Actuphilo

Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

Quand un philosophe et un banquier se rencontrent, qu’est-ce qu’ils se disent sur la crise ?

Posted by Hervé Moine sur 24 février 2010

Parution d’un ouvrage sur la crise financière entre

un énarque, banquier de Rothschild & Cie

et

un normalien agrégé et docteur de philosophie…

Pour vous procurer Le banquier et le philosophe : Ou La double paire d’yeux de Roger Pol-Droit et de François Henrot

Ci-dessous un entretien-débat entre les deux auteurs de cet ouvrage, Roger Pol-Droit et François Henrot paru le 24 février dans les Echos, http://www.lesechos.fr/info/france/020379319182-le-banquier-et-le-philosophe-une-nouvelle-lecture-de-la-crise.htm

UN DÉBAT ENTRE ROGER-POL DROIT ET FRANÇOIS HENROT

Le banquier et le philosophe : une nouvelle lecture de la crise

Dans un livre à paraître ce jeudi 25 février, François Henrot et Roger-Pol Droit éclairent la crise financière de 2008-2009 d’un jour nouveau : selon eux, elle est la manifestation d’un désarroi social plus profond et d’une perte générale de repères. Ils ont le sentiment commun que les explications données jusqu’ici étaient sans doute trop courtes. Un dialogue décapant.

« Le Banquier et le Philosophe », c’est le titre de votre livre, c’est aussi une rencontre inédite.

Roger-Pol Droit : François Henrot et moi, nous nous connaissons de longue date. Au cours de nos conversations, nous nous sommes aperçus que nous avions à la fois, à propos de cette crise, une approche semblable et des divergences de fond. Nous partageons l’idée que la crise n’est pas seulement financière, mais aussi politique, sociale, éthique, intellectuelle, qu’elle prend sa source dans une perte globale de repères. Nous avons eu aussi le sentiment commun que les explications données jusqu’ici étaient sans doute trop courtes. Nous n’avons évidemment pas la prétention de donner les ultimes clefs de compréhension de cette crise. Mais nous espérons apporter au lecteur de nouvelles incitations à la penser.

François Henrot : Jusqu’ici, j’avais refusé de m’exprimer sur cette crise, sous quelque forme que ce soit. Mais la situation, son évolution, m’ont incité à franchir le pas. Comme Roger-Pol Droit, j’ai eu en effet le sentiment que l’analyse de cette situation hors normes manquait de profondeur de champ. Elle passait notamment sous silence tout ce qui, dans ses mécanismes déclencheurs, relevait de l’impensé, de croyances. Or, depuis des années, j’avais le sentiment que, derrière la rationalité apparente des chiffres, des modèles mathématiques, ce sont en réalité ces croyances qui avaient structuré les pratiques de mes confrères banquiers, des pratiques que les financiers du monde entier ont partagées pendant les années d’euphorie 2000-2007.

Ces croyances, quelles sont-elles ?

F. H. Je les résumerais en disant que, durant les années que je viens d’évoquer, s’est développée dans le secteur financier l’idée que l’on avait définitivement réussi à s’affranchir de tout aléa. Ceci est le résultat de plusieurs innovations majeures, et notamment la titrisation et les dérivés de crédit, qui ont permis aux banques de sortir de leurs bilans les crédits qu’elles consentaient ou le risque de défaillance des emprunteurs. Cette pratique, que le grand public a découverte en 2007 avec l’éclatement de la crise des « subprimes », consiste à assembler des crédits et à les structurer pour les revendre au marché. Cette innovation a eu deux conséquences : la première est de répartir le risque de crédit sur un grand nombre d’acteurs, le plus souvent non bancaires, ce qui a donné l’illusion de le faire disparaître. Ce faisant, on a ouvert la porte à une production de crédit de plus en plus abondante et de plus en plus risquée. L’autre conséquence est que cette abondance de crédit a donné un formidable coup d’accélérateur à une prospérité, qui, par son existence même, semblait valider le modèle adopté.

C’était, finalement, l’idée que l’on avait atteint la prospérité éternelle.

