Séries, superhéros, jeux vidéo, rock, rap, porno : depuis quelques années, la philosophie fraie ouvertement avec le meilleur et le pire de la culture populaire : ce courant « pop-philosophique » s’est même imposé dans les universités les plus réputées et irrigue désormais thèses académiques et essais de haute volée. Mais la pop-philosophie ne serait-elle pas qu’une manière de faire l’intéressant en se penchant sur des choses amusantes ? Non, non : ceux qui sont fidèles à la définition qu’en donna Gilles Deleuze considèrent que la pop-philosophie se caractérise moins par la nature de ses objets que par sa faculté à se montrer aussi abstraite, fascinante et pétillante que la pop. Épargnons-nous les querelles d’école : disons surtout que cette mouvance a eu comme effet bénéfique de rappeler que tout, absolument tout, est matière à penser.

La religion du nouveau

Cette année, la Semaine de la pop philosophie, lancée en 2009 à l’initiative du Français Jacques Serrano, consacrera ainsi une nuit à la mode, emblème de la culture de masse et d’une certaine modernité. Car si la parure existe depuis la nuit des temps, la mode telle que nous l’entendons aujourd’hui est une invention récente. On lui associe traditionnellement le nom de Charles Frederick Worth, couturier britannique installé à Paris qui fut le premier, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à « imposer » ses créations à ses clientes parmi lesquelles la ravissante comtesse de Greffulhe (qui inspira en partie le personnage de la duchesse de Guermantes à Marcel Proust). Le début d’une nouvelle ère. Worth, en instaurant le principe de silhouettes issues de l’imagination d’un « créateur » (avant, la cliente passait commande ; l’artisan s’exécutait), de « collections » (printemps-été et automne-hiver) et de défilés avec des mannequins vivants (les modèles étaient autrefois présentés sur des mannequins d’osier), imposa une nouvelle temporalité au vêtement : celle de la tendance. Celle de l’éphémère. Celle du désir illimité de nouveauté. C’est ce que Baudelaire appelle « la religion du nouveau ». N’est intéressant que ce qui est nouveau. Alors qu’avant, quand on se mariait, le trousseau que l’on acquérait était pour toute la vie !, rappelle Françoise Gaillard, historienne des idées.

Pour le philosophe Francesco Masci, la temporalité de la mode est en effet emblématique de la modernité. C’est comme si chaque événement contenait en soi une promesse vouée à l’échec, mais avec cette idée que c’est l’échec même qui relance les événements, leur donne une filiation. Dans la mode, la déception est déjà inscrite dans le vêtement. La mode est mort-née, explique-t-il. Bien sûr, cette logique est économique : la société de consommation ne fonctionne que selon ce principe de la nouveauté permanente. Il faut que les vêtements à la mode se démodent pour pouvoir vendre à nouveau, que chaque chose « donne envie d’autre chose ». Mais aujourd’hui, le rythme accéléré des collections – précollections et collections croisières –, l’arrivage journalier de nouvelles pièces chez les géants du prêt-à-porter, la diffusion pléthorique de « looks » sur la Toile ont fait tourner à l’obsession ce désir de nouveauté.

Le « non-style » a du style

Du bordeaux cet hiver, le retour de la taille haute, un sweat-shirt en néoprène : les tendances ne répondent en effet à aucune autre nécessité… que d’être tendance. La mode, comme l’art, s’est complètement dissociée de la notion de beau, poursuit Françoise Gaillard. Avant, les gens portaient des vêtements pour être beaux. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le fait : la mode est devenue le pur signe de la mode. Elle est passée « par-delà » le beau. On ne s’habille plus pour séduire, se distinguer socialement ou être à l’aise. Ces fonctions, bien sûr, ne sont pas évincées, mais deviennent presque anecdotiques par rapport au phénomène de la mode « en soi ». Celui qui aime la mode affirme en quelque sorte qu’il est partie prenante de ce rythme accéléré, qu’il appartient à cette temporalité « absolument moderne » selon le mot de Rimbaud.

C’est aussi pourquoi la mode, qui a longtemps attiré l’attention des seuls sociologues, interpelle la philosophie. Les liens entre mode et philosophie restent encore largement inexplorés, car la mode reste associée dans l’imaginaire à quelque chose de frivole, de futile, de superficiel, tandis que la philosophie implique un énorme dispositif qui met en jeu le sensible et intelligible, la vérité et l’erreur. À ses yeux, la mode reste souvent cantonnée dans une sphère magique qui n’a pas accès à la vérité, explique la philosophe et romancière belge Véronique Bergen. Une sphère magique dans laquelle, en réalité, nous évoluons tous autant que nous sommes. On sait que dans nos sociétés postmodernes, ce ne sont plus les fonctions qui comptent, mais les représentations de ces fonctions. Même la non-mode est encore signe de mode, assure Françoise Gaillard. Vous êtes dans un système de contraintes qui fait qu’il n’y pas de dehors de cela, puisque le dehors est encore signe du dehors. Vous ne pouvez plus vous en sortir !

