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La mort d’un maître

Posted by Hervé Moine sur 3 novembre 2009

Ci-dessous, l’article du Parisien, par lequel nous avons appris ma mort de Claude Lévi-Strauss, ainsi que celui de Roger Pol Droit du Monde. Nous faisons également référence à la revue Sciences-Humaines qui publie en ligne son numéro consacré au célèbre anthropologue, paru en novembre 2008.

Mort de l’ethnologue Claude Lévi-Strauss

J.CL. | 03.11.2009, 14h52 | Mise à jour : 18h38

Claude Lévi-Strauss2L’anthropologue et ethnologue français Claude Lévi-Strauss est décédé dans la nuit de samedi à dimanche dans sa 101e année. Sa disparition a été confirmée par l’Académie Française et par les éditions Plon.

Né à Bruxelles de parents français, le 28 novembre 1908, il avait été beaucoup fêté l’année  de son centenaire, notamment au musée des Arts Premiers, quai Branly. Il a exercé une influence décisive sur les sciences humaines dans la seconde moitié du XXe siècle en fondant la pensée structuraliste.

Il aurait pu rester enseignant à Mont-de-Marsan, et engagé à gauche avec les jeunes socialistes. Mais il a choisi de partir pour le Brésil enseigner la sociologie. Des missions dans le Mato Grosso et l’Amazonie s’avèrent cruciales : l’ethnologue se forme. Dès ses premiers travaux sur les Indiens du Brésil, étudiés sur le terrain entre 1935 et 1939, et la publication de sa thèse Les Structures élémentaires de la parenté en 1949, il produit une œuvre scientifique dont les apports sont reconnus dans le monde entier.

Mobilisé en 1939-1940, il quitte la France après l’armistice pour les États-Unis où il enseigne à la New School for Social Research de New York. Engagé volontaire dans les Forces françaises libres, il est affecté à la mission scientifique française aux États-Unis. Il fonde alors, avec Henri Focillon, Jacques Maritain et d’autres l’École libre des hautes études de New York, dont il devient le secrétaire général.

Il est rappelé en France, en 1944, par le ministère des Affaires étrangères, puis envoyé l’année suivante aux Etats-Unis en tant que conseiller culturel de l’ambassade. Il démissionne en 1948 pour se consacrer à son travail scientifique, devient sous-directeur du musée de l’Homme en 1949, puis directeur d’études à l’École pratique des hautes études, occupant la chaire des religions comparées des peuples sans écriture.

Le succès public et critique avec «Tristes Tropiques»

En 1955, Claude Lévi-Strauss publie son livre le plus célèbre, «Tristes Tropiques», ouvrage tout à la fois autobiographie, philosophique et ethnographique. Le succès public est au rendez-vous, également salué par de nombreux intellectuels. Avec la publication de son recueil d’Anthropologie structurale trois ans plus tard, il jette les bases de son travail théorique en matière d’étude des peuples premiers et de leurs mythes. Il ne cessera de les interroger comme un langage qui dit beaucoup des hommes.

Interrogé par Bernard Pivot dans l’émission Apostrophes en 1988, il raconte avec humour les circonstances de l’écriture de «Triste Tropiques» qui aurait pu lui rapporter un prix Goncourt.

Il est alors nommé professeur au Collège de France, chaire d’anthropologie sociale, qu’il occupe de 1959 à sa mise à la retraite en 1982. Il a été élu à l’Académie française, le 24 mai 1973, en remplacement de Henry de Montherlant (29e fauteuil).

De la vieillesse, Claude Lévi-Strauss disait, lors de son 90e anniversaire : il y a «aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel qui conserve encore une vive idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres, et dit au moi réel : « C’est à toi de continuer. » Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : « C’est ton affaire. C’est toi seul qui vois la totalité. » Ma vie se déroule à présent dans ce dialogue très étrange».

leparisien.fr

Droits de reproduction et de diffusion réservés – Copyright LE PARISIEN 2008

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L’ethnologue Claude Lévi-Strauss est mort

LEMONDE.FR | 03.11.09 | 17h20  •  Mis à jour le 03.11.09 | 18h25

Claude Lévi-StraussL’ethnologue et anthropologue Claude Lévi-Strauss est mort dans la nuit du samedi 31 octobre au dimanche 1er novembre à l’âge de 100 ans, selon le service de presse de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) contacté par Le Monde.fr. Plon, la maison d’édition de l’auteur de Tristes Tropiques, a également confirmé l’information diffusée par Le Parisien.fr (voir l’article ci-dessus, note d’Actu Philo) en fin d’après-midi.

Claude Lévi-Strauss, qui a renouvelé l’étude des phénomènes sociaux et culturels, notamment celle des mythes, aurait eu 101 ans le 28 novembre.

