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La philosophie de Pierre Zaoui, une philosophie pour le meilleure et pour le pire

Posted by Hervé Moine sur 29 octobre 2010

« La Traversée des catastrophes. Philosophie pour le meilleur et pour le pire », de Pierre Zaoui : manuel de survie

Paru dans LE MONDE DES LIVRES le 28 octobre 2010

Une nouvelle génération de philosophes se lève, qui ne recule devant rien. Les femmes et les hommes qui lui donnent souffle partagent une même conviction : la pensée ne vaut pas une heure de peine quand elle néglige l’expérience vivante des hommes. Toute l’expérience, pour le meilleur et pour le pire – le miel et la boue, la joie comme les larmes, les lendemains qui chantent mais aussi les petits matins glauques.

Récemment, déjà, dans un bel essai intitulé Cet obscur objet du dégoût (Ed. Le Bord de l’eau), la jeune Julia Peker arpentait l’immonde, cette « zone obscure et menaçante au coeur du réel, aussi dévalorisée qu’insupportable, que nous apprivoisons par l’ignorance ». Aujourd’hui, c’est Pierre Zaoui qui s’avance en ces parages. Dans La Traversée des catastrophes, il affirme que la pensée, pour être digne de ce nom, doit pouvoir explorer les territoires les plus innommables, ceux devant lesquels les professionnels du concept ont le plus souvent reculé : « Si l’on se veut philosophe, écrit Zaoui, il faut y aller, il faut descendre dans ces expériences sombres, impudiques, vulgaires. »

De quoi s’agit-il ? De la maladie endurée, de la mort à venir, de l’être aimé qui disparaît. Chacune de ces expériences, Zaoui les parcourt à petits pas. Il progresse bien lentement, point par point, avec une rigueur impeccable et une grande sensibilité. Il sait bien que la philosophie, dès qu’elle prétend gloser sur les corps en souffrance, risque à tout moment de basculer dans une posture de surplomb, obscène à force d’abstraction. Mais il préfère courir le risque, convaincu qu’à la fin des fins, seule l’analyse conceptuelle peut rendre raison de la détresse humaine, y compris dans ses aspects les plus charnels, les plus concrets. Telle est la vieille leçon du Parménide de Platon, qui exhortait le philosophe à unir théorie et pratique, spéculation et éthique, afin de bâtir une métaphysique « du poil, de la boue et de la crasse ».

Nulle complaisance, ici, nulle tentation de se vautrer dans le pire. Au contraire, si Zaoui décrit le drame, la douleur, la déchéance, c’est d’abord pour proposer un « manuel de survie » où le lecteur apprendrait non seulement à « vivre avec » ses catastrophes intimes, mais encore à les subvertir pour inventer une sur-vie, c’est-à-dire une vie supérieure, tout à la fois plus haute, plus intense et plus belle.

Comme tous les manuels, celui-ci se laisse mal résumer. Chacun le découvrira, y reviendra, se l’appropriera à son rythme, selon les épreuves endurées et les espérances endossées, pour sortir de tel mauvais pas, repartir d’un bon pied, s’autoriser à nouveau une échappée belle. Contentons-nous d’énoncer ses références et ses principes, afin d’en souligner l’exaltante singularité.

Celle-ci doit beaucoup à une prise de parti résolument empiriste. Ce souci de l’expérience ne date pas d’hier, bien sûr, et Pierre Zaoui se réclame d’une tradition qui court depuis les sagesses grecques jusqu’à l’éthique de Spinoza, à laquelle il a déjà consacré une étude (Spinoza, la décision de soi, Bayard, 2008). Au sommet de cette lignée, il place la philosophie vitaliste de Gilles Deleuze (1925-1995), qui irrigue toute sa réflexion. Mais il convoque aussi Nietzsche et Levinas pour décrire la vie humaine et en faire toute une maladie : « Etre ou avoir été malade, c’est perdre pour de bon le fantasme infantile de l’éternelle jeunesse comme le fantasme de petit actionnaire d’un « capital santé » que l’on pourrait infiniment faire fructifier. (…) Devenir malade, c’est apprendre la vérité de la vie, non seulement dans son terme, mais depuis son départ : vivre, c’est tomber malade », écrit Zaoui.

A l’horizon d’une telle démarche, il y a la tentative de fonder rationnellement une existence précaire, sans garantie aucune, et donc de bâtir ce que l’auteur nomme une « éthique du dehors« . Autrement dit, une doctrine destinée aux athées sérieux, qui s’interdisent de trouver refuge dans la maison d’un dieu protecteur. Ceux-là ont comme seul recours la puissance de la philosophie et la subtilité de la littérature. Du reste, cette alliance se trouve au coeur du travail entrepris par Zaoui. Ainsi mobilise-t-il Kafka et Beckett dans le but de restituer la complexité des désastres subjectifs : « On doit parler d’un mouvement de pendule infernal dans lequel on oscille sans cesse non seulement de la plainte à la colère, de l’abandon à la hargne de se redresser, de la défaite à la résistance, mais aussi bien de la compassion à la dureté, du besoin éperdu d’être reconnu et pris en charge à la haine. »

Orgueil de la pensée

Ecrit d’une plume élégante, ce livre n’en refuse pas moins les purs effets de style, et s’efforce de déjouer les sortilèges de la métaphore. Contre ceux qui voudraient réduire la prose philosophique à un bavardage, Zaoui réaffirme l’orgueil et la souveraineté de la pensée théorique. A mille lieux de l’étalage narcissique, son propos se déploie selon une logique solide, à la fois extrêmement incarnée et absolument impersonnelle. Telle est la condition pour repérer l’universelle vérité au creux de chaque malheur singulier.

« On ne se met ordinairement à penser que quand la vie s’arrête, au moins déraille, dysfonctionne, fait trop souffrir », martèle Pierre Zaoui dès l’ouverture de son magnifique essai. Au moment de le refermer, l’évidence s’impose : bien davantage que les petits conseils façon « développement personnel », c’est la puissance du concept qui nous aide à tenir bon au jour le jour, c’est l’intelligence qui nous donne le courage d’être heureux.


LA TRAVERSÉE DES CATASTROPHES. PHILOSOPHIE POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE de Pierre Zaoui. Seuil, « L’ordre philosophique », 384 p., 23 €.

Jean Birnbaum

Article paru dans l’édition du 29.10.10

http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/10/28/la-traversee-des-catastrophes-philosophie-pour-le-meilleur-et-pour-le-pire-de-pierre-zaoui_1432208_3260.html

© Le Monde.fr

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Pour vous procurer l’ouvrage de Pierre Zaoui : La traversée des catastrophes : Philosophie pour le meilleur et pour le pire

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2 Réponses to “La philosophie de Pierre Zaoui, une philosophie pour le meilleure et pour le pire”

  1. Essentiel !

  2. […] de Pierre Zaoui publié dans la revue Vacarme n°51 | chantier ce que l’écologie change à la […]

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