R-P. D. Effectivement, dans ce fonctionnement du système financier, on s’est persuadé que l’on avait engendré le meilleur des mondes. Le plus extraordinaire est qu’on l’a fait en toute bonne foi, muni de tous les outils de la raison que sont les modèles mathématiques, les ordinateurs, les tableaux statistiques. Loin de nous éclairer, ces outils nous ont au contraire aveuglés, ils ont rendu invisible l’emballement général. Les philosophes de l’Antiquité grecque pensaient que seule la pensée rationnelle pouvait nous permettre d’atteindre le vrai et de faire preuve de tempérance. Nous sommes aux antipodes : une confiance démesurée dans l’hyperrationalité nous a entraîné dans cette crise. Le paradoxe actuel, c’est que la raison elle-même est devenue démesure.

F. H. Je rejoins sur ce point Roger-Pol Droit. Je peux témoigner que, pendant toute ces années récentes, la transgression continuelle des limites était perceptible. Un homme normal ne pouvait plus suivre l’accélération des processus financiers, ni leur complexification extrême ni la globalisation à l’échelle du monde des produits et outils financiers..

R-P. D. Ce constat fait me paraît éclairer un phénomène marquant de notre époque : l’homme d’aujourd’hui semble de plus en plus dépourvu de la faculté d’analyse des limites et des perspectives que lui confère normalement la raison. C’est ce que l’historien François Hartog a nommé le « présentisme » : le moment présent devient le seul horizon. L’histoire pas plus que le futur ne sont suffisamment convoqués pour comprendre les événements en cours. Or notre humanité est précisément fondée sur cette continuité, cette conscience de transmettre, qui paraît aujourd’hui faire défaut. C’est ce qui explique, par exemple, que nous soyons aussi indifférents aux générations futures.

Roger-Pol Droit, il y a un point, dans le livre, peut-être le seul, sur lequel vous semblez en désaccord profond avec François Henrot. Il s’agit de la façon de surmonter cette crise, de faire en sorte qu’elle ne soit plus jamais possible .

R-P. D. Dans l’analyse de cette crise, nous sommes d’accord pour éviter deux tentations : l’une consiste à penser que nous sommes en face d’un simple accident de parcours, comme en a déjà vécu le capitalisme, et qu’il s’en remettra pour peu qu’on le laisse fonctionner. L’autre tentation, aussi simpliste que la première, consiste à profiter de cet épisode pour annoncer, une fois de plus, la fin du capitalisme. Pour ma part, je crois en sa longévité, mais à condition qu’il soit soumis à des règles. C’est là que nous divergeons…

F. H. Je ne nie pas le fait qu’il existe une résistance naturelle du milieu bancaire à entrer dans une discussion avec l’Etat sur davantage de réglementation ou sur un contrôle spécifique des rémunérations. Il y a, dans nos milieux, cette idée très vivace que l’Etat est illégitime à se mêler de la gestion de nos établissements. J’accepte, pour ma part, l’intervention publique pour établir des règles du jeu afin de prévenir, de surveiller et, le cas échéant, de punir. Mais encore faut-il identifier les règles nouvelles pertinentes à élaborer après cette crise. Il faut rappeler ici que nos métiers se sont globalisés. Nous pouvons traiter dans n’importe quelle capitale du monde des opérations pour le compte de nos clients français. De ce fait, nous ne nous battons plus seulement contre nos concurrents locaux, mais contre ceux de tous les pays développés. Alors de deux choses l’une : ou bien l’on prend le pari que tous les régulateurs bancaires du monde s’entendront pour fixer des règles communes, ce qui est du domaine du rêve, ou bien nous empruntons une voie de régulation européenne de façon à éviter des limitations autoritaires, pays par pays, qui nous conduiraient à une impasse.

Quelle est votre solution ?

F. H. Je pense que nous pouvons trouver dans les anciennes sagesses financières une partie des matériaux nécessaires pour reconstruire des systèmes efficaces. Il existait par exemple la très vieille pratique de la « double paire d’yeux » qui imposait à un banquier, dès lors qu’il procédait à un engagement important, de le soumettre à aux moins deux personnes de même niveau hiérarchique mais de culture différente, l’un plus commercial, l’autre plus focalisé sur le risque. Plus généralement, il existait un ensemble de contrôles qui ont été frappés d’obsolescence par la globalisation. J’en donne le détail dans notre livre. Nous pouvons tout à fait y revenir.

Roger-Pol Droit, êtes-vous d’accord ?

