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Devoir de mémoire. Après l’oubli la reconnaissance de la dissidence antillaise

Publié par Hervé Moine le 14 novembre 2011

L'UnionUn des rares témoins de cet engagement méconnu de la guerre 1939-1945 Antoine John, dissident antillais

Article de Manessa Terrien, publié dans l’Union, lundi 14 novembre 2011

Antoine John rencontre Mauricette après la guerre dans le Nord. Il l'épouse, et ils viendront  habiter dans les années 60 à Warcq. Mauricette s'est aussi illustrée durant la guerre.  A 14 ans, partie à Vendargues (Hérault) avec sa mère, elle était « réceptionniste à la gare, donc on me communiquait tous les trains allemands venant de Montpellier.  Je le disais aux résistants dans le maquis ». Originaire du Nord, qu'elle a fui,  elle résidait dans le même quartier que la mère de De Gaulle, à la Madeleine.

Antoine John rencontre Mauricette après la guerre dans le Nord. Il l'épouse, et ils viendront habiter dans les années 60 à Warcq. Mauricette s'est aussi illustrée durant la guerre. A 14 ans, partie à Vendargues (Hérault) avec sa mère, elle était « réceptionniste à la gare, donc on me communiquait tous les trains allemands venant de Montpellier. Je le disais aux résistants dans le maquis ». Originaire du Nord, qu'elle a fui, elle résidait dans le même quartier que la mère de De Gaulle, à la Madeleine.

Antoine John, 88 ans, résidant à Warcq, est un ancien dissident. Comme des milliers de jeunes Antillais, il quitte en 1943 la Guadeloupe pour combattre Pétain et l’Allemagne nazie. Un engagement héroïque qui n’a été reconnu par la France qu’en 2009 ! Rencontre avec un des rares acteurs de l’époque.

Pourquoi vous êtes-vous engagé à 20 ans du côté des résistants antillais, les fameux dissidents ?

« Je suis parti en 1943, en juillet ou août à l’île de la Dominique. J’ai embarqué la nuit sur un petit voilier. J’ai dû payer 200 francs pour le passage. […] Je ne supportais plus la répression. On n’était libre de rien. Je voulais partir à la guerre. On n’avait pas plus peur que ça. Je ne pouvais pas être volontaire avant parce que je n’avais pas l’âge. Vous savez, sur l’île il n’y avait plus d’hommes de plus de 20 ans, ils avaient tous été mobilisés pour servir ou bien étaient entrés en dissidence ».

En juillet 1943, les Antilles, jusqu’alors sous les ordres de Vichy par le biais de l’amiral Robert, rejoignent la France libre. La situation aurait dû s’améliorer…

« Mais il restait (les hommes) de la Jeanne-d’Arc (un croiseur) qui continuaient leurs agissements et l’oppression de l’Amiral Robert et de Vichy. Il y avait toujours le couvre-feu, on était comme prisonniers. Je me souviens d’une échauffourée qui a éclaté un soir à la sortie du cinéma, La Renaissance à Pointe-à-Pitre. Les militaires ont tiré sur les jeunes. C’était le pot de terre contre le pot de fer ».

Du « trocage » pour vivre
La Guadeloupe comme la Martinique, alors pétainistes, ont souffert d’un blocus mené par l’alliance anglo-américaine. Beaucoup d’Antillais ont souffert de pénurie et de conditions de vie particulièrement difficiles. Vous aussi ?

« Oui, c’était très dur. Je travaillais comme tailleur à Pointe-à-Pitre […] On faisait du trocage pour vivre. On travaillait pour les pêcheurs et les bouchers qui nous réservaient un bout de viande ou de poissons. Parce que sinon, c’était difficile d’en avoir. Il fallait faire la queue mais il ne restait que les morceaux pour les chiens parce que la Jeanne d’Arc était passée le matin à 8 heures et avait tout pris. Et l’huile et le sucre, tout était compliqué à trouver ».

D’où votre désir de fuir. Votre famille était-elle au courant ?

« Non, ma mère ne savait pas que je partais ce jour-là. Quand j’ai pris le voilier, un jeudi, elle repassait mon costume du dimanche. Mais au fond, elle s’en doutait. Je ne sais pas comment elles font, les mères, mais elles savent toujours ».

La traversée était réputée dangereuse. Beaucoup de dissidents y ont perdu la vie.

« Le canal de la Dominique, c’est le lieu de convergence entre l’océan Atlantique et la mer des Caraïbes, donc les courants sont forts. Vous auriez vu les vagues ! Je vous prie de croire qu’on faisait des signes de croix. On était huit dans le voilier. […] Et puis, quand on partait, les vedettes rapides de la Jeanne d’Arc pourchassaient les gens qui voulaient rejoindre Sainte-Lucie ».

Quel fut votre parcours en Dominique ?

« Je me suis retrouvé sur l’île de la Dominique, en débarquant à Portsmouth. J’y suis resté trois semaines. Ensuite, on m’a rapatrié en Martinique pour faire le service militaire à Saint-Pierre. La Montagne Pelé avait brûlé la terre. On a été malade à tour de bras. On a eu la chique, c’est une puce qui se mettait entre l’ongle et la chair pour y pondre. Comme nous, les Antillais, on marche nu-pieds, c’était facile de l’attraper. Et on a dû tout faire. Construire notre caserne, les dortoirs avec de la paille de canne à sucre et du bambou parce qu’il n’y avait rien ».

Un French black entraîné aux USA
Ce sont les Américains qui ont pris en charge les dissidents. Êtes-vous allé à Fort Dix, New Jersey, pour vous y entraîner en vue du débarquement ?

« Nous, on a été à Steel Town. Les Américains voulaient qu’on aille faire le débarquement aux Philippines. On était 400 volontaires. J’y suis resté plusieurs mois. On nous appelait les French blacks. Ça ne rigolait pas, il n’y en avait que pour le drapeau, l’entraînement. Je les admire, ils sont d’une grande droiture. On devait débarquer aux Philippines (occupées par le Japon, NDLR) pour combattre, mais il en a été décidé autrement durant la traversée […] Ils nous ont transférés mon contingent et moi à Royan, puis à Fréjus […] puis au camp de Caïs. Là on nous a triés. Comme j’étais tailleur on m’a mis à l’Intendance jusqu’à la fin de la guerre. D’autres sont partis dans d’autres régiments ».

Vous n’avez donc pas suivi les combats de la campagne d’Italie, ni les débarquements du Sud de la France ou de Normandie ?

« Non, mais je connaissais un ami pêcheur Vinçobe, qui est mort là-bas en Italie. Ça nous a fait un choc quand on l’a appris. Monte-Cassino a été le tombeau des Antillais. Les Allemands étaient en haut de la Crête et n’avaient qu’à dégoupiller les grenades sur le bataillon des Antillais. A la fin, il ne restait plus qu’une seule compagnie. Mais on n’en parle pas ».

Les dissidents antillais n’ont été reconnus par les autorités françaises qu’en 2009. Ressentez-vous de la rancœur contre cet oubli ?

« C’est malheureux qu’il ait fallu attendre tout ce temps pour parler de la dissidence et des Antillais. On a fait des choses mais elles ont été passées sous silence ».

Parce que vous étiez Antillais ?

« Je ne sais pas. […] A l’époque, les Français ne nous connaissaient pas, ni notre mode de vie, ni même notre existence. Donc ça n’a pas toujours été facile ».

Propos recueillis par Manessa Terrien

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Les chrétiens et l’histoire du XXe : discernement ou parenté avec les idéologies totalitaires

Publié par Hervé Moine le 9 novembre 2011

Cycle de conférences : le discernement de l’histoire

les 23 et 30 novembre 2011 de 20h à 22h

au Collège des Bernardins

20 rue de Poissy à Paris

Cycle de conférences : le discernement de l’histoire, les 23 et 30 novembre 2011 de 20h à 22h au Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy (75005). Le 23 novembre : les chrétiens et le discernement des idéologies totalitaires au XXe siècle avec Jean Chaunu historien , Edouard Husson historien et P. Frédéric Louzeau philosophe et théologien. Le mystère totalitaire demeure encore aujourd’hui. Dès les années trente, des intellectuels chrétiens, notamment le Père Gaston Fessard, furent les premiers à prendre conscience du danger. Beaucoup aperçurent aussi la parenté entre les idéologies totalitaires. La table-ronde débattra sur la pertinence de ce discernement. Le 30 novembre : L’histoire humaine a-t-elle un sens global ? Avec Jean Chaunu historien,Thibaud Collin philisophe et P. Frédéric Louzeau philosophe et théologien. Pour le Père Gaston Fessard, l’idéologie totalitaire révèle son sens ultime en prétendant dominer la totalité de l’histoire à la place de l’histoire surnaturelle. Pour autant, l’historien peut-il renoncer à concevoir l’histoire humaine selon une intelligence globale ?

Mercredi 23 novembre 2011 :  ”Les chrétiens et le discernement des idéologies totalitaires au XXe siècle”, avec Jean Chaunu historien , Edouard Husson  historien et P. Frédéric Louzeau philosophe et théologien.

Le mystère totalitaire demeure encore aujourd’hui. Dès les années trente, des intellectuels chrétiens, notamment le Père Gaston Fessard, furent les premiers à prendre conscience du danger. Beaucoup aperçurent aussi la parenté entre les idéologies totalitaires. La table-ronde débattra sur la pertinence de ce discernement.

Mercredi 30 novembre 2011 : “L’histoire humaine a-t-elle un sens global ?”, avec Jean Chaunu historien,Thibaud Collin philisophe et P. Frédéric Louzeau philosophe et théologien.

Pour le Père Gaston Fessard, l’idéologie totalitaire révèle son sens ultime en prétendant dominer la totalité de l’histoire à la place de l’histoire surnaturelle. Pour autant, l’historien peut-il renoncer à concevoir l’histoire humaine selon une intelligence globale ?

Contact

Cécile Baguenault
courriel : cecile.baguenault@collegedesbernardins.org

20 rue de Poissy
75005 Paris

Collège des Bernardins

« Le discernement de l’histoire », Cycle de conférences, Calenda, publié le mardi 08 novembre 2011, http://calenda.revues.org/nouvelle21555.html

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Penser l’histoire de Karl Marx aux siècles des catastrophes

Publié par Hervé Moine le 26 octobre 2011

Penser l’histoire

De Karl Marx aux siècles des catastrophes

sous la direction de Christophe Bouton et Bruce Bégout

Préface de Jacques Revel

Aux éditions de l’éclat

Philosophie de l’imaginaire

Quelle est la pertinence et quels sont les enjeux de certains aspects contemporains des pensées de l’histoire, depuis la grande rupture que constitue la théorie de l’histoire de Marx, jusqu’à nos “siècles des catastrophes” qui ont vu se succéder guerres mondiales, génocides, explosions nucléaires militaires et civiles, sans que la liste semble vouloir se clôre ?

Quelle place y prennent la recherche philosophique, l’eschatologie, ou le récit quand il s’agit de connaître l’histoire ?

Et dans quelles mesure et limites les individus la font-elle, si tant est qu’elle soit “faisable”, selon la formule de cet autre grand penseur de l’historicité, Reinhart Kosseleck ?

Les auteurs

Bruce Bégout est philosophe, écrivain et Maître de conférences à l’Université de Bordeaux 3.

Ses derniers ouvrages parus sont :

  • De la décence ordinaire (Allia, 2008),
  • Le phénomène et son ombre (La Transparence, 2008), Le ParK (Allia, 2010).

Christophe Bouton est Professeur au département de philosophie de l’Université Michel de Montaigne – Bordeaux 3 et membre junior de l’Institut Universitaire de France (projet de recherche : “Le temps entre sciences et philosophie”). Ses travaux portent sur les questions du temps et de l’histoire dans la philosophie moderne et contemporaine.

Il a publié notamment :

  • Temps et esprit dans la philosophie de Hegel, Paris, Vrin, 2000 ;
  • Le procès de l’histoire, Paris, Vrin, 2004 ;
  • Temps et liberté, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2007 ;
  • J’ai pas le temps!, Dessins de Jochen Gerner, Paris, Gallimard jeunesse/Giboulées, collection “Chouette penser!”, 2010 ;
  • “Pouvoir mourir et pouvoir tuer : questions sur l’héroïsme guerrier”, Esprit, Janvier 2011, p 119-132.

Jacques Revel est historien, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et professeur à la New York University. Ses travaux portent sur l’histoire sociale de la culture dans l’Europe moderne ainsi que sur les transformations de l’historiographie contemporaine.

Ses derniers ouvrages publiés sont :

  • El momento historiografico, Buenos Aires, 2005 ; dir (avec Jean-Claude Passeron), Penser par cas, Paris, 2005 ;
  • Un Parcours critique, Paris, 2006 ;
  • Proposiçoes de historia e historiografia, Rio de Janeiro, 2010.

Penser l’histoire : De Marx aux siècles des catastrophes

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Avènement prometteur et périlleux d’une véritable modernité planétaire

Publié par Hervé Moine le 23 mars 2011

Jean-Claude Guillebaud Photo J.R.

Débat à Jarnac avec Jean-Claude Guillebaud

Le Commencement d’un monde

Vendredi 1er avril 2011

« Le Commencement d’un monde » fera débat

Article de Jacques Rullier paru dans Sud-Ouest mercredi 23 mars 2011 06h00

http://www.sudouest.fr/2011/03/23/le-commencement-d-un-monde-fera-debat-350767-937.php

Chaque année, le groupe œcuménique du Pays de Jarnac invite une grande pointure du journalisme, philosophe ou essayiste pour « nous aider à réfléchir », confie un de ses membres.

Sont déjà venus l’académicien René Raymond, Jean-Claude Guillebaud une première fois, Olivier Roy, spécialiste de l’Islam, Jean Boissonnat et Jacques Duquesne, ou encore François Soulage, président du Secours catholique.

« Modernité métisse »

Le vendredi 1er avril, à 20 h 30, au premier étage de la mairie de Jarnac, Jean-Claude Guillebaud reviendra partager, cette-fois, une réflexion engagée dans « Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse », paru en 2008, rendez-vous inéluctable et sans équivalent dans l’histoire humaine. Sous-titré « Vers une modernité métisse », cet ouvrage, a nécessité trois années de préparation à son auteur.

Alarmé par l’immensité des changements auxquels nous devons faire face, Jean-Claude Guillebaud écrit : « Nous, Occidentaux, nous ne sommes plus devant le vaste monde, comme nous le fûmes pendant des siècles ». La globalisation ne se résume pas à la simple ouverture des frontières.

« On annonce un choc de civilisation alors que c’est une rencontre progressive. On s’inquiète d’une aggravation des différences quand les influences n’ont jamais été aussi fortes », confie Jean-Claude Guillebaud en décrivant l’avènement prometteur – et périlleux – d’une véritable modernité planétaire.

Né à Alger en 1944, journaliste au quotidien « Sud Ouest », puis au journal « Le Monde » et au « Nouvel Observateur », il a également dirigé « Reporters sans frontières ». Lauréat du prix Albert-Londres en 1972, il est membre du comité de parrainage de la coordination française pour la « décennie de la culture de paix et de non-violence ». Il signe chaque semaine l’édito politique du « Nouvel Observateur » et une chronique d’observation de la société et de la vie politique françaises dans l’hebdomadaire catholique « La Vie ». Dans les colonnes du « Sud Ouest dimanche », il assure la chronique Paris-Province.

Au printemps 2007, il parraine l’agence de presse associative « Reporters d’espoirs ». Depuis juin 2008, il est membre du conseil de surveillance du groupe de presse Bayard Presse.

Jean Claude Guillebaud

Le commencement d’un monde

Vers une modernité métisse

Seuil broché 2008

ou

Seuil Points Essais 2010

Présentation de l’éditeur

Nous sommes au commencement d’un monde. Vécu dans la crainte, ce prodigieux surgissement signe la disparition de l’ancien monde, celui dans lequel nous sommes nés. Pourtant, la sourde inquiétude qui habite nos sociétés doit être dépassée.

Le monde “nouveau” qui naît sous nos yeux est sans doute porteur de menaces mais plus encore de promesses. Il correspond à l’émergence d’une modernité radicalement “autre “. Elle ne se confond plus avec l’Occident comme ce fut le cas pendant quatre siècles. Nous sommes en marche vers une modernité métisse. Deux malentendus nous empêchent de prendre la vraie mesure de l’événement.

On annonce un ” choc des civilisations”, alors même que c’est d’une rencontre progressive qu’il s’agit. On s’inquiète d’une aggravation des différences entre les peuples, quand les influences n’ont jamais été aussi fortes. De l’Afrique à la Chine et de l’Inde à l’Amérique latine, Jean-Claude Guillebaud examine posément l’état des grandes cultures en mouvement, pour décrire l’avènement prometteur – et périlleux – d’une véritable modernité planétaire.

Un rendez-vous inéluctable et sans équivalent dans l’histoire humaine.

Résumé de l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud

Nous sommes au commencement d’un monde.

Vécu dans la crainte, ce prodigieux surgissement signe la disparition de l’ancien monde, celui dans lequel nous sommes nés. Pourtant, la sourde inquiétude qui habite nos sociétés doit être dépassée. Le monde ” nouveau” qui naît sous nos yeux est sans doute porteur de menaces mais plus encore de promesses. Il correspond à l’émergence d’une modernité radicalement “autre”. Elle ne se confond plus avec l’Occident comme ce fut le cas pendant quatre siècles.

Une longue séquence historique s’achève et la stricte hégémonie occidentale prend fin. Nous sommes en marche vers une modernité métisse. Deux malentendus nous empêchent de prendre la vraie mesure de l’événement. On annonce un “choc des civilisations “, alors même que c’est d’une rencontre progressive qu’il s’agit. On s’inquiète d’une aggravation des différences entre les peuples, quand les influences réciproques n’ont jamais été aussi fortes.

Le discours dominant est trompeur. En réalité, au-delà des apparences, les “civilisations” se rapprochent les unes des autres. De l’Afrique à la Chine et de l’Inde à l’Amérique latine, Jean-Claude Guillebaud examine posément l’état des grandes cultures en mouvement, pour décrire l’avènement prometteur – et périlleux – d’une véritable modernité planétaire. Ce rendez-vous pourrait connaître des revers et engendrer des violences.

Il est pourtant inéluctable et sans équivalent dans l’histoire humaine.

Se procurer l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Seuil 2008 OU Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Points Seuil 2010

Interview : Jean-Claude Guillebaud et “le commencement d’un monde”: en route vers une modernité métisse

Propos recueillis par Joel Aubert pour aqui.fr

http://www.aqui.fr/cultures/interview-jean-claude-guillebaud-et-le-commencement-d-un-monde-en-route-vers-une-modernite-metisse,1337.html

Après avoir mis à nu sa foi dans “Comment je suis redevenu chrétien”? publié en 2007, Jean-Claude Guillebaud, dans la lignée de “La Trahison des Lumières” de “la Refondation du Monde” de “La Force de conviction” nous entraîne, au fil de son dernier ouvrage, sur les chemins escarpés mais qui méritent d’être empruntés, de ce qu’il appelle “une modernité métisse”. Le “commencement d’un monde : Vers une modernité métisse“ ne règle pas son compte à l’Occident; il le remet à sa place comme “une province du monde” avec des accents de vérité dont nos gouvernants pourraient parfois s’inspirer- on pense à certain discours prononcé à Dakar- et il propose à la délibération de tous, citant le philosophe allemand Habermas, la vision qu’on se fait de l’universel.

@qui! : La venue de Benoît XVI en France, l’empressement du pouvoir français à son égard, cette revendication des valeurs de la chrétienté participent-ils, selon vous, de” cette réapparition de la religion comme sujet d’avenir”? Singulier acte de foi alors que la “fille aînée de l’Eglise” s’éloigne chaque jour un peu plus de la pratique religieuse.

La question religieuse est devant nous

Jean-Claude Guillebaud : Une chose est sûre : la “question religieuse” est devant nous, et non derrière. Cela peut être pour le pire avec la virulence des fondamentalismes de tous ordres qui prennent, aujourd’hui, le relais de fondamentalismes idéologiques (et athées) du siècle dernier. Mais cela peut-être aussi pour le meilleur, c’est-à-dire une exigence de sens, de transcendance et de bienveillance partagée. Pour prendre un exemple américain, le candidat démocrate Barack Obama est sûrement plus fermement chrétien que son adversaire républicain. On avait trop pris l’habitude, chez nous, de monter en épingle la “droite chrétienne” en Amérique. Le succès d’Obama nous rappelle qu’il y a aussi, en Amérique, des chrétiens résolument “à gauche”, du moins selon les critères américains. Concernant la France, c’est vrai que la pratique a beaucoup diminué. Mais d’une part cette diminution semble bien avoir cessé; la pratique est désormais stationnaire. Et puis, surtout, il faut perdre l’habitude d’évaluer la sensibilité chrétienne d’un pays comme on compte les entrées dans les cinémas. Crise de la pratique et des vocations ne signifie pas disparition annoncée du christianisme.

Des formes nouvelles se cherchent, dans l’Église comme ailleurs. Enfin, je suis frappé par le fait que la Russie, soumise pendant trois quarts de siècle à une éradication volontaire et parfois violente du religieux, la Russie où la plupart des Églises avaient été désaffectées ou transformées en étables dans les années 1920 et 1930, s’est rechristianisée à très grande vitesse depuis 1980. Il y a aujourd’hui 400 monastères en activité et les églises sont pleines.

@qui! : Votre analyse se fonde, à la fois, sur la fin du primat de l’Occident et le constat qu’un monde nouveau et multiple émerge de façon irrésistible…

Jean-Claude Guillebaud : Pendant quatre siècles, la culture européenne, puis euro-américaine, a été hégémonique. Vers la fin du XVIe siècle, elle a commencé à rattraper le grand retard qu’elle avait par rapport aux autres grandes civilisations, par exemple chinoise ou indienne. Les Chinois ont inventé l’imprimerie huit siècles avant nous et les astronomes indiens ont découvert la réalité du mouvement des astres plusieurs siècles avant Galilée. Dès le milieu du XVIIe siècle la culture européenne avait effacé ce retard et même distancé les civilisations concurrentes. Ainsi a-t-elle pu devenir la véritable “organisatrice” du monde. Elle a régné par la conquête coloniale, la supériorité économique et militaire, mais aussi par le rayonnement culturel. De ce point de vue, on peut dire que le monde entier est déjà bien plus occidentalisé qu’on ne le croit. Même la Chine. Même l’Inde. Mais ce qui s’achève aujourd’hui, c’est cette “séquence” purement occidentale. Les autres civilisations se réveillent et accède, à leur façon, à la modernité. Cette dernière ne pourra plus se confondre avec le seul “Occident”. La modernité devra intégrer ces apports venus d’ailleurs.

C’est d’ailleurs ce qui se passe dans les faits.

L’Occident ne devra pas renoncer à ses valeurs mais…

@qui! : Vous nous proposez en quelque sorte d’entrer joyeusement et de façon volontariste vers cette “modernité métisse” qui correspond au”commencement d’un monde”. Et de le faire par le biais de la délibération de tous. Faut-il comprendre, quand on considère l’état de la démocratie dans le monde, qu’il y faudra beaucoup de temps encore et que ce sera au prix d’inévitables et graves convulsions?

