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Etude du livre I du Contrat Social de Rousseau Cours n°9 « De l’esclavage »

Posted by Hervé Moine sur 8 février 2009

Jean Jacques Rousseau

Jean Jacques Rousseau

Analysons à présent le chapitre IV « De l’esclavage »

Il semble qu’il y ait contradiction entre ce qui est énoncé dans le 1er § et le titre du chapitre. N’est-il pas déjà acquis que la servitude ne peut être fondée ni en nature ni sur la force, pourquoi donc examiner l’esclavage comme fondement possible de l’autorité ? En fait, la généralité du titre est trompeuse : ce n’est ni du statut d’esclave en général, ni du fait historique de l’esclavage dont il sera dans ce chapitre question. Rousseau se donne un objet plus déterminé : réfuter les théoriciens de la servitude volontaire ou, plus précisément encore, de la servitude contractuelle. Dans les chapitres précédent, Rousseau a montré que la souveraineté politique ne doit reposer ni sur l’autorité naturelle qu’un homme détiendrait sur ses semblables, les hommes étant tous égaux en droit et naturellement libre[1], ni sur la force. Restent donc les conventions. Or, pour certains théoriciens, on peut se faire esclave par convention, par libre consentement, on peut aliéner non seulement sa liberté mais aussi celle de ses enfants. C’est cette thèse défendue par les absolutistes, Grotius, Hobbes et Pufendorf qui va être analysée et détruite, c’est le concept même d’un pacte de soumission, formé par ces mêmes théoriciens[2], qu’il s’agit d’invalider dans ce chapitre.

Nul ne peut aliéner sa liberté à un autre homme

Dans le 2ème §, Rousseau s’attaque à la thèse absolutiste de Grotius. Pour justifier l’absolutisme, Grotius effectue, selon Rousseau, une généralisation abusive à partir d’un argument non fond, à savoir celui d’un prétendu droit de chacun à aliéner sa liberté. Il étend ce supposé droit à l’ensemble des individus, à tout un peuple. Mais déjà rien ne prouve qu’un particulier ait le droit d’aliéner sa liberté et, même si cela était, rien ne prouve non plus que ce qui est valable pour un seul le soit également pour tous. Rousseau établira que la liberté, qu’elle soit individuelle ou collective, est inaliénable. En effet celui qui aliène sa liberté le fait pour en tirer profit. Or, lorsqu’un peuple aliène sa liberté, on voit bien les avantages qu’en tire le chef, toutes les nuisances sont du côté des sujets : un contrat par lequel le chef jouirait de tous les droits, alors que le peuple n’aurait que des devoirs, c’est-à-dire donnerait tout et ne recevrait rien, ne pourrait être un contrat souscrit que par un peuple de fous. Un tel contrat serait forcément illégitime, la folie ne fondant en aucun cas le droit.

Selon Grotius, en cas de disette, certains rois mettent les réserves alimentaires qu’ils détiennent à disposition de leur peuple, le sauvant ainsi de la famine, ce qui leur donne le droit, en échange, de le réduire à l’esclavage puisqu’il leur donne la vie. Un tel contrat est apparemment légitime puisque chacun reçoit et donne quelque chose : le roi reçoit des esclaves en échange de nourriture ; le peuple reçoit sa subsistance et donne sa liberté. Les avantages semblent donc mutuels, la réciprocité paraît assurée. Rousseau réfute cet argument, car les réserves alimentaires que les rois se sont ainsi appropriées sont le fruit du travail du peuple. Le roi n’apporte aucune subsistance à son peuple, c’est au contraire, le peuple qui nourrit le roi, et, autant le dire, un roi ne se contente pas de peu. Il reçoit donc tout et ne donne rien. Quant au peuple, il donne tout et ne reçoit rien. Le contrat conçu par Grotius est, selon Rousseau, illégitime.

Dans le 3ème §, Rousseau reprend un argument fréquemment développé par les absolutistes, pensons notamment à Hobbes, argument selon lequel, le roi apporte la paix au peuple et obtient n échange, sa liberté. Ce contrat, ou plutôt ce pseudo-contrat n’est pas plus valable et légitime selon Rousseau, pour qui, seule la paix dans la justice est acceptable. Dès lors que la paix est imposée par les monarques, elle n’est pas autre chose qu’une façon de perpétuer dans le calme l’injustice qu’ils font régner. Le prisonnier ne connaît-il pas la paix dans sa geôle ? Elle est pourtant pour lui un malheur. La paix et la sécurité  que les rois assurent à leurs sujets sont semblables à celles que les loups assurent aux agneaux. Seule la justice rend la paix légitime et comme la paix des rois est une injustice instituée, ces mêmes rois loin d’apporter un bien, répandent au contraire le mal, sans compter que cette paix n’est le plus souvent que de l’ordre du mirage, passant leur temps à guerroyer et ainsi à provoquer la désolation.

Dans le 4ème §, Rousseau affirme que les relations sociales reposent sur une exigence fondamentale : la réciprocité. Celui qui accepterait de tout donner sans rien recevoir serait ou bien un fou ou bien un saint, en mot, ce ne serait pas un homme normal. Tout contrat suppose des avantages réciproques[3]. Grotius et Hobbes  fondent l’absolutisme sur la folie, alors que la seule source de légitimité est la raison.

Dans les deux paragraphes suivants, Rousseau critique la thèse de l’hérédité de l’esclavage. Selon lui, nul n’est esclave de naissance ; tous les hommes naissent libres ; nul  n’appartient à un maître ; nul enfant n’appartient à son père et nulle femme n’appartient à son mari[4] Devenu adulte, l’enfant n’a plus aucun devoir à l’égard de ses parents. Il est libre de disposer de lui-même et de son existence comme il l’entend. Un être humain n’est pas une chose que l’on peut détenir ou posséder comme l’on possède une maison ou un cheval. Les rapports entre parents et enfants, maris et femmes, gouvernants et gouvernés sont purement conventionnels. Ces rapports ne sont légitimes que s’ils reposent sur l’accord des deux parties.

A propos des droits des pères sur leurs enfants, Rousseau apporte une précision, celle d’une limite : le père ne peut pas faire ce que bon lui semble de ses enfants. Le père ne peut et ne doit agir que « pour leur bien-être » et ne peut et ne doit aliéner leur liberté ; le devoir du père est de protéger la liberté de ses enfants. Le père n’a pas le droit d’y porter atteinte et s’il peut provisoirement « stipuler des conditions pour leur conservation », c’est parce que les enfants sont momentanément incapables d’apprécier ce qui leur est véritablement utile.

« Renoncer à sa liberté c’est renoncer à sa qualité d’homme… » § 6.

Alors que la tradition philosophique situe la spécificité de l’homme dans l’existence de la raison, Rousseau la fonde sur la liberté. En effet, il estime qu’entre l’animal le plus intelligent et l’homme le plus sot, la différence est en faveur de l’animal ; c’est pourquoi ce n’est pas vraiment l’intelligence, la raison qui définit l’homme. En revanche , la liberté, le pouvoir d’échapper à l’emprise des instincts, des penchants, n’appartient qu’à l’homme. « Renoncer à sa liberté » revient donc à « renoncer à sa qualité d’homme », en un mot, c’est renoncer à tout.

Rousseau rajoute qu’ « il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout »[5], ce qui signifie que la liberté ne peut être monnayée, une façon de dire à nouveau qu’elle est inaliénable. « Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme, et c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté. » Si l’homme n’est pas libre de choisir entre le bien et le mal, alors la morale n’est pas possible. En effet, tous les actes qu’il accomplit deviennent soumis à une stricte nécessité sur laquelle il n’a aucune prise. On ne saurait alors le tenir pour responsable. Or la morale suppose que l’homme soit responsable de ses actions.[6]

Par ailleurs, tout contrat implique que chaque partie contractante retire des avantages du contrat souscrit. Mais l’absolutisme reposerait sur un tel contrat où tous les avantages sont d’un côté et les contrainte de l’autre. Un tel contrat est en contradiction avec la règle des avantages réciproques. Il est donc nul. Toute convention suppose au moins deux parties contractantes. Juridiquement, en effet, l’engagement d’une personne envers elle-même, c’est le supposer fou. Par conséquent, si le maître a tous les doits, y compris ceux de l’esclave, il ne saurait utiliser les droits de l’esclave contre lui même, puisque ce serait nuire volontairement à soi-même.

L’esclavage ne peut se justifier par la guerre

Voir §§ 7 à 14 : A travailler…


[1] Voir dans les chapitres précédent, l’analyse de la famille et des rapports père/fils, chef/sujets, la critique de la notion d’esclavage par nature.

[2] Appelés aussi théoriciens du droit naturel.

[3] Remarque : Kant se distinguera de Rousseau sur ce point en affirmant que même si tous se conduisaient mal, je devrais bien me conduire et ne pas déroger à la loi morale ; Kant abandonne l’exigence de réciprocité.

[4] Cette thèse rousseauiste se rencontre également chez Locke qui déclare : « le père ne peut par aucune convention lier ses enfants ou sa postérité ». Rousseau et Locke proclament la liberté fondamentale de l’homme.

[5] Rousseau reprend une thèse déjà apparue chez Montesquieu pour qui, « vendre sa qualité de citoyen est acte d’une telle extravagance qu’on ne peut la supposer dans un homme. Si la liberté a un prix pour celui qui l’achète, elle est sans prix pour celui qui la vend ».

[6] Voir Emile « La providence ne veut point le mal que fait l’homme en abusant de la liberté qu’elle lui donne ; mais elle ne l’empêche pas de le faire… elle l’a fait libre afin qu’il fît non le mal, mais le bien par choix ».

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