une rigueur impeccable et une grande sensibilité. Il sait bien que la philosophie, dès qu’elle prétend gloser sur les corps en souffrance, risque à tout moment de basculer dans une posture de surplomb, obscène à force d’abstraction. Mais il préfère courir le risque, convaincu qu’à la fin des fins, seule l’analyse conceptuelle peut rendre raison de la détresse humaine, y compris dans ses aspects les plus charnels, les plus concrets. Telle est la vieille leçon du Parménide de Platon, qui exhortait le philosophe à unir théorie et pratique, spéculation et éthique, afin de bâtir une métaphysique “du poil, de la boue et de la crasse”.

Nulle complaisance, ici, nulle tentation de se vautrer dans le pire. Au contraire, si Zaoui décrit le drame, la douleur, la déchéance, c’est d’abord pour proposer un “manuel de survie” où le lecteur apprendrait non seulement à “vivre avec” ses catastrophes intimes, mais encore à les subvertir pour inventer une sur-vie, c’est-à-dire une vie supérieure, tout à la fois plus haute, plus intense et plus belle.

Comme tous les manuels, celui-ci se laisse mal résumer. Chacun le découvrira, y reviendra, se l’appropriera à son rythme, selon les épreuves endurées et les espérances endossées, pour sortir de tel mauvais pas, repartir d’un bon pied, s’autoriser à nouveau une échappée belle. Contentons-nous d’énoncer ses références et ses principes, afin d’en souligner l’exaltante singularité.

Celle-ci doit beaucoup à une prise de parti résolument empiriste. Ce souci de l’expérience ne date pas d’hier, bien sûr, et Pierre Zaoui se réclame d’une tradition qui court depuis les sagesses grecques jusqu’à l’éthique de Spinoza, à laquelle il a déjà consacré une étude (Spinoza, la décision de soi, Bayard, 2008). Au sommet de cette lignée, il place la philosophie vitaliste de Gilles Deleuze (1925-1995), qui irrigue toute sa réflexion. Mais il convoque aussi Nietzsche et Levinas pour décrire la vie humaine et en faire toute une maladie : “Etre ou avoir été malade, c’est perdre pour de bon le fantasme infantile de l’éternelle jeunesse comme le fantasme de petit actionnaire d’un “capital santé” que l’on pourrait infiniment faire fructifier. (…) Devenir malade, c’est apprendre la vérité de la vie, non seulement dans son terme, mais depuis son départ : vivre, c’est tomber malade”, écrit Zaoui.

A l’horizon d’une telle démarche, il y a la tentative de fonder rationnellement une existence précaire, sans garantie aucune, et donc de bâtir ce que l’auteur nomme une “éthique du dehors“. Autrement dit, une doctrine destinée aux athées sérieux, qui s’interdisent de trouver refuge dans la maison d’un dieu protecteur. Ceux-là ont comme seul recours la puissance de la philosophie et la subtilité de la littérature. Du reste, cette alliance se trouve au coeur du travail entrepris par Zaoui. Ainsi mobilise-t-il Kafka et Beckett dans le but de restituer la complexité des désastres subjectifs : “On doit parler d’un mouvement de pendule infernal dans lequel on oscille sans cesse non seulement de la plainte à la colère, de l’abandon à la hargne de se redresser, de la défaite à la résistance, mais aussi bien de la compassion à la dureté, du besoin éperdu d’être reconnu et pris en charge à la haine.”

Orgueil de la pensée

Ecrit d’une plume élégante, ce livre n’en refuse pas moins les purs effets de style, et s’efforce de déjouer les sortilèges de la métaphore. Contre ceux qui voudraient réduire la prose philosophique à un bavardage, Zaoui réaffirme l’orgueil et la souveraineté de la pensée théorique. A mille lieux de l’étalage narcissique, son propos se déploie selon une logique solide, à la fois extrêmement incarnée et absolument impersonnelle. Telle est la condition pour repérer l’universelle vérité au creux de chaque malheur singulier.

“On ne se met ordinairement à penser que quand la vie s’arrête, au moins déraille, dysfonctionne, fait trop souffrir”, martèle Pierre Zaoui dès l’ouverture de son magnifique essai. Au moment de le refermer, l’évidence s’impose : bien davantage que les petits conseils façon “développement personnel”, c’est la puissance du concept qui nous aide à tenir bon au jour le jour, c’est l’intelligence qui nous donne le courage d’être heureux.


LA TRAVERSÉE DES CATASTROPHES. PHILOSOPHIE POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE de Pierre Zaoui. Seuil, “L’ordre philosophique”, 384 p., 23 €.

Jean Birnbaum

Article paru dans l’édition du 29.10.10

http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/10/28/la-traversee-des-catastrophes-philosophie-pour-le-meilleur-et-pour-le-pire-de-pierre-zaoui_1432208_3260.html

© Le Monde.fr

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Pour vous procurer l’ouvrage de Pierre Zaoui : La traversée des catastrophes : Philosophie pour le meilleur et pour le pire

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Conférence à Toul : “Vie bonne ou vie réussie ?”

Publié par Hervé Moine le 9 mars 2010

Vie bonne ou vie réussie ?

Conférence de Florence Grumillier  agrégée de philosophie

et de Sylvie Prévost professeure agrégée de lettres

Samedi 27 mars 2010 à 17h15 salle jean Pèlerin, médiathèque de Toul

Pieter De Hooch, Garçon portant une corbeille de grenades (détail) 1662

Choisit-t-on sa vie ?

Nous avions annoncé la précédente conférence de Florence Grumillier sur la question de savoir si l’on choisit sa vie, le texte de cette conférence est disponible sur le site de Florence Grumillier :

texte de la conférence du 14 novembre 2009 : “Choisit-on sa vie ?”

« J’aurais pu, j’aurais dû…Toujours au conditionnel passé ! Si j’avais su, hélas ! j’aurais agi tout autrement. Et l’homme épilogue avec mélancolie sur les vies qu’il aurait pu avoir, la carrière qui aurait pu être la sienne, les possibles qu’il a laissé se perdre. Cette misère de la vie en pointillé, celle qu’on n’a pas eue, c’est le jeu démoralisant de l’uchronie. »

Vladimir Jankélévitch Le Je-ne-sais quoi et le presque-rien 3 La volonté de vouloir.

Qu’est-ce que choisir ? Choisir c’est d’abord disposer d’une capacité d’initiative : le mouvement réflexe ou la réaction mécanique à un stimulus ne relève pas d’un choix. C’est ensuite avoir le pouvoir d’opter, de trancher entre plusieurs possibles – là où une seule voie s’offre, là où il n’y a pas réellement alternative, il n’y a pas réellement choix – en donnant la préférence à l’un d’eux (une image familière est celle du voyageur parvenu à la croisée des chemins : deux ou plusieurs voies s’ouvrent devant lui : pour laquelle va-t-il opter?) Choisir c’est donc toujours élire, là où il y a choix il y a sélection.

La puissance de choix, ainsi définie, apparaît comme une puissance positive, en ce qu’elle permet à l’homme de vouloir au lieu de subir passivement. La conscience qui choisit s’éprouve comme active. Pour choisir véritablement il faut être libre, ne subir ni contrainte, ni pression ni entrave. Choix cependant implique engagement – choisir, c’est prendre parti – et responsabilité : j’ai à répondre des conséquences de mes choix, à les assumer. D’où le fait que le choix entraîne souvent l’angoisse, comme l’a bien montré Sartre.

D’autre part, choisir, c’est aussi renoncer – là où il y a choix, il y a exclusion – donc consentir à un sacrifice. Ajoutons qu’il n’y a pas de choix sans risque, d’abord parce que tout choix enveloppe des conséquences que je ne peux pas prévoir, met en jeu un devenir dans lequel quelque chose échappe à la prévision, ensuite parce que je peux me tromper, faire un mauvais choix (il y a de bons et de mauvais choix).

