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Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

Archive for janvier 2011

Bioéthique : points de vue croisés autour de l’épineuse question du suicide assisté

Posted by Hervé Moine sur 31 janvier 2011

Débat proposé par le Monde

Le droit de mourir dignement

L’euthanasie, entre danger et humanité

Mercredi 26 janvier, les sénateurs ont finalement renoncé à instaurer une « assistance médicalisée pour mourir ». Mais le problème éthique demeure entier. Points de vue croisés autour de l’épineuse question du suicide assisté. Pour Robert Holcman, une chose est claire : riches et pauvres ne sont pas égaux devant la mort. C’est pour cela qu’il faut protéger et entourer les plus faibles plutôt que faciliter leur disparition, insistent Pierre Mazeaud et Didier Sicard, car toutes les vies valent d’être vécues, écrit Corine Pelluchon. Et pourtant, ceux qui soufrent ont droit à une autre mort, estime Pierre Zaoui. Mais pourquoi, s’interroge Jean-Louis Lejonc, faudrait-il que l’euthanasie et les soins palliatifs soient contradictoires ? On peut faire bouger un tout petit peu la loi sur l’euthanasie. Pour Thierry Calvat, ce débat législatif ne saurait nous exonérer de nos responsabilités, à nous citoyens, à l’endroit des plus âgés. Mais attention, prévient Danièle Klein-Laharie, car avec une nouvelle législation, il n’y aura plus de rattrapage possible, plus de possibilité de changer d’avis, ni de changer de vie. Gianni Vattimo en sait quelque chose, lui qui raconte qu’il a failli être complice d’un suicide assisté. Mais justement, au nom de la liberté, de l’humanité et de l’égalité, il faut une nouvelle loi sur l’euthanasie, souligne Geneviève Darmon.

http://wwwo.lemonde.fr/idees/ensemble/2011/01/28/l-euthanasie-entre-danger-et-humanite_1471575_3232.html

 

L’euthanasie, un débat sans cesse relancé

Article paru dans la Croix du 26/01/2011

http://www.la-croix.com/L-euthanasie-un-debat-sans-cesse-relance/article/2453314/4076

 

La loi Leonetti, qui proscrit l’acharnement thérapeutique sans légaliser de « permis de tuer », couvre l’immense majorité des situations de fin de vie délicates. Pourtant, en France, les partisans d’un droit à la mort ne désarment pas.

La proposition de loi relative à l’assistance médicalisée pour mourir a été écartée au Sénat dans la nuit de mardi à mercredi (photo ci-contre Demarthon/AFP).

C’est un paradoxe français. Depuis la loi Leonetti du 22 avril 2005, la France dispose d’une des législations sur la fin de vie les plus abouties, fruit d’un travail parlementaire de longue haleine, salué aussi bien par la droite que par la gauche. Une loi dont d’autres pays, comme l’Espagne, souhaitent s’inspirer ; une loi saluée jusque dans les rangs des partisans de l’euthanasie.

Ainsi, le sénateur Jean-Pierre Godefroy (PS, Manche), auteur d’une proposition de loi ouvrant un droit à la mort – texte rejeté en séance mardi 25 janvier –, reconnaît qu’elle « a marqué une avancée significative » et que « l’accès universel aux soins palliatifs est un combat qui nous unit tous ».

Refus de l’acharnement thérapeutique, droit à l’arrêt des traitements, soulagement de la douleur au risque d’abréger la vie, directives anticipées… Lacunaire jusqu’en 2005, le droit français est désormais dense et innovant, couvrant la quasi-totalité des cas où la question d’un arrêt des soins se pose.

Et pourtant, le débat n’est pas clos. Régulièrement, à la faveur de cas médiatisés comme ceux de Vincent Humbert ou de Chantal Sébire, ou du dépôt d’un texte au Parlement, la question de l’euthanasie revient sur le devant de la scène. Étrange, si l’on considère que les situations de fin de vie délicates trouvent une réponse dans la loi Leonetti, loi encore complétée par de nouvelles dispositions après l’affaire Sébire, en 2008.

Il existe plusieurs raisons à ce paradoxe. La première tient à la méconnaissance de cette loi, qui persiste six ans après son vote. Un chiffre, issu d’un sondage OpinionWay (1), en dit long : selon cette enquête, 68 % des Français ignorent qu’il existe une loi interdisant l’acharnement thérapeutique.

« Ce texte oblige les médecins à descendre de leur piédestal »

Or, comme l’a rappelé le ministre de la santé, Xavier Bertrand, mardi, « ce qui est en jeu, c’est l’angoisse de souffrir ». Ne sachant pas qu’un texte proscrit déjà la souffrance en fin de vie, il n’est pas étonnant que l’euthanasie (qui signifie littéralement « bonne mort ») apparaisse, pour beaucoup, comme une solution.

D’autant qu’il ne suffit pas d’inscrire un principe dans la loi pour qu’il s’applique. En la matière, le texte de Jean Leonetti est un triste cas d’école. Dans son rapport d’évaluation, en 2008, le député UMP des Alpes-Maritimes reconnaissait lui-même que sa loi était peu ou mal mise en œuvre.

« Il y a des résistances, car, en introduisant la collégialité, ce texte oblige les médecins à descendre de leur piédestal et à travailler en étroite collaboration avec les soignants », décrypte Jean-Marc La Piana, qui dirige la Maison de soins palliatifs de Gardanne (Bouches-du-Rhône).

De son côté, Louis Puybasset, responsable du service de neuroréanimation de la Pitié-Salpêtrière à Paris, y voit notamment l’effet de la tarification à l’acte dans les hôpitaux. « La tendance actuelle, c’est de faire des actes, ce qui favorise un certain acharnement thérapeutique », regrette ce médecin.

Sans parler du manque d’unités et d’équipes mobiles en soins palliatifs dans certaines régions, même si les choses s’améliorent. Conséquence : à l’heure actuelle, en dépit d’une législation adaptée, il arrive encore très souvent que l’on meure dans de mauvaises conditions. De quoi nourrir les revendications pro-euthanasie.

Mais ce n’est pas tout. Pour les militants d’un droit à la mort, la loi Leonetti, même bien appliquée, ne suffit pas. Ces derniers réclament « l’ultime liberté », au nom du droit de chacun de choisir sa destinée jusqu’au bout.

« Est-on vraiment libre lorsque l’on demande à mourir ? »

« L’autonomie de la volonté, consacrée en matière civile depuis la Révolution, s’est étendue progressivement à tous les domaines de la vie, a expliqué Jean-Pierre Godefroy, mardi, lors de l’examen de sa proposition de loi.

Ce texte propose de mettre fin à un paradoxe selon lequel le respect de la volonté de l’individu ne s’applique pas au moment de sa mort. » D’autant, ajoute-il, que l’on peut soulager la douleur sans parvenir à apaiser la souffrance, dont l’individu est seul juge, selon lui.

Liberté, autonomie, soit, mais « est-on vraiment libre lorsque l’on demande à mourir ? interroge Anne Richard, présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (Sfap). Quand on en arrive là, c’est que l’on n’a pas d’autre choix. »

Aux médecins, à l’entourage d’entendre ce qui se joue vraiment derrière cette demande, poursuit la chef du service des soins palliatifs au CHU de Saint-Étienne, qui constate que les demandes d’euthanasie disparaissent très souvent lorsque l’on offre au patient une prise en charge adaptée.

On trouve là un autre argument résumé par Jean Leonetti sur le site de l’espace éthique de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) : « L’homme en fin de vie et ses proches même sont traversés alternativement de désir de mort et de volonté de vie. Ainsi peuvent se succéder des moments où, devant une douleur intolérable, la mort est demandée, et d’autres où l’espoir renaît et l’attente d’une visite ou d’un événement heureux fait renoncer à ce désir mortifère. Les personnes qui ont réellement attenté à leur vie et qui sont sauvées ne réitèrent qu’exceptionnellement leur projet suicidaire. La liberté n’est-elle pas de pouvoir changer d’avis ? »

« Il faut légiférer pour que le patient prenne la décision »

À cette divergence de fond sur la notion de liberté s’en ajoute une autre : celle du sens donnée aux derniers jours de vie. Pour les uns, il est hypocrite, voire cruel de ne pas accorder « une mort rapide et sans douleur » à un patient en phase terminale d’une maladie incurable dont la souffrance ne peut être apaisée. Car si la loi Leonetti permet au médecin, dans de tels cas, de recourir à la sédation terminale, nul ne sait quand précisément le patient va mourir.

Pour les partisans de l’euthanasie, les heures, voire les jours d’agonie sont inutiles et douloureux, assure l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) : « Il faut légiférer pour que le patient et lui seul prenne la décision – et non son médecin ou ses proches – et pour que la mort arrive dès que l’acte médical est exécuté, alors qu’il n’intervient aujourd’hui – dans le cas d’une sédation terminale – qu’aux termes de plusieurs jours de souffrance abominables et inutiles, voire plusieurs semaines. »

Pour les autres, au contraire, ce temps est crucial, il a un sens, et il est bien moins cruel ou violent qu’une injection létale à effet immédiat. « Tous les jours, dans mon service, je constate qu’il se passe énormément de choses lors de ces derniers jours, témoigne Louis Puybasset, à la Pitié-Salpêtrière, dès lors que la douleur ou les signes d’inconfort sont pris bien pris en charge. »

Ce médecin évoque tout aussi bien « le passage de témoin entre le parent et son enfant » que « les liens qui se renouent dans des familles parfois déchirées ». L’enjeu : éviter les deuils pathologiques. « Au cours de ce temps-là, ceux qui restent font leur chemin, à leur rythme », ajoute Anne Richard, de la Sfap.

MARINE LAMOUREUX

(1) Sondage réalisé en ligne du 7 au 10 janvier auprès d’un échantillon de 1 015 personnes, représentatif de la population française de 18 ans et plus pour la Sfap.

 

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Le retour des guerres de religions ?

Posted by Hervé Moine sur 30 janvier 2011

Mardi 1er février 2011

de 18h30 à 20 heures

à la Salle Jean de Puybaudet du Centre Saint Ignace,

à Saint Denis de la Réunion

débat sur « Le retour des guerres de religion? »

Ces derniers mois, la religion apparaît au premier plan de tensions nationales et internationales: Irak, Egypte, Soudan, Niger, Nigéria, Côte d’Ivoire… La grille de lecture opposant chrétiens et musulmans ne suffit pas à rendre compte de situations complexes où interfèrent les notions de liberté religieuse et de laïcité avec l’exacerbation de nationalismes sur fond de crise sociale et de communautarismes. A partir de l’arc-en-ciel réunionnais, des responsables religieux apportent leur vision du monde et proposent des chemins de dialogue.

Lieu : Centre Saint-Ignace, 31 rue Sainte-Anne, 97400 Saint-Denis.

Contact : Mail : ignace974@jesuites.com Site web : http://www.jesuites.com.re

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Les dérives xénophobes doivent-elles museler la discussion sur l’identité nationale ?

Posted by Hervé Moine sur 30 janvier 2011

Finkielkraut: «La culture c’est unplugged!»

Article d’Arthur Bayon paru dans Libération – Culture – édition du 29 janvier 2011

http://www.liberation.fr/culture/01012316784-finkielkraut-la-culture-c-est-unplugged

Ci-contre Alain Finkielkrauit (sina MIRABDOLBAGHI)

Pétri de références littéraires et philosophiques, l’exposé de Finkielkraut s’articule autour de quelques faits marquants d’actualité, à commencer par les «attaques répétées du président de la République contre La princesse de Clèves». «Comment peut-on vouloir se réclamer de l’identité nationale et faire soi-même si peu de cas de la littérature qui en est une composante essentielle?», assène l’écrivain, rappelant au passage que les questions de culture générale ont été éjectées des concours administratifs en 2009.

Forcément, le philosophe en vient rapidement au fameux débat sur l’identité nationale en France.  S’il admet que «les suspicions sont légitimes vis-à-vis du gouvernement», il s’exclame: «Pourquoi s’indigner d’une réflexion sur l’identité nationale ?». Pour lui, les dérives xénophobes ne doivent pas museler la discussion. Peu de temps avant, Finkielkraut prétendait néanmoins que  «la société se décharge[ait] facilement sur les hommes politiques de ses propres turpitudes.» De l’identité nationale, on passe à l’Histoire et au devoir de mémoire. Au programme, des mises en garde: «Tout récit national doit être déconstruit», attention au «chauvinisme du présent» sauce «nous sommes supérieurs à nos ancêtres qui ont pratiqué l’esclavage et la colonisation» et des sentences cinglantes: «La grande culture ne vous rend pas fier, elle vous rappelle votre médiocrité» ainsi que le retentissant «il n’y a pas de peuple français». Petit détour par Frédéric Mitterrand et sa décision de retirer Louis-Ferdinand Céline des célébrations nationales 2011: «Il y a un conflit entre bien moral et bien esthétique», «il est difficile d’assumer l’héritage contradictoire de Céline».

«Je fais partie d’une génération où la lecture allait de soi». C’est peut-être pour cela qu’Alain Finkielkraut fait sans cesse référence à la littérature et à la philosophie quand il parle de culture. Presque rien sur la musique, le cinéma ou la peinture. Peut-être par manque de temps… Mais l’écrivain-essayiste trouve tout de même le moyen de donner son opinion sur les nouvelles technologies,  qu’il juge «grisantes et inquiétantes»: «Ce qui me gêne, c’est la connexion constante. Je pense que la culture est un moment de déconnexion. La culture c’est unplugged!»

ARTHUR BAYON, étudiant à l’école de journalisme de Grenoble

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Chasse aux sorcières contre des philosophes en Hongrie

Posted by Hervé Moine sur 29 janvier 2011

László Tengelyi : « de récents événements arrivés en Hongrie qui s’apparentent à une chasse aux sorcières contre des philosophes ».

Une lettre ouverte

Nous publions la lettre ouverte de László Tengelyi, professeur de philosophie à l’Université de Wuppertal en Allemagne, à propos de la situation dans laquelle se trouvent les philosophes en Hongrie, lettre traduite de l’allemand par Yves Mayzaud. Cette lettre datée du 19 janvier 2011 est adressée à divers membres d’associations allemandes influentes de la philosophie, la Société Allemande de Philosophie, la Société pour la Philosophie Analytique, la Société allemande pour la Recherche Phénoménologique et la Société Germano-hongroise pour la philosophie.

La situation évoquée  dans cette lettre relatives aux évènements récents survenus en Hongrie à propos d’une nouvelle législation sur les médias non conforme aux normes européennes ressemble fort, selon László Tengelyi, à une chasse aux sorcières contre des philosophes d’origine hongroise. Ces philosophes sont notamment Agnes Heller, Mihály Vajda, Sándor Radnóti.

Jürgen Habermas sur la question  : « Schützt die Philosophen ! » : Protégeons les philosophes !

D’autre part, en suivant ce lien, on pourra lire l’intervention de Jürgen Habermas sur la question : http://www.sueddeutsche.de/kultur/aufruf-von-habermas-und-nida-ruemelin-schuetzt-die-philosophen-1.1050449. Le philosophe s’inquiète avec Julian Nida Rümelin, « wir machen uns Sorgen » du sort des philosophes en question.

Une pétition

Après avoir lu cette lettre qui explique la situation, il est possible de signer la pétition qui se trouve à l’adresse suivante : http://www.petitiononline.com/logosz/

Hervé Moine

________________________

Wuppertal, le 19 janvier 2011

À

monsieur Julian Nida-Rümelin, président de la Société Allemande de Philosophie

monsieur Wolfram Hogrebe, ancien président de la Société Allemande de Philosophie et éditeur du recueil « Philosophia Hungarica »

monsieur Thomas Spitzley, président de la Société pour la Philosophie Analytique

madame Iris Därmann, présidente de la Société Allemande pour la Recherche Phénoménologique

monsieur Klaus-Michael Kodalle, président de la Société Germano-hongroise pour la Philosophie

À tous mes estimés collègues,

Chers collègues,

J’aimerai porter à votre connaissance de récents événements arrivés en Hongrie qui s’apparentent à une chasse aux sorcières contre des philosophes comme Agnes Heller, Mihály Vajda, Sándor Radnóti et d’autres.

