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Y a-t-il une pensée camusienne ?

Posted by Hervé Moine sur 1 février 2010

Pour Albert Camus, la seule question philosophique qui vaille vraiment la peine c’est celle du suicide : la vie vaut-elle le coup d’être vécue ? Mais peut-on qualifier la pensée d’Albert Camus de philosophique ? Souvent, elle a été dépréciée et reléguée à un second rang, considérée au mieux comme une philosophie  pour élèves de terminale.

Alors que Camus lui même refusait pour lui-même le qualificatif de philosophe, Jean Montenot, dans un article de l’Express du 15 janvier 2010, le considère comme « un créateur de concepts ». Or, si l’on en croit Gilles Deleuze, le philosophe n’est-il pas celui qui justement crée des concepts ?

Ci-dessous l’article de Jean Montenot.

Hervé Moine

Camus, créateur de concepts

Par Jean Montenot (Lire), publié dans l’Express le 15/01/2010

Si Albert Camus n’a pas reçu l’estampille officielle de philosophe, son oeuvre recèle, en particulier avec le thème de l’absurde, une réflexion qui le classe parmi les grands penseurs du XXe siècle.

Alors que la polémique consécutive aux prises de position antitotalitaires de L’homme révolté battait son plein, Camus rappelait à un journaliste de La Gazette littéraire combien il se méfiait du qualificatif de « philosophe » : « Je ne suis pas un philosophe et je n’ai jamais prétendu l’être » (Actuelles II, Pléiade III, p. 402). Il y a pourtant bien une pensée philosophique camusienne malgré les multiples dénégations de son auteur. Elle n’a certes pas la majesté des systèmes philosophiques estampillés par l’Université. Camus se voyait davantage en artiste créateur dont la pensée s’exprime dans des images suggestives et poétiques qu’en artisan de concepts ronflants d’une métaphysique qui encourrait le risque de passer pour nébuleuse.

La révolte, la justice, l’amour…

Son oeuvre s’articule autour de certains thèmes directeurs qui contribuent à lui conférer son statut de sagesse philosophique. Ses Carnets montrent qu’il avait tôt projeté de l’organiser en cycles (l’absurde, la révolte, la justice, l’amour, etc.), chaque cycle devant trouver son illustration dans un triptyque : roman, pièce de théâtre et essai. Or, s’il est un thème philosophique et littéraire auquel le nom de Camus est associé, c’est bien celui du premier cycle, celui de l’absurde. Le cycle des « trois absurdes » – L’étranger (roman), Caligula (théâtre), Le mythe de Sisyphe (essai) – témoigne du souci de faire apparaître l’absurdité de la condition humaine. En la constatant d’abord. Avec L’étranger, Camus montre par la chronique du héros, Meursault, comment celui qu’il nomme « l’homme absurde » est condamné moins pour son crime que pour ne pas avoir manifesté d’émotion à l’enterrement de sa mère. C’est parce que les juges ne pouvaient pas accepter l’absurdité du geste de Meursault qu’ils conclurent à la préméditation…

Bien que l’oeuvre dramatique de Camus demeure étrangère au théâtre de l’absurde proprement dit (Beckett, Ionesco, Adamov), il a fait de l’empereur Caligula un héros absurde, sinon un héros de l’absurde. Celui-ci, constatant après la mort de Drusilla, sa soeur et sa maîtresse, que « les hommes meurent et ne sont pas heureux », en tire la conclusion qu’il lui faut exercer sans frein l’arbitraire de son pouvoir impérial. C’est la porte ouverte à des folies criminelles.

Dans Le mythe de Sisyphe, Camus fait la généalogie de la « sensibilité absurde » qu’il définit comme la contradiction entre l’apparence irrationnelle du monde – « son silence déraisonnable » – et le désir de clarté qui habite l’homme – « l’appel humain ». Pour son propre déchirement, il ne peut échapper à ce sentiment. S’il est lucide, il ne saurait se contenter des raisons d’être et de vivre fournies clés en main par des religions ou des systèmes philosophiques, ni encore moins choisir le suicide qui est la conséquence captieuse « d’un raisonnement absurde ». Pour Camus, en qui « l’appétit désordonné de vivre » (L’envers et l’endroit, préface de 1954) résiste à toute destruction, l’absurde est « un point de départ, l’équivalent en existence du doute méthodique de Descartes » (L’homme révolté). Ce « mal de l’esprit » ne vaut que par ce qu’on en fait. S’il faut « imaginer Sisyphe heureux », c’est qu’il est possible de trouver le remède dans l’ascèse même qu’exige le face-à-face avec l’absurdité de la condition humaine. Dès lors, « il y a un bonheur métaphysique à soutenir l’absurdité du monde » et s’ouvrent des perspectives qui sont autant d’antidotes au pessimisme tragique et au nihilisme. Et Camus évoque en exemple le donjuanisme, la quête de l’acteur se démultipliant dans ses personnages, la soif de conquête d’un Alexandre le Grand. Mais c’est surtout la création artistique – « car créer, c’est vivre deux fois » – qui illustre ce renversement paradoxal de perspective qui veut, selon la belle formule de Noces, « [qu’il n’y ait] pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre ».

Pour retrouver cet article dans l’Express :

http://www.lexpress.fr/culture/livre/camus-createur-de-concepts_847017.html

 

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Une Réponse to “Y a-t-il une pensée camusienne ?”

  1. Hehe I am really the only comment to your amazing article?!

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