L’expression sa vie indique d’emblée qu’il n’est pas ici question de la vie en général, mais de la vie en particulier. Dans son sens individuel, la vie peut être définie comme un parcours – on parlera à ce propos du « cours de la vie » – un déroulement ou une trajectoire qui s’effectue dans le temps – la durée est la condition naturelle de toute existence – entre ces deux bornes que sont la naissance et la mort. A l’intérieur de ce cadre temporel viennent s’insérer un certain nombre d’événements, de faits, d’actes et de réalisations qui en constituent en quelque sorte le contenu – on parlera à ce propos d’une vie bien pleine ou bien remplie – C’est cet ensemble de faits, particulièrement les plus forts, les plus marquants, qu’on cherche à raconter quand on fait le récit d’une vie (la sienne ou celle d’un autre).

La question qui nous est posée est donc claire. Il s’agit de savoir si nous possédons – ou pas – un pouvoir d’initiative sur cette trajectoire temporelle que constitue notre existence individuelle et sur l’ensemble des évènements et des réalisations qui viennent s’y insérer. Ce qui suppose que nous ne sommes pas réduits à les subir passivement, mais que nous y jouons un rôle actif, que nous pouvons les vouloir.

>>>lire la suite<<<

Voir le site de Florence Grumillier : http://www.philoflo.fr/

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Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

Qu’est-ce qu’une vie réussie ? de luc ferry est un livre qui traite de la réussite d’une vie, de « la vie bonne ». luc ferry nous propose ici une réflexion nouvelle sur des interrogations présentes dans la pensée philosophique depuis l’antiquité, et de quelle façon se pose la question de la vie bonne, de la vie réussie aujourd’hui. C’est-à-dire selon quels critères, et à quelles conditions une existence, une vie est-elle réussie pour nous ? Ce livre est l’histoire de grandes réponses passées, des vies idéales imaginées par nos ancêtres ; luc ferry nous fait ressortir ce que ces sagesses avaient de plus puissant, ce par quoi, aujourd’hui encore, on peut y trouver des idées qui nous parlent. L’enjeu du livre a une certaine importance, ferry appartient à cette pensée qui reconsidère le rôle existentiel et pratique de la philosophie, et il va ainsi tenter d’élaborer une sagesse pour aujourd’hui.

Depuis la naissance de la philosophie, la question de « la vie bonne » est au centre des interrogations humaines, luc ferry observe que la façon d’y répondre dépend de la vision du monde où elle s’inscrit. Il distingue alors trois grandes problématiques ; il traite, dans la première, du monde théologico-religieux, réussir sa vie revient à trouver sa place dans un ordre transcendant. Dans la seconde, il explique pourquoi avec l’avènement de l’individualisme démocratique, la question de « la vie bonne » se pose différemment. Il s’agit, en effet, de régler son salut sur des finalités non transcendantes. Et enfin, dans la troisième grande problématique, ferry se demande ce qu’il reste de cette sotériologie, de cette doctrine du salut, à l’âge de la mort de Dieu, et de la disparition des grandes eschatologies. À partir de ces trois grandes problématiques, ferry expose les principales réponses fournies par les philosophes et les religions, avec les stoïciens, le christianisme, une étude de la pensée nietzschéenne, ainsi que de la sagesse ancienne en se demandant pourquoi s’intéresser à la sagesse des Anciens si elle n’est plus d’aujourd’hui, en se questionnant sur ce que peut nous apporter aujourd’hui cette sagesse antique ; mais aussi les peintres hollandais, les écrivains du XIXe siècle.

Pour se procurer le livre de Luc Ferry,Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

Les autres ouvrages de Luc Ferry

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Camus, sa position par rapport au christianisme

Publié par Hervé Moine le 13 février 2010

Du 15 mars 2010 au 16 mars 2010

à l’Institut Catholique de Paris

Camus, la philosophie et le christianisme

A l’occasion du 50ème anniversaire de la Mort d’Albert Camus, la Faculté de Philosophie de l’Institut Catholique de Paris et le Laboratoire d’Anthropologie Philosophique et de philosophie pratique, en partenariat avec la Société d’études camusiennes, organisent un Colloque universitaire international les 15 et 16 mars 2010, intitulé : “Camus, la philosophie et le christianisme.

Ce colloque étudiera comment Camus, qui rejetait l’esprit de système et l’idéologie religieuse et s’efforçait de vivre selon une éthique de l’existence absurde et révoltée, s’est situé par rapport au Christianisme au cours de sa vie, dans son oeuvre littéraire et dans sa pensée philosophique.

Albert Camus 1913-1960

Camus n’était pas un philosophe professionnel, il rejetait l’esprit de système tant dans la pensée que dans l’action. Il avait autant besoin de la littérature que de la philosophie pour exprimer et réfléchir l’existence, l’absurde, la révolte et l’engagement. La philosophie était pour lui d’abord une éthique répondant au défi de l’existence.

Le philosophe en effet, qui récuse les dogmes et les systèmes sans verser pour autant dans le pessimisme et le nihilisme, veut assumer une existence sans Dieu mais non sans valeurs. Il veut “être dans l’histoire en se référant à des valeurs qui dépasse l’histoire”, “servir la justice parce que notre condition est injuste”. Autrement dit, il y a une morale même s’il n’y a pas de métaphysique ni de théologie. Cette morale n’est pas exempte de spiritualité. Dans cette perspective il est intéressant d’interroger les rapports de Camus et du Christianisme.

Tout au long de sa vie, Camus a rencontré le Christianisme, dans les contextes culturels et sociaux qui furent les siens, dans les personnes qu’il a connues ou qu’il a imaginées et mises en scène, dans ses études et dans les débats que son œuvre a suscités.

Quelle expérience en a-t-il eue ? Quel rapport a-t-il entretenu avec lui ? Le philosophe résolu à vivre dans l’esprit de la révolte a certes combattu sans relâche le système idéologique religieux, mais il n’a pas ignoré le Christianisme comme style de vie.

Une quinzaine de conférenciers interviendront notamment :

  • Hans Achterhuis, Professeur émérite de philosophie systématique de l’Université de Twente
  • Peter Dunwoodie, Professeur de littérature française de l’Université de Londres
  • Hubert Faes, Professeur de Philosophie, Doyen Honoraire de la Faculté de Philosophie de l’Institut Catholique de Paris
  • Lissa Lincoln, Professeur de littérature de l’Université Américaine de Paris
  • Agnès Spiquel, Professeur de Littérature de l’Université de Valenciennes, Présidente de la Société d’études camusiennes
  • Heinz Robert Schlette, Professeur émérite de Philosophie de l’Université de Bonn
  • Maurice Weyembergh, Professeur émérite de Philosophie de l’Université Libre de Bruxelles

Informations pratiques

Sur inscription : 10€ un jour – 20€ les deux jours
Lieu : 21 rue d’Assas 75006 Paris
Contact : +33 (0)1 44 39 84 86

Programme et coupon réponse du colloque Camus (399,11 kB)
Responsable du coloque : Lissa Lincoln
Adresse : 31, avenue Bosquet, 75007, Paris

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Choisit-on sa vie ?

Publié par Hervé Moine le 10 novembre 2009

Conférence

Samedi 14 novembre 2009 à 17h15

Médiathèque de Toul (Meurthe-et-Moselle)

Choisit-on sa vie?

par Florence Grumillier, agrégée de philosophie

conférence qui sera suivie d’un débat


hans baldung

Hans Baldung, les trois âges de la vie

Voir le site de Florence Grumillier

http://www.philoflo.fr/index.html

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Descartes : Discours de la Méthode Cours n°6

Publié par Hervé Moine le 10 mars 2009

Dans ce 6ème cours consacré à la lecture du Discours de la Méthode de Descartes, après avoir abordé les fondements de la connaissance, la morale provisoire, il nous faut maintenant envisager les fondements métaphysiques à travers la lecture de la quatrième partie. A la fin, de ce cours, vous trouverez des questions pour vous accompagner.

René Descartes

René Descartes

III. LES FONDEMENTS METAPHYSIQUES

D. La quatrième partie du Discours de la Méthode

“En la quatrième, les raisons par lesquelles il prouve l’existence de Dieu et de l’âme humaine, qui sont les fondements de sa métaphysique.”

Dans cette partie, Descartes nous présente un enchaînement serré et continu de raisons en huit paragraphes, dont on peut distinguer trois moments.

1°) [para. 1 et 2] Ce premier moment montre que pour prouver quelque chose d’absolument certain, il faut douter de tout : le doute absolu fait découvrir une vérité et une existence : “je pense donc je suis”.

Descartes pose d’abord cette entente préalable de l’existence (“je pense donc je suis”) à partir de l’expérience fondamentale du rêve, qui permet d’effectuer le mouvement fondamental du doute radical ; puis, il fait nettement réaliser que cette existence est celle d’un entendement pensant. Pour Descartes, la certitude de l’existence devient modèle pour penser toute vérité.

2·) [para.3 à 5] Ce moment est un appel à Dieu.

Descartes prend acte de cette existence pensante imparfaite, ce qui le renvoie à ce dont elle dépend, et qui existe donc aussi : une existence pensante parfaite, Dieu. Descartes énonce trois preuves de l’existence de Dieu.

2·) [para.6 à 8] Ce dernier moment montre en particuliers que Dieu met fin au doute radical.

Pour Descartes, Dieu garantit l’existence (la réalité du monde) et la vérité de notre idée du monde. Il assure que les idées des hommes (ou l’image qu’ i la ont en leur pensée) correspondent à ce qu’est le monde réel. Dieu met ainsi fin au doute.

QUESTIONS

  1. Quelle différence Descartes reconnait-il exister entre les réflexions qui précèdent et celles qui commencent ici ? Que signifie l’expression “méditations métaphysiques” que l’on trouve au tout début de cette troisième partie ?
  2. Quel est l’argument qui autorise Descartes à s’éloigner des maximes provisoires fixées antérieurement et à rejeter toutes ses opinions, même probables ?
  3. Quelles sont les différentes entre la nature corporelle et notre vraie nature ?
  4. Comment Descartes parvient-il à concevoir ce qui fait que nos pensées sont vraies ou fausses ?
  5. Par quel raisonnement Descartes établit-il que l’idée d’un Dieu, être plus parfait que je ne suis, n’a pas sa cause en moi mais en Lui-même ? En quel sens est-ce une preuve ?
  6. S’il y a une “assurance morale” de l’existence des corps sensibles et s’il est extravagant d’en douter ? Pourquoi Descartes le fait-il ?
  7. Pourquoi n’est-il plus nécessaire de douter une fois le principe de la pensée établi ? Comment les arguments du début (le songe de l’erreur de raisonnement, les sens trompeurs) sont-ils réfutés à la fin ?
  8. Qu’est-ce que conduire ses pensées par ordre ?
  9. En quel sens le doute est-il une épreuve ?
  10. L’existence de Dieu a-t-elle besoin de preuves ? Et l’existence du monde ?
  11. La géométrie démontre-t-elle l’existence des êtres de raison ?

Vous pouvez utiliser la fonction commentaire ci-dessous et y déposer vos contributions relatives à la lecture de cette première partie de l’ouvrage et concernant les réponses aux questions.

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Quelle est la signification de l’existence humaine ?

Publié par Hervé Moine le 16 février 2009

Dans le cadre de notre apprentissage à l’étude philosophique d’un texte philosophique, je vous propose un extrait de l’Energie spirituelle de Bergson, extrait qui a été proposé à l’examen du baccalauréat.

A texte, je joins une étude de texte comme exemple de devoir entièrement rédigé. L’exercice que je vous suggère ici, c’est d’abord de lire ce texte et d’en faire le travail préparatoire pour ensuite étudier le corrigé proposé ici.

Personnellement, je trouve ce texte très beau et il mérite vraiment que l’on s’y attarde. Etudier un texte avec rigueur et précision c’est s’en trouver nécessairement grandi.

Hervé Moine

Henri Bergson (1859-1941)

Henri Bergson (1859-1941)

Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire: toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création: plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement (…) celui qui est sûr, absolument sûr, d’avoir produit une oeuvre viable et durable, celui-là n’a plus que faire de l’éloge et se sent au-dessus de la gloire, parce qu’il est créateur, parce qu’il le sait, et parce que la joie qu’il éprouve est une joie divine.”

H. Bergson, Energie spirituelle

Rappel des consignes concernant le cheminement du travail préparatoire :

Quel est le thème du texte ?

Quelle est la question à laquelle répond l’auteur dans ce texte ?

Quelle en est la réponse, c’est-à-dire la thèse centrale soutenue par l’auteur ?

Rendre compte de la structure logique du texte : Comment l’auteur procède-t-il pour affirmer ce qu’il affirme dans le texte ?

A quelle(s) thèse(s) l’auteur s’oppose-t-il?

Travail d’analyse conceptuelle : Qu’est-ce qui mérite d’être expliqué dans ce texte ?

Quel est l’intérêt philosophique que l’on peut dégager de cet extrait, une fois que la pensée de l’auteur est bien comprise.

Cliquez ici pour voir l’étude de texte entièrement rédigée…


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Bonheur : question de la finalité de l’existence…

Publié par Hervé Moine le 16 février 2009

Je vous propose ici un travail personnel afin d’étudier cette question de la finalité de l’existence humaine en rapport avec la notion de bonheur. Cette dernière notion est une notion commune aux programmes de philosophie.

Hervé Moine

Quelle est la finalité de la vie ?

Le bonheur peut-il être considéré comme la fin de la vie ?

  • Vous traiterez le texte d’Epicure et le texte de Kant ci-dessous proposés.
  • Un avant-propos vous est proposé ci-dessous pour vous aider à situer ces deux textes dans une problématique particulière.
  • Il conviendra de faire une étude philosophique en règle des deux textes.

Avant-propos :

Quelle est la finalité de l’existence humaine? Le bonheur peut-il, oui ou non, être considéré comme la fin de la vie?

Pour Epicure, « le plaisir est le commencement et la fin d’une vie bienheureuse ». Mais ce plaisir doit être un plaisir constant, stable, ce qu’Epicure nomme le « plaisir en repos», car si le plaisir est « en mouvement », c’est-à-dire si l’absence de plaisir ou la peine lui succèdent, le plaisir n’est pas complet ni parfait. Le bonheur consistera donc à éviter les plaisirs des sens, éphémères et causes de troubles, pour jouir de ce plaisir parfait qu’est la sérénité de l’âme délivrée de tout désordre et de toute crainte: l’ataraxie(1).

La morale d’Epicure qui est hédoniste(2), comme la plupart des morales de l’Antiquité, est un eudémonisme(3), c’est-à-dire qu’elle tient le bonheur pour le Souverain Bien(4) et la fin ultime de 1 ‘homme.

Selon le philosophe Kant, en revanche, on ne saurait fonder une morale sur le désir d’atteindre le bonheur(5) mais sur le seul devoir(6): on doit se rendre digne du bonheur, en subordonnant sa quête au respect des lois morales dictées par la raison.

Notes

1 L’ataraxie est chez les épicuriens comme chez les stoïciens, l’état d’absence complète de trouble, donc de tranquillité, de sérénité et de paix absolue de l’âme.

2 L’hédonisme est une doctrine qui voit dans le plaisir et fait de la recherche du plaisir le fondement de la morale.

3 Eudémonisme vient du grec « eudaimon » qui signifie «heureux»; l’Eudémonisme est un système de morale considérant que le bonheur constitue le but final de l’existence humaine, le souverain Bien.

4 Traduction du latin « summum bonum », le Souverain Bien signifie dans l’Antiquité, la finalité ultime qui doit être poursuivi par l’homme, autrement-dit, il est le bien supérieur à tous les autres biens. Pour Epicure, le souverain Bien est le bonheur et la vertu est ce qui conduit au bonheur.

5 Pour Kant, le désir d’atteindre le bonheur étant un idéal de l’imagination et non de la raison, ne peut être défini de manière précise.

6 La notion de devoir doit être prise au sens strict ici, à savoir comme l’obligation morale considérée en elle-­même. En d’autres termes, pour Kant, le devoir est l’intention et la volonté de bien faire, exigence purement désintéressée, simplement motivée par le respect de la loi universelle. Le devoir se fonde sur la raison et s’oppose au désir, au penchant.

TEXTE 1 Epicure, Lettre à Ménécée

epicure

« Quand nous disons que le plaisir est la fin de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs des hommes débauches ni de ceux qui consistent dans la jouissance, comme l’imaginent certaines gens, mais nous entendons le plaisir comme l’absence de douleur pour le corps, l’absence de trouble pour l’âme. Car ce ne sont ni des beuveries et des festins à n’en plus finir, ni la jouissance de jeunes garçons ou de femmes, ni la dégustation de poissons et de toute la bonne chère que comporte une table somptueuse, qui engendrent la vie heureuse, mais c’est un entendement sobre et sage, qui sache rechercher les causes de tout choix et de toute aversion et chasser les opinions fausses, d’où provient pour la plus grande part le trouble qui saisit les âmes. Or le principe de tout cela, et par conséquent le plus grand bien, c’est la prudence? Et voilà pourquoi la prudence est une chose plus précieuse que la philosophie elle-même; car c’est elle qui donne naissance à toutes les autres vertus, en nous enseignant qu’il est impossible de vivre heureusement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice, comme il est impossible de vivre avec prudence, honnêteté et justice sans vivre par là même heureusement. »

Epicure, Lettre à Ménécée

(Prudence = sagesse)

TEXTE 2 Kant, Métaphysique des moeurs

Emmanuel Kant

Emmanuel Kant

«Le maître: ce qui en toi tend au bonheur, c’est le penchant; ce qui restreint ce penchant à la condition d’être préalablement digne de ce bonheur, c’est ta raison, et que tu puisses limiter et dominer ton penchant par ta raison, c’est là la liberté de ta volonté.

Afin de savoir comment tu dois t’y prendre pour participer au bonheur et aussi pour ne pas t’en rendre indigne, c’est dans ta raison seulement que tu trouveras la règle et l’initiation; ce qui signifie qu’il ne t’est pas nécessaire de dégager cette règle de ta conduite de l’expérience, ou de l’apprendre par l’enseignement des autres; ta propre raison t’enseigne et t’ordonne exactement ce que tu as à faire. Par exemple, si un cas survient en lequel tu peux te procurer à toi ou à un de tes amis un grand avantage grâce à un mensonge finement médité, qui même ne t’oblige pas à faire tort à qui que ce soit, que dit ta raison?

L’élève: Je ne dois pas mentir, si grand que puisse être l’avantage qui peut être le mien ou celui de mon ami. Mentir est avilissant et rend l’homme indigne d’être heureux.»                                                                 

Kant, Métaphysique des moeurs

Exercices :

1° ) A partir de l’étude de ces deux textes, faire une synthèse afin d’établir une réponse à la question de savoir si le bonheur est la fin de la vie.

Quelques éléments pour la synthèse :

L’eudémonisme épicurien répond que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse, il tient le bonheur pour le souverain bien et la fin ultime de l’homme. La morale kantienne répond quant à elle que le bonheur ne peut être la finalité de la vie de l’humaine. Une vie bonne est une vie morale qui se fonde sur le devoir qui vient de la raison. Proposons-nous de parcourir les idées de ces conceptions différentes à partir des deux extraits de textes proposés.

Dans le texte extrait de la Lettre à Ménécée, Epicure commence par énoncer une thèse générale, à savoir que « « le plaisir est la fin de la vie ». Il y apporte aussitôt une précision pour éviter tout contresens. Ce plaisir n’est le plaisir des sens, mais le plaisir parfait qui consiste dans l’absence de douleur dans le corps, l’aponie, et l’absence de trouble dans l’âme, l’ataraxie. Il doit être en effet constant est stable, autrement-dit en repos. La luxure, la bonne chère etc… ne peuvent engendrer qu’une illusion de bonheur, seules la sobriété et la simplicité peuvent permettre d’atteindre une vie sereine et heureuse. Le bonheur ne peut se trouver dans la débauche mais dans la sagesse. En effet, Epicure observe que c’est  par la sagesse, dans le texte « la prudence » que l’on peut atteindre cette absence de trouble. La prudence, phronêsis en grec, consistant dans la force de l’esprit et dans la connaissance de la vérité, « c’est elle qui donne naissance à toutes les autres vertus, en nous enseignant qu’il est impossible de vivre heureusement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice ». En cela, et c’est ainsi que se termine cet extrait de la Lettre à Ménécée pour Epicure, la prudence est la condition nécessaire au bonheur ?

Si pour la morale d’Epicure, le bonheur est tenu pour la fin suprême de l’existence humaine, selon Kant en revanche, on ne peut fonder une morale sur le désir d’atteindre le bonheur. En effet, pour le philosophe Kant, le bonheur est un idéal de l’imagination et non de la raison et celui-ci ne peut être défini de manière précise. Selon le philosophe de la Métaphysique des Mœurs, c’est sur le devoir qu’il convient de fonder la morale. On doit se rendre digne du bonheur, en subordonnant sa quête au respect des lois morales dictées par la raison.

Dans cet extrait de la Métaphysique des Mœurs, Kant analyse trois points importants chez l’homme, le penchant, la raison et la liberté. Tout d’abord, le penchant aspire au bonheur ; le bonheur étant la satisfaction complète de nos besoins et de nos désirs, qui relèvent de notre affectivité et de notre appartenance au monde sensible. Ensuite la raison, limite et contient ce penchant en nous faisant valoir que le bonheur n’est pas une fin par lui-même, mais que notre fin est d’être dignes du bonheur en faisant notre devoir, qui est notre fin véritable. Enfin la liberté consiste dans la possibilité d’accepter ou de refuser cette limitation du penchant.

Finalement pour Kant, la raison nous enseigne exactement et immédiatement comment nous rendre dignes du bonheur. En effet, les lois morales, les impératifs catégoriques qui forment ce devoir dont l’accomplissement  seul nous rend dignes du bonheur, nous sont dictées par la raison et elle seule, indépendamment de toute expérience. Si l’on prend par exemple le mensonge, nous n’avons pas besoin d’en avoir fait l’expérience pour savoir qu’en soi le mensonge est blâmable, avilissant, que notre devoir est de ne pas mentir.

2°) Pour aller plus loin…

a)       faire des recherches sur la doctrine stoïcienne et en particulier sur le philosophe Epictète ;

b)       comparer le stoïcisme et l’épicurisme ;

c)       étudier le texte proposé ci-dessous extrait du Manuel d’Epictète, dans lequel l’auteur énonce le principe de la sagesse qui consiste à proposer une certaine attitude face aux évènements et aux choses, à tout ce qui arrive, attitude qui soit en mesure de neutraliser et d’annuler tous les effets négatifs, tristesse, désespoir, emportement, colère…, qu’ils peuvent causer à notre âme, principe de la sagesse propre à nous fournir la clef de la liberté et du bonheur philosophique.

Texte 3 Epictète, Manuel

Epictète

Epictète

« 1. Il y a des choses qui dépendent de nous et d’autres qui ne dépendent pas de nous. Ce qui dépend de nous, c’est la croyance, la tendance, le désir, le refus, bref tout ce sur quoi nous pouvons avoir une action. Ce qui ne dépend pas de nous, c’est la santé, la richesse, l’opinion des autres, les honneurs, bref tout ce qui ne vient pas de notre action.

2. Ce qui dépend de nous est, par sa nature même, soumis à notre libre volonté ; nul ne peut nous empêcher de le faire, ni nous entraver dans notre action. Ce qui ne dépend pas de nous est sans force propre, esclave d’autrui ; une volonté étrangère peut nous en priver.

3. Souviens-toi donc de ceci : si tu crois soumis à ta volonté ce qui est par nature, esclave d’autrui, si tu crois que dépende de toi ce qui dépend d’un autre, tu te sentiras entravé, tu gémiras, tu auras l’âme inquiète, tu t’en prendras aux dieux et aux hommes. Mais si tu penses que seul dépend de toi ce qui dépend de toi, que dépend d’autrui ce qui réellement dépend d’autrui, tu ne te sentiras jamais contraint à agir, jamais entravé dans ton action, tu t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras aucun acte qui ne soit volontaire ; nul ne pourra te léser nul ne sera ton ennemi, car aucun malheur ne pourra t’atteindre. »

Epictète, Manuel

3°) A partir de l’étude de texte de Bergson,

Extrait de l’Energie spirituelle, qui affirme que la finalité de l’existence réside dans le fait de créer, compléter la réflexion sur la question du sens de l’existence.

Voir le texte de Bergson

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