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« Quand la terre tremble, le fondement le plus archaïque de nos certitudes vacillent »

Posted by Hervé Moine sur 20 janvier 2010

Quand la terre tremble

Chronique de Roger-Pol Droit paru le 20 janvier dans LesEchos.fr

Le séisme en Haïti donne à voir toutes les composantes de notre monde qui d’ordinaire restent dans l’ombre. La fragilité des êtres humains – fait premier, essentiel et banal, que la vie actuelle finit par faire oublier. La persistance de la compassion et de la solidarité, souvent noyées sous l’indifférence quotidienne. L’existence forte de la communauté internationale, avec sa bonne volonté autant que sa mauvaise organisation et son impuissance relative. Le retour immédiat de la violence brute, de la guerre de tous contre tous, dès qu’aucune force n’assure plus l’ordre public. L’omniprésence des images, masquant souvent l’absence de vraies paroles et d’informations précises.

On dirait qu’en tremblant la terre fait craquer la fine pellicule du temps normal. Elle met à nu les os et les tendons du présent, en y dévoilant brutalement, pêle-mêle, des phénomènes sans âge (terreur, désespoir, cruauté, entraide) et des situations récentes (communications instantanées, puissance des caméras, impuissance des logistiques). Parce qu’il est soudain, imprévisible et dévastateur, le tremblement de terre est une catastrophe particulière : il fait s’effondrer, au propre et au figuré, tout ce que les humains ont édifié – bâtiments ou familles, fortunes ou espoirs. Sans mobile apparent.

Cette absurdité révoltante a fait hurler Voltaire. Ses cris sont tournés en vers – ils n’en sont pas moins explicites : « Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants/Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? » Ces cadavres d’enfants sont ceux de Lisbonne, ravagée, le 1er novembre 1755, par un tremblement de terre suivi d’un tsunami. De 50.000 à 100.000 morts. Et, à leur suite, le premier débat philosophique moderne sur les grandes catastrophes naturelles. Comment croire à la providence, à l’ordre du monde, à la bonté divine et à la bonté de la nature, en contemplant les innocents massacrés, l’arbitraire absolu des trépas et des survivances ? Ce que Voltaire commence à découvrir dans son « Poème sur le désastre de Lisbonne » (1756), c’est, bien avant Camus et le XXe siècle, le thème de l’absurde : « Que peut donc de l’esprit la plus vaste étendue ? Rien, le livre du sort se ferme à notre vue. »

Rousseau lui réplique, toujours à propos de Lisbonne, que la nature est moins responsable du désastre que la société. Qui donc a construit les immeubles qui se sont effondrés ? Sans cette vaste concentration urbaine, dont les humains seuls portent la responsabilité, « le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul ». Cette « Lettre sur la Providence » (1756) n’est pas le seul témoignage du choc profond de ce tremblement de terre sur la pensée européenne. Kant, fasciné par ce drame, contribuera à fonder la sismologie en rédigeant plusieurs mémoires sur les causes possibles des séismes.

La pensée contemporaine réfléchit moins à la Providence qu’à nos évidences, mais elle peut pourtant éclairer à sa manière la spécificité du drame. Ainsi, parmi les écrits tardifs du mathématicien et philosophe Edmund Husserl (1859-1938), figure un cours de 1931 intitulé « La terre ne se meut pas ». Le philosophe explique comment notre monde perceptif repose tout entier sur un sol immuable, fixe, dépourvu de mouvement. Nous savons, certes, que la planète se déplace à toute vitesse, mais l’ancrage de notre réalité et de nos pensées, lui, demeure immobile. C’est pourquoi tant de métaphores – chez les philosophes, mais aussi chez les hommes de sciences -tournent autour des « fondements », des « fondations », du « roc » des certitudes ou du « sol » des évidences.

Là se tient, en fin de compte, le point de terreur propre au tremblement de terre. Le séisme vient défaire, de manière impensable, l’assise du monde, le socle immémorial où s’appuie, sans le savoir, notre existence. Avant même toutes les conséquences que l’on connaît, la secousse sismique provoque une déchirure première, une catastrophe primordiale : la stabilité originaire de la terre se brise, se disloque du dedans. Quand la terre tremble, le fondement le plus archaïque de nos certitudes vacillent.

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