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Archive for décembre 2008

Jacky Dahomay : Le Cynisme des Chiens

Posted by Hervé Moine sur 14 décembre 2008

Jacky Dahomay est un collègue professeur de philosophie à Pointe à Pitre. Il est a écrit sa colère dans l’article qui suit.


Le récit ahurissant fait par un enseignant du Gers concernant l’intrusion dans sa classe de gendarmes et d’un chien, m’a littéralement bouleversé. Et j’ai pleuré. De rage bien entendu. Je suis un vieil enseignant, à la veille de la retraite. Ce métier a été ma seule vocation. Je me suis toujours tenu pour le seul maître dans ma classe après Dieu (s’il existe bien entendu!) et personne n’y entre sans mon autorisation, ni chef d’établissement, ni inspecteur, ni ministre et, a fortiori, ni gendarme ni chien.

Impossible! A moins d’un cas de force majeure grave que le chef d’établissement devra m’expliquer au préalable. Je le dis donc tout net: si une telle chose m’arrivait, je donnerais l’ordre aux élèves de désobéir. Telle est mon éthique de professeur. J’estime ma mission d’enseignant plus haute que ma propre sécurité.

L’école de la République vise aussi à former des citoyens incommodes

En vérité, depuis quelques années, les enseignants s’accommodent de bien de choses inacceptables. Oublient-ils ce principe républicain qui veut que l’instruction publique vise aussi à former des citoyens incommodes?

Comment en est-on arrivé là? Tout se passe aujourd’hui comme s’il y avait une redoutable confusion des rôles, des institutions comme de leurs fonctionnaires. De toute évidence, au niveau des responsables de l’Etat comme au sein de la population, il y a confusion entre l’espace public propre à l’école et d’autres formes d’espaces publics ou communs.

Or, l’école n’est pas publique au sens ou peuvent l’être les chemins de fer, les télécommunications ou la place du marché. Cela fait des années qu’on croit bien faire en ouvrant l’école sur l’extérieur. La rue y est rentrée, avec son lot de désagréments. Si la rue peut enrichir l’expérience, seule l’école donne une véritable instruction. Comment des vérités aussi élémentaires peuvent-t-elles avoir été oubliées?

Admettons qu’un policier ait toute légitimité pour procéder à des fouilles dans les aéroports et dans la rue (à condition bien sûr que cela ne s’adresse pas qu’aux basanés!): cela lui donne-t-il pour autant le droit de se substituer à l’autorité du maître dans sa classe?

On a souvent du mal à distinguer entre le maître qui impose une domination et le maître qui exerce un magistère. Et comme ce principe s’est perdu, le maître-chien, fût-il gendarme, se sent autorisé lui aussi à prendre la place de l’enseignant à l’école. Et quand un magistrat se permet de croire que la peur du gendarme introduite brutalement à l’école est ce qui préservera les élèves de la délinquance, on se demande, bien que n’étant pas Gaulois, si le ciel n’est pas tombé sur notre tête! La peur et la répression ont remplacé la mission éducative de l’école. Quel échec!

De la pratique quotidienne du massacre de citoyens

Sait-on simplement que lorsque le chien et le gendarme se substituent à l’autorité du maître à l’école, c’est que les loups hurlent déjà aux portes de nos villes. Il s’ensuit en général un bruit de bottes sur les trottoirs.

Mon cœur donc gronde de colère et qu’on le laisse faire! Il y a des moments où la raison raisonnante devient impuissante et laisse place à l’indignation. Toutefois, des chiens, préservons-nous de leur rage et de leur cynisme. J’emprunte cette expression « le cynisme des chiens » à Chateaubriand qui, dans ses « Mémoires d’outre-tombe », l’utilise pour qualifier les révolutionnaires qui, sous la Terreur, bons père de famille, emmenaient leurs enfants se promener le dimanche en prenant soin de leur montrer en passant le dada des charrettes qui conduisaient des citoyens à la guillotine.

Le cynisme est dans la contradiction voulue et assumée opposant les grands principes humanitaires qu’on affiche et la pratique quotidienne du massacre de citoyens.

Aujourd’hui, nous avons affaire à une autre forme de cynisme. Dans le spectacle que donne à voir par exemple le Gouvernement actuel de la France. Le président, Nicolas Sarkozy le premier. Loin de moi l’idée de vouloir l’affilier à une quelconque gent canine. Mais son cynisme consiste à affirmer une chose et son contraire, à soutenir un ministre un jour, à le désavouer le lendemain, à parler constamment à la place de ses ministres.

Dans son agitation ultra médiatisée, il procède à une véritable désymbolisation constante des institutions de la république. Il y a bien là un travail d’affaiblissement de l’autorité de ces dernières. Pour parodier Hannah Arendt, disons qu’il y a aussi perte d’autorité quand les adultes refusent d’assumer le monde dans lequel ils ont mis les enfants, les vouant ainsi à une culture de la violence.

Le refus de l’éducation est l’étalage de la répression et le culte de la sécurité. On croit que la sécurité n’est qu’une affaire de police alors qu’elle réside avant tout dans le contrat liant les citoyens, contrat implicite et symbolique comme sortie de l’état de nature. C’est ce refus de l’éducation qui pousse à vouloir incarcérer des enfants de douze ans. Reste maintenant à obliger des psychiatres à inventer une substance antiviolence qu’on inoculerait aux femmes enceintes, sans leur consentement bien entendu.

Insidieusement se met en place une forme de totalitarisme forcément inédite

Tout cela est grave, très grave. La démocratie ne fait pas toute la légitimité d’une république. Un pouvoir tyrannique peut se mettre en place démocratiquement. L’histoire, comme on sait, ne se répète pas et les formes de totalitarisme à venir sont forcément inédites.

Nous sentons bien qu’une nouvelle sorte de régime politique, insidieusement, se met en place. Quand, à l’heure du laitier, un journaliste est brutalement interpelé chez lui, devant ses enfants; quand des enfants innocents sont arrachés de l’école et renvoyés dans leur pays d’origine; quand une association caritative est condamnée à de lourdes amendes pour être venue en aide aux sans abris; quand… Même si nous n’avons pas encore tous les éléments théoriques permettant de penser ce régime inédit, il se « présentifie » déjà avec des signes certains de la monstruosité. Face à tout cela, le PS, principal parti d’opposition, se déchire lamentablement. L’heure serait-elle venue, pour nous enseignants du moins, d’entrer dans la désobéissance civile?

Je ne parle peut-être pas d’outre tombe mais je suis d’outre-mer. Comme beaucoup d’Antillais, j’ai aimé une certaine France malgré l’esclavage et la colonisation, malgré Vichy et la collaboration. Cette France qui à deux reprises, a su abolir l’esclavage, celle qu’on a cru ouverte aux Droits de l’homme et aux valeurs universelles. Celle dont l’école, malgré ses aspects aliénants pour nous, a su donner le sens de la révolte à un Césaire ou à un Fanon.

Qu’il faille dépoussiérer cette vielle école républicaine ne signifie pas qu’on doive la jeter avec l’eau du bain. Est aussi à réviser cette identité républicaine hypocrite qui a du mal à s’ouvrir à la diversité. Et quand on constate que monsieur Brice Hortefeux, ministre de cet affreux ministère de « l’Intégration, de l’identité nationale et de l’immigration », aux relents franchement vichyssois, se permet de réunir, à Vichy précisément, les ministres européens chargés des questions d’immigration, on peut légitimement penser qu’il y a là une continuité conservatrice inquiétante.

Ce ministre rend visite le 10 décembre au Haut conseil à l’Intégration. Je n’y serai pas. J’annonce ici publiquement ma démission du HCI. Cette France qui vient ou qui se met en place sournoisement, je ne l’aime pas. Devrions-nous alors, d’outre-mer, faire dissidence? Je ne sais pas. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que la plus grave erreur serait de se dire, comme à l’accoutumée, que les chiens aboient et que la caravane passe.

Jacky Dahomay est professeur de philosophie à la Guadeloupe et démissionnaire du Haut conseil à l’Intégration.

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G-H. Soutou : la Déclaration universelle des Droits de l’Homme fête ses 60 ans.

Posted by Hervé Moine sur 10 décembre 2008

dh48Cette année, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme fête ses 60 ans. Edité le 10 décembre 1948, ce texte essentiel proclamait pour la première fois ces droits au niveau mondial, posant une première limite, certes encore largement théorique, à la souveraineté absolue des États. La France joua un rôle considérable à cette occasion.

Les Droits de l’Homme n’étaient certes pas totalement ignorés sur le plan du droit international avant la deuxième guerre mondiale. Mais le véritable point de départ fut la charte de l’Atlantique proclamée par Franklin Delano Roosevelt et Winston Churchill le 12 août 1941. Dès la conférence interalliée qui se tint à Londres le 24 septembre 1941, René Cassin, tout nouveau commissaire national chargé pour la France Libre de la justice et de l’instruction politique, déclara au nom du comité national français que « la consécration pratique des libertés essentielles de l’homme était indispensable à l’établissement d’une paix internationale véritable ».

A titre de délégué du gouvernement français, d’expert des commissions ou conseils compétents de l’Organisation des Nations unies, et comme président de la commission consultative des Droits de l’Homme auprès du ministère des Affaires étrangères, René Cassin joua un rôle déterminant dans l’élaboration de la déclaration de 1948.

En 1946, le Conseil économique et social de l’ONU créa une « commission des Droits de l’Homme ». Le gouvernement français y nomma René Cassin, devenu entre temps vice-président du Conseil d’Etat. La nouvelle commission constitua un comité de rédaction (dont faisait partie René Cassin) afin de mettre au point un projet de déclaration. René Cassin présenta un avant-projet le 16 juin, qui fut adopté comme base de travail. On notera que son avant-projet reprenait le contenu de la déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789, mais y ajoutait les droits politiques, le droit à la nationalité, la protection des étrangers, et les « droits sociaux, économiques et culturels ». Cette dernière question allait faire par la suite l’objet des plus grands débats et des plus grandes difficultés dans l’élaboration complexe de la déclaration de 1948 et ensuite des conventions qui devaient en découler. Mais cette extension de la notion de Droits de l’Homme, au-delà de la déclaration de 1789, correspondait à l’évolution des conceptions françaises dans ce domaine, telles qu’elles avaient été formulées dans le préambule de la constitution de 1946.

La commission des Droits de l’Homme aboutit à un projet de déclaration en juillet 1948. L’Assemblée générale de l’ONU s’en saisit le 28 août. D’une façon générale, les débats furent complexes. Le représentant français, René Cassin, y joua un rôle considérable. Les plus grandes difficultés provinrent des pays communistes. Ceux-ci, en particulier l’URSS, voulaient que l’on aille beaucoup plus loin dans la définition des droits économiques et sociaux et sur ceux des minorités nationales. D’autre part l’URSS s’opposait absolument à la création d’une cour internationale des Droits de l’Homme ou de tout organe chargé d’examiner les pétitions adressées aux Nations unies. La France pour sa part fit adopter le titre de déclaration « universelle » des Droits de l’Homme, contre celui de déclaration « internationale » qui avait la faveur des Anglo-Saxons et qui de toute évidence était de portée plus limitée. Elle fit inscrire en particulier dans la déclaration le droit à la nationalité, et les droits généraux des intellectuels. Elle ne parvint pas néanmoins à faire adopter le droit d’intervention des Nations unies pour les apatrides et les demandeurs d’asile. Enfin l’Assemblée générale de l’ONU, siégeant d’ailleurs cette année là à Paris, adopta la déclaration le 10 décembre 1948, tous les membres de l’organisation s’étant prononcés en sa faveur, à l’exception de l’URSS, des Etats d’Europe orientale, de l’Afrique du Sud et de l’Arabie saoudite qui s’abstinrent. En outre l’Assemblée adopta une résolution demandant au Conseil économique et social d’examiner d’urgence le pacte et les conventions internationales nécessaires à la mise en oeuvre effective des termes de la déclaration, ce qui était conforme aux vues de Paris.

En effet, dès le mois de mai 1948, la commission des Droits de l’Homme avait commencé à préparer des projets de pactes, dont un déposé par René Cassin, qui auraient donné une forme contractuelle au plus grand nombre possible des droits que la déclaration se contentait de proclamer, engageant ainsi les Etats signataires. Plusieurs projets furent préparés, mais le travail fut ralenti par le problème déjà apparu pour la déclaration : celui de la prise en compte des droits économiques et sociaux, les Etats communistes rejetant les différents projets étudiés, les trouvant insuffisants sur cette question. Cela bloqua les choses pendant de nombreuses années. Ce ne fut que le 16 décembre 1966, à la faveur de la Détente, que furent adoptés par l’Assemblée générale le pacte international relatif aux droits civils et politiques, et le pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels ; tous les deux n’entrèrent en vigueur qu’en 1976. Avec la déclaration de 1948, ils constituent désormais la « charte des Droits de l’Homme de l’ONU ».

Notons néanmoins qu’en 1949 les différentes administrations françaises devinrent beaucoup plus réticentes à suivre René Cassin dans sa volonté de mettre en place des conventions d’application de la déclaration. Ce qui préoccupait les responsables français, c’était en particulier la tendance croissante de l’Assemblée de l’ONU à utiliser ces futures conventions pour remettre en cause, au nom du droit d’autodétermination, les colonies, alors que les difficultés se multipliaient dans l’Union française. Le point crucial était le « droit de pétition » des individus ou des groupes à l’ONU au nom de la déclaration. René Cassin était partisan, en s’entourant certes de précautions, d’aller de l’avant. Le principe essentiel devait être de repousser fermement toute distinction entre les Droits de l’Homme en général et ceux des habitants des territoires sous tutelle, entre les droits des individus et ceux des minorités : « tout le monde ou personne », disait-il ; en d’autres termes le principe d’universalité était le meilleur moyen pour la France de concilier sa position de principe traditionnelle, et la défense de ses intérêts. Mais les ministères des Affaires étrangères, de l’Outre-Mer et de l’Intérieur se montrèrent beaucoup plus frileux, et dès la fin 1949 n’étaient plus sur la même longueur d’onde que Cassin. D’ailleurs, la France n’adhéra aux pactes internationaux relatifs aux Droits de l’Homme qu’en octobre 1980.

Un retard largement rattrapé depuis, la France étant même devenue, le 20 février 2007, le premier pays à inscrire l’abolition de la peine de mort dans sa constitution. En effet, à l’occasion d’une réforme constitutionnelle, 828 Parlementaires français contre 26 ont voté un texte qui dispose que « nul ne peut être condamné à la peine de mort ».

Georges-Henri Soutou Professeur à l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV)

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Klesis rend hommage à Claude Levi-Strauss

Posted by Hervé Moine sur 8 décembre 2008

Nous venons de fêter les 100 ans de Claude Lévi-Strauss, dont son œuvre immense en fait l’un des auteurs et penseurs majeurs du siècle dernier.
Pour des élèves de terminales et pour quiconque s’intéresse à la philosophie, aux sciences de l’homme, et pour quiconque se considérant ami de l’humanité, l’anthropologue français demeure une source formidable d’inspiration.
Je vous renvoie au dernier numéro de Klesis qui rend hommage à son oeuvre.

Alors rendez-vous sur : http://www.revue-klesis.org/

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