R-P. D. Non. Je ne crois guère que le monde financier, soudain saisi par la vertu, parvienne dans son ensemble à s’autoréguler. Ce qui met l’opinion en colère et suscite les imprécations excessives que nous dénonçons dans ce livre, c’est d’abord l’impression que la sanction n’existe pas.

F. H. Mais il y a eu sanction ! Beaucoup de banques ont disparu ou ont été absorbées comme Lehman Brothers, Merrill Lynch, Bear Stearns, de nombreux états-majors ont été décapités, des procédures judiciaires sont toujours en cours qui déboucheront elles aussi sur des sanctions. J’ajoute que, en dépit des débats passionnels sur le sujet, les bonus sont en baisse très sensible, de l’ordre de 50 %, dans les échelons les plus élevés des banques, et l’on constate une baisse de 30 % chez les juniors. En outre, ces mêmes bonus ne sont plus payés en cash mais en actions bloquées sur une certaine durée, ce qui, au passage, est un bon moyen de lutter contre ce phénomène de « présentisme » que critique Roger-Pol Droit. Je rappelle enfin que les futures règles prudentielles négociées à Bâle joueront un rôle considérable dans le futur des banques.

N’est-ce pas, précisément, la complexité de la matière financière, qui rend la régulation si faillible ?

R-P. D. Cet argument ne me paraît pas tenable. Je suis membre du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie. La complexité des biotechnologies n’a rien à envier à celle de la finance. Il n’empêche que l’on parvient à proposer des règles, sans brider pour autant l’effort de recherche des laboratoires. Peut-être est-ce une solution pour la régulation financière : la mise en place de comités d’éthique.

F. H. Il faut certes revoir la supervision du système financier. Il faut notamment remédier au fractionnement de cette supervision, qui, à mon sens, a précipité la crise. Je souhaite en revanche qu’on soit attentif aux effets pervers de toute régulation. Une fois que le régulateur trace une ligne de bon comportement, cela amène naturellement les opérateurs, dont l’instinct grégaire est en quelque sorte légitimé, libéré par la règle obligatoire, à rouler tous le long de cette ligne. Si l’on ne régule pas, on constate au contraire une dispersion des comportements du plus audacieux au plus prudent. On repère plus facilement et plus vite les « têtes brûlées » et cette dispersion des comportements aboutit très souvent à un moindre risque systémique.

Finalement, au terme de ce livre, que vous êtes-vous apporté l’un à l’autre dans le champ de vos réflexions ?

R-P. D. Ce qui m’a fait le plus réfléchir, c’est la sévérité implacable avec laquelle François Henrot critique la réglementation ainsi que sa foi inébranlable dans la vitalité du système capitaliste.

F. H. De mon côté, j’ai pris conscience que la méfiance de ma profession à l’égard de la régulation était une position inaudible vis-à-vis de l’opinion. Je pense, du coup, qu’il serait sage que, pendant un temps, la sphère financière se souvienne que la puissance publique l’a sauvée, qu’elle évite les provocations et qu’elle se force à la modestie. Et cette modestie devra aller, je crois, jusqu’à la diminution de son prélèvement sur la richesse nationale.

PROPOS RECUEILLIS PAR DANIEL FORTIN ET JEAN-CLAUDE HAZERA, Les Echos

Lire un extrait du livre sur   lesechos.fr/documents

François Henrot

Banquier vedette de Rothschlid & Cie, dont il préside la banque d’affaires, cet énarque de soixante ans, éphémère patron de France Télécom pendant une semaine, en septembre 1995, a toujours préféré l’ombre à la lumière. Impliqué dans les plus gros deals de l’histoire du business français, il est l’un des hommes les plus influents de France et l’un des financiers hexagonaux les plus respectés à l’étranger. Longtemps silencieux sur la crise actuelle, il accepte, pour la première fois, de la commenter.

Roger-Pol Droit

Normalien, agrégé et docteur en philosophie, Roger-Pol Droit, soixante ans, enseigne à Sciences po. Il tient également une chronique régulière aux « Echos »  (lire également « L’OEil du philosophe ») et au « Monde ». Chercheur au CNRS, il est également membre du Comité national consultatif d’éthique pour les sciences de la vie. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont « Les héros de la sagesse », paru chez Plon en 2009, ce philosophe affable a su toucher le grand public.

>>>Pour vous procurer Le banquier et le philosophe : Ou La double paire d’yeux de Roger Pol-Droit et de François Henrot<<<

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :