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Etude du livre I du Contrat Social de Rousseau Cours n°8

Posted by Hervé Moine sur 7 février 2009

Jean Jacques Rousseau

Jean Jacques Rousseau

Dans ce cours nous analyserons le chapitre III « du droit du plus fort »

Contradiction de l’expression « droit du plus fort »

Le 1er § débute sur une constatation de fait qui se trouve être d’ailleurs le nœud même du problème : le droit du plus fort est sujet au changement. Le plus fort n’est pas nécessairement toujours le plus fort. Il est, en effet, toujours susceptible d’être renversé par un plus rusé (l’autre par la ruse pouvant par exemple profiter d’un petit instant d’inattention devenant par là même le plus fort) ou encore par une coalition des plus faibles. D’autre part, la force se perd, ne serait-ce que par le vieillissement. Ainsi, un pouvoir fondé sur la force est précaire, constamment menacé.

Aucune force n’est légitime en elle-même, elle reçoit sa légitimité de l’extérieur. Qu’est-ce qui donne alors à une force sa légitimité ? C’est sa conformité au droit, c’est-à-dire aux exigences morales. Considérée en elle-même, la force est sans valeur ; du point de vue moral, elle n’acquiert une valeur que par sa soumission au droit. De la même manière, l’obéissance n’est pas en soi une valeur ; obéir pour obéir est stupide ; l’obéissance n’a de la valeur que si elle représente pour chacun un devoir, une exigence morale, ce qui signifie qu’elle ne saurait être obtenue par la seule contrainte.

« Transformer sa force en droit », c’est la mettre au service du droit et la faire accepter librement par ceux auxquels on l’applique. Mais s’ils l’acceptent librement, elle n’est plus imposée et devient alors légitime. Dès lors, ceux qui l’auront acceptée se feront un devoir et auront le devoir de la respecter. Le plus fort a un pouvoir d’autant plus solide qu’il a réussi à transformer sa force en droit, en ajoutant, à sa force physique, une force morale qui l’assure du consentement et du soutien de la population. Mais s’il ne transforme pas sa force en droit, les autres ne se sentiront pas obligés de la respecter, et s’ils obéissent cela ne sera que par contrainte et se révolteront assurément dès qu’une occasion se présentera. Rousseau ajoute qu’il est ironique de parler du droit du plus fort, la force ne conférant aucun droit, même si on peut constater que ce droit est « réellement établi » dès lors que le plus fort impose véritablement sa volonté. Celui-ci, à défaut de créer un droit moral, impose un droit positif, c’est-à-dire effectif, un pouvoir de fait qui n’est qu’un droit usurpé.

La thèse principale de Rousseau, dans ce 1er §, est bien celle, selon laquelle la force est distincte du droit ; elle ne coïncide légitimement avec celui-ci que lorsqu’elle s’y soumet et non l’inverse.

Selon Rousseau, puissance physique et puissance morale sont deux domaines strictement indépendants : ce qui est ne saurait engendrer ce qui doit être. La morale est totalement indépendante de l’ordre des faits ; elle implique un libre choix entre le bien et le mal, la liberté étant la condition de possibilité de la morale et du droit, or, la force ne relève aucunement de la liberté mais de la nécessité puisque, devant elle, on ne peut que céder ou mourir. En un mot, ce qui relève de la nécessité ne peut fonder le droit qui requiert la liberté.

La force n’ajoute rien au droit

Dans le 2ème §, Rousseau examine l’hypothèse de l’identification de la force et du droit, identification qu’il rejette évidemment mais dont il examine un instant les implications. Dans l’hypothèse fallacieuse de l’existence d’un droit du plus fort, puisque la force fait le droit, la cause est la force et l’effet le droit. Identifié à la force, le droit change. Il évolue au gré des rapports de force puisqu’il est toujours conforme aux intérêts du dernier vainqueur, qui ne sont pas forcément ceux du précédent.

Mais un tel droit « qui périt quand la force cesse » est une caricature du droit ; le véritable droit est fondé sur la raison, étant ainsi universel, éternel comme la raison même. Qu’est-ce qu’un droit changeant ? Un droit changeant n’est plus un droit, il n’est plus « rien du tout ».  Ainsi, l’identification du droit à la force conduit à une contradiction fondamentale : la nécessité de décrire comme variable ce qui est immuable. Le caractère périssable est contradictoire au droit ; il y a contradiction à considérer le droit comme périssable.

Si l’on identifie le droit à la force en affirmant ce prétendu droit du plus fort, alors l’impunité va devenir un principe moral. Désobéir impunément c’est en effet être le plus fort. Si quelqu’un transgresse la force codifiée sans qu’il y ait sanction il est justifié parce que le plus fort à trouvé plus fort que lui. N’est pas plus fort celui qui ne peut pas nous punir la désobéissance. Dès lors, il n’y a plus de devoir d’obéir.

Réfutation de l’argumentation chrétienne

Dans le 3ème §, Rousseau vient donc de démontrer que la force est illégitime en elle-même. Or, Bossuet et Calvin qui seraient en accord avec Rousseau sur ce point  n’en affirmeraient cependant pas moins que le plus fort a l’autorité légitime,  non pas en tant seulement qu’il est le plus fort, mis en tant que cette force a un fondement divin. Rousseau va, pour réfuter cet argument de droit divin, supposer à nouveau cet argument comme valable. Or cela entraîne des conséquences absurdes.

D’une part, c’est parce que la puissance vient de Dieu qu’elle est bonne ; l’argument ici repose sur l’idée que tout ce qui vient de Dieu est bon et sacré et que c’est par conséquent un sacrilège de se révolter[1]. Si Dieu préside à tout et qu’il a tout créé, y compris les maladies, est-ce à dire que ces dernières seraient bonnes et sacrées et qu’on ne pourrait rien faire contre elles ? Ce qui vient de Dieu ne doit pas être accepté sous le simple prétexte que cela vient de Dieu. Il en résulte qu’un roi ne peut se prévaloir de la caution divine. En effet, de même qu’il est légitime de combattre la maladie qui vient également de Dieu, il est juste de destituer un monarque qui tombe dans le despotisme. Par conséquent, les absolutistes s’égarent lorsqu’ils ont recours à la notion confuse de droit divin. Ainsi, pour Rousseau, l’absolutisme est aussi peu fondé dans sa version religieuse que dans sa version laïque : le droit divin ne vaut pas mieux que le contrat inique décrit par Hobbes et Grotius.

D’autre part, si l’argument de l’origine divine de toute puissance est acceptée, alors, non seulement  faudra-t-il obéir à la force du brigand, « le pistolet qu’il tient est une puissance », mais encore, s’agira-t-il de lui obéir même lorsqu’il y a moyen de faire autrement. Comment se soumettre « en conscience », c’est-à-dire par devoir à une telle exigence ? La légitime défense serait-elle absurde et immorale ? L’obligation ne résulte que d’une exigence morale, en revanche, céder à la force résulte d’une nécessité physique. Par conséquent, si un brigand veut s’emparer de ma bourse et si je la lui donne cela ne peut être que par nécessité, aucunement par nécessité. C’est pourquoi, si je peux la lui refuser, je n’ai aucune obligation de la lui remettre, je suis fondé à refuser de me soumettre. Je peux même répondre par la force à une force injuste. La résistance à l’oppression est légitime.

Conclusion

Ainsi, si toute puissance vient de Dieu, on n’est cependant « obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes. » Or, nous ne savons pas encore quelle est l’autorité légitime, « ainsi, dit Rousseau, ma question primitive revient toujours. La question du fondement légitime du pouvoir, de l’origine de la souveraineté se pose toujours. On sait seulement que ni le droit naturel[2], ni le droit du plus fort[3] ne fonde l’autorité. Peut-être sera-ce alors la convention et l’acte volontaire de soumission[4].


[1] Voir Leibniz pour qui le mal lui-même peut être un bien.

[2] Voir chapitre 2

[3] Voir chapitre 3

[4] Voir chapitre 4

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