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Une Europe préoccupée par l’organisation de sa monnaie et de son marché ou par rayonnement de son humanisme ?

Posted by Hervé Moine sur 28 novembre 2009

Lu dans Libération du 27/11/2009

http://www.liberation.fr/monde/0101605278-que-reste-t-il-de-l-universel-europeen

Que reste-t-il de l’universel européen ?

Interview

Par MAX ARMANET

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Edgar Morin Sociologue, philosophe.

Paul Thibaud Philosophe, essayiste, ancien directeur de la revue Esprit.

En 1989, le Mur chute, l’Europe triomphe. Elle vient de mettre fin à son dernier schisme. Au nom de valeurs universelles, sa civilisation s’est mondialisée. Paradoxe : depuis 1989, l’Europe semble plus préoccupée par l’organisation de sa monnaie et de son marché que du rayonnement de son humanisme héritier de Rome, Athènes et Jérusalem. Que reste-t-il de l’universel européen ?

Paul Thibaud : 1989 a été une victoire par forfait. Après quarante ans, les deux adversaires n’étaient pas en forme. Pierre Hassner disait qu’entre communismes et démocraties c’était une course à qui se décomposerait le premier. On a vu ! Mais cette victoire a été comme la réalisation d’une utopie résignée, celle du «rien de mieux à proposer» que ce que connaissait un Occident en marasme politique, apathie civique, panne d’idées, pour réformer ou relancer son modèle socio-économique de l’après-guerre. C’est donc dans un marché que l’Europe de l’Est a été reçue. Le monde que nous connaissons a pris forme à ce moment-là, c’est celui qui a congédié la politique et vit une mondialité quasi mécanique dont l’Occident est le foyer, même (là est la différence) s’il ne la maîtrise plus.

Edgar Morin : L’effondrement du mur de Berlin fut une liesse incroyable. J’avais le sentiment d’un nouveau commencement, la démocratie triomphait. C’était l’Europe enfin unie. Il y avait une soif d’Europe dans tous les pays sous hégémonie communiste. Mais, on n’avait pas prévu le déferlement du capitalisme et ses conséquences désastreuses. La direction de l’URSS a cru candidement au message des Chicago boys, du libéralisme économique qui a introduit le déchaînement des mafias et non la libre concurrence. L’unification techno-économique du globe allait produire en réaction un phénomène contraire de recroquevillement ethno-religieux. On aurait dû être averti par la guerre de Yougoslavie. Cette nation composée de Slaves parlant la même langue, qui semblait presque accomplie, se disloque sous des poussées ethno-religieuses. Le processus d’homogénéisation suscite des résistances et des retours aux racines pour sauvegarder l’identité. Cela est stimulé par le fait que l’on perd la foi dans le progrès et dans le futur. Quand le futur est perdu, quand l’aujourd’hui est angoissé, il reste le retour aux racines vraies ou fausses. En Europe, mondialisation économique et régressions ethno-nationales ont ravagé la social-démocratie, alors que l’implosion de l’URSS a ravalé le Parti communiste à l’état d’étoile naine. La culture républicaine, la culture socialiste ont dépéri. Les enseignants ont cessé d’en être les propagateurs. Les politiques ont perdu toute culture, toute capacité de comprendre le présent donc de penser à l’avenir. En France, le peuple de gauche est mort.

Paul Thibaud : Le peuple en général ! En 1989, prévalait l’idée d’une conjonction naturelle entre l’économie de marché et la démocratie. Cette idée est aujourd’hui démentie, ne serait-ce qu’à cause de l’exemple chinois. Et pourtant nous pratiquons la mondialisation comme si nous croyions encore aux implications démocratiques du marché, comme si la démocratisation de la Chine était imminente, alors que le Parti communiste monopolise le pouvoir politique et accapare une part énorme des bénéfices. La «pensée 89» reste fixée sur l’événement de l’unification du monde, sans voir que cette unité est menacée par les nouvelles identités. Nous continuons de croire que notre manière de pratiquer la mondialisation ne peut que l’emporter. Si les inquiétantes prédictions écologiques ont tant d’écho, c’est sans doute parce qu’elles sont notre seule manière de problématiser l’avenir. Cette gloriole, celle de croire être l’universel, nous désarme devant les événements qui surviennent et les nouveaux acteurs qui se présentent. Nous nous querellons par exemple sur l’identité française sans prendre garde à ce mot qui nous met sur le terrain des autres, ceux qui veulent rester dans le grief et la répétition. Le mot qu’il faudrait employer c’est celui de peuple, parce qu’il évoque un mouvement, une espérance, donc une capacité d’intégrer des nouveaux venus. Comment le goût de préparer l’avenir ensemble a-t-il été détruit chez nous ? «L’antinationisme» des élites à travers la construction européenne est en cause. A réclamer de l’universel, comme s’il était advenu chez nous, nous devenons incapables d’affronter les autres. Cette prétention fait de nous des coupables autodésignés : les Chinois peuvent nous accuser de protectionnisme, les musulmans d’intolérance sans se croire obligés de pratiquer des principes que nous nous mettons à la boutonnière. L’universalisme, disons kantien, qui n’a pas de mains, est le poison actuel de l’Occident, il le rend incapable de réformer et de canaliser les particularités pour la préparation d’un avenir.

Edgar Morin : Il y a effectivement un universalisme européen abstrait. L’universalisme communiste était aussi abstrait, il niait les réalités singulières des nations. Pour moi, le grand universalisme européen est autocritique. C’est celui de Montaigne qui montrait que les conquistadors étaient les vrais barbares et non pas les Indiens cannibales. Son héritier est Claude Levi-Strauss. Le véritable universalisme est celui qui respecte les diversités : son trésor, c’est la diversité, mais le trésor des diversités, c’est l’unité ; c’est ça qui est oublié. La Genèse fait du Créateur un singulier pluriel : Elohim. Dès le début de l’univers, l’unité comporte la pluralité. C’est là que réside la force créatrice. Quand on se rue dans les singularités, on oublie l’universel. Lorsqu’on oublie les singularités, on reste dans l’abstrait. La pensée dominante est incapable de saisir le lien unité-diversité.

Paul Thibaud : Il y a une culture franco-européenne d’autocritique qui fait notre fierté et notre créativité. «Notre histoire n’est pas notre code», disait Rabaud-Saint-Etienne, elle ne nous enferme pas. Mais l’autocritique doit aller avec un projet d’avenir. Seule, elle devient malsaine, comme actuellement. Nous sommes incapables de dire quelles «diversités» sont acceptables ou non, parce que ne nous savons pas à quel titre nous devons les refuser ou les accepter, d’où la montée du chantage dans les pratiques sociales. Le marché contraint nos politiques, mais sa prépondérance est indissociable de notre perte de l’idée d’un avenir à faire. Nous sommes, croyons-nous, au bout de nos peines. On s’appuie sur le cadavre du christianisme pour se dire qu’on en est enfin à l’aboutissement de l’histoire. Mais cela ne nous rend pas aptes à discuter avec les autres. Notre laïcité a été non seulement un cantonnement de l’autorité religieuse, mais aussi une transposition en politique de certaines valeurs chrétiennes. Cela supposait que le politique soit assez riche de convictions pour prendre le catholicisme de front. Aujourd’hui notre suffisance confond la tolérance et l’ignorance en matière de religion. Sommes-nous capables de faire vivre la laïcité avec d’autres religions que le christianisme, non pas sur le voile ou les minarets, mais sur les valeurs humaines de base ?

Edgar Morin : L’Europe moderne est post-chrétienne. Ni la démocratie, ni la science, ni la technique ne sont chrétiennes. Qu’est-ce qui est d’origine chrétienne ? La fraternité évangélique devenue laïcisée.

Paul Thibaud : L’Europe ne vient pas seulement de la chrétienté mais particulièrement de la chrétienté parce qu’elle s’affirme celle-ci. «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» est un commandement juif énoncé dans le Lévitique auquel Jésus a donné une portée universelle. Mais l’articulation la plus importante entre le christianisme et la modernité est sans doute l’idée que chacun fait son salut personnellement, que tous nous sommes des personnes.

Edgar Morin : Le christianisme est la préhistoire de l’Europe moderne. Celle-ci procède de la renaissance qui, avec la revitalisation du message grec, a reproblématisatisé le monde, la vie, l’homme, Dieu. La laïcité à la française a été animée par la foi dans le progrès, la raison et la démocratie. Ce sont les éléments de cette foi qui aujourd’hui se désintègrent. La laïcité doit revenir à sa source, la Renaissance, et reproblématiser, y compris le progrès, la science, la raison.


Retranscrit par Anastasia Vécrin

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