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Penser, c’est d’abord penser par soi-même !

Posted by Hervé Moine sur 19 février 2009

Je vous propose d’abord un texte de Marc Bloch qui affirme en substance que penser c’est d’abord penser par soi-même.

Marc Bloch : Penser c’est d’abord penser par soi-même

« Qui se fie seulement au train de la représentation ne va pas bien loin.Bientôt le voilà arrêté, assis au milieu d’un groupement général de façons de dire aussi plates elles-mêmes qu’immuables. Le chat retombe sur ses pattes, mais l’homme qui n’a point appris à penser, qui ne sort pas des brèves, des usuelles associations de représentations, celui-là retombe sur ce qui éternellement est d’hier. Il répète ce que d’autres ont répété, ses phrases vont à la queue leu leu.

Penser, au contraire, à la différence d’un déroulement de représentations toutes faites, c’est d’abord penser par soi-même. Pensée en mouvement comme l’homme qui, derrière, la met en branle. Elle apprend à savoir où  nous en sommes, elle rassemble du savoir pour orienter la conduite. Bien formée, cette pensée n’admet rien de fixe, rien d’achevé, ni faits accommodés ni formulations universelles ayant perdu toute vie, ni moins encore des mots d’ordre pleins d’un virus cadavérique. Bien plutôt une pareille pensée par soi se voit, elle et ce qui est sien, dans un flot ; comme un pionnier elle se trouve devant des frontières qui ne cessent de reculer. Il faut que l’apprentissage même soit activement touché par sa matière, car aucun savoir ne se doit tenir pour valable que s’il vit en devenir, s’il fait éclater les croûtes. Apprendre passivement et dodeliner seulement de la tête, c’est bientôt s’assoupir. Mais qui travaille à sa cause en marchant avec elle, en dehors des sentiers battus, celui-là devient majeur, peut finalement distinguer l’ami de l’ennemi, sait où ce qui est droit se fraye la voie. Il est commode de trotter en lisières mais concevoir énergiquement est signe de courage (…). »

Marc Bloch : Sujet-objet, éclaircissements sur Hegel p 15-16

J’ajoute à ce texte un extrait de l’opuscule « qu’est-ce que les lumières ? » de Kant à propos du courage de penser vraiment et un extrait de l’introduction à l’opuscule de Kant de Jean-Michel Muglioni.

Kant : sortir de la minorité

« Accéder aux Lumières consiste pour l’homme à sortir de la minorité où il se trouve par sa propre faute. Etre mineur, c’est être incapable de se servir de son propre entendement sans la direction d’un autre. L’homme est par sa propre faute dans cet état de minorité quand ce n’est (…) penser par soi-même ne va pas de soi et présente une difficulté essentielle. En effet, nous nous imaginons généralement que nos pensées sont nécessairement les nôtres et que nos croyances nous appartiennent en propre. (…) Mais comment admettrions-nous que la plupart de nos pensées, celles-là mêmes que nous disons personnelles, ne sont pas vraiment nos pensées ? Qu’elles sont en nous des préjugés, c’est-à-dire des croyances dont nous ne sommes pas les maîtres et qui proviennent de notre histoire ou de notre tempérament ? Qu’elles viennent de causes extérieures et non de notre propre jugement ? Nous leur avons donné notre assentiment, nous y avons acquiescé, nous leur avons dit oui – c’est cela croire-. Mais nous avons dit oui avant d’en avoir vraiment jugé, de telle sorte qu’elles sont en nous sans pourtant avoir été réellement pensées par nous.

Voilà une idée fort difficile à comprendre ; et le comprendre, c’est ouvrir la porte de la philosophie. »

Jean-Michel Muglioni, Introduction de Qu’est-ce que les Lumières, Hatier.

« Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc ou ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.
Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s’y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l’usage de la parole ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels, (d’un mauvais usage raisonnable) voilà les grelots que l’on a attachés au pied d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré. »

Kant, Qu’est-ce que les Lumières?

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