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Vers une culture éthique à l’école publique

Publié par Hervé Moine le 9 novembre 2011

Colloque Ethique à l’Ecole publique

25 et 26 novembre 2011

Au Salon de l’Education

Porte de Versailles. Paris. Pavillon 7 niveau 3 Salle Véga.

Pourquoi et comment faut-il développer une culture éthique à l’école publique ?

 

Vendredi 25 novembre 2011 

  • Valeurs républicaines en questions, avec Jean Paul Delahaye, inspecteur général de l’éducation nationale. auteur de « L’autonomie de l’établissement public local d’enseignement » ; Pierre Ognier, docteur en sciences de l’éducation, auteur de « Une école sans Dieu ? L’invention d’une morale laïque sous la III° République» et Jean Baubérot, professeur émérite d’histoire et sociologie de la laïcité, auteur de « Laïcités et sociétés » (avec Micheline Milot).
  • Acteurs de l’éducation face aux questions éthiques, avec Philippe Joutard, Historien, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur de « Réussir l’école », avec Claude Thélot ; Pierre Funk, conseiller principal d’éducation dans un collège parisien ; Marie-Noëlle Mercier, inspectrice de l’Education nationale, auteure de « Cent idées pour former la conscience morale » et Nicolas Renard, proviseur vie scolaire, ex principal d’un collège ambition-réussite.

Samedi 26 novembre 2011

  • Comment accorder une culture éthique commune avec les diversités ? avec Martine Pretceille, professeure des universités, auteure de nombreux ouvrages dont « L’éducation interculturelle » ; Hugues Derycke, ex secrétaire général adjoint de l’enseignement catholique, coordinateur du livre « Pour l’éducation et pour l’école » ; Nicole Mosconi, professeure émérite en sciences de l’éducation à l’Université de Paris Ouest La Défense, spécialiste des rapports sociaux de sexe et de la mixité, auteure de « Femmes et savoir, La société, l’école et la division sexuelle des savoirs ».
  • Le refus de l’éthique dans l’enseignement : comment en sortir ? avec Marcel Gauchet, philosophe, historien, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales ; Marie-Claude Blais, professeure à l’université de Rouen, auteure de « La solidarité : Histoire d’une idée »

 

Présentation du Colloque

Pour une culture éthique à l’école publique ?

Faut-il, et comment, développer une culture éthique à l’école publique ? Cette question fait partie de celles qui fâchent. Et pourtant, quand on interroge les citoyens sur l’importance de l‘éthique dans l’éducation, ils sont nombreux à reconnaître qu’il s’agit là d’un problème important. Cette question entre dans le programme d’un grand débat nécessaire sur l’éducation dans ce pays, et particulièrement sur l’éducation scolaire.

Un véritable débat sur l’éthique à l’école peut-il être lancé en France ? Une comparaison doit être faite avec ce qui s’est passé pour l’étude des faits religieux à l’école. Quand au début des années 80 la Ligue de l’enseignement engagea le débat sur cette question, on pouvait également penser que c’était là toucher à un thème tabou. Pourtant, l’opinion publique se montra très vite favorable. Un grand débat eut lieu, si l’on en juge par le nombre des colloques, des conférences, des dossiers, des articles traitant de cette présence d’une étude des religions à l’école. La richesse du débat eut quelque chose d’exceptionnel et contribua à une prise de conscience qui ne fut pas sans effet sur l’évolution de l’école.

Même si l’on estime que la présence de l’étude des faits religieux dans la culture scolaire n’est pas encore ce qu’elle devrait être, c’est un fait que le débat a gagné : l’accord sur sa nécessité est largement acquis. On peut souhaiter la réédition de l’expérience vécue en ce qui concerne les religions pour la culture éthique à l’école. Cependant, l’actualité montre bien que la question est bien de celles qui fâchent. Avant même l’ouverture du débat il ne manque pas de gens pour penser, et le dire, qu’avant de « faire la morale » à l’école il faudrait que les responsables de cette société balaient d’abord devant leur porte. En clair : ce ne sont pas les enfants qu’il faut « moraliser » mais le monde adulte. L’objection est parfaitement justifiée quand elle évoque l’état de la société du point de vue moral. Elle est juste également quand elle suggère que l’état de la société au regard de la morale et des valeurs est susceptible d’avoir les effets les plus désastreux dans le système éducatif.

Mais pour l’essentiel, le refus, a priori, d’examiner la question d’un développement de la culture éthique à l’école repose sur un malentendu et sur une vue restrictive de l’enjeu. Car dans l’esprit de ceux qui plaident pour un grand débat sur cette question, il ne s’agit pas de « faire la morale aux enfants » ou de les inciter à se conformer dans leur vie à une morale particulière. Là remonte à la surface l’image que l’on se fait souvent de ce que fut au début de l’école laïque l’éducation morale à l’école. Du coup c’est le fantasme du « retour » des leçons de morale qui bloque la réflexion. Mais cette image qui résulte d’ailleurs d’une vision très déformée de ce que fut la morale laïque de Jules Ferry ou celle de Ferdinand Buisson, est aux antipodes de l’enjeu d’une culture éthique aujourd’hui.

La culture éthique à l’école devrait avoir pour premier enjeu non pas de conditionner les enfants à un conformisme moral mais de leur donner les moyens de construire, librement, une capacité de réfléchir sur les enjeux moraux dans leur vie personnelle et sociale. Loin de viser à imposer des jugements tout faits il s’agit de développer chez les écoliers et collégiens l’aptitude à choisir de manière raisonnée une option d’ordre éthique. Il importe qu’ils apprennent que leur vraie liberté suppose, pour s’exercer, une culture de la conscience morale, et que celle-ci est nécessaire à leur liberté, dans une société où les conditionnements sont puissants. L’aptitude à l’autonomie morale est la forme accomplie de la liberté. La culture éthique est une arme indispensable du citoyen pour l’exercice de ses responsabilités en démocratie, à l’heure où elles se complexifient du fait par exemple des techno sciences et s’exercent dans des espaces nouveaux, plus étendus et interdépendants.

Cette culture suppose une réflexion sur les critères d’une action moralement légitime. Elle implique une élucidation de la question des valeurs éthiques, et une maîtrise du vocabulaire de base de la réflexion éthique. Elle passe notamment par des échanges, des dialogues, des lectures empruntées à la littérature et à la philosophie morale, par des études des cas, et des débats. Cependant la culture éthique comporte un second volet : dans la mesure où la société laïque doit chercher sa cohésion dans des repères communs et dans la reconnaissance simultanée de la diversité des cultures et de l’unité de la condition humaine, il est indispensable d’inventorier et d’approfondir les valeurs communes, celles dont il importe qu’un maximum de citoyens puissent les partager, pour éviter que la vie sociale se dégrade en cynisme voire en déchaînement de violence. Cet aspect de la culture éthique est déjà présent de manière implicite dans la réflexion sur les droits de l’homme, dans les cursus concernant la citoyenneté. Mais la solidité de la réflexion sur les droits de l’homme serait renforcée si elle s’adossait à une réflexion éthique. Il en va de même de toute l’initiation à la citoyenneté. Notons le, ce second aspect de la culture éthique sera d’autant mieux assumé s’il peut s’appuyer sur une culture éthique personnelle.

L’ampleur de la tâche proposée est telle que dans ce domaine, des initiatives précipitées pourraient compromettre le résultat recherché. C’est un vaste débat citoyen qui serait susceptible de faire apparaître un consensus le plus large. Et celui-ci est indispensable à l’instauration d’une culture éthique à l’école. L’initiative récente du ministre de l’éducation nationale sur « l’instruction » morale, dans les conditions où elle a été lancée, est contre productive, apparaissant comme essentiellement normative. De plus elle se restreint à l’école élémentaire et émerge quand disparaît la formation des enseignants. Or, un effort de formation des enseignants est un préalable à la mise en place d’une culture éthique à l’école.

On peut craindre qu’une telle initiative précipitée, peu compréhensible, ait pour effet de développer le malentendu sur le sens de la culture éthique à l’école. On peut imaginer qu’avant de propulser des initiatives nationales, sans prise en compte des conditions d’application, il faille passer par une phase d’expérimentation. Il reste que cette initiative est une raison de plus d’ouvrir un vaste débat. Car même critiquable, elle est le signe de la perception d’un réel problème. C’est pourquoi l’initiative de la Ligue de l’enseignement et de Confrontations dans le cadre du prochain salon de l’éducation est d’une brûlante actualité. Elle consiste à mener pendant deux jours un travail de réflexion sur une seule question : faut-il et comment développer une culture éthique à l’école publique ? Cette question fait problème, il est d’autant plus urgent d’y réfléchir. C’est de la compétence de tout citoyen d’avoir à se prononcer sur ce sujet.

Eric Favey, secrétaire général adjoint de la Ligue de l’enseignement

Guy Coq, philosophe. Auteur de « La laïcité, principe universel » (Éditions Le Félin)

=> Inscriptions au colloque auprès de Charles Conte : cconte@laligue.org

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Comprendre la pensée de saint Augustin

Publié par Hervé Moine le 3 novembre 2011

Treize notions-clés chez saint Augustin

Par Jean Montenot (Lire), publié le 01 novembre 2011

http://www.lexpress.fr/culture/livre/treize-notions-cles-chez-saint-augustin

Pas évident de comprendre la pensée de saint Augustin. En voici treize notions-clés.

Avant de devenir le chrétien, l’évêque, puis le saint que l’on connaît, Aurelius Augustinus fut profondément influencé par la philosophie. Dans les Confessions notamment, il reconnaît lui-même sa dette à l’égard de cette discipline. Dans la lignée du Cicéron des Tusculanes ou de l’Hortensius (traité d’exhortation à la philosophie aujourd’hui perdu, et qu’Augustin connaissait par coeur), il comprenait la philosophie avant tout comme amour de la sagesse et comme “science des choses humaines et divines”. Augustin, formé à la rhétorique, dont la culture littéraire et biblique était très grande et de première main, n’était pas pour autant stricto sensu un philosophe. La philosophie, sagesse païenne, devait trouver son accomplissement et sa raison d’être dans la découverte du Dieu des chrétiens. La conversio ad philosophiam (conversion à la philosophie) n’était donc qu’une étape d’un chemin conduisant jusqu’à la foi, le seul vrai sage étant celui qui aime Dieu (La cité de Dieu, VIII, 1) – sagesse authentique – et la seule “voie vérissime” ayant pour nom le Christ. Il ne faut donc pas tant chercher des idées ou des “concepts philosophiques” augustiniens, mais montrer plutôt comment sa soif initiale de philosophe désirant passionnément la vérité a infléchi sa compréhension des Ecritures et comment en retour ses convictions tirées de son interprétation de la Bible ont contribué à imposer une certaine interprétation des “concepts fondamentaux” de la pensée occidentale. Mais, pour Augustin, l’expérience concrète de la vie porte la double dimension philosophique et religieuse de son oeuvre. Enfin, il faut savoir que sur de nombreuses questions Augustin a évolué et rien ne serait plus contraire à son esprit que de vouloir enserrer sa pensée dans un réseau de définitions figées.

Ames

De la conception antique de l’âme, Augustin retient que tout vivant est animé, doté d’une âme (anima, féminin), mais il réserve cependant le terme d’animus(masculin) à l’âme rationnelle de l’homme ou à l’esprit (mens). C’est dans l’esprit des doctrines platoniciennes qu’il définit l’âme humaine comme “une substance douée de raison et apte à gouverner un corps” (De la grandeur de l’âme,XIII, 22). De la tradition chrétienne, il retient une conception de l’âme individuelle – “moi, l’âme” (animus, Confessions,X, 9, 6) – caractérisée essentiellement par son rapport au Dieu créateur: l’âme est capax Dei “capable de Dieu” (La Trinité,XIV, 4, 6, 8, 11), porteuse de ce Dieu à l’image duquel elle a été créée. Aussi est-elle le point d’accès essentiel à Dieu “plus intime à moi-même que moi-même”. C’est pourquoi enfin Augustin déclare “ne vouloir connaître que Dieu et l’âme” (Soliloques, I, 2, 7) et que le bonheur recherché dans le traité La vie heureuse est bien celui de l’âme qui ne trouve son repos et son souverain bien qu’en Dieu.

Amour/Charité

L’amour est au centre de l’oeuvre d’Augustin. Il désigne ce qui met l’âme en mouvement, ce qui lui donne force et vie, en la conduisant vers son “lieu naturel”: “Ma pesanteur, c’est mon amour” (pondus meum amor meus, Confessions,XIII, 9). Il est aussi au principe de toutes les vertus et de la perfection à laquelle elles tendent. Contrairement aux auteurs qui distinguent entre la dilectio (positive) et l’amor (négatif), Augustin les identifie et les fait culminer dans la charité (caritas), forme suprême de l’amour puisque, se donnant sans réserve, la charité s’assure la possession du Bien suprême. La charité s’exprime dans le commandement du Christ: “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés” (Jean, 13, 34) et, bien sûr, dans l’Incarnation. Parmi les quatre objets susceptibles d’être aimés, il y a Dieu bien sûr, nous-mêmes, notre prochain et le corps (cela étant rappelé pour ceux qui ne voient dans le christianisme que contemption du corps). Cependant il faut distinguer entre l’amour et ses contre-images: le véritable amour de soi consiste à aimer Dieu, ce soi plus intime que soi, qui est le Bien suprême et non un bien parmi d’autres. L’amour de soi devient source d’iniquité quand, oublieux de sa destination naturelle, il est cultivé pour lui-même. Il faut donc fermement opposer la dilectioau désir concupiscent (cupiditas, libido) hérité du péché originel. C’est bien sa soif de l’amour véritable qu’évoque la célèbre formule: “Je n’aimais pas encore, mais j’aimais aimer” (Nondum amabam sed amare amabam, Confessions,XIII, 9). En revanche la formule “La mesure de l’amour de Dieu, c’est de l’aimer sans mesure”, souvent attribuée à Augustin, est en fait de saint Bernard de Clairvaux dans son Traité de l’amour de Dieu.

Civitas, Cité

Le thème des “deux cités”, motivé par le sac de Rome et à l’origine élaboré par Tyconius, un adversaire donatiste, permet de préciser les relations entre l’ordre temporel et l’ordre spirituel. L’idée est que, sans renoncer à leur appartenance à une société temporelle, les chrétiens appartiennent toujours en même temps à une autre société universelle: “Deux amours ont donc fait deux cités, l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la Cité céleste. L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le Seigneur. L’une demande sa gloire aux hommes; l’autre tire sa plus grande gloire de Dieu, témoin de sa conscience.” (La cité de Dieu, XIV, 2) La doctrine d’Augustin implique la tension interne chez le chrétien entre l’orientation de la volonté vers Dieu ou vers soi-même. Elle interdit de sacraliser les institutions temporelles, y compris l’Eglise en tant que puissance temporelle, mais pas de défendre sa patrie. Même si elles sont distinctes essentiellement, les cités n’en sont pas moins mêlées dans les faits et la Rome des papes n’est pas le paradis, ni celle des Césars, l’enfer.

Cogito

Les historiens de la philosophie ont appelé cogito l’argument de Descartes qui consiste à affirmer l’évidence de l’existence du sujet pensant comme première vérité ainsi que sa séparation essentielle d’avec le corps. On a dit que Descartes avait emprunté son cogito à Augustin jusque dans son détail (argument du rêve, argument de la folie, argument du si fallor sum, “si je me trompe je suis”). Les premières formulations augustiniennes de l’argument se trouvent dans La vie heureuse et dans le Traité du libre arbitre, mais c’est dans La Trinité (XV, 12.21) et dans La cité de Dieu(XI, 26) que le parallèle est le plus manifeste. Si les deux démarches conduisent de l’épreuve du doute à la certitude de l’existence du sujet pensant et, de là, à la démonstration de l’existence de Dieu, le projet cartésien – établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences, autrement dit assurer une solide assise métaphysique aux sciences – diffère de celui d’Augustin – quête spirituelle de Dieu. La différence conceptuelle essentielle tient à ce que Descartes confère de l’être ou de la substantialité à la pensée en tant que telle – c’est la fameuse res cogitans- tandis que, pour Augustin, l’être de la pensée tient en un “je suis” – un sum – qui doit toute sa substantialité à Dieu.

Etre

La doctrine augustinienne de l’être s’inscrit dans une perspective indissociablement philosophique et religieuse: conformément à l’exégèse la plus courante d’Exode, 3, 14 : “Je suis Celui qui suis” – Dieu y est l’être par excellence, la source parfaite de toutes les existences créées par lui ex nihilo et Celui vers qui toutes les créatures tendent. Mais l’Augustin de la maturité (Homélies sur l’Evangile de Jean,38, 8 ) insiste sur la difficulté qu’il y a à comprendre la teneur de ce verset. Dans sa jeunesse, Augustin ne concevait l’être (et donc Dieu) que de manière matérielle. Sous l’influence de la philosophie platonicienne, il a été conduit à considérer à envisager Dieu comme un être immatériel, immuable et spirituel dont l’activité créatrice, comprendre donatrice d’être et d’existence, est continue et gratuite. C’est par l’âme – elle aussi immatérielle – que l’on peut s’approcher de l’être immatériel et intelligible de Dieu. Du platonisme éclectique de son temps dérive aussi une conception hiérarchisée des niveaux de réalité : au niveau de réalité le plus élevé – en Dieu – il y a les rationes aeternae, raisons éternelles plus ou moins équivalentes aux Formes intelligibles platoniciennes, lois de la raison et prototypes de toutes les idées créées. Au niveau intermédiaire, il y a la ratio hominis (raison humaine), qui se situe à l’articulation de l’éternel et du temporel, la raison se subdivisant en ratio superiorqui regarde vers le hautet en ratio inferior, qui regarde vers le bas, vers le troisième niveau, celui des réalités périssables et corporelles. La compréhension augustinienne de l’être se raffine encore dans son usage proprement théologique, par exemple s’agissant des conséquences ontologiques de la doctrine trinitaire, il utilise le terme technique d’essence suprême (summa essentia) pour désigner l’unité de l’Etre de Dieu.

Foi

On a fait d’Augustin l’un des pères du “croire pour comprendre”, si essentiel à la pensée chrétienne médiévale. Jusqu’à sa conversion finale, à travers ses adhésions au rationalisme baroque des manichéens, au scepticisme de Cicéron et à son antidote platonicien, Augustin a d’abord longtemps cherché à atteindre la vérité sans faire appel à la foi. Une fois converti, Augustin s’est par la suite souvent référé à la parole d’Isaïe (7, 9) “Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas”. La foi – ou la croyance, chez Augustin le substantif fides et le verbe crederesont équivalents – est en effet nécessaire à la compréhension de la vérité. Adhésion personnelle et consentement reconnu, elle est assentiment aux vérités révélées par l’Ecriture: “Même croire n’est pas autre chose que penser en donnant son assentiment [...]. Quiconque croit pense, et en croyant il pense et en pensant il croit [...]. Si elle n’est pas pensée, la foi n’est rien” (Sur la prédestination des saints, 2, 5). La foi diffère cependant de la connaissance au sens le plus élevé, car elle doit être complétée par la caritas, don et grâce divine.

Grâce

Le “docteur de la Grâce” – c’est ainsi que l’on désigne parfois Augustin – a fourni à l’exégèse et aux commentaires théologiques l’occasion d’innombrables discussions sur cette question difficile. Généralement, le terme désigne l’action divine sur les anges et les êtres humains qui les conduit à Le reconnaître et à L’aimer. Pour Augustin, la grâce est la condition essentielle et gratuite du salut. Cela implique – et c’est ce qui a choqué un Pélage et ses sectateurs – que les hommes, blessés dans leur condition par le péché, ne sauraient par leurs seuls efforts obéir aux ordres divins (et donc faire quelque chose de bien) et qu’ils doivent pour y parvenir libérer leur volonté en sollicitant les moyens divins, autrement dit la grâce. De là, les interminables débats sur la liberté de l’homme et sur la prédestination. Pour résumer grossièrement la chose : pas de salut sans grâce divine. Toutefois, la grâce n’annule pas le libre arbitre des hommes. Condition nécessaire mais non suffisante, elle ne garantit pas le salut de celui qui, bien qu’en ayant reçu le don, fait un mauvais usage de sa liberté.

Liberté

Sous prétexte qu’elle refuse de proportionner la grâce aux mérites – ce qui alimenterait le péché d’orgueil – la doctrine augustinienne ne réduit pas pour autant les êtres humains à n’être que des “marionnettes dans la main de Dieu” (De la grâce et du libre arbitre). La volonté libre n’est en effet pas détruite par la prévalence de la grâce, mais elle ne concourt qu’au péché si elle n’est pas secondée par la grâce divine. Par ailleurs, Augustin distingue soigneusement la liberté politique de la liberté religieuse.

Mal/Péché

L’une des thèses fondamentales d’Augustin, peu audible si on ne la met pas en perspective avec la réfutation du manichéisme dont Augustin avait été un adepte, est que le mal n’existe pas. Le mal n’est rien en lui-même, sinon la privation du bien, sa mutilation: c’est la nature déchue en tant que viciée par les péchés, au premier desquels il faut compter le péché originel qui a eu pour conséquence la rébellion du corps contre l’âme, d’où sont issues la concupiscence et l’ignorance. Le mal n’est donc pas pensable, sinon justement par référence au bien dont il est privation et, pour ce qui concerne le mal moral, il est l’effet du mésusage par l’homme de son libre arbitre.

Rétractations

Rétractations est d’abord le titre d’un traité d’Augustin (achevé en 427) assez unique en son genre puisqu’il s’agit de la révision par Augustin de l’ensemble de son oeuvre. C’est aussi la marque de l’humilité du penseur, l’aveu de la faillibilité de tout penseur et du caractère ouvert de sa pensée. C’est aussi un exemple sans équivalent de relecture, chez un auteur ancien, de sa propre oeuvre.

Sagesse

La sapientia,ou sagesse, se distingue de la scientia, ou science, en ce que la première a pour objet le monde éternel et immuable, tandis que la seconde est connaissance du monde temporel et muable. La sagesse étant acquise par la raison supérieure (voir “être”) et la science par la raison inférieure. Le péché affecte la capacité humaine d’atteindre la sagesse et donc le bonheur. Augustin distingue par ailleurs entre sagesse immédiate- que les âmes bienheureuses pourront atteindre dans la vision béatifique (La cité de Dieu,XXII, 29), cette contemplation remplaçant dans la vie à venir la foi – et sagesse médiate qui suppose la médiation de l’Incarnation, de l’enseignement du Christ, de la Bible et de l’Eglise.

Temps

“Tant qu’on ne me le demande pas, je sais [ce qu'est le temps], dès qu’on me demande de l’expliquer, je ne le sais plus”, lit-on dans les Confessions(XI, 14). Augustin analyse cependant dans ce même livre la question du temps de manière extrêmement suggestive, l’insérant dans une réflexion plus générale sur la création. Distinguant d’abord le temps relatif à l’existence des choses créées et l’éternité de leur créateur, il conclut qu’il n’y a pas de sens à se demander ce qu’il y avait avant la Création puisque le temps lui-même, avec la distinction de ses trois dimensions, commence avec la Création. Mais c’est certainement la description de la conscience intime du temps et de son essence fragmentaire du point de vue de l’âme humaine qui témoigne le mieux du génie d’Augustin. Rien n’est plus caractéristique de la relation de l’âme au temps que la métaphore de la distentio animi qui, en rendant possible la coexistence du futur et du passé dans le présent vécu par l’âme, explique qu’on puisse percevoir la durée et en effectuer la mesure.

Vérité

La vie d’Augustin est une quête constante de la vérité comme l’attestent les Confessions. Des Ecritures, il tire un “concept” de vérité identifié à Dieu – “le vrai [...] c’est ce qui est” (id est quod est, Soliloques,II, 5, 8) -, de l’idée du bien platonicienne, l’idée d’un Dieu qui éclaire de sa lumière le monde intelligible comme le soleil illumine le monde sensible. De cela ressort la doctrine spécifiquement augustinienne de l’”illumination divine”. La métaphore apparaît notamment dans les Soliloques, où il discute de la question de l’immortalité et dans La cité de Dieu,X, 2, 1) où s’opère une sorte de conciliation entre la doctrine platonicienne (ou plutôt plotinienne) de l’illumination et les lieux scripturaires qui ont conduit Augustin à identifier Dieu à une lumière intelligible. Il diffère de Platon en ce que cette lumière touche l’homme en entier et non seulement sa part intelligible. Aussi la quête de la vérité se confond-elle avec la recherche du bonheur et de la sagesse. Dieu est le “maître intérieur” qui fait que nous prenons conscience de la vérité d’un discours ou d’une démonstration. Ainsi n’est-ce pas le maître qui enseigne au disciple la vérité, mais ils sont l’un et l’autre soumis à la vérité intérieure qui réside dans l’âme même, “c’est-à-dire le Christ vertu immuable et Sagesse éternelle de Dieu” (Du Maître, XII, 38). Enfin, de même que le mal n’est rien qu’une privation du bien, le faux n’est qu’une déviation du vrai.

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Luc Ferry à propos d’Internet

Publié par Hervé Moine le 3 septembre 2011

Que pensez-vous d’Internet ?

“C’est un excellent outil mais dangereux. Certains disent que c’est la liberté ; pour moi, c’est davantage Vichy ! Rien ne s’efface, j’ai un sentiment mitigé. L’anonymat permet toutes les horreurs.” Luc Ferry dans TV Mag du Figaro du 1er septembre 2011.

Pour lire l’intégralité de l’interview : http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/article/people/64106/luc-ferry-se-paye-zemmour-et-naulleau.html

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Camps et parcs, lieux d’entertainment et de punition, produisent des changements d’état

Publié par Hervé Moine le 5 avril 2011

Conférence philo avec Bruce Bégout

Article de Jean-Yves Ihuel paru dans Sud-Ouest, le 4 avril 2011

http://tarnos.blogs.sudouest.fr/archive/2011/04/05/conference-philo-avec-bruce-begout.html

Jeudi 7 avril, à 20 heures, la médiathèque Les Temps modernes de Tarnos organise une nouvelle conférence philosophique dans le cadre du cycle mis au point avec Christophe Lamoure. Jeudi, il accueille Bruce Bégout, philosophe et écrivain, maître de conférences à l’université de Bordeaux. Il a publié plusieurs ouvrages philosophiques, quatre essais dont « Lieu commun. Le motel américain », « De la décence ordinaire ». Le thème de la conférence « Camps et parcs, lieux d’entertainment et de punition, produisent des changements d’état » est en relation avec l’actualité bien sûr, mais aussi l’Histoire. Selon Bruce Bégout « c’est cette expérience sensorielle de l’univers ludico-concentrationnaire qu’il tentera d’analyser, jouant délibérément d’associations incongrues d’images et d’idées monstrueuses ».

Entrée gratuite.

Renseignements au05 59 64 34 43.

Illustration : Bruce Bégout, d’après une photo de J-Y Ihuel

Bruce Bégout

Le Park

Editions Allia (2010)

Sur une île – très loin de la fantasmagorie romanesque habituelle –, le ParK est un condensé insolite de toutes les formes de parcs imaginés par les hommes. « Sa majuscule signale sa singularité absolue. Ce lieu exprime en quelque sorte l’essence universelle des parcs réels et possibles. C’est le parc de tous les parcs, la synthèse ultime qui rend tous les autres obsolètes. » S’y trouvent un parc d’attractions, un zoo, un camp de concentration, une prison, etc., mais non indépendants les uns des autres : chaque élément se télescope, se mêle aux autres, dans une parfaite organisation du chaos. « Son originalité tient à la confusion, en un seul et même lieu, des différentes espèces d’enclavement humain. »

Lire la critique de Rhinocéros : http://rhinoceros.eu/2010/05/le-park-de-bruce-begout/

Pour se procurer l’ouvrage de Bruce Bégout Le park

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Gisèle Halimi en Tunisie : “Aller de l’avant pour la consécration de la liberté de la femme et des droits humains”

Publié par Hervé Moine le 2 avril 2011

Le Premier ministre du gouvernement transitoire, Bji Cad Essebsi recevant samedi matin  la Kasbah la militante fministe franaise d'origine tunisienne Gisle Halimi

Le Premier ministre du gouvernement transitoire, Bji Cad Essebsi recevant samedi matin la Kasbah la militante fministe franaise d'origine tunisienne Gisle Halimi

Gisèle Halimi: “Il est impératif de préserver le statut de la femme tunisienne”

LA KASBAH, 2 avr 2011 (TAP) – Il est impératif de préserver le statut avant-gardiste de la femme tunisienne, a souligné, samedi, à Tunis, la militante féministe française d’origine tunisienne Gisèle Halimi.

“Le Code du Statut Personnel garantit à la femme tunisienne le statut de citoyenne à part entière”, a soutenu Mme Halimi, affirmant que la “préoccupation majeure, aujourd’hui, est de ne pas toucher à ce statut qui a fait d’elle la femme la plus libre au monde arabe”.

Mme Halimi, qui était reçue à la Kasbah par le Premier ministre du gouvernement transitoire, Béji Caïd Essebsi, a fait part de sa vive émotion de revisiter “son pays, sa terre natale”, et de retrouver “un vieil ami, un homme modeste et un grand patriote qui constituera le meilleur rempart contre le désordre, l’extrémisme et surtout la régression”.

L’avocate et femme politique française a assuré avoir “toute confiance” que la Tunisie, qui entame aujourd’hui une phase “cruciale” de son histoire, parviendra à la “construction d’une vraie démocratie” à la faveur de sa direction transitoire qui “comme Bourguiba, représente l’école des lumières, de la philosophie et du respect de l’autre”.

Mme Halimi donnera une conférence dans le cadre de la manifestation “Fête de la citoyenneté et de la solidarité”, samedi à la Coupole d’El Menzah et participera à une conférence-débat, dimanche matin, au Zéphyr (la Marsa).

“Il s’agit d’encourager les jeunes femmes et les jeunes hommes de la société civile qui se sentent responsables de l’avenir de leur pays à préserver l’héritage bourguibiste et à aller de l’avant pour la consécration de la liberté de la femme et des droits humains”, a-t-elle estimé.

Gisèle Halimi, femme engagée

Née le 27 juillet 1927 en Tunisie, au sein d’une famille juive traditionaliste, elle entre au barreau de Tunis en 1949 et poursuit sa carrière d’avocate à Paris en 1956.

Son enfance dans une famille traditionaliste sera l’origine de son combat dans la lutte féministe. En effet, dès son plus jeune âge, elle remet en cause ses obligations de fille au sein de sa famille. C’est pourquoi, à l’âge de 13 ans, elle entame une grève de la faim afin de ne plus avoir à faire le lit de son frère. Au bout de trois jours, ses parents cèdent et elle écrira dans son journal intime de l’époque : “aujourd’hui j’ai gagné mon premier petit bout de liberté”.

Mariée en secondes noces à Paul Halimi, administrateur civil au ministère de l’agriculture (français) — dont elle porte toujours le nom sous lequel elle s’est fait connaître —, puis en troisièmes noces à Claude Faux, ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre — dont elle a été l’amie et l’avocate. Elle est la mère de Jean-Yves Halimi, avocat, Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique, et d’Emmanuel Faux, journaliste à Europe 1.

Sur le plan politique Gisèle Halimi est fortement engagée. Elle milite en effet, dans plusieurs causes, notamment en faveur de l’indépendance de son pays la Tunisie et aussi pour l’Algérie, elle dénonce les tortures pratiquées par l’armée française et défend les militants du MNA (mouvement national algérien) poursuivis par la justice française. Elle cosigne avec Simone de Beauvoir Djamila Boupacha, livre dans lequel elle obtient de nombreux soutiens et la participation de grands noms comme Picasso dont le portrait de Djamila Boupacha figure sur la couverture.

Dans le même esprit, elle préside une commission d’enquête sur les crimes de guerre américains au Viêt Nam.

En 1965, Gisèle Halimi, en compagnie de Madeleine Guilbert, Marguerite Thibert, Évelyne Sullerot, Colette Audry, Andrée Michel, participèrent au Mouvement démocratique féminin, sorte d’union de la gauche avant la lettre qui soutint la candidature de François Mitterrand aux présidentielles de 1965 et veut unir socialisme et féminisme.

Féministe, Halimi est signataire en 1971 du Manifeste des 343, parmi 343 femmes qui déclarent avoir avorté et réclament le libre accès aux moyens anticonceptionnels et l’avortement libre.

Aux côtés notamment de Simone de Beauvoir et de Jean Rostand, elle fonde en 1971 le mouvement féministe « Choisir la cause des femmes » et milite en faveur de la dépénalisation de l’avortement. Elle prendra la présidence de cette association à la disparition de Simone de Beauvoir.

Au procès de Bobigny en 1972, qui eut un retentissement considérable, elle défend une mineure qui s’était fait avorter après un viol, en faisant une tribune contre la loi de 1920. Ce procès a contribué à l’évolution vers la loi Veil, votée en décembre 1974 et promulguée en janvier 1975, sur l’interruption volontaire de grossesse.

De même, sa stratégie de défense médiatisée de femmes victimes d’un viol collectif devant les Assises d’Aix-en-Provence en 1978 contribuera à l’adoption d’une nouvelle loi en 1980 définissant clairement le viol et l’attentat à la pudeur.

Gisèle Halimi est également une des fondatrices de l’association altermondialiste ATTAC en 1998. L’activiste palestinien Marouane Barghouti lui a demandé d’être l’un de ses avocats.

Elle est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine dont les travaux ont commencé le 4 mars 2009.

Le 23 février 2010 est adoptée par le Parlement français, en sa présence, une résolution européenne sur le principe de la “clause de l’Européenne la plus favorisée” visant l’harmonisation des législations européennes concernant les droits des femmes suivant l’idée qu’elle avait émise dès 1979 lors de la première élection du parlement européen au suffrage universel.

Gisèle Halimi ne se contente pas de militer, elle fut une représentante du peuple comme députée à l’Assemblée nationale et de la nation comme Ambassadrice auprès de l’Unesco. Élue à l’Assemblée nationale en tant que députée de l’Isère à Voiron près de Grenoble de 1981 à 1984, elle siège comme apparentée au groupe socialiste. Elle constate avec amertume que ses projets n’avancent pas autant qu’elle le souhaiterait et elle dénonce un bastion de la misogynie. Son amendement instaurant un quota pour les femmes aux élections a pourtant été voté à la « quasi-unanimité » par les députés, en 1982. La mise en échec de cet amendement revient au conseil constitutionnel qui le considéra comme une entrave à la liberté du suffrage et à la libre expression de la souveraineté nationale.

Bien qu’elle fut nommée par le président Mitterrand ambassadrice de la France auprès de l’UNESCO, d’avril 1985 à septembre 1986, elle se déclare déçue par cet homme qu’elle juge machiavélique.

Elle rejoindra Jean-Pierre Chevènement à l’occasion des élections européennes de 1994 (elle figure en seconde position sur la liste du MDC).

D’après Wikipédia

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Charles Taylor. Qu’en est-il de la liberté individuelle dans nos sociétés modernes ?

Publié par Hervé Moine le 16 mars 2011

Charles Taylor, philosophe très influent sur la scène internationale mais assez méconnu en France. Photo d'après Landov / Maxppp

Charles Taylor : “La société moderne se fonde de plus en plus sur la discipline”

Entretien avec Charles Taylor, propos recueillis par François Gauvin, publié par le Point le 15 mars 2011

http://www.lepoint.fr/grands-entretiens/charles-taylor-la-societe-moderne-se-fonde-de-plus-en-plus-sur-la-discipline-15-03-2011-1306784_326.php

Selon cette figure emblématique de l’éthique communautariste, le libéralisme implique de laisser l’individu organiser sa vie comme il le désire tant qu’il n’entrave pas celle des autres. Quitte à choquer.

Comment un individu se définit-il aujourd’hui ? Par sa langue, son pays, sa religion ? Par son pays, son équipe de football, ou ses orientations sexuelles ? Ces questions sur “l’identité moderne” sont au coeur des recherches que mène le Canadien Charles Taylor, aujourd’hui professeur émérite de l’université McGill (Montréal). Le philosophe, peu connu en France, et pourtant très influent sur la scène internationale, a un parcours atypique : en 1961, sitôt son doctorat d’Oxford en poche, ce catholique pratiquant se présente à quatre reprises aux élections nationales sous la bannière du Nouveau parti démocratique, le plus à gauche de l’échiquier canadien. Éconduit par les électeurs, il retourne à ses premières amours, et publie, en 1975, un volumineux Hegel, (Hegel et la société moderne aux éditions du Cerf 1998 note d’ActuPhilo) qui présente sous un jour favorable les thèses éthiques et politiques de cet idéaliste maudit en terres anglo-américaines. Ce sera l’un des rares best-sellers philosophiques du XXe siècle.

Il s’impose dès lors comme une figure emblématique de l’éthique communautariste outre-Atlantique, qui allie les principes de la société libérale avec un sens aigu de l’appartenance à la communauté. À la fois critique et interlocuteur privilégié du philosophe libéral américain John Rawls et de l’Allemand Jürgen Habermas, il publie en 1989 The sources of self : the making of modern identity (Les sources du moi pour la traduction française en 1999, note d’ActuPhilo), qui retrace l’évolution de la notion de “soi” (self) depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Puis, dans A Secular Age (2007), (L’âge séculier, traduction française aux édition Boréal en mars 2011, note d’ActuPhilo) il approfondit sa lecture de l’évolution des fondements de la société depuis la Renaissance. Salué par la critique, ce livre lui vaut en 2007 le prestigieux prix britannique Templeton. Spécialiste du multiculturalisme, il accepte la même année de diriger, avec le sociologue Gérard Bouchard, une commission commandée par le gouvernement québécois sur les adaptations possibles aux différences culturelles (dite Commission Bouchard-Taylor). Rencontre avec un philosophe de terrain.

Le Point.fr : Vous passez pour un apôtre du communautarisme. En France, autant parler du diable… À quoi attribuez-vous cette allergie française ?

Charles Taylor : D’abord à un fâcheux contresens, qui vient du mot lui-même. En anglais, il a en effet deux sens, qu’on ne retrouve pas en français. On peut être communautarian, au sens où l’est par exemple le sociologue américain Amitai Etzioni, et cela équivaut pratiquement au républicanisme français. C’est une philosophie de la communauté nationale envers laquelle ses membres ont des responsabilités et des devoirs. L’autre sens, le seul retenu en français, renvoie plutôt aux communautés qui existent à l’intérieur d’un pays, les “communautés culturelles”, comme on les appelle au Québec. En français, l’idée d’une “philosophie communautariste” pourrait laisser entendre que cette philosophie cherche à favoriser les replis communautaires. Mais que les Français se rassurent : aucun philosophe, ni aucun pays, dans le monde occidental, ne prône cette forme-là de communautarisme. C’est un mythe tenace, mais rien qu’un mythe ! Je me considère plutôt communautariste au sens où l’entend Amitai Etzioni : je crois que la société est davantage qu’un ensemble d’individus isolés, et qu’il existe dans les sociétés libérales modernes des normes universelles, comme les droits de l’homme, que tout le monde doit respecter.

Mais vous êtes plutôt conciliant envers la politique multiculturelle du Canada. Dans le rapport de la commission que vous avez codirigée avec le sociologue Gérard Bouchard, vous préconisez même un “interculturalisme”…

Ces termes n’ont rien à voir avec une politique favorable à la création des ghettos, et il faut absolument les replacer dans leur contexte. Le Canada est depuis la fin du XIXe siècle un pays d’immigration, et qui se définit en fonction de celle-ci. Ce n’est pas le cas de pays européens comme la France qui, même si elle accueille des étrangers, ne se définit pas en premier lieu à partir de l’immigration.

Le multiculturalisme canadien est tout simplement une politique d’intégration, qui vise justement à décloisonner les communautés d’immigrants. Cette politique se soucie d’enseigner à tous les immigrants les deux langues nationales (anglais et français) ; elle veut favoriser une politique de contact, d’ouverture et de dialogue culturel, pour éviter les replis communautaires. Quant à l’interculturalisme, ce n’est pas bien différent. À cette différence près qu’au Québec, il fallait que la politique d’intégration puisse tenir compte d’un élément fondamental aux yeux de la population : la survie de la langue française. L’interculturalisme souligne cette spécificité. Mais le multiculturalisme et l’interculturalisme ne diffèrent pas fondamentalement – ce n’est certainement pas la différence entre une politique qui favoriserait l’immigration et une autre qui ne le ferait pas.