Ainsi de la dernière tendance dont parlent tous les magazines : le normcore, autrement dit le « non-style » qui correspondrait grosso modo au look du touriste américain moyen et qu’adoptent aujourd’hui les hipsters, fatigués de la recherche perpétuelle et chronophage du « bon » look… T-shirt blanc, jeans et baskets : les branchés réhabilitent la silhouette « grande surface », qui ne craint ni les coupes hasardeuses ni le bas de gamme douteux. Mais par cette tentative radicale de s’extraire de la mode, le normcore serait encore et toujours « à la mode ». Et même peut-être, par son ambition de transcender les tendances – de « trans-tendancer » – le comble de la mode ! Les marques, d’ailleurs, ont déjà récupéré le phénomène.Dress normal, martèle l’enseigne américaine Gap : sa dernière campagne de pub met ainsi en scène Anjelica Huston ou encore Élisabeth Moss (héroïne de « Mad Men ») habillées en chemise et pantalon ultrabasiques. Pour Françoise Gaillard, le normcoren’est peut-être que le nom d’un nouveau « dandysme ». C’est une éthique, une morale de soi. La mode n’est pas libre, c’est au contraire quelque chose de terriblement exigeant, commente-t-elle. Francesco Masci identifie de son côté une tentation réactionnaire dans ce mouvement antimode : Il est intéressant de voir que la vraie radicalité serait aujourd’hui dans la normalité. Non pas dans le fait de trouver quelque chose de radicalement différent, mais dans l’idée d’annuler toute différence. Des stylistes antifashion très à l’avant-garde comme Rick Owens ont une approche atemporelle qui est paradoxalement une approche très traditionaliste, analyse le philosophe.

Le corps de la mode

Car la mode – dont le statut d’« art » à part entière divise – ne renonce pas à imposer un absolu. Dans son essai « Le Corps glorieux de la top-modèle » (Nouvelles éditions Lignes, 2013), Véronique Bergen montre ainsi que, si le vêtement est contingent, c’est peut-être dans le corps lui-même que la mode cherche un invariant. J’ai voulu repérer à travers le phénomène des top-modèles des catégories platoniciennes véhiculées par la mode : celles de temps, d’éternité, d’un corps intelligible séparé des signes de vieillesse, de maladie. Le deuxième dispositif à l’œuvre, c’est une inversion de l’incarnation : dans la Bible, le Verbe s’est fait chair mais, avec le phénomène des top-modèles, c’est la chair qui se fait Verbe puisque le corps devient de plus en plus émacié, arrive même à une sorte de disparition pour ne mettre en lumière que les vêtements, les parures. Car là où chez des créateurs japonais comme Rei Kawakubo (Comme des garçons), les volumes et les matières prennent le pas sur le corps jusqu’à le cacher et le déformer, la mode occidentale se caractérise largement par une tendance à « coller » au corps, à en révéler les traits. Le paradoxe, pointe Véronique Bergen, est que là où le corps de la top-modèle est synonyme de beauté et de séduction, il en vient à s’effacer, devient un corps spectral, fantomatique, où l’on perd le sensible, l’empirique, les traces de finitude. On voit d’ailleurs poindre une volonté de jouxter ces top-modèles à des images de synthèse et peut-être deviendront-elles un jour purement virtuelles.

La mode véhiculerait donc aussi un fantasme de disparition du corps… et donc de la mort. Mais cette ambition démentielle permet aussi d’explorer des espaces limites.Aujourd’hui, la mode va au-delà de propositions de parures ; elle dicte vraiment des façons d’être au monde, met en scène d’autres manières d’exister, d’habiter son corps ; elle induit un bouger dans les mentalités , ne fût-ce qu’avec ces mannequins androgynes, comme Andrej Pejic qui défile aussi bien pour les collections hommes que pour les collections femmes. Certains créateurs comme Azzedine Alaïa, Mugler, Versace ou encore chez nous l’École d’Anvers explorent des zones de la société que la société refuse : les univers sadomaso, mutant, androïde… Un laboratoire des possibles proche parfois de la science-fiction et apte à stimuler la philosophie ? Peut-être bien. À moins qu’il ne s’agisse, comme se le demande Véronique Bergen, d’une ultime pirouette de la mode dépassée par sa propre surenchère d’images ?