Comme vous le savez, le parlement hongrois a adopté il y a peu de temps une loi sur les médias qui n’est pas conforme aux normes européennes. Cette loi n’est que le sommet de l’iceberg. Il n’est que la partie visible de toute une série de mesures prises depuis la victoire du Fidesz le 25 avril 2010, et qui dissimule la déconstruction réelle des institutions démocratiques en Hongrie. Le parti des « jeunes démocrates » (Fidesz), élu avec une majorité des deux tiers au Parlement, a commencé par régulièrement modifier la constitution (plus de dix fois). Le tribunal constitutionnel a été dépossédé d’une part essentielle de ses droits. L’organe nommé « conseil du budget », indépendant du gouvernement, composé par des économistes compétents, et dont la fonction est de surveiller la politique économique du gouvernement, a été dissous après les premières prises de position critiques. Tous ses membres ont été remplacés par des partisans du parti au pouvoir. Il en est de même avec la position de haut juge de la cour suprême, elle aussi occupée à présent par un affilié du Fidesz. Le principe de la séparation des pouvoirs est menacé en Hongrie. Les fonctionnaires travaillant dans l’administration d’État, et qui n’étaient pas adhérents du parti au pouvoir actuellement, ou qui ne le sont pas devenus, ont été et sont licenciés en masse – sans justification. Parmi eux, il n’y a pas seulement des postes-clés politiques mais, fondamentalement, c’est l’ensemble de l’administration publique qui se trouve menacée. L’éminent économiste János Kornai en a ainsi conclu, dans un article publié le 06.01.2011 dans le journal « Népszabadsàg » – adoptant un ton au demeurant tout à fait posé et circonspect – qu’aujourd’hui la Hongrie n’était plus une démocratie mais une « autocratie ».

Ces réformes pour le pire touchent aussi la philosophie. Le nouveau directeur de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences hongroise a renvoyé quatre collègues et a déclaré que 15 de ses 23 collègues étaient « incompétents dans leur matière ». Cette évaluation s’étendait aussi à des collègues qui avaient obtenu, en Hongrie, un grade scientifique équivalent à l’habilitation. Contre ces licenciements, des philosophes et des scientifiques de disciplines voisines sont intervenus en novembre de l’année dernière. Le professeur Sádor Radnóti a commencé une protestation sur Internet. Près de 2000 signatures ont été rassemblés, non seulement d’académiciens, de professeurs d’universités et de chercheurs hongrois, mais aussi de philosophes et de politiciens étrangers éminents. Pour la défense des collègues licenciés, j’ai moi-même, fin novembre, publié un article dans l’hebdomadaire « ÉS » dans lequel j’ai exigé du président de l’Académie des sciences hongroise, qu’une enquête soit réalisée à l’Institut de philosophie sur ce renvoi complètement arbitraire et, au moins en quelques cas, apparemment infondé. Rien n’a été fait pour le moment. Il y a dix jours (08.01.2011) qu’est paru un article dans le journal « Magyar Nemzet » (« Nation hongroise ») contre un « cercle libéral » de philosophes. « Magyar Nemzet » est en Hongrie l’organe de presse proche du gouvernement Fidesz. Le mot « libéral » renvoie au parti, en coalition avec lequel les socialistes ont formé le gouvernement précédent. Ainsi, l’article attaque sans circonlocutions des adversaires politiques qui se trouvent parmi les philosophes. On reproche même à certains d’entre eux (comme par exemple Béla Bacsó) d’avoir été le conseiller d’un ministre libéral du gouvernement précédent. Un autre philosophe attaqué est même qualifié d’« ami » de ce conseillé. Il faut savoir qu’en Hongrie aujourd’hui, le mot « libéral » et « libéral de gauche » n’est pas employé sans une connotation claire d’antisémitisme. Ce « cercle libéral » de philosophes – parmi lesquels se trouvent en majorité des collègues qui n’ont jamais exercé la moindre fonction politique et qui n’ont été le conseiller de personne, mais qui se sont toujours consacrés entièrement à leur enseignement et à leurs recherches – se voient à présent accusés d’avoir reçu des financements illicites pour leurs recherches. Sous l’égide du ministre libéral évoqué, une candidature pour le financement d’un programme de recherche (d’une valeur de 360 000 euros) aurait bénéficié d’un traitement de faveur. Dans le cas d’une telle plainte, il est évidemment très difficile pour quelqu’un d’extérieur à cette situation d’élever des protestations fondées. Il est néanmoins troublant que les six projets du programme de recherche qui ont été mis en cause soient tous dirigés par des philosophes classés dans ce « cercle libéral ». D’autres domaines n’ont pas été concernés par ces attaques. En outre, les projets étaient à ce moment déjà réalisés et les rapports conclusifs déjà publiés sur la page Internet de l’organe étatique qui a financé les candidatures.

Suite à cette première attaque est parue toute une série d’articles supplémentaires sur les six projets de recherche dans le journal « Magyar Nemzet ». On peut parler d’une chasse aux sorcières attisée un peu plus chaque jour. Mercredi dernier (12.01.2011), l’opinion publique apprenait qu’un représentant autorisé du gouvernement avait ordonné une enquête sur ces six projets. Il a été rapporté samedi (15.01.2011), dans le journal « Magyar Nemzet » que ce représentant autorisé du gouvernement avait ensuite transféré l’affaire à la police, laquelle a ordonné une enquête après avoir reconnu pour au moins un des six projets « une présomption fondée ». Hier (18.01.2011), il a aussi été suggéré dans le même journal qu’il y aurait pour les autres projets une enquête policière.

Il est évident que je ne peux pas prendre une responsabilité personnelle pour l’irreprochabilité des projets de recherche incriminés. Je ne connais pas les détails de ces projets. Je vis et enseigne depuis dix ans en Allemagne et je ne participe à la vie hongroise que par des conférences et des publications. Mais mes relations personnelles de longue date avec les philosophes concernés par les plaintes sont une raison pour laquelle je me permets d’exprimer mes doutes sur la crédibilité de ces accusations.

Je voudrais faire valoir en outre quelques faits (au-delà de la prévention à caractère politique qui marque toute l’affaire) :

1. Il est faux – et il peut bien induire en erreur – d’affirmer que les six candidatures n’auraient pas rempli les exigences de l’inscription. L’accusation prend souvent pour appui le titre complet du cinquième programme de recherche annoncé par lòrgan d’État en question: « Recherche de l’héritage national et des défis sociaux contemporains ». Il apparaît cependant clairement du texte même du programme comment ce thème global doit être compris dans le détail : « La demande de candidature soumise sous le signe de l’intégration européenne doit présenter d’un côté les thèmes déterminants jusqu’à aujourd’hui des cadres de la scientificité européenne, et d’autre part l’intégration de questions contemporaines fondamentales des sciences humaines ». Les projets incriminés, qui s’attachent à des thèmes classiques de la philosophie, correspondent en tout point à cette description.

2. Les aides financières accordées aux six projets furent allouées par un organe d’État au cours d’une procédure publique et sur la base de la décision d’une commission composée de spécialistes de haut niveau.

3. L’utilisation des financements se fait par l’administration de chaque université ou par celle de l’Académie des sciences hongroise, et est soumise au règlement habituel de ces institutions en ce qui concerne les affaires financières.

4. Seuls les six philosophes ont été inquiétés dans l’enquête sur la distribution des fonds ; le système global de la distribution des financements n’a pas été pour sa part l’objet d’une investigation de la part du représentant autorisé du gouvernement.

5. Ces six projets ont été projetés sur le devant de la scène, parce que quelqu’un a porté plainte contre leurs directeurs et certains participants. Il faut souligner que dans deux articles du « Magyar Nemzet » le directeur de l’Institut de philosophie – contre les mesures duquel les protestations de novembre ont été organisées – est le seul spécialiste en matière de philosophie cité. De même, il est étrange que l’un des principaux accusés soit monsieur Radnóti qui, en novembre dernier, a initié la protestation sur Internet.

6. Les directeurs de projets ne tirent de ces fonds que des revenus minimes pour lesquels ils sont responsables ; la somme de ces revenus est strictement réglementée.

7. Les six projets de philosophie ont permis d’employer pendant trois ans des collègues et des doctorants (au total plus d’une centaine de personnes). L’argent fut réparti sur de nombreux travaux particuliers, de telle sorte que les collègues concernés, dont le salaire, au cas des professeurs, dépasse à peine, encore aujourd’hui, 1000 € par mois, ne pouvaient à chaque fois que recevoir des montants modestes.

