Actuphilo

Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

Spinoza : A quelle condition l’homme est-il libre ?

Posted by Hervé Moine sur 18 février 2009

Baruch Spinoza (1632-1677)

Baruch Spinoza (1632-1677)

« Pour parvenir à garder un autre individu en sa puissance, on peut avoir recours à différents procédés. On peut l’avoir immobilisé par des liens, on peut lui avoir enlevé ses armes et toutes possibilités de se défendre ou de s’enfuir. On peut aussi lui avoir inspiré une crainte extrême ou se l’être attaché par des bienfaits, au point qu’il préfère exécuter les consignes de son maître que les siennes propres, et vivre au gré de son maître qu’au sien propre. Lorsqu’on impose sa puissance de la première ou de la seconde manière, on domine le corps seulement et non l’esprit de l’individu soumis. Mais si l’on pratique la troisième ou la quatrième manière, on tient sous sa dépendance l’esprit aussi bien que le corps de celui-ci. Du moins aussi longtemps que dure en lui le sentiment de crainte ou d’espoir. Aussitôt que cet individu cesse de les éprouver, il redevient indépendant.

Même la capacité intérieure de juger peut tomber sous la dépendance d’un autre, dans la mesure où un esprit peut être dupé par un autre. Il s’ensuit qu’un esprit ne jouit d’une pleine indépendance, que s’il est capable de raisonnement correct. On ira plus loin. Comme la puissance humaine doit être appréciée d’après la force non tant du corps que de l’esprit, les hommes les plus indépendants sont ceux chez qui la raison s’affirme davantage et qui se laissent davantage guider par la raison. En d’autres termes, je déclare l’homme d’autant plus en possession d’une pleine liberté, qu’il se laisse guider par la raison. »

Spinoza, Traité théologico-politique.

Je vous propose pour explorer ce texte de Spinoza et pour poursuivre notre apprentissage à l’étude philosophique de texte, un travail préparatoire à ce type de sujet proposé au baccalauréat.

L’exercice étant de travailler le texte de manière accompagnée et de poursuivre le travail : étude de l’argumentation de la deuxième partie de l’extrait et pourquoi pas de produire une version définitive de l’étude de texte.

LE THEME DU TEXTE

Le pouvoir et la liberté

LA QUESTION A LAQUELLE REPOND LE TEXTE

A quelle condition, l’homme est-il libre?

LA THESE DE L’AUTEUR (Réponse à la question)

Pour Spinoza, l’homme est libre s’il se laisse guider par sa raison. « Je déclare, dit-il, l’homme d’autant plus en possession d’une pleine liberté, qu’il se laisse guider par la raison. »

ETUDE DE LA STRUCTURE LOGIQUE DU TEXTE

Cette étude va nous permettre une lecture attentive du texte de Spinoza.

Deux parties (étapes) correspondant aux deux paragraphes :

I. Première étape (1er §)

A- Distinction de quatre mode de pratique d’esclavage > Distinction de deux formes de domination :

=> « Pour parvenir à garder un individu en sa puissance, on peut avoir recours à différents procédés. »

1) une domination qui s’exerce sur le corps / qui contraint le corps : suppression de la liberté de mouvement :

=> « On peut l’avoir immobilisé par des liens » [1er mode d’esclavage], on peut lui avoir enlevé ses armes et toutes possibilités de se défendre ou de s’enfuir [2ème mode d’esclavage]. »

=> « Lorsqu’on impose sa puissance de la première ou de la seconde manière [cf. 1er et 2ème modes d’esclavage], on domine le corps seulement et non l’esprit de l’individu soumis. »

2) une domination qui s’exerce à la fois sur l’esprit et le corps

=> « On peut aussi lui avoir inspiré une crainte extrême [3ème mode d’esclavage] ou se l’être attaché par ses bienfaits [4ème mode d’esclavage], au point qu’il préfère exécuter les consignes de son maître que les siennes propres, et vivre au gré de son maître qu’au sien propre. »

=> « Mais si l’on pratique la troisième ou la quatrième manière [cf. 3ème et 4ème modes d’esclavage], on tient sous sa dépendance l’esprit aussi bien que le corps de celui-ci. »

B- Fondement de cette domination qui s’exerce sur l’esprit et le corps à la fois :

Cette domination ne se fonde pas tant sur la puissance du dominant que sur les passions de crainte ou d’espoir du dominé. Dès lors que ses passions cessent il recouvre sa liberté.

=> « (…) on tient sous sa dépendance l’esprit aussi bien que le corps de celui-ci. Du moins aussi longtemps que dure en lui le sentiment de crainte ou d’espoir. Aussitôt que cet individu cesse de les éprouver, il redevient indépendant. »

II. Première étape (2ème §)

A- Affirmation (ou ré-affirmation) de l’existence d’une domination qui s’exerce sur l’esprit seul :

=> « Même la capacité intérieure de juger peut tomber sous la dépendance d’un autre, dans la mesure où un esprit peut être dupé par un autre. »

-B Définition et conditions d’une véritable liberté

=> « Il s’ensuit qu’un esprit ne jouit d’une pleine indépendance, que s’il est capable de raisonnement correct. »

Définition de la véritable liberté : Etre libre véritablement c’est être en mesure de jouir d’une totale indépendance, c’est-à-dire être affranchie de toute domination (la liberté comme libération).

Condition de la véritable liberté : Etre capable d’user correctement de sa raison, de raisonnement correct.

C- « On ira plus loin. »

Spinoza donne des précisions :

On est d’autant plus libre que l’on fait davantage usage de la raison. Ainsi la puissance humaine est à estimer en fonction non de la force (contrainte du corps cf. 1ère partie) mais de la raison.

=> « Comme la puissance humaine doit être appréciée d’après la force non tant du corps que de l’esprit, les hommes les plus indépendants sont ceux chez qui la raison s’affirme davantage et qui se laissent davantage guider par la raison. »

Existence  de divers degrés de liberté : on possède de manière plus ou moins étendue la liberté proportionnellement à l’usage que l’on fait de la raison ; ainsi celui qui se laisse guider par la raison possède une pleine liberté :

=> « En d’autres termes, je déclare l’homme d’autant plus en possession d’une pleine liberté, qu’il se laisse guider par la raison. »

ARGUMENTATION DE L’AUTEUR

Par l’étude de la structure logique nous sommes en mesure de dégager les procédés de l’argumentation de Spinoza :

Dans un premier temps, Spinoza distingue deux formes de pouvoir, deux formes de domination qui font que l’homme peut ne pas être libre et il s’attache, d’une part, à montrer qu’il n’existe pas seulement une domination sur le corps par la contrainte par la force physique mais aussi et surtout une domination qui est susceptible de s’exercer sur l’esprit, et d’autre part, à établir ,par voie de conséquence, les différentes circonstances qui font que l’esprit (la pensée humaine) peut être aliéné, soumis, non-libre.

En distinguant les différentes formes de domination, Spinoza donne de manière implicite une définition de la notion de pouvoir : « garder un autre individu en sa puissance » ; « il préfère exécuter les consignes de son maître que les siennes propres, et vivre au gré de son maître qu’au sien propre ». Le pouvoir pour Spinoza est bel et bien une aliénation en ce qu’un individu est soumis à un autre et ne peut donc être lui-même.

Les différentes formes de pouvoir sont :

– un pouvoir qui utilise la contrainte physique : la coercition, c’est-à-dire la violence que fait subir un corps sur un autre corps. Spinoza explique qu’un corps ne peut contraindre qu’un autre corps ; un corps ne peut contraindre un esprit. Le pouvoir du corps est impuissant sur l’esprit. En un mot, le pouvoir du corps laisse l’esprit libre.

– un pouvoir qui contraint l’esprit en se fondant sur les passions (cf. la crainte et l’espoir). L’esprit humain qui ne peut être contraint par la force physique peut être cependant dominé par les passions (crainte et espoir) qui le rendent dépendant d’un autre homme. Le dominant, le maître, tient l’individu soumis en satisfaisant ses passions, d’où l’attachement du dominé, l’esclave, au dominant, le maître.

– une première précision : « on tient sous sa dépendance l’esprit aussi bien que le corps » de l’individu soumis par l’intermédiaire de ses passions car dès lors que l’esprit est dominé le corps se retrouve lui aussi asservi. Spinoza, nous rend compte de l’idée selon laquelle si un corps dominé laisse un esprit libre, la réciproque n’est pas vraie : un esprit dominé condamne le corps à la servitude.

– une deuxième précision : « aussi longtemps que dure en lui (le passionnel) le sentiment de crainte et d’espoir » la domination de l’esprit de l’individu dominé perdurera.. C’est lorsque la passion d’espoir et de crainte s’extirpe, se dissipe, que disparaît en même temps ce rapport de pouvoir, de domination, celui-ci se fondant justement sur les passions citées.

– conclusion de cette première étape : s’il peut être contraint et asservi par le passionnel c’est que l’esprit humain peut ne pas être libre. Ainsi si l’esprit humain peut ne pas être libre, toute la question est de savoir désormais, quelle est la définition de la liberté et à quelle condition l’esprit humain peut-il être libre? C’est justement l’objet de la deuxième étape.

Dans un deuxième temps, Spinoza pense le fondement de la domination, de la servitude pour en déduire une définition et les conditions de la liberté.

Je vous propose de poursuivre ce travail vous même.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :