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Etude du Livre I Contrat Social de Rousseau Cours n°11

Posted by Hervé Moine sur 10 février 2009

Jean Jacques Rousseau

Jean Jacques Rousseau

Analyse de la suite du chapitre VI « Du pacte social »

(cf. §1 à §7)

Reprenons notre étude au §8 du chap.VI.

Mais rappelons le contenu du chapitre précédent. Rousseau nous expliquait que l’aliénation des droits au profit de la communauté doit être, d’une part, totale, absolue. Nous avions dit, qu’en cela, Rousseau s’opposait à la fois à Spinoza et à Locke. D’après l’auteur du Contrat Social, si cette aliénation doit être absolue c’est dans le but d’éviter les risques de conflits. En effet, selon lui, s’il restait quelques droits aux membres de la communauté, ils pourraient les exercer contre la communauté et il y aurait ainsi risque de conflit. Cette aliénation des droits au profit de la communauté doit, d’autre part, se faire au profit de « toute » la communauté.

Aucun droit ne doit être conservé.

Si cette « aliénation totale » doit se faire au profit de « toute » la communauté, cela signifie qu’elle se fait au profit de soi-même, étant donné que chacun fait partie de cette communauté. Pour Hobbes l’aliénation doit se faire au profit d’un homme et non de tous. D’autre part, elle ne concernait pas « chaque associé » puisque l’un d’eux, le souverain, n’aliénait rien, celui-ci conservant l’intégralité de son droit naturel sur toutes choses et contre tous les hommes. Or, renoncer à tous ses droits au profit d’une communauté dont on fait partie n’est pas y renoncer au profit d’un seul ou de quelques-uns. Dans le premier cas, (thèse de Rousseau) on préserve sa liberté ; dans le second, (thèse de Hobbes) on la perd.

Problème : N’y a-t-il pas inégalité dans cette aliénation des droits ?

Rousseau affirme que la condition de cette aliénation « est égale pour tous ». Dès lors un problème se pose, problème qu’on peut énoncer de la manière suivante : Si le contrat, pour être juste, doit être le même pour tous cela signifie que tous aliènent leurs droits, leur puissance, or, il se trouve que la puissance des individus n’est pas la même. En effet, les plus puissants ou les plus riches, en sacrifiant la totalité de leurs droits, de leur puissance et de leur richesse, n’alièneraient-ils pas davantage que les autres ? Par conséquent, la situation ne semble pas la même pour tous.

Pour Rousseau, il est vrai que les riches et les plus puissants sont bien plus menacés que les pauvres aussi bien dans leur vie que dans leurs richesses. En effet, d’une part, les pauvres, possédant évidemment peu, comment susciteraient-ils la convoitise ? Ils semblent qu’ils soient bel et bien à l’abri du danger. Et, d’autre part, les riches, possédant beaucoup, ne courent-ils pas, en revanche, un grand danger ? Or celui-ci disparaît grâce justement au contrat, les riches trouvant ainsi la sécurité. Certes, il est vrai qu’ils apportent bien plus que les autres, cependant, ils reçoivent davantage, le risque, pour eux, étant plus grand. Ainsi, tout compte fait, on peut bien dire que la condition est bien « égale pour tous », puisque tous reçoivent au moins autant que ce qu’ils donnent. On gagne proportionnellement à ce que l’on perd.

On peut remarquer d’ailleurs, que l’apport du pauvre est non-négligeable, celui-ci apportant sa caution morale, nécessaire à l’institution du corps politique. Par conséquent, le riche apporte moins que ce que l’on pense et le pauvre plus que ce que l’on croit, et de ce fait, on peut dire que leurs apports respectifs peuvent être considérés comme équivalents.

On gagne l’équivalent de ce que l’on perd

Dans le §8. Rousseau précise sa pensée en affirmant que si les particuliers avaient conservé un quelconque droit, ceux-ci estimeraient, en ce qui concerne ce droit, être les seuls juges. Dès lors, lorsque des conflits relatifs à ces droits surgiraient, ils auraient tendance à se faire justice eux-mêmes. (Nous savons ce que pense Rousseau de cette idée !) Et, si ce comportement devait devenir habituel, la société se résoudrait à l’état social dans lequel règne la loi du plus fort. C’est pourquoi, aucun droit ne doit, en aucun cas être conservé. Ce n’est que de cette manière que les conflits pourront être jugés non par les individus eux-mêmes, mais par un « supérieur commun » (juges, tribunaux, …) qui offrira les garanties nécessaires de justice et d’impartialité.

Dans le §9. Rousseau reprend une de ses intuitions fondamentales : il ne faut en aucun cas remettre ses droits et sa liberté entre les mains d’une autre personne ; il faut éviter à tout prix de dépendre d’autrui. En effet, dépendre d’un quelconque particulier, ce que proposent les absolutistes, c’est perdre sa liberté. En revanche, dépendre d’une communauté régie par la raison est compatible avec la liberté individuelle. Lorsque nous renonçons à tous nos droits au profit de la communauté, autrui, qui en fait partie, les acquiert. Et quand autrui à son tour aliène ses droits au profit d’une communauté dont nous faisons partie, nous acquérons ses droits. C’est pourquoi « on gagne l’équivalent de ce qu’on perd ».  Dans l’état social, caractérisé par l’injustice et la guerre de tous contre tous, chacun ne peut compter que sur lui-même pour défendre ses droits. En revanche, dans la société instituée par le contrat, chacun peut également compter sur ce que Rousseau appelle « la force commune ». Ainsi, dans la société démocratique, nos droits, nos biens, étant protégés par tous, sont beaucoup moins menacés que dans l’état social.

« la volonté générale »

Dans le paragraphe suivant, §10. la notion de « volonté générale » prend une place importante. « Chacun de nous, dit rousseau, met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout ».

Selon Rousseau, la volonté est générale lorsqu’elle est raisonnable. En effet, en se plaçant sous sa direction, chacun se place sous la direction de la raison et donc de soi-même, puisque chacun est doté de raison. En chaque homme coexistent une volonté générale, expression des exigences de sa raison, et une volonté particulière reflétant ses passions. Toutefois, il faut bien distinguer la volonté générale de la « volonté de tous ». Celle-ci est simplement une coalition provisoirement majoritaire d’intérêts particuliers, ou si l’on veut « une somme de volontés particulières ». Contrairement à la volonté de tous, la volonté générale « ne regarde qu’à l’intérêt commun » dira Rousseau au livre II, chapitre III de l’ouvrage. Rousseau explique que lorsque les « associations partielles », c’est-à-dire les groupes de pression, « les brigues », les factions se substituent aux citoyens, l’exercice de la démocratie ne peut-être que perturbé. En effet, « les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général » (livre II, chapitre III). Parfois une association trop influente s’impose et un « avis particulier » l’emporte sur la volonté générale. Aussi faut-il soit interdire les associations, soit les multiplier pour que leurs différences finissent par se neutraliser.

Quant à l’élection de représentants, elle est inacceptable : Rousseau dira  au livre III, chapitre XV, « Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. » Et il ajoutera « le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. » C’est dire qu’un parlement votant des lois viole la volonté générale. Ainsi, on le voit, Rousseau n’admet que la démocratie directe, car, selon lui, « la souveraineté ne peut être représentée ».

Ce don que chacun d’entre nous, fait à la communauté n’est pas un don unilatéral. En effet, les autres membres, se donnant à la communauté à laquelle nous appartenons, se donnent d’une certaine manière à nous-même. Ainsi « nous recevons chaque membre », qui est une « partie indivisible du tout », comme nous sommes nous-mêmes une « partie indivisible » de ce « tout » qu’est la communauté. Nous nous donnons à tous et tous se donnent à nous.

« l’acte d’association produit un corps moral et collectif »

Rousseau, dans le dernier paragraphe du chapitre, §11. développe une thèse qui sera d’ailleurs reprise par Durkheim, le fondateur de la sociologie. Par le pacte social la société, en tant que telle, est créée. Dès lors, elle devient indépendante de ses créateurs. Les membres fondateurs peuvent disparaître, sans que disparaissent la société et ses institutions. Tout se passe donc comme si le contrat social avait engendré un être collectif ayant sa personnalité propre, son moi propre, une volonté commune, et échappant au pouvoir de ceux qui l’ont institué. Il peut même arriver que ce « corps moral et collectif » s’oppose par la suite à ses fondateurs et qui plus est les détruise s’ils bafouent la loi commune. Par conséquent, bien qu’issue de la volonté de chaque membre, la communauté présente une autonomie et une spécificité que rien ne pourra réduire.

Distinctions conceptuelles : « État, souverain, puissance, citoyen, sujet »

L’État est le peuple en tant qu’il observe les lois, et le souverain est le peuple en tant qu’il élabore les lois. La puissance est le peuple comparé aux autres peuples, la force que la communauté représente par rapport aux autres communautés qui ne reconnaissent que la force physique de l’État. Celui-ci n’a de légitimité morale que pour les seuls membres de la communauté. Ceux qui lui sont extérieurs ne se sont pas engagés à son égard. C’est pourquoi ils le considèrent comme une simple force, une « puissance ». Alors que les membres de la communauté ont des relations conventionnelles, contractuelles, les différentes communautés ont des relations naturelles et leurs rapports sont régis par la loi du plus fort.

Le « citoyen », c’est l’aspect actif de chaque membre de la communauté en tant qu’il élabore les lois; le « sujet », son aspect passif en tant qu’il s’y soumet. Dans le système démocratique, tout homme est donc à la fois citoyen et sujet, alors que dans le système absolutiste, il n’est que sujet. « Quiconque est maître ne peut être libre. » Le maître, pour Rousseau, en acceptant d’être maître, ne suit plus les recommandations de la raison, qui condamne l’asservissement d’autrui, et s’abandonne à ses passions, au plaisir illégitime de commander. Dès lors, il n’est plus maître de lui-même, il ne n’appartient plus et perd sa liberté.

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