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La philo est partout

Posted by Hervé Moine sur 26 mai 2010

Article publié dans La Vie, le 27 mai 2010 par Isabelle Francq,

La folie de la philo : Penser en chœur

Au café, à l’atelier, à la télé, à la radio, au théâtre, au ciné, sur le Web, en festival… La philo est partout. Tour d’horizon.

Tout a commencé en 1991 avec la sortie en librairie du Monde de Sophie, de Jostein Gaarder. Ce roman initiatique a conquis des millions de lecteurs dans le monde et remis au goût du jour le questionnement existentiel. L’année suivante, Marc Sautet inaugurait le premier bistro philo au Café des phares, à Paris. L’idée : réunir des quidams autour d’un verre et dépasser les propos de comptoir. 20 ans plus tard, l’animateur a changé, mais le public est toujours là, chaque dimanche. La formule a essaimé, en Suisse, en Belgique, au Canada, dans l’Hexagone, également. Pour autant, cette philo hors les murs de l’uni­versité comble-t-elle les attentes ? Et, au fait, qu’attend-on aujourd’hui de la philosophie ? Est-elle vraiment accessible à tous et la philo sans peine existe-t-elle ?

Depuis quelques mois, Pierre fréquente le café philo de Herblay (Val-d’Oise) : « La philo sans médiation, c’est le plaisir suprême, explique ce lecteur de La Vie. C’est l’idée du forum où chacun peut s’exprimer librement sur un thème donné, et où l’on écoute l’expression des citoyens. J’y croise des sociologues, des psys, mais aussi des parents venus de divers horizons habités par le souci du questionnement. On y entend des phrases étonnantes. Comme cette dame qui avouait que l’idée qu’il n’y ait plus de destin au sens antique du terme est une souffrance. Mais il ne s’agit pas d’une ­discussion à bâtons rompus. » Comme dans tous les cafés philo, l’animateur reprend les interventions et les reformule afin d’en dégager les enjeux. « Il pointe la pertinence ou les apories (les impasses, ndlr). Il s’appuie aussi sur les auteurs, cela permet d’éclairer le débat. J’aimerais néanmoins qu’il soit davantage dans une démarche socratique, afin de faire accoucher chacun de sa pensée. » Et si c’était cela, la grande attente d’aujourd’hui : apprendre à penser par soi-même. Comme un retour à l’aube grecque, quand la philosophie était une pratique, une sagesse, un art d’envisager la complexité du monde. Aux antipodes des dispensateurs de vérités, de lois et de dogmes.

« Avec le déclin des religions et des utopies politiques, nombre de contemporains se rabattent sur une certaine forme de la philosophie pour trouver un sens à la vie, remarque Alexandre Jollien, qui s’est fait connaître par l’Éloge de la faiblesse (Cerf 1999). La philosophie peut offrir une discipline de soi, des exercices spirituels qui permettent de mieux vivre, et de sculpter sa singularité. Je me demande si cela ne traduit pas aussi une tendance à l’individualisme. À savoir, trouver en soi les moyens de bricoler un bonheur sur mesure. Mais, bien sûr, la philosophie comme exercice de soi ne se réduit pas à une telle caricature. Au contraire, elle peut aider chacun à trouver sa place dans le monde, dans la nature, afin d’être utile à la communauté. »

En dépoussiérant la pensée antique, en montrant comment elle peut encore aider à vivre, André Comte-Sponville et Luc Ferry ont surfé sur la vague des cafés philo. Érudits mais écrits en français courant, sans baragouin pompeux, depuis les années 1990, tous les ouvrages – nombreux – qu’ils font paraître caracolent dans les meilleures ventes de librairie. On peut ainsi relever le succès du Goût de vivre, excellent recueil de propos de Comte-Sponville, paru en avril, chez Albin Michel, et vendu à 35 000 exemplaires en un mois. Le succès du Crépuscule d’une idole confirme, de son côté, le phénomène Onfray : en 20 ans et une trentaine de livres, il est le philosophe le plus lu, le plus médiatique et le plus populaire en France. Il a fondé l’université populaire de Caen, où se pressent le lundi des non-initiés désireux de suivre les cours de son « antiphilosophie » et de déboulonner parfois avec facilité les grands systèmes.

Les Français ont pris l’habitude de retrouver ces auteurs sur les plateaux de radio ou de télé­vision. Non pas au titre de penseurs engagés à la manière de Sartre, mais en tant qu’experts et pour commenter un problème de société ou l’actualité. Des entreprises comme Renault ou Euro RSCG, des collectivités locales ou des hôpitaux ont commencé à faire appel à des conseillers en philosophie. Quitte à les faire ressembler à des « philosophes de service », comme le déplore le très médiatique Raphaël Enthoven dans Le Monde ce mois-ci. Néanmoins, sans réaliser l’idéal du philosophe roi de Platon, avec ces « nouveaux philosophes », il est devenu naturel que la philo contribue au devenir de la cité – Luc Ferry fut même un temps ministre. Des jeunes penseurs ont alors emboîté le pas. Comme Charles Pépin, devenu célèbre avec sa Semaine de philosophie (Poche, 2006), ou Vincent Cespedes et sa Magique Histoire du bonheur (Larousse, 2010), que l’on a vu débattre de la violence à Tremblay-en-France. À lire les titres de leurs ouvrages, on comprend que leurs best-sellers ne sont pas des traités abstraits. Pour autant, le philosophe perd-il en crédibilité dès lors qu’il n’est pas abscons et qu’il traite de ce qui fait le propre de l’humain : l’interrogation existentielle ?

« Entre la spiritualité et le développent personnel, les frontières de ce qu’on appelait la philo se sont élargies », estime Fabrice Midal, collaborateur de La Vie et éditeur. C’est pour marquer ce changement qu’il a nommé l’Esprit d’ouverture la collection qu’il a créée, il y a 3 ans, chez Belfond.
En publiant des auteurs qui interpellent, il fait mouche : Qui suis-je et si je suis combien ? de Richard David Precht, s’est vendu à 20 000 exemplaires depuis sa parution en janvier, un joli score pour un auteur étranger (un million de ventes en Allemagne). « Quand on parle de retour de la philo, il faut l’entendre au sens d’une expérience. Dans notre société en crise, ­économique et surtout éthique, tout le monde cherche ce qui fait du sens. Et ce n’est pas parce que les philosophes abordent ces questions que leur pensée devient nécessairement creuse et terne. Tal Ben-Shahar, dont j’ai publié ­l’Apprentissage du bonheur (2009) et l’Apprentissage de l’imperfection (2010), est un éminent professeur de Harvard qui énonce sa pensée avec rigueur et méthodologie. Rien à voir avec des conseils ou des recettes, il s’agit de concepts profonds. Les philosophes les plus marquants aujourd’hui sont celles et ceux qui témoignent de comment, à travers cette discipline, quelque chose se fait pour eux dans leur vie. Cela peut s’embourber dans une pensée vague, mais cela peut être aussi un témoignage éthique. »

École de vie, la philo aurait-elle supplanté la psychanalyse ? Ceux qui le prétendent ignorent sans doute tout de l’une et de l’autre. Tandis que la psychanalyse renvoie chacun à sa propre histoire et à ses problématiques intimes, la philosophie replace les pensées personnelles dans le champ des concepts, opérant un déplacement du singulier vers l’universel. Sur le site de l’Institut de pratiques philosophiques, Oscar Brenifier, qui propose des consultations philo de vive voix ou sur le Net, précise : « Il s’agit de retrouver les archétypes de la pensée humaine en chacun de nous. » Il se place dans le droit fil de la réminiscence platonicienne, qui consiste à réveiller le monde des idées qui sommeillent en nous, le bien en soi, le beau…

Un détour par Philo magazine confirme les tendances. « Les dossiers consacrés aux questions personnelles, telles que “Pourquoi fait-on des enfants ?”, sont parmi nos meilleures ventes, explique Martin Legros, rédacteur en chef de Philosophie magazine. Les problèmes sociaux comme le travail marchent également très bien. Sans oublier les thèmes classiques, comme la beauté ou la vérité et le mensonge. » Lancé en 2005 en bimestriel, le titre capte immédiatement 50 000 acheteurs. Devenu mensuel au bout de six mois, ce chiffre confor­table s’est alors installé, et le titre s’est imposé. Il vient d’être nommé magazine de l’année 2010. Les clefs de sa réussite ? Le choix de ses questions en une, une maquette créative et aérée. Et, bien sûr, le contenu. « Les lecteurs nous disent : “On veut du texte d’auteurs !” Ils expriment clairement leur désir de savoir. Mais aussi celui d’une médiation. Ils comptent sur nous pour leur fournir des outils propres à briser la glace de la philo. Ils refusent néanmoins le prêt-à-penser. L’heure n’est plus à la vérité qui tombe de haut, mais à la confrontation : face à une thèse, ils veulent lire la contradiction. Et ce qu’ils plébiscitent surtout, ce sont les enquêtes philosophiques : chaque fois qu’un philosophe accepte de devenir Tintin et de raconter son reportage ou son expérience, c’est bingo. »
Fini donc les cours magistraux, vive le partage de vécu. Que ceux qui s’en lamentent n’oublient pas la veine existentialiste, un certain Karl Jaspers et son Introduction à la philosophie, grâce à qui beaucoup sont entrés en philo­sophie par la voie de l’expérience personnelle. Plus que le contenu, ce sont surtout les voies d’accès à la pensée qui ont changé.

Si la philo est aujourd’hui sur le devant de la scène, c’est parce qu’elle a su emprunter des vecteurs contem­porains. Télés, radios, sites internet, les penseurs sont partout. Depuis longtemps, France Culture honore la philo. Avec Répliques, d’Alain Finkielkraut, la Fabrique de l’humain, de Philippe Petit, les Nouveaux Chemins de la connaissance, de Raphaël Enthoven, et Macadam philo, animé désormais le vendredi par François Noudelmann. Et si le but de ce prof de fac (Saint-Denis) est bien de faire de la philosophie à partir de la question du voile ou de la problématique sécurité/liberté, ne lui parlez pas de philo light ! Exigeant, sans être élitiste, son but est d’amener l’auditeur à s’interroger, pas de lui concocter des réponses.

Au petit écran, on trouve Philosophie animée, encore par Raphaël Enthoven. Le Bonheur de Julia vient de clore sa première saison sur France 5. Agrégée de philo, Julia de Funès questionne chaque fois une idée reçue, la scrute et la retourne. Ce module de 2 minutes a trouvé son public par une approche ludique, mais non simplificatrice. Le Net n’est pas en reste. Avec Philosophies.tv lancé en avril 2009, les internautes sont aux premières loges pour suivre, en intégralité, 300 heures de confé­rences, séminaires, débats, et cours donnés par ­Olivier Mongin, Marcel Gauchet, Bernard Stiegler… Le site reçoit 1 500 connexions par jour, et pourtant il ne présente que du lourd. La philomania a aussi gagné le grand écran, grâce au Cinéphilo d’Ollivier Pourriol, qui fait salle comble, depuis 2 ans, au MK2 Bibliothèque, à Paris. Il s’agit de faire retrouver des concepts philosophiques à travers des extraits de films et de les développer.
L’enthousiasme pour les exercices collectifs a enfin donné naissance à des festivals, comme Cité philo à Lille et Philosophia à Saint-Émilion. Alliant le goût et la sagesse du monde de la vigne et du vin à celui de la pensée, Éric Le Collen a réussi à attirer un large public familial à la mani­festation girondine. 1 500 personnes en 2007, 5 000 l’an dernier. Et si le but d’ouvrir la discipline à tous est atteint – les conférences et tables rondes sont en accès libre –, jamais la qualité de la pensée n’est bradée. Aucune démagogie ou volonté de « faire grand public », les philosophes exposent leur pensée dans toute sa rigueur et donc sa difficulté.

Qu’elle s’exprime à l’oral ou à l’écrit, aucune pensée profonde n’est évidente. Et, quant à faire de la philo­sophie une manière de vivre, qui peut croire en une sinécure ? Sans même parler de mise en cohérence de la pensée en actions, il faut reconnaître qu’accueillir les questions posées par l’existence, affronter leur tragédie et leur complexité sont une forme de courage. De celles qui rendent pleinement humain. À en croire le goût pour le questionnement philosophique qui ne se dément pas à travers les ventes, les audiences massives que nous avons évoquées, il semblerait que ce courage soit largement partagé actuellement. Ou, du moins, reconnu et cultivé.

Pour philosopher plus loin

Des sites
• Café des phares. www.cafe-philo-des-phares.info
• Institut de pratiques philosophiques. www.brenifier.com

Des livres
Kant et son kangourou franchissent les portes du paradis, Thomas Cathcart et Daniel Klein (Seuil). Véritable introduction à la philo par les blagues, voici le deuxième tome d’un duo désopilant.
Petite Philosophie du jardinier, Martine Laffon (Milan). Et si, en cultivant notre jardin, nous nous construisions de l’intérieur ?
Le Loup et le Philosophe, Mark Rowlands (Belfond). Quand un philosophe raconte sa vie avec un loup, s’humanise-t-il ?

Au théâtre
La Construction de soi, d’Alexandre Jollien, mise en scène par Maryse Hache et Olivier Lacut, jusqu’au 14 juin, au théâtre des Déchargeurs, Paris Ier. Tél. : 08 92 70 12 28.  www.lesdechargeurs.fr

En rando
• Pour appréhender des textes philosophiques, Pataugas aux pieds.
6 jours de marche philosophique dans les Pyrénées (Val d’Auzun). À partir du 11 et du 18 juillet, du 8 et du 15 août.
Tél. : 05 62 97 46 46. www.labalaguere.com

Le Monde de Sophie

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