La laïcité n’est-elle pas une façon plus simple de gérer les différences ?

L’histoire de la laïcité est très riche et complexe, y compris en France. Il y a plusieurs traditions, certaines tendances sont plus ouvertes, d’autres plus fermées. On ne peut pas ramener toutes ces tendances à la laïcité, comme on le fait aujourd’hui en France.

Que pensez-vous du débat sur l’identité nationale tel qu’il s’est posé en France au cours des derniers mois ?

C’est un débat empoisonné, dont les motivations politiques sont extrêmement suspectes. Il porte surtout sur l’Autre, et non pas d’abord sur les Français. Car il ne faut pas se voiler la face: au fond, la question soulevée est de savoir si les étrangers sont compatibles ou non avec “l’identité française”. Ce n’est pas vraiment une réflexion sur les normes auxquelles tiennent les Français, mais une tentative de tirer une ligne de démarcation. Le problème, c’est que des immigrants se trouvent ainsi soupçonnés de communautarisme (ici, au mauvais sens du terme), même s’ils ne recherchent pas nécessairement ce but-là. On cherche à les mettre dans une position de minorisation pour pouvoir ensuite justifier des mesures à leur encontre. C’est donc un débat qui divise, qui crée des tensions énormes dans la société, et une société libérale doit éviter ce genre de dérapage.

Vous êtes contre l’interdiction totale de la burqa telle que l’envisage le gouvernement français. Mais son principe est pourtant de préserver la liberté de la femme.

Le projet de loi français est à mon avis très problématique dans la perspective d’une société moderne libérale, et même d’une société de droit. On ne peut évidemment pas porter la burqa dans certaines situations, à l’école, et pour des raisons de sécurité ou d’identification de la personne, par exemple. Mais de là à interdire de pouvoir sortir de sa maison avec une burqa ! C’est une mesure farouchement antilibérale. Invoquer l’idée qu’il s’agit de protéger la liberté individuelle des femmes ne suffit pas : on ne connaît pas leurs motivations. Les recherches sociologiques montrent d’ailleurs que celles-ci sont variées. De jeunes femmes vont, par exemple, porter le voile ou la burqa pour se révolter contre leurs parents, une motivation bien occidentale ! Au fond, la vraie question est de savoir qui doit décider de la signification du port de ce type de vêtement. Le gouvernement ? Ou l’individu lui-même ? Il me semble qu’en l’absence de preuve probante, le principe de liberté, au fondement de notre société, exige qu’on opte pour la dernière réponse. Il faut accepter que les autres décident librement de leur vie tant qu’ils n’entravent pas la nôtre, et même quand cela nous choque. Sinon, on revient au bon vieux paternalisme d’autrefois, à la Genève de Calvin, ou à l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad.

C’est ainsi que vous définissez l’identité moderne dans votre livre Les sources du moi ?

En effet, un individu peut se définir lui-même. C’était différent à d’autres époques, au Moyen Âge par exemple. Le fait d’accorder autant d’importance à l’identité individuelle est quelque chose de récent. Aujourd’hui, on reconnaît que les individus ont un rôle à jouer dans la définition de leur propre identité. Évidemment, personne ne peut se définir totalement, et chacun s’inscrit dans un contexte et des traditions spécifiques. Mais il est admis que les individus peuvent, dans une certaine mesure, choisir parmi ces traditions celles qui leur conviennent, ou tenter de les redéfinir, comme l’ont fait les mouvements féministes ou gays ces dernières années. Ce phénomène s’est d’ailleurs accentué dans la deuxième moitié du XXe siècle, avec ce que j’appelle “l’ère de l’authenticité”. C’est l’époque où fleurissent, par exemple, les théories et les pratiques du “développement personnel”. Il faut prendre la mesure de ce fait : la quête de soi est un aspect fondamental de l’identité moderne.

Ne vient-elle pas naturellement du déclin de la religion ?

C’est une vision trop simpliste. Nos sociétés modernes occidentales n’ont certes plus de fondation unique philosophico-religieuse. Mais on a longtemps associé ce processus de sécularisation à une marginalisation de la religion qui conduirait finalement à sa disparition. J’ai montré dans A Secular Age que la sécularisation est un phénomène beaucoup plus complexe, qui d’ailleurs résiste à toute généralisation. Prenez, dans l’ancien bloc de l’Est, le cas de l’ancienne RDA. L’athéisme y est majoritaire. Mais dans la Pologne voisine, anciennement communiste elle aussi, c’est tout le contraire. Et aux États-Unis, pays capitaliste et libéral, des sondages ont révélé que 90% de la population croit en Dieu ou en une force spirituelle supérieure. Alors, certes, on ne légifère plus dans les pays occidentaux en fonction des autorités religieuses, mais l’évolution vers la sécularisation va de pair avec des niveaux de participation religieuse très différents. Quand Nietzsche annonce, au chapitre 125 de son livre Le gai savoir, avec une image poétique très forte, que “Dieu est mort”, certains s’y retrouveront, d’autres pas. Il y a certainement une part de vrai dans ce qu’il déclare, mais on se trompe si on y voit une vérité valable pour tous.

C’est donc une autre approche de l’histoire que je propose. Je pense, en effet, que nous allons vers davantage de diversification dans le rapport à la religion et, plus généralement, dans la façon de penser les critères d’une vie bonne. J’ai employé le concept d’hyper-nova pour illustrer ce phénomène de diversification toujours plus complexe. C’est là un autre trait de notre monde sécularisé, à savoir qu’il faut fonctionner avec une pluralité de fondements. Les assises de notre société sont plurielles, ou pluralistes, ce qui n’était pas le cas dans le passé. Si vous reculez de deux siècles, vous aurez des sociétés qui étaient entièrement fondées sur le christianisme. Nous n’en sommes plus là : nous cherchons à nous sentir en accord avec des principes qui reflètent nos convictions intimes.

La sécularisation marque-t-elle pour vous un progrès? Un brin de nostalgie semble percer dans vos propos…

C’est une tendance générale vers le mieux. Les droits de l’homme, la possibilité laissée à chacun de se définir, etc., marquent des progrès, et il n’est pas question de revenir à l’Ancien Régime ! Mais il y a aussi des éléments négatifs dans cette évolution, entre autres le fait que la société moderne se fonde de plus en plus sur la discipline, comme l’a très bien montré Foucault. Ce qui entraîne aussi le refoulement de pans entiers de la vie humaine.

Nous sommes refoulés ?

À certains égards, oui. Prenez le carnaval qui, au Moyen Âge, permettait d’inverser en public les rôles sociaux, de marquer une pause l’espace d’un jour, de rappeler le sens de la communauté humaine par-delà les divisions de la vie courante. Ce genre de festivités publiques ̶- on pourrait citer aussi les bals ̶-, a pratiquement disparu. Dans le privé, on se permet tout, mais dans le public, nous restons très disciplinés. Nous avons du mal à prendre contact avec certains de nos désirs profonds.

Le Point du 15 mars 2011

Quelques dates repères à propos de Charles Taylor

Sélection bibliographique de l’oeuvre de Charles Taylor par ActuPhilo

Charles taylor

Hegel et la société moderne

Cerf

 

Présentation de Hegel et la société moderne

D’abord paru au Québec aux Presses de l’Université de Laval, Hegel et la société moderne parait aux éditions du Cerf en 1998. Ce livre est la traduction française de l’ouvrage de Charles Taylor, Hegel and modem society, dont on apprend incidemment qu’il a été publié en 1979 mais sans que soient mentionnés ni le lieu ni la date d’édition. Il ne s’agit pas simplement d’une présentation de plus de la pensée politique de Hegel, comme pourrait le faire croire le titre.

Constituant d’une part «un exposé plus court et plus accessible» du Hegel que Charles Taylor a fait paraître en 1975 au Cambridge University Press, il a toutefois pour principal enjeu de «démontrer la pertinence et l’importance de cette philosophie pour les penseurs contemporains». La conviction de Taylor est en effet «que Hegel a puissamment contribué à former des concepts et des manières de penser qui sont indispensables à une perception claire de certains problèmes et dilemmes propres à notre époque». En quoi consiste donc cette actualité de Hegel ? Non pas, estime Taylor, dans l’ontologie de l’Esprit qui soutient son système qu’il juge au contraire, sans à vrai dire étayer avec beaucoup de soin son jugement, quasi invraisemblable (p. 69) : l’argumentation dialectique sur laquelle se fonde cette ontologie — en particulier celle relative à la catégorie de Dasein dans la Science de la logique que Taylor semble tenir pour particulièrement décisive — lui paraît incapable de «persuader» le penseur contemporain (p. 67); cela «ressemble davantage, écrit-il, à une expression pénétrante de sa vision qu’à une preuve rigoureuse» (p. 68).

Reste que s’il convient ainsi, selon Taylor, de prendre acte de l’ «échec» de l’ontologie hégélienne, son entreprise correspond toutefois à une tentative de synthèse qui, tant par son ampleur que par ses modalités, garde pour nous toute son importance et sa pertinence dans la mesure où la tension qu’elle affronte et cherche à résoudre continue de caractériser au plus haut point notre époque et notre civilisation. Voir la présentation de Gérard Gilbert

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Hegel et la société moderne

Extrait de Hegel et la société moderne

Penser l’être humain dans sa communauté culturelle

“Penser à un être humain (…) c’est évoquer davantage qu’un simple organisme vivant ; c’est voir un être capable de penser, d’agir, de décider, d’être ému, de réagir et d’entrer en rapport avec les autres ; tout cela sous-entend un langage, un mode d’appréhension du monde, d’interprétations des sentiments, de compréhension de la relation aux autres, au passé, à l’avenir, à l’absolu, etc. L’identité d’un individu est faite de sa manière particulière de se situer dans son univers culturel.

Or, un langage, ainsi que l’ensemble des distinctions qui sous-tendent notre expérience et notre mode d’interprétation du monde ne peuvent naître et grandir que par la communauté. En ce sens, ce que nous sommes, en tant qu’être humains, nous le sommes seulement dans une communauté culturelle.” (p. 87.)

La notion hégélienne d’esprit objectif

“Une certaine conception de l’homme et de la société est implicite dans certaines pratiques et institutions sociales que nous pouvons voir, dès lors, comme l’expression de certaines idées. Et il arrive effectivement, lorsque la société ne s’est pas donnée d’elle-même une théorie cohérente et précise, que pratiques et expressions soient l’expression la plus adéquate, et parfois même la seule, de ces idées. Ces idées sous-jacentes, qui font de certaines pratiques ce qu’elles sont (…) ne sont pas forcément définies de façon cohérente en plusieurs propositions sur la nature humaine, la volonté, la société, etc. Il se peut même qu’un langage théorique adéquat reste à élaborer.

En ce sens, nous pouvons penser les pratiques et les institutions propres à une société comme une sorte de langage qui en exprime les idées fondamentales. Mais ce qui est “dit” par ce langage ce ne sont pas les idées qui pourraient n’exister que dans l’esprit de certains individus; il s’agit plutôt des idées communes à une société parce qu’elles sont inscrites dans la vie collective, dans les pratiques et les institutions enchâssées dans cette société. En elles, l’esprit de la société est en un sens objectivé. Elles sont “esprit objectif” (Hegel).” (p. 89.)

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Hegel et la société moderne

Charles Taylor

Les sources du moi

La formation de l’identité moderne

Seuil

Les idées clés Des sources du moi par Business Digest

Cet ouvrage dresse un tableau saisissant de l’identité moderne sans en taire ni la grandeur ni la misère. Il s’agit de comprendre cette révolution inouïe qui a fait que les modernes se voient comme des êtres doués d’intériorité, comme des «moi» ayant une profondeur. Loin de pouvoir se ramener à l’essor de l’individualisme libéral, cette histoire est celle d’une longue quête pour définir et atteindre le bien. Au coeur de cette définition, on trouve ce que l’auteur appelle «l’affirmation de la vie ordinaire». La montée en puissance de cette valeur, retracée ici de ses origines dans la Réforme jusqu’à ses formes actuelles, a profondément transformé notre conception de la Raison. Ce livre d’histoire des idées ne saurait être séparé du combat, philosophique et politique, que mène l’auteur depuis de nombreuses années au nom du communautarisme. Il s’agit de défendre la modernité, moins contre ses détracteurs, que contre la philosophie libérale qui prétend seule en porter les couleurs. Trouvant son apogée dans l’oeuvre majeure de John Rawls (Théorie de la justice, seuil 1987), celle-ci est accusée de faire bon marché de l’exigence de cohésion sociale et de ne s’intéresser qu’à la liberté des individus et à la justice dans la répartition des richesses.

Description Des sources du moi

Les Sources du moi est un ouvrage magistral sur l’identité moderne. Il en dresse un tableau saisissant sans en taire ni la grandeur ni la misère, et il tente de la définir en retraçant la genèse. Cette généalogie remonte à saint Augustin, passe par Descartes et Montaigne et se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de comprendre cette révolution inouïe qui a fait que les modernes se voient comme des êtres doués d’intériorité, comme des ” moi ” ayant une profondeur. Loin de pouvoir se ramener à l’essor de l’individualisme liberal, cette histoire est celle d’une très longue quête pour définir et atteindre le bien. Au coeur de cette définition, on trouve ce que l’auteur appelle l’affirmation de la vie ordinaire. La montée en puissance de cette valeur, retracée ici de ses origines dans la Réforme jusqu’aux formes qu’elle prend de nos jours, aura profondément transformé notre conception de la Raison. Ce livre d’histoire des idées, d’une grande érudition, ne saurait être séparé du combat, philosophique et politique, que mène l’auteur depuis de nombreuses années au nom du communautarisme. Il s’agit de défendre la modernité, moins contre ses détracteurs, que contre la philosophie libérale qui prétend seule en porter les couleurs. Trouvant son apogée dans l’oeuvre majeure de John Rawls, Théorie de la justice (Seuil, 1987), celle-ci est accusée de faire bon marché de l’exigence de cohésion sociale et de ne s’intéresser qu’à la liberté des individus et à la justice dans la répartition des richesses. A cette abstraction du libéralisme, Taylor oppose une démarche qui fait fond sur le monde de l’expérience, l’analyse des faits, l’autoconception de la société telle qu’elle est vécue par les gens, leur imaginaire social.

Pour se procurer l’ouvrage de Charles taylor Les sources du moi

 

Charles Taylor

L’âge séculier

Boréal (mars 2011)

 

Présentation de l’éditeur

Il est d’usage de dire que nous, modernes Occidentaux, appartenons à un « âge séculier ». Comment est-on passé d’un temps, encore proche, où il était inconcevable de ne pas croire en Dieu, à l’époque actuelle, où la foi n’est plus qu’une option parmi d’autres et va jusqu’à susciter la commisération ?

L’explication la plus courante consiste à affirmer qu’à la faveur des progrès de la connaissance, la vérité aurait triomphé de l’illusion, nous poussant à ne chercher qu’en nous-mêmes notre raison d’être et les conditions de notre épanouissement ici-bas.

En révélant les impensés de ce récit classique de la victoire des Lumières qui fait du « désenchantement du monde » la seule clé de l’énigme, Charles Taylor entreprend une enquête philosophique et historique monumentale qui renoue les liens entre l’humanisme et l’aspiration à la transcendance. Loin d’être une « soustraction » de la religion, la sécularisation est un processus de redéfinition de la croyance qui a vu se multiplier les options spirituelles. Si plus aucune n’est en mesure de s’imposer, les impasses du « matérialisme » et les promesses déçues de la modernité continuent d’éveiller un besoin de sens.

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor L’âge séculier

Charles Taylor

Le Malaise de la modernité

Cerf (2002)

 

Etre sincère avec moi-même signifie être fidèle à ma propre originalité, chose que je suis le seul à pouvoir découvrir : tel est le fondement de l’idéal moderne d’authenticité ainsi que des objectifs d’épanouissement de soi. Apparemment, un véritable tournant s’opère au XVIIIe siècle avec Rousseau, Goethe et les Romantiques, Taylor pense qu’il s’agit d’un moment décisif des transitions à la faveur desquelles le sujet est devenu un pôle d’expérience privilégié. Certes, le tournant ne s’est pas accompli indépendamment d’un processus d’émancipation de la raison dont il étudie aussi les principaux moments. Mais le sens nouveau que donne au moi la révolution romantique, « l’expressionnisme » qui y trouve ses racines, le constituent durablement comme la référence privilégiée, voire exclusive, de toute morale et de toute valeur. Mais, pour Taylor, une intériorité, une subjectivité qui ne communiquerait pas avec un horizon ou un langage commun sont proprement impensables comme l’ont montré des penseurs aussi différents que Hegel et Wittgenstein.

En fait, il s’agit d’éviter ce qu’il appelle un « dérapage du subjectivisme », une sorte de « culture du narcissisme » qui fait de l’épanouissement de soi la principale valeur de la vie et ne reconnait que peu d’exigences morales extérieures ou d’engagements profonds avec les autres. L’explication de cette déviation de la culture de l’authenticité est certainement liée à l’enracinement de l’individualisme dans la vie quotidienne, le monde du travail et la vie politique. Mais le danger que met en lumière Taylor à propos de cette promotion exclusive du moi, facilité par les transformations sociales de la culture moderne est que ces exigences de sincérité envers soi aille jusqu’à nier l’exigence de justice que nous devons aux autres.

Quatrième de couverture

« Raison instrumentale », « désenchantement du monde », « narcissisme contemporain » : le philosophe Charles Taylor reprend ces trois thèmes dominants du malaise de la modernité. A l’écart des redondances de la mode et des facilités de la critique, il montre pourquoi l’éthique de la réalisation de soi, noyau consistant de l’individualisme, recèle une aspiration dont les présupposés bien compris seraient en fait incompatibles avec l’instrumentalisme et l’égoïsme possessif.
Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Le Malaise de la modernité

 

Charles Taylor

Multiculturalisme

Différence et démocratie

Flammarion Champs Essais

Présentation de l’éditeur

Une société démocratique doit traiter tous ses membres comme des égaux. Mais jusqu’où peut-elle aller dans la reconnaissance de leur spécificité culturelle, jusqu’à quel point peut-elle admettre leur différence pour permettre à leur identité de s’exercer librement et de s’épanouir ? Doit-elle veiller à garantir et à maintenir cette spécificité ? Cette reconnaissance politique est-elle nécessaire à la dignité des individus ? Telles sont quelques-unes des questions qui sont au coeur de la controverse sur le multiculturalisme.

Charles Taylor nous propose une réflexion historique et une perspective philosophique concernant l’enjeu fondamental de la demande de reconnaissance par tous les groupes “ethniques” – communautés religieuses, associations féministes, minorités culturelles, etc. – qui coexistent au sein d’une même communauté étatique. La démocratie doit garantir les droits et le bien-être de ses citoyens.

Doit-elle privilégier une culture, celle qui la fonde, ou s’accommoder de toutes ?

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Multiculturalisme : Différence et démocratie


Jocelyn Maclure

Charles Taylor

Laïcité et liberté de conscience

La Découverte (2010)

Présentation de l’éditeur

 

Présentation de l’éditeur

Ce n’est que récemment que le modèle d’une société politique fondée sur le respect de la pluralité des perspectives philosophiques, religieuses et morales s’est imposé comme le plus susceptible de conduire à une vie harmonieuse du corps social et à l’épanouissement de ceux qui le composent. Un large consensus s’est établi autour de l’idée que la ” laïcité ” est une composante essentielle de toute démocratie libérale.

Mais qu’est-ce au juste qu’une société laïque ?

Bien que des travaux récents en sciences sociales, en droit et en philosophie aient permis des avancées majeures sur le plan de la compréhension de la laïcité comme mode de gouvernance, une analyse conceptuelle des principes constitutifs de la laïcité manquait toujours à l’appel. Ce livre vient remédier à une telle lacune. Pour les auteurs, les deux grandes finalités de la laïcité sont le respect de l’égalité morale des individus et la protection de la liberté de conscience et de religion. C’est pourquoi la laïcité doit aujourd’hui se comprendre dans le cadre plus large de la diversité des croyances et des valeurs (religieuses ou non) auxquelles adhèrent les citoyens. Depuis près de vingt ans, la France ne cesse de débattre (et de légiférer) sur la place et la visibilité des minorités culturelles et religieuses, comme en témoignent les controverses passionnées sur le foulard islamique et aujourd’hui de la burqa. Cet ouvrage de philosophie, qui prend appui sur l’expérience originale et passionnante du Québec en matière de politique multiculturelle, constitue une contribution forte au débat sur les rapport entre religion et politique.

Jocelyn Maclure, coauteur de l’ouvrage Laïcité et liberté de conscience, est professeur agrégé à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il est également l’auteur de “Récits identitaires”. Le Québec à l’épreuve du pluralisme. Il a contribué, en tant qu’analyste-expert, à la rédaction du rapport final de la commission Bouchard-Taylor sur les ” accommodements raisonnables “.

Pour se procurer l’ouvrage de Jocelyn Maclure et Charles Taylor Laïcité et liberté de conscience

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Témoignage d’Agnes Heller. “Nous assistons à un Kulturkampf, à une offensive du pouvoir contre les intellectuels.”

Publié par Hervé Moine le 12 mars 2011


Agnès Heller et Jürgen Habermas index.hu. Photo: Francis Kalmandy

Il y a peu, ActuPhilo s’était fait l’écho de la situation en Hongrie concernant la nouvelle législation à propos des médias et de la liberté d’expression d’une manière générale et relayant l’information de celle d’un certains nombre de philosophes hongrois dont Agnes Heller, invitée d’une soirée de soutien ce lundi au Théâtre de l’Odéon.

Fin janvier et début février dernier, nous avions publié deux billets à propos de cette situation en invitant au soutien aux philosophes visés en leur exprimant ainsi notre solidarité et à la philosophie hongroise, tout en nous engageant dans le combat contre toute toute censure antidémocratique. En publiant la lettre ouverte de László Tengelyi, professeur de philosophie à l’Université de Wuppertal et les propos s’apparentant à un coup de gueule de Jürgen Habermas, « schützt die Philosophen ! » (protégeons les philosophes !), nous évoquions, dans un article du 29 janvier 2011, la chasse aux sorcières contre les philosophes et intellectuels en Hongrie, laquelle Hongrie est actuellement à la tête de l’Union Européenne. Avec le philosophe Tamás Gáspár Miklós, nous nous sommes posés la question de savoir si Le gouvernement hongrois est le seul en Europe à prendre des mesures antidémocratiques, dans un article dans lequel était notamment évoqué un rassemblement autour de Tamás Gáspár Miklós dénonçant cette politique du gouvernement hongrois et notamment cette législation des médias.

Aujourd’hui, voir ci-dessous, à la fois, nous annonçons une rencontre de soutien aux philosophes hongrois et un communiqué de la philosophe d’origine hongroise, Agnès Heller, “la philosophie qui dérange” paru dans les colonnes du Monde d’aujourd’hui et quelques points concernant sa biographie d’après le site du Collège Internationale de Philosophie, organisateur de la soirée de soutien de lundi prochain. En outre, pour compléter, nous pourrons nous référer à un article paru dans Libération du 9 mars dernier “Hongrie : la dissidence des philosophes“ cosignés par les philosophes Barbara Cassin et Mathieu Potte-Bonneville ainsi que la physicienne Françoise Balibar.

Il est inquiétant de savoir qu’aujourd’hui encore, et qui plus est en Europe, des campagnes de dénigrement émanant de pouvoirs politiques contre des philosophes puissent être possibles, mais, il est en même temps rassurant que des voix s’élèvent, que les informations soient relayées et des manifestations de soutiens s’organisent. La vigilance est toujours de mise ! Il faut rester veilleur ! Rien n’est jamais définitivement acquis.

Hervé Moine, ActuPhilo

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Rencontre de soutien aux philosophes hongrois

avec Agnès Heller, philosophe et sociologue

et la participation de Gianni Vattimo, Vincent Peillon, Marc Semo

organisé par le Collège Internationale de Philosophie

lundi 14 mars à 20 h 30

au Théâtre de l’Odéon à Paris

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Le Collège International de Philosophie dénonce les calomnies et stigmatisation

Rappel de la situation hongroise

Depuis le 8 janvier dernier, une campagne de dénigrement, orchestrée par l’entourage du premier ministre Viktor Orbán, se développe dans les médias hongrois contre plusieurs philosophes (Agnes Heller, Mihály Vajda, Sándor Radnóti…), accusés d’avoir écrit contre rétribution des textes « fumeux et inutiles » et d’avoir sali l’image du pays. Il ne s’agit pas là d’une attaque isolée : les calomnies dont ces chercheurs sont l’objet et les poursuites judiciaires engagées contre eux participent d’une volonté de mise au pas du monde intellectuel hongrois, dont témoigne par ailleurs le limogeage d’une partie des membres de l’Académie des sciences, ou la stigmatisation publique de l’homosexualité du directeur du Théâtre National de Budapest. Ce climat atteste du développement, au coeur de l’Europe, d’une idéologie et d’une politique clairement contraires aux principes démocratiques de respect des droits et de liberté de la recherche.

Attentif, depuis sa création, au caractère inconditionnel de ces exigences, ainsi qu’à la mémoire de la dissidence dont plusieurs des intellectuels mis en cause furent des acteurs essentiels, le Collège International de Philosophie a souhaité manifester son soutien en invitant Agnes Heller à Paris pour une rencontre exceptionnelle à l’Odéon – Théâtre de l’Europe. Cette rencontre se déroulera le lundi 14 mars 2011 à 20h30 ; y participeront notamment Gianni Vattimo et Vincent Peillon, députés européens et philosophes, ainsi que Marc Semo, journaliste au quotidien Libération.

Invitation est aussi lancée, par l’Odéon-Théâtre de l’Europe, au Directeur du Théâtre National de Budapest. Cette rencontre sera un moment de réflexion et de vigilance, face à la manière dont un Etat européen entend mettre la recherche sous tutelle politique, et au retour de méthodes que l’on pensait définitivement disparues de notre continent.

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Agnès Heller

La philosophie qui dérange

Par Agnes Heller, traduit du hongrois par Alice Emsalem

Article paru dans le Monde, le samedi 12 mars 2011

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/12/la-philosophie-qui-derange_1492279_3232.html

Depuis l’époque des Lumières, les écrivains, gens de théâtre, musiciens et autres rédacteurs et chroniqueurs des journaux de qualité, ont pris en charge les responsabilités qui résultaient de la liberté d’opinion. Cela veut dire que leurs pensées et leurs convictions étaient désormais dictées par leur conscience et leur raison et non plus par leurs seigneurs et maîtres. En revanche, dans le cas de la philosophie, la réflexion indépendante est depuis toujours une “maladie professionnelle”. Cependant, les Lumières ont fait que cette “maladie” a contaminé tous ceux qui, plus tard, ont été désignés par le terme d’”intellectuels”.

Voilà pourquoi les tyrans et dictateurs de l’époque moderne ne les ont jamais portés dans leur coeur, essayant tantôt d’établir eux-mêmes des critères propres à distinguer les “bons” auteurs et philosophes des autres tout en réservant leurs bienfaits à leurs thuriféraires, tantôt cherchant à attirer à eux les philosophes qui, marchant sur les traces de Platon, se sont complu à leur dispenser des conseils. Avec peu de succès, sur le long terme.

Les intellectuels critiques ont eu leur heure de gloire au cours des périodes de dictature. Ce sont eux qui incarnèrent l’hydre à sept têtes en révolte contre la tyrannie. Et si l’une des têtes tombait, que ce soit par corruption, assassinat, envoi dans des camps d’internement ou d’extermination, ou encore par l’exil forcé ou l’emprisonnement, d’autres repoussaient à sa place. Ce dragon-là s’est révélé invincible.

En période de démocratie, fini l’héroïsme ! Mais le courage civique reste toujours d’actualité. Il s’agit d’investir du temps et de l’énergie, de rejeter les promotions faciles, pour maintenir l’esprit critique en éveil. La question n’est pas tant de savoir si tel ou tel intellectuel a raison ou tort, puisque certains en effet se font les porte-drapeaux de rêves utopiques. Elle est de se rendre compte que le monde moderne a absolument besoin d’individus capables d’opposer un refus à telle ou telle structure sociale, législation, mesure gouvernementale, etc.

C’est en effet la tension découlant du débat, l’échange incessant d’arguments et de contre-arguments qui alimentent la dynamique de la société moderne. Même le développement technologique à long terme n’est pas envisageable sans la liberté de penser, c’est-à-dire l’indépendance, sans liberté d’opinion ni de presse. La forme privilégiée de ces éléments se retrouve dans les institutions de contre-pouvoir.

Pendant des années, j’ai cru que la philosophie était devenue une discipline universitaire comme les autres, une profession préoccupée par son propre passé et la muséification de son histoire, n’intéressant que ses représentants. Sa fonction critique traditionnelle avait été reprise par les différents médias. Ayant vécu longtemps en Australie et aux Etats-Unis, j’en étais venue à trouver cette situation presque naturelle. Mes expériences européennes ne contredisaient pas non plus cette vision des choses.

Et puis, la surprise. A peine le nouveau gouvernement hongrois était-il en fonction qu’une campagne de diffamation contre les philosophes hongrois était lancée et, à travers eux, contre toute la philosophie critique, qui a été exposée à un feu roulant. L’attaque a été lancée simultanément par trois quotidiens et trois chaînes de télévision. Elle a duré presque deux mois, toujours fondée sur les mêmes accusations, le même rabâchage d’allégations depuis longtemps démenties. La charge, répétée à l’envi, prétendait que “la bande à Heller” avait, par des moyens suspects, et sous prétexte de travaux de recherche, volé, détourné un demi-milliard de forints (presque 2 millions d’euros).

De quoi s’agissait-il ? Sur une centaine, six projets ont été pointés du doigt. Les montants destinés aux différents travaux ainsi visés – recherche, traduction, édition d’ouvrages… – ont été additionnés, et une personne a été désignée comme bouc émissaire. Pourquoi justement moi, qui, sur les six directeurs de projets, n’ai jamais touché un centime ? Les accusateurs n’en ont pas fait mystère. J’ai été taxée de “philosophe libérale”, “libéral” étant dans le lexique du gouvernement actuel synonyme d’”opposition”, de “diabolique”, d’”antipatriotique”. Ces six cibles sélectionnées ont été choisies parce qu’elles constituent le panel idéal pour criminaliser tous ceux qui mettent en cause la politique du gouvernement hongrois, en particulier toute récente loi sur les médias.

Quels objectifs politiques visent cette criminalisation ? Tout d’abord, l’intimidation des intellectuels critiques, des philosophes notamment. Il faut qu’ils se tiennent à carreau, qu’ils se taisent gentiment, sinon on les dénoncera et on leur appliquera le traitement réservé aux criminels de droit commun.

Et puis, on criminalise ainsi de nombreux membres du gouvernement précédent, ainsi que l’ancien premier ministre social libéral. La plupart du temps sous le prétexte que, ces dix dernières années, l’endettement de la Hongrie a atteint un seuil préoccupant. Ce fait, qui relève de la politique économique, est maintenant présenté comme un acte criminel, comme si les précédents dirigeants du pays avaient empoché des millions d’euros.

Nous assistons à un Kulturkampf, à une offensive du pouvoir contre les intellectuels. La plupart des personnalités importantes de l’élite culturelle ont été “éliminées”. C’est le cas, par exemple, du directeur artistique et chef d’orchestre de l’Opéra de Budapest Adam Fischer, mondialement connu, ou encore du directeur du Ballet, ainsi que d’un grand nombre de directeurs de théâtres, de rédacteurs de télévision, de présentateurs d’émissions, de commentateurs d’actualités, de journalistes. Et c’est dans ce cadre que s’inscrit l’attaque contre les philosophes.

Abusant de sa majorité parlementaire, des deux tiers, ce gouvernement de droite qui se proclame “révolutionnaire” a fait adopter une loi sur les médias qui contredit gravement l’esprit démocratique européen. Une commission ad hoc a été créée, composée uniquement de membres du parti majoritaire, dont la mission consiste à contrôler et à définir des sanctions à l’encontre des médias, y compris la presse écrite (jusqu’à présent, la compétence pour juger un délit médiatique – qu’il s’agisse de la diffamation ou autre – relevait des compétences d’un tribunal indépendant).

Lorsque de nombreux députés européens se sont élevés contre cette grave violation du principe de la liberté de presse, le chef du gouvernement, Viktor Orban, s’en est pris aux intellectuels critiques (les fameux “libéraux”), les accusant d’avoir poignardé dans le dos le gouvernement légal de leur pays, d’être des antipatriotes, les tenant pour responsables du fait que l’Union européenne n’ait pas su apprécier à sa juste valeur la particularité de ce hungaricum, tel que nous appelons les spécialités hongroises. En cela, je ne nie pas, et, tout comme d’innombrables collègues, je plaide coupable. Mais la presse européenne n’a pas non plus eu besoin de nous pour tirer la sonnette d’alarme. En effet, la restriction de la liberté d’expression peut se propager comme une maladie contagieuse. Il faut la stopper dès les premiers symptômes.

Cependant, le gouvernement a recours à toutes sortes de réformes pour titiller les nerfs des intellectuels, sensibles au respect des droits. Par exemple en éliminant méthodiquement les contre-pouvoirs institutionnels, en concentrant les pouvoirs, en nationalisant des cotisations versées aux caisses de retraite privées, en limitant l’indépendance de la banque centrale, en introduisant et en mettant en vigueur des lois à effet rétroactif, et d’autres mesures encore. Les économistes et politologues “libéraux” se retrouvent ici les alliés des philosophes.

Tels sont les motifs qui peuvent sous-tendre cette offensive anti-philosophique. Mais pour la mener, il a fallu convaincre le lectorat hongrois de “vérités” bien peu crédibles. Il a fallu jouer sur certaines cordes, auxquelles un grand nombre sont sensibles. Attiser l’envie, le ressentiment, l’antisémitisme. On fait croire aux personnes peu cultivées que les “philosophes”, sont par définition des individus inutiles, gaspillent pour leurs projets futiles des sommes qui auraient pu leur revenir. Là-dessus, on publie trois photographies, représentant par le plus grand des hasards trois personnalités juives.

Il y a tout de même un motif de satisfaction dans cette sombre affaire. La solidarité qui nous a été manifestée par les philosophes du monde entier et par les intellectuels, libres-penseurs en général, nous réconforte. L’écho a été plus large que ce que l’on aurait pu imaginer. Des pétitions et lettres de protestation ont afflué des quatre coins du monde, de tous les pays d’Europe. Partout, la presse s’est mobilisée.

Il semble enfin que la liberté d’expression, la liberté d’opinion, la liberté de penser soient des concepts qui ne connaissent pas les frontières. Et que la philosophie, finalement, ne soit pas non plus devenue un vieux lion édenté.

Traduit du hongrois par Alice Emsalem

agnes_heller72Au sujet d’Agnes Heller

Agnes Heller est née à Budapest en 1929. Son père meurt en déportation à Auschwitz en 1944. Se destinant initialement à des études de physique, elle s’oriente vers la philosophie et les sciences sociales en devenant l’élève de György Lukács, figure majeure du marxisme du vingtième siècle.

En 1947, elle adhère au Parti Communiste, dont elle est exclue une première fois en 1949 pour avoir contesté le principe du centralisme démocratique, au nom de la nécessité de concilier engagement communiste et exercice de la réflexion critique individuelle. Partie prenante des événements de 1956, elle est de nouveau exclue du Parti Communiste et chassée de son poste à l’université. Elle contribue à la création de ce que l’on appellera « l’école de Budapest », collectif de chercheurs partisans d’une réinterprétation du marxisme valorisant les écrits du jeune Marx, la dimension oppositionnelle de ce dernier et son insistance sur la conquête de l’autonomie, contre les systèmes du « socialisme réel ».

Partisans d’une attitude réformiste vis-à-vis du régime de l’est jusqu’au printemps de Prague, les membres de l’école de Budapest sont victimes de persécutions politiques dans les années 1970, ce qui conduit Agnes Heller à s’exiler en Australie en 1977, puis à rejoindre la New School for Social Research de New York, où elle se voit proposer la chaire d’Hannah Arendt. Sa philosophie a progressivement évolué vers une critique radicale du marxisme et une position essentiellement social-démocrate.

Elle est l’auteur de nombreux essais en matière de morale, d’esthétique, ainsi que de réflexions sur la place de l’Europe centrale dans les événements historiques du vingtième siècle.

Biographie d’Agnès Heller d’après le site du Collège Internationale de Philosophie

Illustration d’Oriol Malet

 

Hongrie : la dissidence des philosophes

Article paru dans Libération par Barbara Cassin, Mathieu Potte-Bonneville, et Françoise Balibar

http://www.liberation.fr/monde/01012324462-hongrie-la-dissidence-des-philosophes

Ces derniers mois, alors que la Hongrie assure la présidence de l’Union européenne, la promulgation par le gouvernement de Viktor Orbán d’une «loi sur les médias» instaurant un pouvoir discrétionnaire sur l’opinion a suscité une large indignation internationale. La dénonciation du triste spectacle donné par l’UE, incapable de contraindre l’un de ses membres au respect de ses principes fondateurs, s’est parfois teintée de condescendance à l’égard de ces «nouveaux entrants», formule qui semble porter un peu trop facilement leurs errances au compte d’une sorte de péché de jeunesse, ou de marginalité européenne.

Ce serait oublier que depuis le siècle des Lumières, une part du sens et du destin de l’Europe se joue dans le sort réservé à la Mitteleuropa. Ce serait négliger, aussi, que cette loi inique fait corps en Hongrie avec une vaste entreprise de transformation des structures démocratiques, visant à éroder les garde-fous de l’Etat de droit, et avec une offensive non moins violente de stigmatisation et d’intimidation des adversaires de l’actuel pouvoir. Admirateur de Silvio Berlusconi, Viktor Orbán s’arroge autant de libertés avec la Constitution (il a fait procéder à plus de dix révisions en un an, dépossédant le Tribunal constitutionnel de ses droits et restreignant le principe de séparation des pouvoirs), qu’il fait preuve de tolérance à l’égard de la presse d’extrême droite, lorsque celle-ci vilipende en termes crus l’homosexualité et les origines juives du directeur du Théâtre national de Budapest.

Depuis le début de l’année, cette tentative de mise au pas connaît un nouveau tournant. A peu d’intervalle, le nouveau directeur de l’Institut de philosophie de l’académie des sciences a renvoyé quatre de ses collègues et dénoncé l’incompétence de quinze autres, cependant que le journal Nation hongroise, voix du gouvernement, attaquait plusieurs philosophes pour avoir bénéficié de «financements illicites», soupçonnant à travers eux l’influence d’un «cercle libéral», manière (transparente pour le public hongrois) de réactiver l’antisémitisme envers les intellectuels juifs cosmopolites.

Relayée par d’autres médias et télévisions, parfois directement possédés par Orbán, cette campagne virulente s’est prolongée par l’ouverture de plusieurs enquêtes judiciaires – et ce, bien que la fausseté des principaux points d’accusation soit déjà avérée et que les conditions d’attribution des subventions incriminées soient publiquement connues, conformes à toutes les normes internationales en vigueur, tant scientifiques qu’administratives. C’est que l’objectif est ailleurs : face à une opinion publique traumatisée par les effets brutaux de la crise financière, faire de la pratique de la philosophie une suspecte idéale, aussi dispendieuse qu’antinationale ; réduire au silence ou rendre inaudibles des personnalités dont le prestige intellectuel, l’ampleur des travaux et la rigueur morale pourraient menacer l’instauration d’un pouvoir sans partage.

Parmi ces personnalités, la philosophe Agnes Heller est la principale cible des attaques gouvernementales. Peu connue du public français, mais auteure d’une œuvre considérable, Agnes Heller est, à 81 ans, bien plus qu’un témoin du siècle : une figure de la dissidence dans ce que l’on nommait autrefois l’Europe de l’Est. Celle qui occupa un temps à New York la chaire de Hannah Arendt développa, sur la base d’un marxisme critique, une pensée aussi soucieuse de transformation sociale que de liberté individuelle.

Cette indocilité lui valut hier d’être persécutée par le pouvoir communiste après le printemps de Prague ; elle lui vaut aujourd’hui d’être de nouveau mise en cause, en des termes rappelant de manière troublante une époque que l’on croyait révolue. Au-delà de la simple survivance de mœurs autoritaires, les attaques dont sont aujourd’hui l’objet Agnes Heller et d’autres philosophes portent à s’inquiéter d’un phénomène neuf : l’apparition en Europe de régimes nationalistes dont les pratiques gouvernementales concilient, via quelques aménagements techniques, le respect des normes de l’UE et la chasse à tout ce qui, dans la société, entend se soustraire au consensus obligé, à commencer par la liberté d’expression et de recherche.

La vigilance quant au sort réservé aux philosophes hongrois n’est pas seulement une exigence éthique : elle vaut comme analyseur politique. En invitant Agnes Heller à Paris, en organisant sa rencontre avec des philosophes et députés européens de différents bords, le Collège international de philosophie entend contribuer à la mobilisation dont témoignent, dans d’autres pays, les déclarations de Jürgen Habermas ou la lettre ouverte de l’American Philosophical Association.

Si la philosophie était un divertissement inoffensif, ses ennemis ne mettraient pas un tel acharnement à la faire taire: puissions-nous, alors, ne pas les décevoir et leur répondre en étant nombreux, lundi, à apporter notre soutien aux philosophes hongrois.

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La philosophie comme école de la liberté

Publié par Hervé Moine le 10 février 2011

L’UNESCO préconise l’enseignement de la philosophie

« Dans la mesure où elle construit les outils intellectuels nécessaires pour pouvoir analyser et comprendre des concepts essentiels comme la justice, la dignité et la liberté, dans la mesure où elle aide à développer des capacités de réflexion et de jugement indépendants et où elle stimule les facultés critiques indispensables pour comprendre le monde et s’interroger sur les problèmes qu’il pose, dans la mesure enfin où elle favorise la réflexion sur les valeurs et les principes, la philosophie est une « école de la liberté ». » Stratégie intersectorielle de l’UNESCO concernant la philosophie (2005).

La dernière réunion de la série de réunions régionales de haut niveau se concentrera sur l’état de l’enseignement de la philosophie et ses défis en Europe et en Amérique du Nord et sera organisée à Milan (Italie) du 14 au 16 février 2011.

Depuis la publication de l’étude sur l’état de l’enseignement de la philosophie à travers le monde intitulée La Philosophie : une école de la liberté (2007, PDF, 15 MB), l’UNESCO a donné à l’enseignement de la philosophie un élan international en l’encourageant à tous les niveaux d’éducation, comme une contribution significative à l’éducation de qualité.

Parce que l’enseignement de la philosophie et ses défis varient d’une région à l’autre, l’UNESCO a lancé en 2009 une série de réunions régionales de haut niveau sur l’enseignement de la philosophie, en partenariat avec les États membres et les acteurs académiques.

L’objectif en est double :

  • Discuter de l’état de l’enseignement de la philosophie dans les différents pays de la région, ainsi que des défis à relever ;
  • Formuler des recommandations à l’attention des acteurs concernés, et plus particulièrement des pouvoirs publics en charge de l’éducation, afin d’inclure la philosophie dans les cursus où elle n’est pas présente et de renforcer et améliorer son enseignement là où elle l’est.

À chaque réunion, les États membres ont envoyé des représentants et des experts, permettant ainsi des discussions approfondies sur la façon dont l’enseignement de la philosophie peut être introduit ou amélioré.

Ont déjà eu lieu les réunions suivantes :

  • Région arabe : Tunis, Tunisie, 11-12 mai 2009 ;
  • Asie-Pacifique : Manille, Philippines, 25-26 mai 2009 ;
  • Amérique latine et Caraïbes : Saint Domingue, République dominicaine, 8-9 juin 2009 ;
  • Afrique : Bamako, Mali, 1-2 septembre 2009 (pays francophones), et Port Louis, Maurice, 7-8 septembre 2009 (pays anglophones).

À chaque réunion, des documents de travail sur les spécificités et défis relatifs à l’enseignement de la philosophie dans les régions concernées ont été discutés.

Des publications régionales ont été produites par l’UNESCO, relatant les questions et défis abordés à chaque réunion, et contenant des recommandations régionales.

Ces publications peuvent être téléchargées :

 

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Bioéthique : points de vue croisés autour de l’épineuse question du suicide assisté

Publié par Hervé Moine le 31 janvier 2011

Débat proposé par le Monde

Le droit de mourir dignement

L’euthanasie, entre danger et humanité

Mercredi 26 janvier, les sénateurs ont finalement renoncé à instaurer une “assistance médicalisée pour mourir”. Mais le problème éthique demeure entier. Points de vue croisés autour de l’épineuse question du suicide assisté. Pour Robert Holcman, une chose est claire : riches et pauvres ne sont pas égaux devant la mort. C’est pour cela qu’il faut protéger et entourer les plus faibles plutôt que faciliter leur disparition, insistent Pierre Mazeaud et Didier Sicard, car toutes les vies valent d’être vécues, écrit Corine Pelluchon. Et pourtant, ceux qui soufrent ont droit à une autre mort, estime Pierre Zaoui. Mais pourquoi, s’interroge Jean-Louis Lejonc, faudrait-il que l’euthanasie et les soins palliatifs soient contradictoires ? On peut faire bouger un tout petit peu la loi sur l’euthanasie. Pour Thierry Calvat, ce débat législatif ne saurait nous exonérer de nos responsabilités, à nous citoyens, à l’endroit des plus âgés. Mais attention, prévient Danièle Klein-Laharie, car avec une nouvelle législation, il n’y aura plus de rattrapage possible, plus de possibilité de changer d’avis, ni de changer de vie. Gianni Vattimo en sait quelque chose, lui qui raconte qu’il a failli être complice d’un suicide assisté. Mais justement, au nom de la liberté, de l’humanité et de l’égalité, il faut une nouvelle loi sur l’euthanasie, souligne Geneviève Darmon.

http://wwwo.lemonde.fr/idees/ensemble/2011/01/28/l-euthanasie-entre-danger-et-humanite_1471575_3232.html

 

L’euthanasie, un débat sans cesse relancé

Article paru dans la Croix du 26/01/2011

http://www.la-croix.com/L-euthanasie-un-debat-sans-cesse-relance/article/2453314/4076

 

La loi Leonetti, qui proscrit l’acharnement thérapeutique sans légaliser de « permis de tuer », couvre l’immense majorité des situations de fin de vie délicates. Pourtant, en France, les partisans d’un droit à la mort ne désarment pas.

La proposition de loi relative à l’assistance médicalisée pour mourir a été écartée au Sénat dans la nuit de mardi à mercredi (photo ci-contre Demarthon/AFP).

C’est un paradoxe français. Depuis la loi Leonetti du 22 avril 2005, la France dispose d’une des législations sur la fin de vie les plus abouties, fruit d’un travail parlementaire de longue haleine, salué aussi bien par la droite que par la gauche. Une loi dont d’autres pays, comme l’Espagne, souhaitent s’inspirer ; une loi saluée jusque dans les rangs des partisans de l’euthanasie.

Ainsi, le sénateur Jean-Pierre Godefroy (PS, Manche), auteur d’une proposition de loi ouvrant un droit à la mort – texte rejeté en séance mardi 25 janvier –, reconnaît qu’elle « a marqué une avancée significative » et que « l’accès universel aux soins palliatifs est un combat qui nous unit tous ».

Refus de l’acharnement thérapeutique, droit à l’arrêt des traitements, soulagement de la douleur au risque d’abréger la vie, directives anticipées… Lacunaire jusqu’en 2005, le droit français est désormais dense et innovant, couvrant la quasi-totalité des cas où la question d’un arrêt des soins se pose.

Et pourtant, le débat n’est pas clos. Régulièrement, à la faveur de cas médiatisés comme ceux de Vincent Humbert ou de Chantal Sébire, ou du dépôt d’un texte au Parlement, la question de l’euthanasie revient sur le devant de la scène. Étrange, si l’on considère que les situations de fin de vie délicates trouvent une réponse dans la loi Leonetti, loi encore complétée par de nouvelles dispositions après l’affaire Sébire, en 2008.

Il existe plusieurs raisons à ce paradoxe. La première tient à la méconnaissance de cette loi, qui persiste six ans après son vote. Un chiffre, issu d’un sondage OpinionWay (1), en dit long : selon cette enquête, 68 % des Français ignorent qu’il existe une loi interdisant l’acharnement thérapeutique.

“Ce texte oblige les médecins à descendre de leur piédestal”

Or, comme l’a rappelé le ministre de la santé, Xavier Bertrand, mardi, « ce qui est en jeu, c’est l’angoisse de souffrir ». Ne sachant pas qu’un texte proscrit déjà la souffrance en fin de vie, il n’est pas étonnant que l’euthanasie (qui signifie littéralement « bonne mort ») apparaisse, pour beaucoup, comme une solution.

D’autant qu’il ne suffit pas d’inscrire un principe dans la loi pour qu’il s’applique. En la matière, le texte de Jean Leonetti est un triste cas d’école. Dans son rapport d’évaluation, en 2008, le député UMP des Alpes-Maritimes reconnaissait lui-même que sa loi était peu ou mal mise en œuvre.

« Il y a des résistances, car, en introduisant la collégialité, ce texte oblige les médecins à descendre de leur piédestal et à travailler en étroite collaboration avec les soignants », décrypte Jean-Marc La Piana, qui dirige la Maison de soins palliatifs de Gardanne (Bouches-du-Rhône).

De son côté, Louis Puybasset, responsable du service de neuroréanimation de la Pitié-Salpêtrière à Paris, y voit notamment l’effet de la tarification à l’acte dans les hôpitaux. « La tendance actuelle, c’est de faire des actes, ce qui favorise un certain acharnement thérapeutique », regrette ce médecin.

Sans parler du manque d’unités et d’équipes mobiles en soins palliatifs dans certaines régions, même si les choses s’améliorent. Conséquence : à l’heure actuelle, en dépit d’une législation adaptée, il arrive encore très souvent que l’on meure dans de mauvaises conditions. De quoi nourrir les revendications pro-euthanasie.

Mais ce n’est pas tout. Pour les militants d’un droit à la mort, la loi Leonetti, même bien appliquée, ne suffit pas. Ces derniers réclament « l’ultime liberté », au nom du droit de chacun de choisir sa destinée jusqu’au bout.

“Est-on vraiment libre lorsque l’on demande à mourir ?”

« L’autonomie de la volonté, consacrée en matière civile depuis la Révolution, s’est étendue progressivement à tous les domaines de la vie, a expliqué Jean-Pierre Godefroy, mardi, lors de l’examen de sa proposition de loi.

Ce texte propose de mettre fin à un paradoxe selon lequel le respect de la volonté de l’individu ne s’applique pas au moment de sa mort. » D’autant, ajoute-il, que l’on peut soulager la douleur sans parvenir à apaiser la souffrance, dont l’individu est seul juge, selon lui.

Liberté, autonomie, soit, mais « est-on vraiment libre lorsque l’on demande à mourir ? interroge Anne Richard, présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (Sfap). Quand on en arrive là, c’est que l’on n’a pas d’autre choix. »

Aux médecins, à l’entourage d’entendre ce qui se joue vraiment derrière cette demande, poursuit la chef du service des soins palliatifs au CHU de Saint-Étienne, qui constate que les demandes d’euthanasie disparaissent très souvent lorsque l’on offre au patient une prise en charge adaptée.

On trouve là un autre argument résumé par Jean Leonetti sur le site de l’espace éthique de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) : « L’homme en fin de vie et ses proches même sont traversés alternativement de désir de mort et de volonté de vie. Ainsi peuvent se succéder des moments où, devant une douleur intolérable, la mort est demandée, et d’autres où l’espoir renaît et l’attente d’une visite ou d’un événement heureux fait renoncer à ce désir mortifère. Les personnes qui ont réellement attenté à leur vie et qui sont sauvées ne réitèrent qu’exceptionnellement leur projet suicidaire. La liberté n’est-elle pas de pouvoir changer d’avis ? »

“Il faut légiférer pour que le patient prenne la décision”

À cette divergence de fond sur la notion de liberté s’en ajoute une autre : celle du sens donnée aux derniers jours de vie. Pour les uns, il est hypocrite, voire cruel de ne pas accorder « une mort rapide et sans douleur » à un patient en phase terminale d’une maladie incurable dont la souffrance ne peut être apaisée. Car si la loi Leonetti permet au médecin, dans de tels cas, de recourir à la sédation terminale, nul ne sait quand précisément le patient va mourir.

Pour les partisans de l’euthanasie, les heures, voire les jours d’agonie sont inutiles et douloureux, assure l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) : « Il faut légiférer pour que le patient et lui seul prenne la décision – et non son médecin ou ses proches – et pour que la mort arrive dès que l’acte médical est exécuté, alors qu’il n’intervient aujourd’hui – dans le cas d’une sédation terminale – qu’aux termes de plusieurs jours de souffrance abominables et inutiles, voire plusieurs semaines. »

Pour les autres, au contraire, ce temps est crucial, il a un sens, et il est bien moins cruel ou violent qu’une injection létale à effet immédiat. « Tous les jours, dans mon service, je constate qu’il se passe énormément de choses lors de ces derniers jours, témoigne Louis Puybasset, à la Pitié-Salpêtrière, dès lors que la douleur ou les signes d’inconfort sont pris bien pris en charge. »

Ce médecin évoque tout aussi bien « le passage de témoin entre le parent et son enfant » que « les liens qui se renouent dans des familles parfois déchirées ». L’enjeu : éviter les deuils pathologiques. « Au cours de ce temps-là, ceux qui restent font leur chemin, à leur rythme », ajoute Anne Richard, de la Sfap.

MARINE LAMOUREUX

(1) Sondage réalisé en ligne du 7 au 10 janvier auprès d’un échantillon de 1 015 personnes, représentatif de la population française de 18 ans et plus pour la Sfap.

 

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Chasse aux sorcières contre des philosophes en Hongrie

Publié par Hervé Moine le 29 janvier 2011

László Tengelyi : “de récents événements arrivés en Hongrie qui s’apparentent à une chasse aux sorcières contre des philosophes”.

Une lettre ouverte

Nous publions la lettre ouverte de László Tengelyi, professeur de philosophie à l’Université de Wuppertal en Allemagne, à propos de la situation dans laquelle se trouvent les philosophes en Hongrie, lettre traduite de l’allemand par Yves Mayzaud. Cette lettre datée du 19 janvier 2011 est adressée à divers membres d’associations allemandes influentes de la philosophie, la Société Allemande de Philosophie, la Société pour la Philosophie Analytique, la Société allemande pour la Recherche Phénoménologique et la Société Germano-hongroise pour la philosophie.

La situation évoquée  dans cette lettre relatives aux évènements récents survenus en Hongrie à propos d’une nouvelle législation sur les médias non conforme aux normes européennes ressemble fort, selon László Tengelyi, à une chasse aux sorcières contre des philosophes d’origine hongroise. Ces philosophes sont notamment Agnes Heller, Mihály Vajda, Sándor Radnóti.

Jürgen Habermas sur la question  : “Schützt die Philosophen !” : Protégeons les philosophes !

D’autre part, en suivant ce lien, on pourra lire l’intervention de Jürgen Habermas sur la question : http://www.sueddeutsche.de/kultur/aufruf-von-habermas-und-nida-ruemelin-schuetzt-die-philosophen-1.1050449. Le philosophe s’inquiète avec Julian Nida Rümelin, “wir machen uns Sorgen” du sort des philosophes en question.

Une pétition

Après avoir lu cette lettre qui explique la situation, il est possible de signer la pétition qui se trouve à l’adresse suivante : http://www.petitiononline.com/logosz/

Hervé Moine

________________________

Wuppertal, le 19 janvier 2011

À

monsieur Julian Nida-Rümelin, président de la Société Allemande de Philosophie

monsieur Wolfram Hogrebe, ancien président de la Société Allemande de Philosophie et éditeur du recueil “Philosophia Hungarica”

monsieur Thomas Spitzley, président de la Société pour la Philosophie Analytique

madame Iris Därmann, présidente de la Société Allemande pour la Recherche Phénoménologique

monsieur Klaus-Michael Kodalle, président de la Société Germano-hongroise pour la Philosophie

À tous mes estimés collègues,

Chers collègues,

J’aimerai porter à votre connaissance de récents événements arrivés en Hongrie qui s’apparentent à une chasse aux sorcières contre des philosophes comme Agnes Heller, Mihály Vajda, Sándor Radnóti et d’autres.

Comme vous le savez, le parlement hongrois a adopté il y a peu de temps une loi sur les médias qui n’est pas conforme aux normes européennes. Cette loi n’est que le sommet de l’iceberg. Il n’est que la partie visible de toute une série de mesures prises depuis la victoire du Fidesz le 25 avril 2010, et qui dissimule la déconstruction réelle des institutions démocratiques en Hongrie. Le parti des « jeunes démocrates » (Fidesz), élu avec une majorité des deux tiers au Parlement, a commencé par régulièrement modifier la constitution (plus de dix fois). Le tribunal constitutionnel a été dépossédé d’une part essentielle de ses droits. L’organe nommé « conseil du budget », indépendant du gouvernement, composé par des économistes compétents, et dont la fonction est de surveiller la politique économique du gouvernement, a été dissous après les premières prises de position critiques. Tous ses membres ont été remplacés par des partisans du parti au pouvoir. Il en est de même avec la position de haut juge de la cour suprême, elle aussi occupée à présent par un affilié du Fidesz. Le principe de la séparation des pouvoirs est menacé en Hongrie. Les fonctionnaires travaillant dans l’administration d’État, et qui n’étaient pas adhérents du parti au pouvoir actuellement, ou qui ne le sont pas devenus, ont été et sont licenciés en masse – sans justification. Parmi eux, il n’y a pas seulement des postes-clés politiques mais, fondamentalement, c’est l’ensemble de l’administration publique qui se trouve menacée. L’éminent économiste János Kornai en a ainsi conclu, dans un article publié le 06.01.2011 dans le journal « Népszabadsàg » – adoptant un ton au demeurant tout à fait posé et circonspect – qu’aujourd’hui la Hongrie n’était plus une démocratie mais une « autocratie ».

Ces réformes pour le pire touchent aussi la philosophie. Le nouveau directeur de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences hongroise a renvoyé quatre collègues et a déclaré que 15 de ses 23 collègues étaient « incompétents dans leur matière ». Cette évaluation s’étendait aussi à des collègues qui avaient obtenu, en Hongrie, un grade scientifique équivalent à l’habilitation. Contre ces licenciements, des philosophes et des scientifiques de disciplines voisines sont intervenus en novembre de l’année dernière. Le professeur Sádor Radnóti a commencé une protestation sur Internet. Près de 2000 signatures ont été rassemblés, non seulement d’académiciens, de professeurs d’universités et de chercheurs hongrois, mais aussi de philosophes et de politiciens étrangers éminents. Pour la défense des collègues licenciés, j’ai moi-même, fin novembre, publié un article dans l’hebdomadaire ”ÉS” dans lequel j’ai exigé du président de l’Académie des sciences hongroise, qu’une enquête soit réalisée à l’Institut de philosophie sur ce renvoi complètement arbitraire et, au moins en quelques cas, apparemment infondé. Rien n’a été fait pour le moment. Il y a dix jours (08.01.2011) qu’est paru un article dans le journal « Magyar Nemzet » (« Nation hongroise ») contre un “cercle libéral” de philosophes. « Magyar Nemzet » est en Hongrie l’organe de presse proche du gouvernement Fidesz. Le mot “libéral” renvoie au parti, en coalition avec lequel les socialistes ont formé le gouvernement précédent. Ainsi, l’article attaque sans circonlocutions des adversaires politiques qui se trouvent parmi les philosophes. On reproche même à certains d’entre eux (comme par exemple Béla Bacsó) d’avoir été le conseiller d’un ministre libéral du gouvernement précédent. Un autre philosophe attaqué est même qualifié d’« ami » de ce conseillé. Il faut savoir qu’en Hongrie aujourd’hui, le mot “libéral” et “libéral de gauche” n’est pas employé sans une connotation claire d’antisémitisme. Ce “cercle libéral” de philosophes – parmi lesquels se trouvent en majorité des collègues qui n’ont jamais exercé la moindre fonction politique et qui n’ont été le conseiller de personne, mais qui se sont toujours consacrés entièrement à leur enseignement et à leurs recherches – se voient à présent accusés d’avoir reçu des financements illicites pour leurs recherches. Sous l’égide du ministre libéral évoqué, une candidature pour le financement d’un programme de recherche (d’une valeur de 360 000 euros) aurait bénéficié d’un traitement de faveur. Dans le cas d’une telle plainte, il est évidemment très difficile pour quelqu’un d’extérieur à cette situation d’élever des protestations fondées. Il est néanmoins troublant que les six projets du programme de recherche qui ont été mis en cause soient tous dirigés par des philosophes classés dans ce ”cercle libéral”. D’autres domaines n’ont pas été concernés par ces attaques. En outre, les projets étaient à ce moment déjà réalisés et les rapports conclusifs déjà publiés sur la page Internet de l’organe étatique qui a financé les candidatures.

Suite à cette première attaque est parue toute une série d’articles supplémentaires sur les six projets de recherche dans le journal « Magyar Nemzet ». On peut parler d’une chasse aux sorcières attisée un peu plus chaque jour. Mercredi dernier (12.01.2011), l’opinion publique apprenait qu’un représentant autorisé du gouvernement avait ordonné une enquête sur ces six projets. Il a été rapporté samedi (15.01.2011), dans le journal « Magyar Nemzet » que ce représentant autorisé du gouvernement avait ensuite transféré l’affaire à la police, laquelle a ordonné une enquête après avoir reconnu pour au moins un des six projets « une présomption fondée ». Hier (18.01.2011), il a aussi été suggéré dans le même journal qu’il y aurait pour les autres projets une enquête policière.

Il est évident que je ne peux pas prendre une responsabilité personnelle pour l’irreprochabilité des projets de recherche incriminés. Je ne connais pas les détails de ces projets. Je vis et enseigne depuis dix ans en Allemagne et je ne participe à la vie hongroise que par des conférences et des publications. Mais mes relations personnelles de longue date avec les philosophes concernés par les plaintes sont une raison pour laquelle je me permets d’exprimer mes doutes sur la crédibilité de ces accusations.

Je voudrais faire valoir en outre quelques faits (au-delà de la prévention à caractère politique qui marque toute l’affaire) :

1. Il est faux – et il peut bien induire en erreur – d’affirmer que les six candidatures n’auraient pas rempli les exigences de l’inscription. L’accusation prend souvent pour appui le titre complet du cinquième programme de recherche annoncé par lòrgan d’État en question: “Recherche de l’héritage national et des défis sociaux contemporains”. Il apparaît cependant clairement du texte même du programme comment ce thème global doit être compris dans le détail : “La demande de candidature soumise sous le signe de l’intégration européenne doit présenter d’un côté les thèmes déterminants jusqu’à aujourd’hui des cadres de la scientificité européenne, et d’autre part l’intégration de questions contemporaines fondamentales des sciences humaines”. Les projets incriminés, qui s’attachent à des thèmes classiques de la philosophie, correspondent en tout point à cette description.

2. Les aides financières accordées aux six projets furent allouées par un organe d’État au cours d’une procédure publique et sur la base de la décision d’une commission composée de spécialistes de haut niveau.

3. L’utilisation des financements se fait par l’administration de chaque université ou par celle de l’Académie des sciences hongroise, et est soumise au règlement habituel de ces institutions en ce qui concerne les affaires financières.

4. Seuls les six philosophes ont été inquiétés dans l’enquête sur la distribution des fonds ; le système global de la distribution des financements n’a pas été pour sa part l’objet d’une investigation de la part du représentant autorisé du gouvernement.

5. Ces six projets ont été projetés sur le devant de la scène, parce que quelqu’un a porté plainte contre leurs directeurs et certains participants. Il faut souligner que dans deux articles du « Magyar Nemzet » le directeur de l’Institut de philosophie – contre les mesures duquel les protestations de novembre ont été organisées – est le seul spécialiste en matière de philosophie cité. De même, il est étrange que l’un des principaux accusés soit monsieur Radnóti qui, en novembre dernier, a initié la protestation sur Internet.

6. Les directeurs de projets ne tirent de ces fonds que des revenus minimes pour lesquels ils sont responsables ; la somme de ces revenus est strictement réglementée.

7. Les six projets de philosophie ont permis d’employer pendant trois ans des collègues et des doctorants (au total plus d’une centaine de personnes). L’argent fut réparti sur de nombreux travaux particuliers, de telle sorte que les collègues concernés, dont le salaire, au cas des professeurs, dépasse à peine, encore aujourd’hui, 1000 € par mois, ne pouvaient à chaque fois que recevoir des montants modestes.

8. Entretemps les résultats des projets mis en cause se trouvent sur Internet, présentés au grand public au travers de brefs résumés. Les directeurs des projets incriminés peuvent tous faire valoir une dizaine d’ouvrages publiés et toute une série de publications scientifiques. Parmi eux, il n’y a pas seulement des traductions philosophiques et des recueils d’articles, mais un nombre non négligeable de monographies. En plus de nouvelles traductions de Platon, de Nietzsche et de Heidegger, quelques nouvelles monographies ont attiré mon attention. A côté des ouvrages de Gyula Rugási, György Tatár, Gábor Borbély je voudrais évoquer un livre de 600 pages sur Winckelmann de Sándor Radnóti et une remarquable monographie sur Kant d’un jeune collègue. La publication d’un monograph n’a mobilisé même pas un dixième de la subvention totale d’un projet, du fait que nombre de contributions furent écrites dans le cadre d’articles et d’essais. Ces fonds furent aussi employés pour équiper les institutions en ordinateurs et en livres, sans compter qu’une part considérable de ce financement a permis de payer les administrations de ces instituts.

9. A ces six projets ont participé tellement de collègues talentueux que c’est la philosophie en Hongrie toute entière que l’on menace par la menée de ces actions. Je suis désolé de vous faire part de telles nouvelles. Je vous serai reconnaissant si vous pouviez faire suivre cette lettre afin d’informer le plus possible l’opinion publique sur la situation de la philosophie en Hongrie et de soutenir la philosophie hongroise.

Cordialement,

László Tengelyi

Professeur de philosophie

Bergische Universität Wuppertal

Gaußstr. 20

42119 Wuppertal

Allemagne

(Traduit par Yves Mayzaud)

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