En hommage à Claude Lévi-Strauss, Le Monde a choisi un article de Roger-Pol Droit publié en mai 2008, dans lequel il dresse le portrait de l’anthropologue, à l’occasion de la publication de l’œuvre du maître dans la Bibliothèque de la Pléiade. C’est cet article que nous reproduisons ici:

« A qui doit-on cette pensée immense ? Un philosophe ? Un ethnologue, un anthropologue, un savant, un logicien, un détective ? Ou encore un bricoleur, un écrivain, un poète, un moraliste, un esthète, voire un sage ? Seule réponse possible : toutes ces figures ensemble se nomment Claude Lévi-Strauss. Leurs places varient évidemment selon les livres et les périodes. Mais il existe toujours une correspondance, constante et unique, entre ces registres, usuellement distincts et le plus souvent incompatibles. Car cette oeuvre ne se contente pas de déjouer souverainement les classements habituels. Elle invente et organise son espace propre en les traversant et en les combinant sans cesse.

Depuis une naissance à Bruxelles le 28 novembre 1908 jusqu’à la publication, ces derniers jours, de deux mille pages dans la « Bibliothèque de la Pléiade », le parcours de Lévi-Strauss suit un curieux périple. Il commence dans l’atelier de son père, qui était peintre, se poursuit par une série de mutations dont l’inventaire comprend, entre autres, l’agrégation de philosophie, le choix de l’anthropologie, le parcours du Mato Grosso, l’exil à New York pendant la guerre, l’adoption de la méthode structurale, la notoriété mondiale, le Collège de France, l’Académie française et l’apparent retour à la peinture dans son dernier livre publié (Regarder écouter lire, Plon, 1993). Résultat : des voies nouvelles pour scruter l’humain.

Trait essentiel : l’exigence sans pareille de remonter continûment d’une émotion aux formes qui l’engendrent – pour la comprendre sans l’étouffer. Lévi-Strauss ne cesse de débusquer la géométrie sous la peinture, le solfège sous la mélodie, la géologie sous le paysage. Dans le foisonnement jugé imprévisible des mythes, il discerne une grammaire aux règles strictes. Dans l’apparent arbitraire des coutumes matrimoniales, il découvre une logique implacable. Dans le prétendu fouillis de la pensée des « sauvages », il met au jour une complexité, une élaboration, un génie inventif qui ne le cède en rien à ceux des soi-disant « civilisés ».

Cette symbiose du formel et du charnel, il n’a cessé de la parfaire. Le choix que Claude Lévi-Strauss a opéré parmi ses livres pour « la Pléiade » le confirme. Mais à sa manière : indirectement, sous la forme, au premier regard, d’un paradoxe. Il est curieux, en effet, que les textes qui eurent le plus fort impact théorique n’aient pas été retenus. Ainsi ne trouve-t-on dans ce choix d’œuvres ni Les Structures élémentaires de la parenté (1949), ni les deux recueils d’Anthropologie structurale (1958 et 1973), ni les quatre volumes des Mythologiques ! Le luxe suprême, pour l’auteur de chefs-d’œuvre multiples, serait-il de les trier sur le volet ? Réunir notamment Tristes Tropiques, la Pensée sauvage, La Potière jalouse et bon nombre d’inédits, c’est proposer une lecture indispensable.

EFFETS DE SENS

Malgré tout, on peut s’interroger sur les effets de sens induits par ce regroupement, les présences et les absences. Finalement, en écartant les travaux techniques qui s’adressent aux experts, cette « Pléiade » propose un Lévi-Strauss plus aisément accessible au public. L’ensemble déplace le centre de gravité vers la dernière partie de l’œuvre, avec La Voix des masques (1975), Histoire de Lynx (1991), Regarder écouter lire. L’anthropologue se montre ici, globalement, plus écrivain que scientifique – à condition de ne surtout pas entendre par là un quelconque retrait de la réflexion au profit du récit et du plaisir du style. La force de ce maître est au contraire de toujours tenir ensemble et l’expérience sensible et son arrière-plan théorique.

On laissera donc de côté l’idée que les structures seraient des formes ternes, résidant dans des sous-sols gris. Elles habitent avec éclat les séquences chamarrées du monde, expliquent le système des masques indiens aux couleurs vives aussi bien que celui des mélodies de Rameau. Cette bigarrure bien tempérée est la marque de Lévi-Strauss. A New York, il apprit à fusionner l’insolite et le formalisme, en fréquentant André Breton aussi bien que Roman Jakobson. De Rousseau, il a retenu la fraternité de la nature perdue, de Montaigne le scepticisme enjoué, et le sens quasiment bouddhique de la discontinuité des instants. Mais il ne doit qu’à lui-même la fusion permanente de ces registres en un style.

Comment dire, par exemple, que le village bororo, de feuillages noués et tressés, entretient avec les corps de tout autres relations que nos villes ? « La nudité des habitants semble protégée par le velours herbu des parois et la frange des palmes : ils se glissent hors de leurs demeures comme ils dévêtiraient de géants peignoirs d’autruche. » Une autre page de Tristes Tropiques précise : « C’est une étrange chose que l’écriture. » Plus encore quand elle unit d’œuvre en œuvre mathématiques et poésie. Heureux ceux qui ont encore à découvrir. »

Roger-Pol Droit

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Claude Lévi-Strauss est mort

L’anthropologue et écrivain Claude Lévi-Strauss est mort dans sa 101ème année, avons-nous appris ce mardi 3 novembre. Né le 28 novembre 1908 à Bruxelles, il a été l’une des voix majeures des sciences humaines du vingtième siècle. En un siècle, il a accompli ce que peu de scientifiques réalisent : une carrière d’ethnologue, une oeuvre d’écrivain et une trajectoire intellectuelle qui a imprégné l’ensemble des sciences humaines et sociales. Il fut notamment l’une des figures fondatrices d’une révolution intellectuelle nommée « structuralisme ». Son ouvrage le plus célèbre, Tristes Tropiques (1955), à la fois autobiographie, réflexion philosophique et travail ethnographique, aura rencontré un public mondial. Trois ans plus tard, son Anthropologie structurale jette les bases de son travail théorique en matière d’étude des peuples premiers et de leurs mythes.

SciencesHumaines.com lui rend hommage cette semaine, en publiant, en accès libre, l’intégralité du dossier  Lévi-Strauss, que nous lui avons consacré à l’occasion de ses 100 ans, et qu’il avait pu lire. Ce dossier contient, outre les clés pour mieux appréhender son rôle et mieux comprendre son oeuvre, des textes rares et inédits signés Claude Lévi-Strauss.

Sommaire du magazine

Edito : Pour une archéologie de l’esprit humain
Nicolas Journet et Jasmina Sopova

Repères

Claude Lévi-Strauss : Du Brésil au fauteuil de l’académie française

Claude Lévi-Strauss, le tourneur de pages
Nicolas Journet

Trois moments d‘un oeuvre
Nicolas Journet

Lévi-Strauss en dix mots-clés
Nicolas Journet

Les mythologiques, monument inachevé
Entretien avec Emmanuel Désveaux

Parenté et mythes

Les limites d’une grande idée
Entretien avec Laurent Barry

Les mathématiques de l’homme
Claude Lévi-Strauss

Offrir, c’est souhaiter
Claude Lévi-Strauss

Le voyageur nostalgique

Les mutiples lectures de Tristes tropiques
Vincent Debaene

À la recherche du monde perdu

La pensée sauvage

Tous les hommes sont modernes
Frédéric Keck

Sorciers et psychanalyse
Claude Lévi-Strauss

La diversité culturelle

Controverse sur la diversité humaine
Wiktor Stoczkowski

La renaissance indigène au Brésil
Jean-Patrick Razon

1961 : La crise moderne de l’anthropologie
Claude Lévi-Strauss

Masques et symboles

Claude Lévi-Strauss contre l’art magique
Carlo Severi

Anthropologie de l’art : le renouveau
Entretien avec Anne-Christine Taylor

L’art de donner du goût
Claude Lévi-Strauss

L’héritage

Vers les sciences cognitives
Maurice Bloch

Pourquoi je suis structuraliste
Entretien avec Françoise Héritier

Actualité d’une oeuvre
Entretien avec Philippe Descola

Les sciences sociales sont un humanisme
Claude Lévi-Strauss

Bibliographie

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Une Réponse to “La mort d’un maître”

  1. Vu ce matin sur le portail suisse Pnyx.com, un hommage surprenant au grand homme : sous la forme d’un sondage !

    Merci, Monsieur Lévi-Strauss ! Si je ne pouvais emporter qu’une seule de vos idées …

    « On ne peut rien comprendre ou juger que grâce à la mémoire »,

    « Je hais les voyages et les explorateurs »,

    « L’homme est un être vivant »,

    « Pas plus que l’ordre du monde, l’ordre social ne se plie aux exigences de la pensée »

    « Seule la musique permet l’union du sensible à l’intelligence »,

    « Il ne peut exister un hiatus complet entre la pensée et la vie »,

    « L’humanité … /… s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave ».

    Pour voir le détail, aller à : http://www.pnyx.com/fr_fr/sondage/403 , avec, pour chacune de ces « idées », un extrait des citations dans leur contexte, permettant d’embrasser la portée de ces réflexions.

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