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Un travail intellectuel utile et salutaire

Posted by Hervé Moine sur 26 février 2009

Horace "Sapere aude !" Ose te servir de ton entendement !

Horace "Sapere aude !" Ose te servir de ton entendement !

Je vous propose cet article qui me parait aussi intéressant que pertinent. Il s’agit d’une lettre destinée aux étudiants de la Faculté de Saint-Claude que le directeur adjoint de Monsieur J.P Sainton, responsable de la filière Histoire et directeur de la Faculté de Lettres et Sciences Humaines de Saint-Claude. Ce texte est paru sur CaribCréol1, sous ce titre : « Lettre à des étudiants inquiets ».

Même si vous êtes lycéens, vous pouvez néanmoins prendre cette lettre à votre compte. Vous pouvez en effet reprendre chacun des points évoqués par Monsieur Sainton et vous poser cette question : qu’est ce que cela donne à penser?

Il y a moyen de préparer un examen tel que le baccalauréat pendant ces évènements que nous vivons actuellement en en faisant quelque chose de positif. Il y a de quoi en effet de préparer l’examen en histoire géographie, en sciences économiques et sociales en philosophie, en littérature…

Sans remettre en cause la position à laquelle vous adhérez et peut-être même pour laquelle vous militez, il peut être utile de rappeler qu’une attitude simplement passive ou réactive ne peut donner lieu à une évolution de l’esprit qui vise son autonomie. Suivre sans réfléchir ce n’est pas faire confiance c’est se laisser diriger par l’instinct grégaire. L’adhésion et la militantisme doivent avoir des fondements solides, cultivés et réfléchis.

Autrement dit, il y a une attitude à adopter par delà l’attitude partisane d’un côté ou d’un autre, un travail de recherche, de réflexion dans différents domaines peut donc être tout à fait bénéfique pour vous. Cette attitude en aucun cas est en contradiction avec celui que devrait faire tout citoyen, tout être autonome en pensée, libre intellectuellement.

Je vous avais déjà préalablement soumis quelques articles dans ce même état d’esprit. L’article ci-dessous proposé peut permettre de poursuivre ce  travail intellectuel indispensable, ou, à défaut, d’en constituer une bonne base, un bon point de départ.

Pour finir, juste cette célèbre et ancienne formule d’Horace, reprise au XVIIIème siècle, pour devenir la devise des Lumières : « Sapere aude ! » Aie le courage de te servir de ton entendement.

N’hésitez pas à intervenir.

Hervé Moine

Lettre à des étudiants inquiets

Après un mois sans cours, je comprends très bien que vous soyez perturbés dans l’organisation de votre vie étudiante et inquiète pour la qualité et la validité de votre année. C’est normal.
Mais il est aussi de votre responsabilité de jeunes de prendre pleinement la mesure de la situation.
Et d’abord, de ne pas perdre de vue le plan de la société toute entière : ce sont plusieurs milliers de jeunes Guadeloupéens scolarisés, dont beaucoup en préparation d’examens de fins de cycle ou de concours qui sont dans le même cas que vous. Ce sont plusieurs milliers d’adultes du secteur privé ou public qui subissent les effets du mouvement général non seulement dans leur organisation de vie et de travail mais aussi dans leurs revenus ; ce sont enfin des dizaines de milliers de travailleurs de tous secteurs qui ont accepté depuis 5 semaines non seulement de sortir du train-train quotidien et de perdre leurs salaires et peut être leur emploi, mais encore de donner pleinement, sans retenue, et sans égoïsme, leur temps, leur énergie, et pour beaucoup leur sécurité, (voire leur vie) afin que précisément les fondements de la vie et de la relation sociale soient enfin changés en Guadeloupe. Cette prise en compte entraine l’exigence morale du principe de solidarité sociale.

Vous êtes étudiants, en Histoire, en Lettres, en Sciences Humaines, en « Humanités » …
Vous avez intégré dans vos propres valeurs celles de l’amour de la vérité et de la justice, du beau, du juste droit, de la solidarité humaine, de l’harmonie sociale, du dessein politique voulant que « les hommes vivent comme il sied aux hommes de vivre », toutes idées, dessinées à leur genèse comme idées perturbatrices, et folles utopies inaccessibles.
Or vous étudiez dans les faits institués, dans les progrès sociétaux et la littérature, la substance même du progrès humain, de la fulgurance des idées, comme les résultats des grandes mobilisations sociétales et des grands engagements du passé.
Vous êtes donc intellectuellement aptes à prendre la mesure de ce qui se passe aujourd’hui en Guadeloupe. Il s’agit bien d’une révolution comme celles que vous étudiez dans les livres d’histoire …mais à la mesure de la géographie, de l’histoire, de ce peuple. Que le mot ne vous effraie ! Il est des révolutions dures, violentes, cruelles, sanglantes, … hélas ! … Il en est de pacifiques mais de fortes qui s’expriment d’abord par la volonté, la détermination exprimée et massive de changement radical de l’ordre imposé. Vous vous extasiez comme tout le monde sur l’évolution pacifique américaine qui porta le 20 janvier, jour même du début de la grève générale de Guadeloupe, Barack Obama. Yes, we can …
C’est très bien, mais penchez-vous sur un épisode, un seul petit épisode dans le flux de faits qui ont produit l’histoire récente des Etats-Unis.

[ … En 1955, Rosa PARKS, une couturière noire (en fait mulâtresse, mais ce détail n’avait aucune importance dans l’Amérique ségrégée d’alors), épuisée par une journée de travail, refuse par un acte individuel d’insoumission de céder la place où elle est assise à un Blanc comme l’exige la règle établie, (la loi ségrégationniste réservait l’avant des bus aux Blancs et l’arrière aux Noirs mais s’il n’y avait plus de places assise libres à l’avant, l’usage voulait que les Blancs entrant dans le bus passent à l’arrière et que les Noirs déjà assis se lèvent pour leur céder la place). Rosa PARKS est expulsée du bus et emprisonnée pour incitation à la rébellion ; le pasteur Martin Luther KING et la NAACP s’emparent de l’affaire et organisent le boycott des bus de Montgomery. Pendant 1 an et un mois, les Noirs marcheront à pied, organiseront des co-voiturages, des transports parallèles sans licence : au bout de quelques semaines, les compagnies de bus ségrégées baissèrent leurs tarifs, remirent à neuf leurs sièges arrières, longèrent les files de travailleurs qui se rendaient à pied à leur travail pour les inviter à monter. Des pressions furent faites, des centaines de gens perdirent leurs emplois, des dizaines furent mystérieusement agressées et battues ; certains leaders furent liquidés, d’autres emprisonnés sous divers prétextes, etc… la déségrégation des bus fut arrachée en 1956 et ce fut l’enclenchement du processus d’égalité des droits civiques, formellement proclamés dix ans plus tard. Barack OBAMA n’était pas né en 1955 mais Rosa PARKS n’est morte qu’en 2005 ! …] -fin de l’aparté historique-

La mobilisation des Noirs de l’Alabama fut une vraie révolution. Elle illustre le fait que ce sont aussi (d’aucuns diraient surtout mais ceci peut faire l’objet de débats) les révolutions qui provoquent les évolutions sociales. Donc la révolution, quelle qu’elle soit, est tout le contraire de la « normalité » ; c’est d’une sortie du quotidien qu’il s’agit, d’une contestation subversive de l’existant. On peut parfois en contester l’utilité et la pertinence, on peut en critiquer les formes ou en nuancer la portée (cela aussi peut constituer un objet de débat contradictoire) mais le fait d’un bouleversement radical de l’ordre existant s’impose à la réalité comme à l’esprit.
Il vous appartient donc de vous y adapter, si vous ne l’avez déjà fait.
Vous êtes libres, comme chacun, de participer au mouvement en cours, de ne pas y participer, voire de vous en démarquer ; là est la vraie liberté individuelle, la liberté de conscience (celle, inaliénable qu’écrivit Spinoza, et qui fut proclamée lors de la Révolution française, celle que prit Rosa Parks qui la décida de ne pas se conformer à un état de chose inique) mais, en tous cas, placez-vous à la hauteur de l’événement historique, particulièrement en tant que jeunes étudiants, héritiers du savoir et dépositaires, non seulement de votre avenir personnel mais aussi du progrès intellectuel collectif de notre société.

Des moments comme celui que nous vivons actuellement en Guadeloupe peuvent abattre et désorienter. Mais ils recèlent aussi le pouvoir de nous offrir un extraordinaire défi personnel et collectif qui nous permet de dépasser nos capacités ordinaires et de nous transcender. Ceci est aussi valable dans les études. Cela signifie que vous devez vous prendre en charge, sans complexe, sans peurs, en pleine indépendance personnelle. Sachez aussi que plus rien en Guadeloupe ne sera comme avant quel que soit ce qu’il advient des prochains jours. Il vous appartient de vous préparer aux lendemains de crise, à partir de l’aujourd’hui et non comme dans le train-train d’hier. C’est aussi cela la responsabilité des jeunes !

Vous savez, en réalité, ce que vous avez à faire dans l’immédiat, surtout les plus anciens, qui peuvent à leur tour conseiller les plus novices. Les conditions de la grève générale ne permettent pas que Bibliothèques universitaires puissent ouvrir ; en revanche internet vous permet l’accès non seulement à la plate-forme de l’université (vous pouvez déjà avancer dans les UEC) mais aussi à la connaissance qui serait dans vos cours.
Le rôle de vos enseignants est de vous accompagner. Ils le savent. Ils ont les supports techniques pour le faire d’ores et déjà ; chacun le fera, en son âme et conscience, à la mesure de ses propres organisations et dans les formes qu’il jugera compatibles avec les exigences universitaires au niveau de chacune des disciplines enseignées.
La situation est certainement sérieuse mais il n’y a pas lieu de sombrer dans le catastrophisme. Au niveau de l’institution, toutes les dispositions seront prises en termes de modification de calendriers de cours et de TD et de calendriers d’évaluation.
A crise, gestion de crise et solutions de crise ! Dès la sortie de crise et la reprise, que nous pouvons souhaiter proche, il sera de la responsabilité de l’administration et des enseignants d’organiser le second semestre dans les conditions héritées de la grève, avec pragmatisme, réalisme, esprit de responsabilité et volonté de ne laisser personne au bord de la route, dès lors que chacun se sera assumé complètement dans la charge de travail qui lui incombe.

J.P Sainton, responsable de la filière Histoire du DPLSH, directeur adjoint du DPLSH / Fac de Lettres et Sciences Humaines

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