Jean-Claude Guillebaud : Quand je parle de modernité métisse, je ne veux pas dire par là que l’Occident devra renoncer aux valeurs qu’il porte (droits de l’homme, démocratie, etc.), même s’il est souvent le premier à les trahir. Cela veut dire que ces valeurs, ces concepts, ce rapport au monde seront désormais “pluriels”, pourront être enrichis, complétés, transformés par des approches venues de la périphérie. Prenons un exemple simple. Au milieu des années 1980, l’Afrique a élaboré une “Charte africaine des droits de l’homme” qui reprend à son compte le concept occidental de “droits individuels” mais lui ajoute une valeur trop négligée chez nous : la solidarité. Je vois cela comme un enrichissement. Deuxième remarque. Ce que j’appelle une modernité “métisse”, ne signifie pas que le monde va s’uniformiser, bien au contraire. Nous devons garder nos racines particulières, notre identité mais apprendre à l’ouvrir au reste du monde, à refuser la clôture angoissée, le barricadement. Je pense souvent à cette très belle phrase du Portugais Miguel Torga, aujourd’hui disparu : l’universel, c’est le “local” moins les murs. Et puis, voyez comme chez nous, les plus jeunes ont déjà pris l’habitude d’évoquer la “world music” ou la “world littérature”, c’est-à-dire des formes “métisses” de création. Dernière remarque : quand je parle de “modernité métisse”, cela ne doit pas être confondu avec “société métisse”. Si vous prenez le cas du Japon, il s’agit d’une société non métissée, ou très peu, mais d’une modernité qui, elle, l’est beaucoup. Le Japon a su concilier ses traditions avec une modernité venue d’Occident, et qui s’en est trouvée transformée.

Pour répondre à la fin de votre question, je suis optimiste sur le long terme mais je ne suis ni irénique ni béat. Dans le court terme, cette marche des civilisations les unes vers les autres, cette “rencontre” inévitable, va continuer à susciter des réactions de replis, des refus, des crispations identitaires et fondamentalistes. Autrement dit, en passant ce “cap des tempêtes”, nous devrons certainement affronter des violences, des menaces dont le terrorisme est un bon exemple. Il faudra faire face, mais avec sang froid.


Se procurer l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Seuil 2008 OU Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Points Seuil 2010

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Le marché mondialisé comme une grosse bête stupide et sans nerfs

Publié par Hervé Moine le 20 mars 2011

Une catastrophe monstre

Article de Jean-Pierre Dupuy, paru dans dans l’édition du Monde le dimanche 20 mars 2011

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/19/une-catastrophe-monstre_1495592_3232.html

Günther Anders 1902-1992

En 1958, le philosophe allemand Günther Anders (1902-1992) se rendit à Hiroshima et à Nagasaki pour participer au 4e congrès international contre les bombes atomiques et les bombes à hydrogène. Il tint pendant tout ce temps un journal. Après de nombreux échanges avec les survivants de la catastrophe, il note ceci : “La constance qu’ils mettent à ne pas parler des coupables, à taire que l’événement a été causé par des hommes ; à ne pas nourrir le moindre ressentiment, bien qu’ils aient été les victimes du plus grand des crimes – c’en est trop pour moi, cela passe l’entendement.” Et il ajoute : “De la catastrophe, ils parlent constamment comme d’un tremblement de terre, comme d’un astéroïde ou d’un tsunami.”

Hannah Arendt 1906-1975

A peu près en même temps que Hannah Arendt (1906-1975), sa condisciple, qui fut aussi sa femme, Anders tentait d’identifier un nouveau régime du mal. Arendt parlait d’Auschwitz, Anders d’Hiroshima. Arendt avait diagnostiqué l’infirmité psychologique d’Eichmann comme un “manque d’imagination”. Anders montrait que ce n’est pas l’infirmité d’un homme en particulier, c’est celle de tous les hommes lorsque leur capacité de faire, qui inclut leur capacité de détruire, devient disproportionnée à la condition humaine.

Alors le mal s’autonomise par rapport aux intentions de ceux qui le commettent. Anders et Arendt pointaient ce scandale qu’un mal immense peut être causé par une absence complète de malignité ; qu’une responsabilité monstrueuse puisse aller de pair avec une absence totale de méchanceté. Nos catégories morales sont impuissantes à décrire et juger le mal lorsqu’il dépasse l’inconcevable. Il faut se résoudre à dire alors qu’”un grand crime est une offense contre la nature, de sorte que la terre elle-même crie vengeance ; que le mal viole l’harmonie naturelle que seul le châtiment peut rétablir”.

Le fait que les juifs d’Europe aient substitué au mot “holocauste” celui de Shoah, qui signifie catastrophe naturelle et, singulièrement, raz de marée, tsunami, atteste cette tentation de naturaliser le mal lorsque les hommes deviennent incapables de penser cela même dont ils sont victimes. Voici que la tragédie qui frappe le Japon semble inverser les termes de cette analyse et qu’un véritable tsunami, une onde on ne peut plus matérielle, vient réveiller le tigre nucléaire. Certes, il s’agit d’un tigre en cage : un réacteur électronucléaire n’est pas une bombe atomique. Il en est en un sens la négation puisqu’il consiste à brider une réaction en chaîne qu’il a lui même provoquée. Cependant, dans l’imaginaire, la dénégation affirme cela même qu’elle nie. Dans la réalité, et nous y sommes, il arrive que le tigre s’échappe de sa cage.

Au Japon plus qu’ailleurs, le lien entre le nucléaire militaire et le nucléaire civil est dans tous les esprits. On rapporte les propos du premier ministre Naoto Kan : “Je considère que la situation actuelle, avec le séisme, le tsunami et les centrales nucléaires, est d’une certaine manière la plus grave crise en soixante-cinq ans, depuis la seconde guerre mondiale.” Il y a soixante-cinq ans, il n’y avait pas de centrales nucléaires, mais deux bombes atomiques avaient déjà été lancées sur des civils. En prononçant le mot “nucléaire”, c’est à cela sans doute que pensait le premier ministre.

C’est comme si la Nature se dressait face à l’Homme et lui disait, du haut de ses rouleaux déferlants de vingt mètres : “Tu as voulu dissimuler le mal qui t’habite en l’assimilant à ma violence. Mais ma violence est pure, en deçà de tes catégories de bien et de mal. Je te punis en prenant au mot l’assimilation que tu as faite entre tes instruments de mort et ma force immaculée. Péris donc par le tsunami !”

Tandis que les destructions humaines et matérielles s’accroissent chaque jour, une grande partie du drame actuel se joue sur la scène des symboles et de l’imaginaire. Parmi les régions qui furent les premières à être évacuées figurent les îles Mariannes. Le nom de l’une d’entre elles, Tinian, évoque pour ceux qui se souviennent le lieu d’où décollèrent, au petit matin du 6 août 1945, les B29 qui allaient pulvériser Hiroshima en cendres radioactives suivis, trois jours plus tard, par la flottille qui allait faire de même à Nagasaki. Comme si la vague géante venait se venger de ces minuscules territoires qui avaient eu le tort d’abriter le feu sacré.

La tragédie japonaise a ceci de fascinant qu’elle mêle inextricablement trois types de catastrophes que l’analyse traditionnelle distingue soigneusement : la catastrophe naturelle, la catastrophe industrielle et technologique, la catastrophe morale. Ou encore le tsunami, Tchernobyl et Hiroshima. Cette indifférenciation, dont j’ai tenté de comprendre la genèse dans mes ouvrages de ces dernières années, résulte de deux mouvements en sens inverse qui viennent se heurter aujourd’hui dans l’archipel nippon.

Le plus récent, contemporain des horreurs du siècle précédent, est la naturalisation du mal extrême dont j’ai parlé en citant deux de ses plus grands théoriciens, Hannah Arendt et Günther Anders. Pour parler de l’autre, il faut remonter au premier grand tsunami de l’histoire de la philosophie occidentale, celui qui suivit le tremblement de terre de Lisbonne, le jour de la Toussaint de l’an 1755.

Jean-Jacques Rousseau

Des interprétations rivales qui tentèrent de donner sens à un événement qui frappa le monde de stupeur, celle qui devait l’emporter fut celle de Rousseau dans sa réponse à Voltaire. Non, ce n’est pas Dieu qui punit les hommes pour leurs péchés, oui, on peut trouver une explication humaine, quasi scientifique, en termes d’enchaînement de causes et d’effets. C’est dans L’Emile, en 1762, que Rousseau allait tirer la leçon du désastre : “Homme ne cherche plus l’auteur du mal : cet auteur c’est toi-même. Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, et l’un et l’autre te vient de toi.”

 

Voltaire

Que Rousseau ait gagné est évident dans la manière dont le monde a réagi à deux des plus grandes catastrophes naturelles de ces dernières années : le cyclone Katrina et le tsunami asiatique de Noël 2004. C’est leur statut de catastrophe naturelle qui a été mis en doute. “A man-made disaster” (une catastrophe due à l’homme) titrait le New York Times à propos du premier ; la même chose avait été dite à propos du second avec de bonnes raisons. Si les récifs de corail et les mangroves côtières de Thaïlande n’avaient pas été impitoyablement détruits par l’urbanisation, le tourisme, l’aquaculture et le réchauffement climatique, ils auraient pu freiner l’avancée de la vague meurtrière et réduire significativement l’ampleur du désastre.

Quant à La Nouvelle-Orléans, on apprit que les jetées qui la protégeaient n’avaient pas été entretenues depuis de nombreuses années et que les gardes nationaux de Louisiane étaient absents parce qu’ils avaient été réquisitionnés en Irak. Et d’abord, qui avait eu l’idée saugrenue de construire cette ville dans un endroit aussi exposé ? On entend déjà dire que jamais le Japon n’aurait dû développer le nucléaire civil, puisque sa géographie le condamnait à le faire dans des zones sismiques exposées aux tsunamis. Bref, c’est l’homme, seulement l’homme, qui est responsable, sinon coupable, des malheurs qui l’accablent.

Entre les catastrophes morales et les catastrophes naturelles se trouvent les catastrophes technologiques et industrielles. Contrairement aux secondes, les hommes en sont de toute évidence responsables mais, contrairement aux premières, c’est parce qu’ils veulent faire le bien qu’ils produisent le mal. Ivan Illich appelait contre-productivité ce retournement tragique. Il affirmait que les plus grandes menaces viennent aujourd’hui moins des méchants que des industriels du bien.

On doit moins redouter les mauvaises intentions que les entreprises qui, comme l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA), se donnent pour mission d’assurer “la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier”. Les antinucléaires qui se croient tenus pour mener leur combat de dépeindre leurs ennemis de la façon la plus noire ne comprennent pas qu’ils affaiblissent ainsi leur critique. Il est beaucoup plus grave que les opérateurs des méga-machines qui nous menacent soient des gens compétents et honnêtes. Ils ne peuvent comprendre qu’on s’en prenne à eux. J’ai réservé pour la fin la catastrophe la plus monstrueuse et la plus grotesque : la catastrophe économique et financière. Qu’est-ce que le marché mondialisé sinon une grosse bête stupide et sans nerfs, qui s’affole au moindre bruit et réalise cela même qu’elle anticipe avec terreur. Le monstre s’est déjà emparé du Japon. Il le connaît bien.

A la fin des années 1980, la capitalisation boursière nippone représentait la moitié de la capitalisation boursière mondiale. On en vint à croire que le pays du Soleil-Levant allait régner sur toute la planète. Le monstre ne le permit pas et il fallut deux décennies à sa victime pour redresser la tête. Aujourd’hui, il sent que l’industrie nucléaire, qui est peut-être la seule au monde à ne pouvoir se relever d’une catastrophe majeure, vacille sur ses bases. Il ne lâchera pas prise.

Jean Pierre Dupuy, professeur de français et chercheur au Centre d'Étude du Langage et de l'Information

Jean-Pierre Dupuy : un seuil a été franchi, désormais l’humanité est capable de s’anéantir elle-même

Ancien élève de l’École polytechnique, Jean-Pierre Dupuy a fondé le centre de sciences cognitives et d’épistémologie de l’École polytechnique (CREA : Centre de Recherche en Épistémologie Appliquée) en 1982 avec Jean-Marie Domenach sur la base de réflexions préliminaires de Jean Ullmo. Ce centre est devenu une Unité Mixte de Recherche (UMR) en 1987. Dès l’origine, sa vocation a été double et a concerné aussi bien la modélisation en sciences humaines (modèles d’auto-organisation de systèmes complexes tant cognitifs, qu’économiques et sociaux) que la philosophie des sciences et, en particulier, l’épistémologie des sciences cognitives. En 2001, l’UMR s’est réorganisée et a décidé de se constituer en un laboratoire polyscientifique de sciences cognitives théoriques.

Jean-Pierre Dupuy a contribué à introduire et diffuser en France la pensée d’Ivan Illich, qu’il a rencontré plusieurs fois au Mexique au CIDOC (Center for Intercultural Documentation) de Cuernavaca (Ivan Illitch en fut l’un des cofondateur), mais aussi celles de René Girard, de John Rawls et de Günther Anders. Une partie de son travail porte sur les nanotechnologies, un possible « tsunami » technologique à venir, dont il étudie les effets pervers. Jean-Pierre Dupuy compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, association qui souhaite « apporter des réponses intelligentes et appropriés qu’attendent les peuples du monde face aux nouveaux défis de notre temps. »

Le Sacrifice et l’envie (1992) fait référence aux deux obsessions de toute théorie moderne de la justice. Dans une société libérale, c’est-à-dire sans transcendance, l’homme doit être préservé du nombre : la perspective d’un sacrifice de l’individu à la collectivité, qui assurait autrefois la pérennité de l’ordre social, est désormais rejetée. Mais cette absence de transcendance, et l’individualisme qui en découle, libèrent l’envie, qui menace l’ordre social en permanence. Les grands théoriciens du libéralisme – au premier chef Adam Smith, John Rawls et Friedrich Hayek – ont parfaitement conscience de ce risque et chacun tente de le minimiser dans ses travaux. Rejet du sacrifice, et rejet de l’envie que ce premier rejet engendre : voilà ce qui constitue selon Dupuy la trame avec laquelle il faut lire toute théorie moderne de la justice.

Dans Pour un catastrophisme éclairé (2002), Jean-Pierre Dupuy part d’un constat : le seuil a été franchi. L’humanité est désormais capable de s’anéantir elle-même, par les armes de destruction massive ou simplement en continuant d’altérer ses conditions de survie. Nous savons ces choses, mais au fond de nous, nous ne les croyons pas. Pourquoi ? Le livre mène, à la suite de Bergson et de Hans Jonas, une réflexion sur le temps. Dupuy distingue le “temps de l’histoire”, auquel nous sommes habitués, et le “temps du projet”, qu’il propose comme paradigme pour penser la catastrophe et agir face à elle. Dans le “temps de l’histoire”, le temps est envisagé rétrospectivement et les possibles jamais actualisés n’ont aucun intérêt. C’est parce que nous concevons uniquement le temps de cette façon que nous n’agissons contre les catastrophes qu’une fois celles-ci réalisées. Le “temps du projet”, lui, unit passé et futur : la catastrophe est déjà présente aujourd’hui, ce qui peut nous faire agir pour que, paradoxalement, elle ne se soit jamais produite.

Dans La Marque du sacré (2009), (La marque du sacré aux éditions Carnet Nord de 2009 ou La marque du sacré aux éditions Flammarion 2010) sur une suggestion de son éditeur Benoît Chantre, Jean-Pierre Dupuy synthétise ses ouvrages antérieurs, qui « ont pu donner l’impression [...] d’une certaine dispersion », en mettant en exergue le fil conducteur qui les unit : la question du sacré.

D’après Wikipedia

Jean-Pierre Dupuy

Pour un catastrophisme éclairé

Quand l’impossible est certain

Seuil 2004

Présentation de l’éditeur

La première édition de cet ouvrage a paru au Seuil en 2002 dans la collection « La couleur des Idées ».

Ce livre est une réflexion sur le destin apocalyptique de l’humanité. Celle-ci, devenue capable d’autodestruction, soit par l’arme nucléaire, soit par l’altération des conditions de survie, se doit de regarder avec sérieux les menaces qui pèsent sur elle. Il nous faut croire à la réalité de la catastrophe et non à sa simple éventualité pour la prévenir efficacement.

L’impossible de demain, l’improbable futur, se font présent et la « précaution » ne suffit pas : elle décide pour le présent dans l’incertitude des conséquences futures, mais elle ne va pas jusqu’à penser l’impossible comme certain, jusqu’à nous en donner l’évidence.

S’appuyant sur l’exemple de la dissuasion nucléaire, Jean-Pierre Dupuy donne ici une réflexion fondamentale sur le changement d’attitude vis-à-vis de l’avenir qui devrait être le nôtre si nous ne voulons pas sombrer dans la catastrophe.

Une réflexion fondamentale sur la catastrophe et notre aveuglement face à sa possibilité et même sa certitude.

 

Pour se procurer l’ouvrage de Jean-Pierre Dupuy Pour un catastrophisme éclairé

 

Jean-Pierre Dupuy

Petite métaphysique des Tsunamis

Seuil 2005

Présentation de l’éditeur

Comment penser le mal au Xxi e siècle ? Le tsunami du 26 décembre 20004, la commémoration en 2005 de trois grandes catastrophes qui ont marqué l’Occident dans sa manière de se représenter le mal -Auschwitz ; Hiroshima et Nagasaki ; le tremblement de terre de Lisbonne (1er novembre 1755)- mettent à l’épreuve la pensée de la catastrophe. Le mal ” naturel ” est-il contingent ? L’homme est-il responsable du mal ?

A en juger par les réactions au tsunami, tout se passe comme ci, de 1755 à aujourd’hui, le mal soulevait les mêmes interrogations. Cependant, quand le mal moral rejoint les sommets qu’a connus le XXe siècle, on ne sait plus l’évoquer qu’en termes d’atteinte à l’ordre naturel du monde. Cela augure mal de notre capacité à faire face aux catastrophes futures.

Un essai vif et stimulant sur les chassés-croisés entre catastrophes naturelles et catastrophes morales, revisités à la lumière de l’actualité.

Pour se procurer l’ouvrage de Jean-Pierre Dupuy Petite métaphysique des tsunamis

 

 

 

 

 

Jean-Pierre Dupuy

Retour de Tchernobyl

Journal d’un homme en colère

Seuil 2006

Présentation de l’éditeur

Parti en mission sur le site de Tchernobyl, Jean-Pierre Dupuy, scientifique de haut niveau devenu philosophe, découvre ce qui se cache derrière ce nom devenu familier. Il trouve là-bas ce qu’il appelle ” l’invisibilité du mal ” – la catastrophe n’a laissé derrière elle que le néant des champs dévastés, des villages ruinés, des maisons inhabitées. Plus trace de vie. Seul demeure le sinistre ” sarcophage ” – ce tombeau qui recouvre le réacteur – qui continue

de délivrer ses radiations… De retour à Paris, l’auteur est confronté à l’écart scandaleux entre le bilan officiel de la catastrophe, confirmé par un rapport de l’ONU qui se veut définitif, et ce qu’il a cru voir ou apprendre sur place. Le nombre de morts dus à Tchernobyl se chiffre-t-il en dizaines ou en dizaines de milliers ? Les bébés monstres sont-ils un fait ou une supercherie ? Face à ces contradictions, Jean-Pierre Dupuy a mené l’enquête

sur l’univers mental de la technocratie mondiale. Il montre que tout bilan de la catastrophe se doit de faire intervenir des dimensions éthiques et philosophiques qui échappent aux experts. La question du mal se pose aujourd’hui de façon neuve. Nous avons plus à craindre les industriels du bien que les méchants. Ce témoignage très personnel est un livre de réflexion et d’engagement pour changer les choses vingt ans après.

Pour se procurer l’ouvrage de Jean-Pierre Dupuy Retour de Tchernobyl : Journal d’un homme en colère

 

 

 

Jean-Pierre Dupuy

La marque du sacré

Carnet Nord 2009

ou

Flammarion Champs Essai 2010

Présentation de l’ouvrage

Nous sommes tous religieux sans le savoir. Pire encore : parce que nous ne voulons pas le savoir ! C’est cet aveuglement paradoxal qui fonde la raison contemporaine. Ce livre, conçu comme un polar métaphysique et théologique, traque des indices, des traces : la marque du sacré dans des textes ou des arguments qui se prétendent uniquement rationnels. Avec la rigueur du logicien, mais aussi la passion du polémiste, Jean-Pierre Dupuy réveille les esprits empêtrés dans leur idéologie.

La catastrophe (écologique, nucléaire, nano-bio-technologique…) a commencé, mais notre refus du religieux nous empêche de la voir. Seule une perspective apocalyptique nous permet de comprendre que c’est le sacré qui nous a constitués. La désacralisation du monde nous apparaît ainsi pour ce qu’elle est : un processus inouï qui peut nous laisser sans protection face à notre violence, mais qui peut également déboucher sur un monde où la raison ne serait plus l’ennemie de la foi.

Autobiographie intellectuelle, mais aussi analyse lucide des détraquements en cours, qui tous s’enracinent dans notre refus de voir le pire, ce livre s’ouvre par une interprétation de la panique financière de 2008 ; il se poursuit par une démystification des grandes formes de la rationalité moderne, incapables de gérer ce sacré qu’elles refoulent ; il se clôt enfin, dans une mise en abyme vertigineuse, sur une méditation autour de Vertigo, le chef-d’oeuvre d’Alfred Hitchcock.

Pour se procurer l’ouvrage de Jean Pierre Dupuy La marque du sacré aux éditions Carnet Nord de 2009

Pour se procurer l’ouvrage de Jean Pierre Dupuy  La marque du sacré aux éditions Flammarion 2010

Les autres ouvrages de Jean-Pierre Dupuy

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Une nouvelle interprétation de l’œuvre de Cornélius Castoriadis

Publié par Hervé Moine le 10 mars 2011

 

Nicolas Poirier

L’ontologie politique de Cornélius Castoriadis

Création et Institution

Payot (2011)

Présentation de l’éditeur

L’objet de ce livre est de proposer une interprétation nouvelle de l’œuvre de Cornélius Castoriadis, à rebours des approches plus traditionnelles consistant à scinder l’aspect philosophique et la dimension politique de son travail. L’analyse d’un certain nombre de textes philosophiques de Castoriadis, restés longtemps inédits, permet de saisir la cohérence d’un parcours intellectuel et politique marqué par la volonté de penser les conditions de possibilité et d’effectivité de l’émancipation. Cohérence marquée toutefois de moments de rupture. S’il travaillait au départ à partir de la notion marxienne de praxis, dont il cherchait à fournir une interprétation nouvelle, Castoriadis va par la suite reformuler les termes de l’ontologie traditionnelle à partir d’une relecture de la pensée grecque.

Le principal apport de Castoriadis à la pensée politique de l’émancipation est sans doute d’avoir réussi à dégager, au-delà des apories du marxisme et de la philosophie politique traditionnelle, tout ce qu’implique l’idée de l’autonomie, à savoir la capacité pour les sociétés d’assumer leur historicité en ne s’aliénant pas à la fiction d’une origine extra-sociale de la loi. Il défendra l’idée qu’une politique de l’émancipation doit avoir pour but principal l’abolition de la division entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le contestent. Refusant en définitive de séparer la question du psychique de celle du social, il cherchera à réfléchir sur le sens d’une dynamique de l’émancipation.

Plus on prend des distances réflexives avec cet ouvrage, plus on en retient deux éléments décisifs pour notre époque : le premier concerne la ” trajectoire ” (l’auteur prend pour équivalent ” trajectoire “, ” cheminement ” et ” parcours “) d’un philosophe durant le XX° siècle, tenant compte de ses apports comme de ses tragédies ; le second veut contribuer à la clarification de notre époque – et de ses exigences : repenser l’histoire, la politique, la démocratie -, en dressant un tableau des oppositions théoriques autour de la pensée de ce philosophe (A. Badiou et S. Zizek d’un côté, l’Ecole de Francfort et H. Arendt de l’autre), lequel est destiné tout à la fois à relever l’actualité de la pensée du philosophe et à donner une orientation (démocratique) à notre époque.

Se procurer l’ouvrage de Nicolas Poirier L‘ontologie politique de Cornélius Castoriadis Création et Institution

Démocratie et révolution sont-ils dissociables ?

Article de Christian Ruby paru dans nonfiction.fr le 10 mars 2011

http://www.nonfiction.fr/article-4360-democratie_et_revolution_sont_ils_dissociables_.htm

De qui et de quoi s’agit-il donc ? D’abord de la pensée de Cornelius Castoriadis (né à Constantinople en 1922, et décédé à Paris en 1997), ensuite d’une ” somme ” philosophique (au sens totalisant du terme, non au sens propre) due à Nicolas Poirier, portant sur l’existence intellectuelle de Castoriadis, si l’on veut bien comprendre par là qu’il ne s’agit pas d’une biographie, mais d’une synthèse articulant la vie du militant qu’il fut et celle du philosophe qu’il demeure. Autrement dit, un travail philosophique de fond, qui retranscrit cette philosophie en instrument vivant, revisitant aussi ce qui est parfois laissé de côté par les commentateurs. On peut alors effectivement parler d’une ” trajectoire ” philosophique mise au jour si l’on ne craint pas la réduction de cette option à un parcours linéaire et téléologique.

Deux mots sur la personne de Castoriadis, pour commencer. On le dit philosophe, économiste et psychanalyste dans les biographies habituelles. Disons plus exactement qu’il est connu, en tout cas, pour avoir fondé en 1949, avec Claude Lefort, le groupe Socialisme ou Barbarie, dissout en 1967. Il rompt avec le marxisme, s’intéresse à la psychanalyse, puis rompt avec Lacan, lit Margaret Mead, … et finit professeur aux Hautes Etudes, où il dispensa des séminaires dont le dernier vient d’être publié(1).

Pour autant, Nicolas Poirier n’a pas connu Castoriadis. Son intérêt pour sa philosophie n’est donc pas dû à un rapport personnel. Il raconte lui-même être venu à ses ouvrages par un compte-rendu publié dans Le Monde de l’ouvrage La Société bureaucratique (Publié en deux volumes : Les Rapports de production en Russie et La Révolution contre la bureaucratie, Paris, UGE, 1973). Dès cette lecture, il comprend qu’il est possible de poser le problème politique, en rejetant le point de vue marxiste, sans céder pour autant au libéralisme.

L’ouvrage présenté ici se décompose en trois parties qui répondent exactement aux soucis successifs de Castoriadis, même si les découpages sont toujours un peu aventureux réduits trop souvent à des dates ou thèmes fixes. La première concerne la période 1945-1967, ce moment où Castoriadis, à partir de sa thèse de doctorat, prend à parti la notion classique de ” contemplation ” dans ses rapports avec la théorie de la connaissance ; pour s’y opposer, il invente alors, en 1955, la notion de ” création “, conçue comme opposée à celle de contemplation. La deuxième partie s’inquiète des antinomies du marxisme telles que les met à jour le philosophe ; cette partie se déploie autour des catégories de praxis, de bureaucratie (avec un premier moment entre 1946 et 1952 et un second dans les années 1960) et de déterminisme historique. La troisième partie s’ancre à la fois dans le thème majeur de ” l’imaginaire social instituant ” et dans l’analyse pointilleuse de la politique telle que conçue dans le cadre de la démocratie grecque (à partir de 1963, et surtout entre 1982 et 1986). A cet égard, Castoriadis, par bien des côtés, demeure Grec. Entendons par là, peu importe le relevé de la nationalité, qu’il reste attaché à la place d’Athènes et de Périclès dans la pensée et notamment dans la pensée politique. Il ne cesse sur ce plan de tenter d’actualiser la Grèce antique pour nos jours, tout en la laissant au passé. En ce sens, la Grèce ne sera jamais un modèle pour lui. Elle occupe plutôt le statut d’un germe.

Castoriadis, donc, fut militant et philosophe. L’auteur montre qu’il n’y a pas de coupure entre les deux faces du personnage, indissociables, précise-t-il. Nul ne saurait discerner un Castoriadis politique qui aurait succédé à un Castoriadis philosophe. Castoriadis s’est livré dès le départ à un travail de réflexion philosophique concernant les questions fondamentales et n’a pas attendu pour porter son attention à la fois sur la pratique et sur la théorie. Le militant révolutionnaire et le philosophe n’énoncent pas des propos différents, dans une sorte de dédoublement : ” Les fils de la réflexion philosophique et ceux de l’engagement militant sont chez lui tissés de façon si étroite qu’il est difficile de distinguer ces deux dimensions “(2). De toute manière, ils sont unis dans la même critique de la politique marxiste, telle qu’on peut la fréquenter à l’époque ; et ils sont non moins unis dans la critique de ” l’ontologie ” traditionnelle, ce qui constitue pourtant une dénomination un peu vaste et peu élaborée chez l’auteur de l’ouvrage – sauf une précision(3), qui vaut pour une prudence à l’égard d’un lecteur qui verrait là une opération régressive vers un mode de pensée métaphysique – pour parler de Platon, d’Immanuel Kant et de GWF Hegel, dans leur conception de la politique ou de la cité. Mais là n’est pas le point. Plus caractéristique, en effet, se trouve être le fait que ces deux critiques se conjoignent pour faire de Castoriadis un penseur de la démocratie et de la révolution simultanément.

Sur ce dernier plan, donc, la thèse de Poirier tient en quelques mots, si elle ne permet pas une analyse complète de l’usage de ce concept de nos jours(4). Pour Castoriadis, les démocraties actuelles ne sont rien d’autre que des ” oligarchies libérales “. Elles n’ont aucune teneur démocratique, malgré le fait qu’elles en adoptent le terme. ” Dans la grande majorité des sociétés actuelles la caractéristique commune est de rendre impossible toute activité politique qui viendrait mettre en cause les fondements du pouvoir “. Qu’il s’agisse de l’ordre politique des sociétés traditionnelles ou des régimes totalitaires, le pouvoir interdit toute critique publique des lois. Raison majeure de cette interdiction : la majorité des sociétés humaines s’est édifiée sur la base de l’occultation du fait de l’auto-institution, en imputant à une origine extra-sociale la création de leurs lois et de leurs institutions.

A leur encontre, le philosophe se réfère à un concept normatif de démocratie, dont le contenu est l’auto-institution. Concept normatif, parce qu’il implique les principes suivants : ” postulat de l’égal droit reconnu à quiconque de participer à l’exercice du pouvoir, défense des libertés individuelles, dont le droit justement à la critique des institutions existantes, reconnaissance du caractère légitime de la contestation publique sous la forme de manifestations, pétitions, regroupements en association, syndicats, partis, … “(5).

Qu’entendre par conséquent par ce concept d’auto-institution dès lors qu’il est appliqué à la démocratie ? Ceci : ces sociétés (démocratiques) s’instituent et ne peuvent se référer à une norme transcendante qui indiquerait aux hommes ce qu’ils ont à entreprendre. Ceci nous vaut un beau passage de la part de l’auteur : ” Il apparaît que la nécessaire dénonciation des atteintes aux droits fondamentaux des peuples et des individus présuppose au contraire que l’on maintienne la référence à un projet substantiel de démocratie proposant une réelle alternative, et conceptuelle et politique, à ce que les oligarchies dominantes présentent effectivement comme figurant la ” démocratie “”(6). On reconnaît là une approche anthropologique – au sens où l’homme, par différence avec l’animal, fait quelque chose qui n’existe pas : il crée – et philosophique, qui est bien celle de Castoriadis, mais pour autant qu’elle ait une dimension politique militante : ” Il s’agit toujours de penser les conditions d’un pouvoir politique souverain organisé en vue de l’autonomie de la société et de ses membres “(7). La démocratie n’est réservée ni à une culture ni à une société, elle renvoie à des processus, ceux par lesquels une société reconnaît qu’il n’y a pas de source extra-humaine de la loi. Elle expose une conception du pouvoir comme capacité pour les hommes de décider par eux-mêmes de leurs propres affaires.

C’est en ce point chez Castoriadis que la Grèce fait son apparition sur le devant de la scène. Publié en 1960, l’ouvrage intitulé L’Institution imaginaire de la société(8) ouvre le champ d’accueil de cette référence (ce germe), en soutenant le souci de penser l’autonomie individuelle et sociale, à partir d’une théorie de la création (et non plus de la praxis) ajointée à une théorie de l’imaginaire(9). Cette théorie de l’imaginaire (” source de création première “) est explorée par l’auteur, suivant parfois de trop près Castoriadis lorsqu’il cherche à nous faire croire qu’il est le premier à penser l’imagination comme telle(10). Cela dit, dans la Grèce, il faut lire une invention politique qui est une création. L’avènement de la pensée rationnelle (Castoriadis se situe dans le profil de J-P. Vernant et P. Vidal-Naquet) coïncide avec la naissance conjointe de ” la philosophie en tant qu’interrogation permanente sur la vérité et remise en question des fausses représentations, et de l’activité politique d’auto-institution explicite qui ne reconnaît d’autre légitimité à la loi que celle du démos “, écrit l’auteur, résumant la thèse du philosophe. La naissance conjointe de la Polis démocratique et de la rationalité confère à la philosophie la teneur d’un ” refus des représentations simplement héritées, simplement instituées, et prétention d’établir les représentations vraies par l’activité autonome de la pensée humaine “(11).

Dans ce bref compte-rendu, nous n’avons pas exploré toutes les dimensions de cet ouvrage. Nous laissons de coté, notamment, une belle discussion (ici fictive) entre Castoriadis et Claude Lefort. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage est ancré dans une perspective globale qui consiste à affirmer qu’en matière politique, il n’est ni loi de l’histoire, ni loi de la nature, ni loi divine qui doive s’imposer. En quoi, démocratie et révolution ne sont pas dissociables.

Il n’en demeure pas moins vrai que l’ouvrage a quelques défauts. Le défaut central de ce livre, qui ne constitue pas tout à fait un essai d’interprétation, c’est, tout en prenant pied dans les textes, d’énoncer des vérités comme si elles avaient leur assise dans une origine intouchable, c’est-à-dire d’extraire Castoriadis de la critique susceptible de désarçonner les théories les plus sûres d’elles-mêmes pour l’enfermer dans la statue du Commandeur. On le voit bien, lorsque l’auteur, sollicité par les textes de Castoriadis, relève, sans la commenter, l’idée selon laquelle le socialisme ayant existé constituait un ” abus ” de socialisme, et celle selon laquelle la critique de Marx par Castoriadis a été accomplie ” au nom d’une fidélité rigoureuse aux principes du marxisme “(12), comme s’il était possible de se référer encore et toujours à une origine pure des choses. Castoriadis n’en constitue pas une non plus. Mais la lecture de ses ouvrages est incontournable.

rédacteur : Christian RUBY,

Notes :
1 – Cornelius Castoriadis, Thucydide, la force et le droit, ce que fait la Grèce, Paris, Seuil, 2011
2 – p.22
3 – p.39
4 – l’auteur cite pourtant bien l’ouvrage Démocratie, dans quel état ? (Paris, La Fabrique, 2009), lequel réunit des contributions, entre autres, de Zizek, Badiou, Rancière, …
5 – p.7
6 – p.8
7 – p. 18
8 – 1975, Paris, Seuil
9 – p. 244
10 – p. 274
11 – p. 423
12 – p. 13

Photo : Nicolas Poirier

Se procurer l’ouvrage de Nicolas Poirier L‘ontologie politique de Cornélius Castoriadis Création et Institution

Pour en savoir davantage sur Cornelius Castoriadis : http://www.castoriadis.org/


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Un an après sa mort, la revue Critique évoque le parcours de Yerushalmi

Publié par Hervé Moine le 5 janvier 2011

Parution du dernier numéro de la revue Critique.

Critique n° 763

Yerushalmi, historien de la mémoire et de l’oubli

Ce numéro est en grande partie consacré à la figure de  Yerushalmi.

Figure intellectuelle peu ordinaire et exemplaire

Gamin du Bronx devenu professeur aux Universités de Harvard et Columbia, Yosef Hayim Yerushalmi est une figure intellectuelle peu ordinaire en même temps qu’exemplaire.

Son livre Zakhor, paru en 1982 et traduit en français en 1984 fit époque : pour l’histoire du judaïsme, mais aussi et bien au-delà, pour l’historiographie contemporaine tout entière. Le nom de Yerushalmi est désormais indissociable du débat entre histoire et mémoire.

Un an après sa mort, Critique évoque le parcours de Yerushalmi et le retentissement de son oeuvre grâce à trois de ses meilleurs connaisseurs : Sylvie Anne Goldberg, Yosef Kaplan et Nicolas Weill, qui a réuni ces textes dédiés à la mémoire de l’historien disparu.

Sommaire de la revue

  • Yosef KAPLAN : Yosef Hayim Yerushalmi, historien des ruptures
  • Nicolas WEILL : Paul Ricoeur, Yosef Hayim Yerushalmi : lectures croisées
  • Sylvie Anne GOLDBERG : L’histoire sans enchantement
  • Dork ZABUNYAN : Solitude du cinéma ?
  • Raymond Bellour, Le Corps du cinéma. Hypnoses, émotions, animalités
  • Pascale PRIVEY : Mon Troisième Reich pour une moustache !
  • Jean Narboni, Pourquoi les coiffeurs ?
  • Marc CERISUELO : Cet instant qui nous échappe
  • Jean-Loup Bourget, Fritz Lang, Ladykiller
  • Maja BRICK : Ni sexe, ni armes, ni portables
  • Jim Jarmusch, The Limits of Control
  • Patrizia LOMBARDO : Étonnement et souvenir chez Scorsese
  • Martin Scorsese, Shutter Island
Voir le site des Editions de Minuit

http://www.leseditionsdeminuit.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=2664

Yerulshami,

Zakhor, histoire et mémoire juive

Souviens-toi

Dans ce livre, Yerushalmi s’interroge sur les relations des Juifs avec l’histoire. Il constate en effet que si le judaïsme est fortement imprégné du sens de l’histoire et surtout de la mémoire (sacralisée par l’injonction biblique Zakhor qui signifie « souviens-toi » en hébreu) l’histoire en tant que telle joue un rôle plutôt négligeable dans la culture juive. Il s’attache alors à retracer chronologiquement les relations entre histoire juive et mémoire juive depuis les fondements bibliques et rabbiniques jusqu’aux époques moderne et contemporaine.

Les textes fondamentaux eux-mêmes ne se réfèrent pas à l’histoire comme connaissance en soi. Le texte biblique invite à se souvenir du passé uniquement comme moment de rencontre entre l’homme et le divin. La littérature rabbinique, rédigée par la suite, ne juge pas nécessaire d’écrire l’histoire de ses contemporains. Les événements rapportés dans laBible suffisent, aux yeux de ses auteurs, à donner sens à toute contingence historique postérieure. De ces fondements découle une attitude ahistorique des Juifs qui se poursuit tout au long du Moyen Âge.

Les textes historiques sont rares au cours de cette période et la mémoire passe par d’autres canaux, principalement les rites et la liturgie. Dans ce cadre, les souvenirs sont évoqués à des fins d’identification et non d’intelligence. Malgré une étonnante floraison de textes historiques à la suite de l’expulsion d’Espagne, au XVIe siècle, cette attitude ahistorique, voire antihistorique, persiste longtemps dans le public juif, qui voit dans l’étude de l’histoire une perte de temps, un temps précieux qui devrait plutôt êtreconsacré à l’étude religieuse. Au début du XIXe siècle, l’historiographie juive émerge alors comme l’une des multiples réponses données à la crise de l’émancipation des Juifs et au combat pour l’obtenir. L’histoire devient alors la « foi des Juifs perdus » tandis que s’accélère la perte de la mémoire du groupe.

Ci dessous l’article de Nicolas Weill du Monde à l’occasion du décès de Yosef Yerushalmi, il y a un peu plus d’un an, le 8 décembre 2009

L’historien Yosef Hayim Yerushalmi est mort mardi 8 décembre dans sa ville natale de New York. Il y enseignait à l’université Columbia, où il occupait la chaire qui portait le nom de son directeur de thèse, le professeur Salo Wittmayer Baron (1895-1989). Yosef Yerushalmi aimait à souligner que Baron avait été le premier à enseigner cette discipline académique récente, l’histoire juive, dans une université occidentale en 1930.

Originaire de Goloskov (Ukraine), le père de Yerushalmi (en hébreu « de Jérusalem ») avait résidé dans la Palestine mandataire avant de gagner New York, où il rencontra sa femme. Dans sa jeunesse, le futur historien fréquente des mouvements halouzik (sionistes). Tout en considérant que l’histoire juive concerne tout lieu et tout temps, où l’on peut trouver des juifs, il estimera qu’Israël occupe une place centrale dans le monde juif d’aujourd’hui.

Baignant dans un milieu polyglotte (il apprend l’hébreu avant l’anglais, et parle yiddish avec sa mère), et attaché au judaïsme sans être orthodoxe, le jeune Yerushalmi reçoit une éducation juive approfondie dans des yeshivot (écoles religieuses juives) new-yorkaises. Il est tenté par des études de droit, mais sa vocation d’ »historien juif » le rattrape dans ses premières années d’études. Après avoir été assistant-professeur à Harvard, où il préside le département des langues et des civilisations du Proche-Orient, il retourne, en 1980, à Columbia, où se déroulera sa carrière.

Yosef Yerushalmi a consacré le gros de son travail à l’étude du judaïsme séfarade et des marranes, ces juifs convertis au catholicisme mais qui continuaient à pratiquer secrètement leur ancienne religion. Son travail de doctorat, publié pour la première fois en 1971, eut ainsi pour thème la vie d’un de ces personnages du XVIIe siècle espagnol, Isaac Cardoso (traduit en français sous le titre De la cour d’Espagne au ghetto italien, Fayard, 1987). Dans une reconstitution tenant à la fois de l’érudition et du roman policier, il s’était attaché à retracer le destin de ce philosophe et médecin, coqueluche des Grands d’Espagne, que le spectacle des autodafés et la pression de l’Inquisition poussèrent à l’exil, en 1648.

Si Yerushalmi faisait des marranes sa spécialité, il se voulait pourtant « historien des juifs » à part entière. De fait, la dualité dans laquelle les conversos étaient contraints de vivre leur foi dans la péninsule Ibérique n’était pas, à le lire, sans rapport ni continuité avec la condition juive moderne, qu’elle pouvait éclairer.

Les juifs contemporains ne se rattachent-ils pas, eux aussi, à la mémoire d’une tradition dont ils se trouvent séparés sans retour ? Dans un tel contexte, l’histoire devient le seul lien possible avec une identité juive dont Yerushalmi estimait par ailleurs qu’elle était devenue objet de choix et non plus héritage. Ces réflexions pionnières sur la relation au passé donneront lieu à son essai le plus commenté, Zakhor : Histoire juive et mémoire juive, traduit et publié par son ami et éditeur Eric Vigne (La Découverte, 1984, puis Gallimard, « Tel »). Non seulement ce retour sur l’historiographie a fait école auprès des historiens juifs de la génération suivante, comme l’Américain David Myers ou l’Allemand Michael Brenner ; mais elle est venue nourrir les débats sur la mémoire qui dominent la scène intellectuelle dans les années 1980 et 1990.

En France, en particulier, la réception du travail de Yerushalmi va bien au-delà de sa discipline d’origine. Certains veulent faire du marranisme le symbole de l’identité plurielle de l’époque actuelle. D’autres, comme l’historienne Sylvie-Anne Golberg, ont inscrit leur travail dans son sillage. D’autres encore, comme le politologue Pierre Birnbaum, qui consacre un chapitre de sa Géographie de l’espoir (Gallimard, 2004) à Yosef Yerushalmi, le font figurer aux côtés d’Emile Durkheim (1858-1917) et de Raymond Aron (1905-1983).

Soucieux d’étendre ses investigations à toute une matière dont il reconnaissait par ailleurs qu’il était désormais impossible de rendre compte exhaustivement comme l’avaient fait ses prédécesseurs, Yerushalmi s’était attelé, en 1991, à une relecture du Moïse dû au père de la psychanalyse (Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable, Gallimard, 1992). Pour la première fois, un historien confirmé du judaïsme tentait une évaluation sérieuse d’un texte hautement problématique, lançant du même coup un débat international, autour de la figure de Moïse, qui se prolonge encore. Tout en montrant par certains indices les attaches complexes (marranes ?) de Freud avec la tradition juive, Yerushalmi entendait pointer, par contraste, ce qu’il y avait de vieilli dans l’idée que Freud se faisait du judaïsme (se cristallisant autour d’une mémoire tribale du prétendu meurtre de Moïse) – là encore à mille lieues de l’identité par choix.

Ce livre avait donné l’occasion au philosophe Jacques Derrida de répondre par son Mal d’archive (Galilée, 1995). Il reprocha sur un ton courtois à Yosef Yerushalmi le positivisme de sa méthode et son projet de vouloir à nouveau « circoncire » Freud sans tenir compte du mécanisme de refoulement. Tous deux se retrouveront dans la défense de Freud quand la psychanalyse affrontera ses détracteurs américains, à la fin de la dernière décennie du XXe siècle.

La politique menée par les communautés juives à travers les âges constitua un autre axe, à la fois fort et dérangeant, de son regard scientifique sur le passé juif. L’occasion en fut fournie par la relecture du Sceptre de Judah, un récit historique des tribulations juives rédigé par un exilé espagnol du XVIe siècle réfugié au Portugal, Salomon Ibn Verga (Sefardica, « Le Massacre de Lisbonne en 1506″, Chandeigne, 1998). Cette analyse devait se prolonger par une méditation critique de grande ampleur sur la tendance des responsables juifs à trop se fier en l’ »Alliance royale ». Autrement dit, à croire en la protection des rois et des Grands contre un peuple considéré comme a priori hostile. Seul l’ »abandon des juifs », victimes, au cours du dernier conflit mondial, d’un Etat assassin aurait fini par ébranler cette confiance séculaire que l’expulsion d’Espagne en 1492 avait à peine entamée et que symbolisait l’expression répandue de « serviteurs des rois et non serviteurs des serviteurs » (titre d’un article important traduit dans la revue Raisons politiques, n° 7, 2002).

Cette confiance médiévale s’arrimait du reste à une réalité incontestable pour l’historien. Celle d’une chrétienté ayant certes beaucoup persécuté les juifs, mais également permis au judaïsme de survivre « comme une religio licita, tant aux yeux de l’Etat que de l’Eglise », au lieu d’être extirpée et détruite comme une hérésie…

L’historien qu’il était s’empêchait de chercher à jouer au prophète comme au nostalgique. Pas question d’apprendre de lui si, dans les conditions créées par la modernité, le judaïsme avait plus ou moins de chances de subsister qu’au Moyen Age. Toutefois, dans une conférence donnée en 1986 au colloque des intellectuels juifs de langue française (« Un champ à Anathoth », dans Mémoire et histoire, Denoël), Yosef Yerushalmi en appela, contre l’obsession de la destruction et de la mort, à la constitution d’une « histoire de l’espoir juif ». Certes, une telle histoire éloignerait du monde de « nos pères ». Mais, ajoutait-il, « distance n’est pas vacuité ».

Nicolas Weill
Source

 

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Le Débat 161ème numéro

Publié par Hervé Moine le 23 septembre 2010

Le 161ème numéro de la revue Le Débat, vient de paraitre.

Marcel GauchetJacques Julliard, Face à la crise : Sarkozy et les forces politiques françaises (entretien)

Déclin de la gauche occidentale ? (suite) :
Alain Bergounioux, Demain la social-démocratie ?
René Cuperus, La schizophrénie sociale de la gauche : quelle réponse ?

Quel après-crise ? (suite) :
Jean-Luc Gréau, Le rétablissement ou la rechute ?
Paul Jorion, De la chute à l’apaisement ?

Au cœur du capitalisme d’aujourd’hui :
Jacques Richard, Comment la comptabilité modèle le capitalisme (entretien)
Maxence Brischoux, De l’autocratie managériale. Comment expliquer la rémunération des dirigeants
Jean-Philippe Robé, Les États, les entreprises et le droit. Repenser le système-monde
Valérie Charolles, Le capitalisme est-il libéral ?

Actualités du social :
Pierre-Henri d’ Argenson, Souffrance au travail : ce qui a changé
Claude Le Pen, Assurance maladie : le modèle de 45 est-il mort ?
Paul Jorion, Comment on devient l’« anthropologue de la crise »

Israël, Palestine : le poids des représentations :
Diana Pinto, « Plus jamais ça ». Europe, Israël : les malentendus
John Rogove, Les États-Unis et l’Europe devant le conflit israélo-palestinien. La force des a priori
Samy Cohen, Gaza : Tsahal dans le piège du conflit asymétrique

De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? (Suite) :
Gérard Dupuy, Vers une autre modernité ?


Un article des Echos du 23 septembre 2010

Jean-Marie Colomb

Le temps d’un nouveau Bretton Woods

http://www.lesechos.fr/economie-politique/france/actu/020806470206-le-temps-d-un-nouveau-bretton-woods.htm

Le constat. Fini l’imagination réformiste : pour Marcel Gauchet, cofondateur et directeur du « Débat », elle est morte avec la crise actuelle. Dans un échange avec le journaliste Jacques Julliard, le philosophe souligne une « panne d’imagination » complète des experts, sans parler de la « pauvreté » de la discussion autour des retraites. Autre trait remarquable de la conjoncture, selon lui : les opinions publiques sont tétanisées, sans que l’on puisse observer la moindre radicalisation ou secousse politique de grande ampleur dans une Europe qui peine. Même en Grèce, le Premier ministre Papandréou n’a pas été remis en question, semble presque s’étonner le penseur. Les opinions, plutôt légitimistes, semblent se raccrocher aux gouvernements en place, seuls « remparts » face à une menace économique très présente.

Le danger. Face à des populations se raccrochant à un présent fragile, mais qu’elles aimeraient voir se prolonger, nos dirigeants écartent volontiers, et peut-être un peu vite, selon l’économiste Jean-Luc Gréau, la perspective d’une rechute de l’économie. Or, en cas de résurgence des problèmes liés au surendettement public et privé, en Europe comme aux Etats-Unis, une crise de l’euro et de nouvelles faillites bancaires nous plongeraient certainement dans une « dépression historique », insiste l’auteur.

La proposition. L’anthropologue Paul Jorion parle également de la crise des dettes souveraines comme une histoire qui finira mal, de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons et de la nécessité, pour en sortir, d’un nouveau Bretton Woods…

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Le Débat, pour essayer de comprendre un monde de plus en plus compliqué

Le Débat a été fondé en mai 1980 par l’historien Pierre Nora, qui anime depuis 1966 le secteur des sciences humaines chez Gallimard. Il est l’éditeur de Raymond Aron, Georges Dumézil, François Jacob, Michel Foucault, Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Jacques Le Goff… pour ne citer que quelques noms. Sans oublier Marcel Gauchet, devenu rédacteur en chef de la revue.
Le Débat est donc apparu comme l’émanation de ce milieu intellectuel – un instrument indispensable d’analyse et de discussion, à leur meilleur niveau, des grands problèmes et débats du monde contemporain.

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Réflexions croisées “sciences humaines & philosophie” sur l’Homme

Publié par Hervé Moine le 27 février 2010

Mercredi 2 juin 2010

Colloque de Cerisy-La-Salle (50)

L’homme, point aveugle des sciences de l’homme ?

Faire l’histoire des objets des sciences humaines et sociales

Sous la direction de Jacqueline Carroy, Nathalie Richard, et François Vatin et avec le soutien du Centre Alexandre Koyré (EHESS, MNHN, CNRS), de l’Université Paris Ouest/Nanterre (UMR “Institutions et dynamiques historiques de l’économie”, Ecole doctorale “Economie, organisations, société”), de l’Université de Paris 1 (EA “Modernités et révolutions”) et de la SFHSH

Les sciences humaines ont-elles réellement l’homme pour objet? Elles se sont en général efforcées de ne jamais parler de “l’Homme”, si ce n’est dans leurs intitulés programmatiques. Pour cela, elles ont décalé leur focale, en construisant des objets spécifiques: notamment l’homo economicus, la race ou l’ethnie, le fait social, l’inconscient, l’homme neuronal.

La discussion de ces figures scientifiques de l’homme ouvre la voie à un débat entre les sciences humaines, mais aussi avec la tradition philosophique. Ces sciences se sont-elles véritablement dégagées de leur soubassement philosophique? Réciproquement, la philosophie contemporaine n’est-elle pas nourrie de l’anthropologie portée par les sciences humaines?

Ce colloque réunira des spécialistes des diverses sciences humaines et sociales, des historiens des sciences et des philosophes. Il s’appuiera sur l’expérience de la Société française pour l’histoire des sciences de l’homme (SFHSH), qui, depuis sa création en 1989, s’est attachée à nourrir une réflexion croisant histoire et philosophie sur le temps déjà long maintenant de la modernité.

publié sur Calenda, par Delphine Cavallo le vendredi 26 février 2010 http://calenda.revues.org/nouvelle15872.html

Les intervenants et leur communication

  • Philippe Artières : La fabrique Foucault — inciser le livre
  • Daniel Becquemont : L’homme du possible et le point aveugle: Robert Musil
  • Gabriel Bergounioux: Du comparatisme au structuralisme, l’homme en linguistique ou: comment s’en débarrasser ?
  • Michel Bourdeau : Science de l’homme ou science de l’humanité ?
  • Jacqueline Carroy : L’homme qui dort est-il un homme? Réflexions à propos d’une anthropologie du sommeil et des rêves
  • Christiane Chauviré : Homme, Esprit, Sujet
  • Laurent Clauzade : Les rapports du physique et du moral ou l’idée d’une science de l’homme dans la philosophie française de Cabanis à Comte
  • Stéphanie Dupouy : L’observation de l’homme par l’homme: l’homme au creux des méthodes en sciences humaines
  • Jean-Louis Fabiani : Petits meurtres de l’homme entre amis
  • Olivier Favereau : De l’homo economicus à l’homme ordinaire: Wittgenstein, l’identité sociale et l’économie des conventions
  • Wolf Feuerhahn : L’homme tout entier (Der Ganze Mensch): un mot d’ordre philosophique des sciences de l’esprit allemandes
  • Claude Gautier : L’originalité humienne dans l’écriture de l’histoire de la révolution: du psychologisme des caractères à l’étude des circonstances d’action. L’exemple de la corruption et du fanatisme
  • Rose Goetz : La conception idéologique du seuil anthropologique: où passe la frontière entre l’animal et l’homme ?
  • Vincent Guillin : “In search of a True Knowledge of Human Nature”: John Stuart Mill et l’Anthropological Society de Londres
  • Frédéric Joulian : Anthropomorphisme méthodologique et hominisation
  • Christian Laval : De l’homme économique au sujet néolibéral
  • Rafael Mandressi : La proie et l’ombre dans la chasse à l’homme: anthropologie médicale et philosophie naturelle dans la première modernité
  • Laurent Martin : La culture contre la barbarie. Gilbert Gadoffre et la refondation des humanités européennes à Royaumont, 1947-1954
  • Andreas Mayer: Les articulations de la marche humaine au XIXe siècle
  • Marc Renneville : Homo criminalis, objet des sciences de l’homme? Sciences du crime, anthropologie criminelle, criminologie. Deux siècles de débats
  • Nathalie Richard: Existe-t-il un “homo historicus” ?
  • Philippe Steiner : L’homme comme point d’arrivée: l’homme et le fait social dans la sociologie durkheimienne
  • Christian Topalov : Pour une pratique réflexive des sciences sociales
  • Ludovic Tournes : La fondation Rockefeller et le projet d’une science totale de l’homme (1928-1939)
  • François Vatin: L’homme mécanique et l’homme social: une histoire de l’étude de l’homme au travail
  • Georges Vigarello : Les sensations “internes” dans l’histoire, le passage du “il” au “je”

BIBLIOGRAPHIE :

  • Apel Karl-Otto, La controverse expliquer-comprendre. Une approche pragmatico-transcendantale, traduit de l’allemand par S. Mesure, Paris, Cerf, 2000.
  • Blanckaert Claude, Blondiaux Loïc, Loty Laurent, Renneville Marc et Richard Nathalie (dir.), L’histoire des sciences de l’homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, Paris, L’Harmattan, 1999.
  • Carroy Jacqueline et Richard Nathalie (dir.), Alfred Maury, érudit et rêveur. Les sciences de l’homme au milieu du XIXe siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, Collection Carnot, 2007.
  • Corbin Alain, Courtine Jean-Jacques, Vigarello Georges, Histoire du corps, 3 vol., Paris, Seuil, 2005-2006.
  • Foucault Michel, Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966.
  • Gauchet Marcel, Philosophie des sciences historiques : le moment romantique, Paris, Seuil, 2002.
  • Goetz Rose, Destutt de Tracy : philosophie du langage et science de l’homme, Genève, Droz, 1993.
  • Gusdorf Georges, Les sciences humaines et la pensée occidentale, 12 vol., Paris, Payot, 1966-1985.
  • Laval Christian, L’homme économique, Paris, Gallimard.
  • Leblanc Guillaume, L’esprit des sciences humaines, Paris, Vrin, 2005.
  • Lepenies Wolf, Les trois cultures : entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1990.
  • Renneville Marc, Crime et folie : deux siècles d’enquêtes médicales, Paris, Fayard, 2003.
  • Smith Roger, Being human. Historical knowledge and the creation of human nature, Manchester, New York, Manchester University Press, 2007.
  • Steiner, Philippe, L’école durkheimienne et l’économie : sociologie, religion et connaissance, Genève, Droz, 2005.
  • Stoczkowski Wiktor, Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Paris, Hermann, 2008.
  • Vatin François, Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique, Paris, La Découverte, 2005.

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La notion de race a-t-elle un sens ?

Publié par Hervé Moine le 2 octobre 2009

Appel à la vigilance

article publié sur nonfiction.fr, jeudi 01 octobre 2009

Philosophie
Couverture ouvrage
Race sans histoire
Maurice Olender
Éditeur : Points
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Résumé : Un ouvrage de portée épistémologique, politique mais aussi “militante”, qui s’attache à défaire la notion de race.

Le livre Race sans histoire de Maurice Olender, historien et maître de conférence à l’EHESS, doit en partie son existence à l’ouvrage intitulé La Chasse aux évidences paru en 2005 aux éditions Galaade, dont il reprend les analyses, enrichi de chapitres inédits en ouverture et en clôture de l’ouvrage, nommés respectivement: “ “Race” sans histoire” et “Post scriptum pour Günter Grass”.

La présence de ces deux nouveaux chapitres, en ouverture et en clôture de l’ouvrage, donne précisément tout son sens aux analyses proposées dans le livre.

Paradoxe du titre du premier chapitre, d’abord, qui est aussi celui de l’ouvrage tout entier : “Race sans histoire”. Titre qui fait directement écho au texte Race et histoire de Claude Lévi-Strauss, commandé par l’Unesco en 1951 et publié en 1952, qui invalide de façon définitive la notion de race. Le titre du livre de Maurice Olender ne signifie rien moins que tracer l’histoire d’une catégorie qui se prétend anhistorique et se présente comme un principe d’intelligibilité des modes d’évolution des communautés humaines et de leur diversité. La “race”  se construit avant tout au XIXe siècle comme une catégorie scientifique qui, à chaque caractère physique visible ( géographie, couleur, climat) d’un peuple, associe des qualités morales et intellectuelles invisibles et immuables. Le vocable de la “race” opère une correspondance entre le physique et le métaphysique, attribuant à chaque groupe humain selon ses caractéristiques visibles une nature propre, intemporelle, innée, qui signe son identité et sa place dans l’échelle de l’humanité. Avec la race, comprendre l’homme, c’est avant tout comprendre ce qui l’origine, de manière essentielle, en deçà du mouvement conçu comme simplement passager et accidentel de l’histoire. Ainsi la catégorie inaltérable de “race” propose une “conception qui pétrifie l’autre, l’incruste dans une immobilité sans issue”1. La catégorie de race se construit donc sur la négation même de l’historicité de l’homme contribuant ainsi à une “naturalisation des rapports sociaux et politiques”2.

Ce discours de la race, qui se constitue autour d’un certain nombre d’invariants3 (l’autre est absolument “irréductible” ; les caractéristiques morales et intellectuelles de chaque type humain sont “indélébiles”, “inamovibles”, et “invariables” ; chaque type humain est déterminé une fois pour toute par ce qui l’origine), s’est présenté comme un discours scientifique au XIXe siècle où se mêlaient érudition savante et mystification. En insistant sur la volonté de scientificité du discours de la race, c’est proprement la construction du savoir dans les sciences humaines que questionne Maurice Olender.

C’est ainsi que se précise la triple portée du livre. Portée d’abord épistémologique : il s’agit de comprendre comment la catégorie délirante de la race a pu gouverner toute pensée de l’altérité au XIXe siècle et au début du XXe siècle, malgré la présence d’ observations critiques qui vont en se multipliant4. Comment la raison s’est-elle laissée fasciner, subjuguer par des correspondances, des corrélations folles, sans souci de conséquence, laissant ainsi apparaître une “porosité des frontières”5 entre raison et déraison ? Le savant, aveuglé par les fantasmes et les mythes, construit des types humains ( l’aryen, le sémite etc.) attribuant à chacun d’eux un “instinct” ( par exemple “l’instinct monothéiste” des Sémites chez Renan), une âme qui l’ essentialise et le détermine, justifiant ainsi sa domination ou son extermination.

Car, et c’est bien là le problème du discours de la race, les savants ont pu façonner et créer un discours  permettant de légitimer des idéologies politiques meurtrières, dangereuses. Les représentations de la race nourrissent des programmes politiques, qu’il s’agisse de l’idéologie nazie, ou de la rhétorique génocidaire du Hutu power au Rwanda6 etc. Toute étude portant sur la déconstruction de la catégorie de race est donc nécessairement politique. Elle doit  analyser les liens entre la production du discours savant et sa réinscription, parfois simplifiée, dans le discours politique. Elle doit s’attacher à comprendre comment une catégorie pseudo-scientifique,  fausse, peut posséder une efficacité pratique, c’est-à-dire pousser des individus à l’action.  Elle doit mettre en avant les effets concrets de certains types de représentations sur la vie quotidienne de groupes humains donnés, et sur l’organisation du vivre-ensemble, de la société. Les analyses de l’utilisation inconséquente de l’œuvre de Dumézil, des usages politiques de l’idée indo-européenne par l’extrême droite7, de la construction du mythe du complot juif à travers le faux que sont Les Protocoles des Sages de Sion, ont pour tâche de mettre en lumière ce lien ténu qui s’organise entre la “rationalité scientifique” et la sphère du politique au sein de la rhétorique de la race.

Ainsi, à cette double portée épistémologique et politique de l’ouvrage de Maurice Olender, s’ajoute une troisième dimension, à la fois éthique et, nous voudrions risquer le terme, militante. La question qui sous-tend toute l’étude est posée explicitement dès les premières pages du livre : “Pourra-t-on un jour invalider l’usage, redevenu si courant en ce début de XXIe siècle, de la notion de “race”, comme Mauss l’a fait pour celle de “peuples non civilisés”, désormais rangée au magasin des vieilleries ? Loin d’avoir déserté l’imaginaire des usagers, cette idée de “race”, si malléable, infirmée par des scientifiques de renom depuis plus d’un siècle, a toujours cours, en Europe comme ailleurs.”8 Invalider la notion de race est nécessaire, car la catégorie pseudo-scientifique de “race” n’a pas qu’une existence livresque et savante, comme le rappelle à plusieurs reprises l’auteur, mais possède une existence concrète capable de motiver des actes qui visent la négation radicale d’autrui. En ce sens, la déconstruction de la catégorie de race excède la simple problématique épistémologique et dépasse le monde scientifique ; elle exige une certaine publicité pour être véritablement efficiente.

Le chapitre “Insoumission” prend en charge cette troisième dimension de l’ouvrage. Il décrit d’abord la trajectoire d’intellectuels “insoumis”, au sens où l’insoumission de l’intellectuel (ici insoumission au discours devenu populaire et dominant de la race) est essentiellement l’effet d’une profonde lucidité, qui refuse toute fascination envers l’irrationnel, le sacré, le pouvoir, les mythes de l’origine9. L’engagement de Marcel Mauss, “savant et citoyen”10, qui inaugure, en 1901, son enseignement à l’Ecole pratique des hautes études par cette déclaration : “Il n’existe pas de peuples non civilisés. Il n’existe que des peuples de civilisations différentes.11 contre la distinction, si présente en son temps, entre “mentalité primitive” et “pensée logique” au fondement de l’anthropologie de Lévy-Bruhl ( 1857-1939), traduit la nécessité d’une confrontation du savoir théorique avec l’action sociale. Ses prises de position en faveur du capitaine Dreyfus, son adhésion à la SFIO, sa condamnation du bolchevisme et du fascisme, sa démission de professeur au Collège de France en octobre 1940 dès la parution des instructions visant à exclure les Juifs des universités, permettent de comprendre, philosophiquement, la nature du travail de Marcel Mauss. Son action politique n’est pas un complément facultatif à son activité théorique : elle ne vise pas à soulager la conscience inquiète du savant. Au contraire, comme le montrent les Écrits politiques de Mauss, dans la mesure où toute pensée scientifique est en droit émancipatrice (la pensée scientifique a pour tâche de mettre fin à une certaine fascination pour l’irrationnel), son corollaire immédiat est l’action12.

Ainsi, le travail scientifique de déconstruction du discours de la race ne peut faire l’économie d’un engagement dans la sphère publique, car “la haine et la vision fantasmée de l’autre [...] peuvent métamorphoser les mots et les sentences en actes sanglants.”13 C’est la raison pour laquelle le chapitre “Insoumission” débutant avec la figure de Marcel Mauss puis mettant en avant les travaux des historiens Pierre Vidal-Naquet, Léon Poliakov, ou de l’écrivain Jean-Claude Grumberg, se clôt sur un “appel à la vigilance”, paru dans Le Monde du 13 juillet 1993, signé par une quarantaine d’intellectuels français. Appel à la vigilance contre un discours de la race, qui trouve une nouvelle vigueur à l’occasion d’un retour des thématiques de la nation et de l’identité culturelle ou nationale dans les espaces publics européens. Appel à la vigilance, encore, contre un discours à la mode, dénonçant “l’antiracisme comme à la fois “ringard” et dangereux”14. Résurgences du discours de la race, résurgences de nouvelles inconséquences, cherchant leur légitimation dans des revues universitaires, des colloques, des collaborations intellectuelles.

La fascination pour la rhétorique raciste ne meurt pas avec les découvertes de la science. L’invalidation scientifique de la catégorie de race n’a pas mis fin, dans les imaginaires, à l’antisémitisme, ni au désir de hiérarchiser et de classer les peuples, d’établir des correspondances magiques entre une donnée physique et des vertus morales prétendument naturelles, originelles. Le discours de la race possède encore une efficacité, contre laquelle bute la rationalité scientifique.  C’est en ce sens qu’il y a appel à la vigilance, contre les séductions d’un discours qui enchante par sa simplicité, ne requérant qu’observations spontanées, immédiates, et niant la réalité même de tout processus historique.

Cet appel à la vigilance est d’autant plus crucial qu’il fait émerger ce douloureux paradoxe pour les chercheurs, les penseurs : c’est au sein même des pratiques scientifiques et universitaires que s’est construit un discours niant toute rationalité scientifique. Le dernier chapitre de l’ouvrage qui suit l’appel à la vigilance peut ainsi se comprendre de la manière suivante. Intitulé “le silence d’une génération”, ce chapitre cherche à prendre “la mesure du silence des intellectuels engagés dans le nazisme”15, qu’il s’agisse d’historiens, de philosophes, d’écrivains. Ce chapitre ne propose aucunement une tentative de réduction des œuvres produites par ces intellectuels à l’idéologie nazie, ni, en un sens inverse, de sauver la “pureté” du travail intellectuel d’une histoire qui la mettrait en péril. Particulièrement, ce qui devient signifiant dans le type d’engagement de ces intellectuels n’est pas ce qui s’est dit, à travers œuvres et discours, mais justement ce qui ne s’est jamais dit, faute de savoir comment le dire, après la Deuxième Guerre mondiale. Étrangeté d’une parole intellectuelle devenue muette au moment même où on lui sommait de rendre des comptes et d’expliquer son incompréhensible naufrage. Günter Grass, à l’occasion de la parution de Pelures d’oignon en 2006, dont l’analyse fait l’objet du dernier chapitre de Race sans histoire, revient sur le silence de sa génération, “ génération de taiseux”16 , dont la mémoire porte le fardeau  de tout ce qui a été accepté pendant la Seconde Guerre mondiale. Il avoue, à propos de son engagement dans les S.S. : “Ce que j’avais accepté avec la stupide fierté de ma jeunesse, je voulais, après la guerre, le cacher à mes propres yeux car la honte revenait sans cesse.”17 La honte d’avoir participé à une entreprise d’extermination d’une partie de l’humanité. La honte, aussi, d’avoir succombé et d’avoir été fasciné par le délire récitant et fanatique du discours de la race, prenant la forme d’une culpabilité qui ne peut être allégée.

Le livre de Maurice Olender, s’il se construit autour de la réunion de plusieurs articles écrits entre 1981 et 2009 (ce qui lui donne une certaine apparence de discontinuité), trouve de fait son unité autour de cette triple problématique épistémologique, politique et “militante” qui traverse nécessairement toute tentative de déconstruction du discours de la race. Cette archéologie du discours raciste rappelle que toute pensée conséquente porte en elle l’exigence de sa mise à l’épreuve et est indissociable d’une intervention politique, non au sens où il s’agirait de produire un discours a priori légitimant telle action, telle prise de position publique, mais au sens où il faudrait identifier les points précis du réel qui requièrent l’urgence d’une transformation18. C’est à ce titre, seulement, qu’une pensée véritable peut “ tenir ses promesses”19.

Titre du livre : Race sans histoire
Auteur : Maurice Olender
Éditeur : Points
Collection : Points essais
Date de publication : 07/05/09
N° ISBN : 2757806858

rédacteur : Yala KISUKIDI, Critique à nonfiction.fr
Illustration : Races humaines dans un manuel d’histoire naturelle de 1885

Notes :
1 – Race sans histoire, p. 351
2 – ibid., p. 35
3 – cette forme du discours est explicitée dans le chapitre intitulé “ Un instinct devenu destin” , p. 25-28
4 – ibid., p. 42
5 – ibid., p.21
6 – ibid., p. 20: “ Des siècles passent et, tout près de nous, une politique de la “race” aboutit à un génocide au Rwanda (1994)”
7 – ibid., p. 128 : “De l’éloge contemporain des vertus politiques des Indo-européens de la préhistoire, vertus sur lesquelles nul linguiste, nul archéologue ne peut aujourd’hui tenir un discours circonstancié, à l’éloge du F.N. ou au soutien d’une entreprise niant l’existence des chambres à gaz, il existe une logique dont il faudra bien un jour décrire les mécanismes.”
8 – ibid., p.14
9 – ibid., p. 203
10 – ibid., p. 196
11 – ibid., cité p. 206
12 – Maurice Olender cite ce passage de Mauss, dans lequel ce dernier explique pourquoi il a refusé d’exclure de son curriculum vitae ses textes politiques lors de la présentation de sa candidature au Collège de France en 1930 : “ Je ne crois pas que mes publications et même mon action scientifique et didactique dans le monde coopératif …, que les extraits que j’ai publiés d’un ouvrage manuscrit sur le bolchevisme …, mes communications sur la notion de nation et d’internationalisme aient été dénués d’intérêt scientifique et philosophique.” – texte cité p. 206
13 – ibid., p. 213
14 – ibid. p. 245
15 – ibid., p. 268
16 – ibid., p. 284
17 – ibid., cité p. 290
18 – nous reprenons ici les analyses commentées du texte Qu’est-ce que les Lumières de Michel Foucault par Olivier Dekens, Paris, Éditions Bréal, 2004, p. 116: ce commentaire propose une compréhension renouvelée des liens entre philosophie et intervention politique chez Foucault: “ … L’effort conceptuel de la philosophie est indissociable de l’intervention politique, il en est la théorisation, non au sens d’un discours donnant a priori légitimité à une telle intervention, mais au sens d’un lent travail préparatoire, identifiant les points faibles du réel à transformer.”
19 – rappelons cette formule de M. Olender à propos de Marcel Mauss qui conclut toute la section qui lui est consacrée : “Entre action et théorie, le citoyen Mauss a tenu ses promesses.”

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