8. Entretemps les résultats des projets mis en cause se trouvent sur Internet, présentés au grand public au travers de brefs résumés. Les directeurs des projets incriminés peuvent tous faire valoir une dizaine d’ouvrages publiés et toute une série de publications scientifiques. Parmi eux, il n’y a pas seulement des traductions philosophiques et des recueils d’articles, mais un nombre non négligeable de monographies. En plus de nouvelles traductions de Platon, de Nietzsche et de Heidegger, quelques nouvelles monographies ont attiré mon attention. A côté des ouvrages de Gyula Rugási, György Tatár, Gábor Borbély je voudrais évoquer un livre de 600 pages sur Winckelmann de Sándor Radnóti et une remarquable monographie sur Kant d’un jeune collègue. La publication d’un monograph n’a mobilisé même pas un dixième de la subvention totale d’un projet, du fait que nombre de contributions furent écrites dans le cadre d’articles et d’essais. Ces fonds furent aussi employés pour équiper les institutions en ordinateurs et en livres, sans compter qu’une part considérable de ce financement a permis de payer les administrations de ces instituts.

9. A ces six projets ont participé tellement de collègues talentueux que c’est la philosophie en Hongrie toute entière que l’on menace par la menée de ces actions. Je suis désolé de vous faire part de telles nouvelles. Je vous serai reconnaissant si vous pouviez faire suivre cette lettre afin d’informer le plus possible l’opinion publique sur la situation de la philosophie en Hongrie et de soutenir la philosophie hongroise.

Cordialement,

László Tengelyi

Professeur de philosophie

Bergische Universität Wuppertal

Gaußstr. 20

42119 Wuppertal

Allemagne

(Traduit par Yves Mayzaud)

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La mort du politique

Posted by Hervé Moine sur 29 janvier 2011

Vincent Peillon

Eloge du politique

Une introduction au XXIe siècle

Seuil

Qu’est-ce qui est actuel ? Qu’est-ce qui est contemporain ? Qu’est-ce qui fait sens dans notre monde ? Aux grandes réponses traditionnelles, la mort de Dieu, la mort de l’homme, dont il réfute la pertinence, Vincent Peillon substitue une autre piste de lecture. Ce qui se joue dans notre temps, c’est la mort du politique. La politique, réduite à l’économie, à la morale, à la science ou bientôt à la seule communication, est même devenue antipolitique. Mais qu’est-ce que le politique dont il s’agit ici ? L’Occident démocratique s’est construit autour d’une alliance entre philosophie et politique, un mode d’organisation de la cité et un type de rationalité critique. Socrate apostrophant les puissants, hommes d’argent, de pouvoir ou de verbe, sur leur autorité et sur leur savoir, illustre le fondement de cette histoire. Celle-ci s’est déployée à travers l’humanisme civique de la Renaissance, les Lumières et la Révolution, la fondation de la troisième République, toujours dans la lutte et l’affrontement avec ceux qui prétendent posséder la vérité, qui veulent exercer le pouvoir et se prennent pour des dieux. Nourrie d’une méditation continue des oeuvres des philosophes classiques et modernes, particulièrement de Merleau-Ponty, mais aussi d’une expérience unique d’homme politique, Vincent Peillon propose ici de retrouver un rapport du politique à l’action et à la vérité, mais aussi de la philosophie à la cité, qui seul pourrait garantir, en un temps où la démocratie est fragilisée, un autre avenir que de ténèbres, de démission et de retour de la barbarie.

Présentation de l’éditeur

Aux réponses traditionnelles relatives au sens de notre modernité – la mort de Dieu, la mort de l’homme – dont il réfute la pertinence, Vincent Peillon substitue une autre piste de lecture. Ce qui se joue dans notre temps, c’est la mort du politique. Réduite à l’économie, à la morale ou à la seule communication, la politique n’est-elle pas elle-même devenue antipolitique  » ? Mais qu’est-ce que le politique dont il s’agit ici ? Nos traditions démocratiques se sont construites autour d’une alliance entre philosophie et politique, un mode d’organisation de la Cité et un type de rationalité critique. Socrate apostrophant les puissants – hommes d’argent, de pouvoir ou de verbe – illustre le fondement de cette histoire. Celle-ci s’est déployée à travers l’humanisme civique de la Renaissance, les Lumières et la Révolution, la fondation de la troisième République, toujours dans la lutte et l’affrontement avec ceux qui veulent exercer le pouvoir, prétendent posséder la vérité et se prennent pour des dieux. Nourri d’une méditation continue des oeuvres des philosophes classiques et modernes, particulièrement de Merleau-Ponty, mais aussi d’une expérience d’homme politique, Vincent Peillon propose de renouer les liens du politique à l’action et à la vérité, de la philosophie à la Cité, qui seuls pourraient permettre, en un temps où la démocratie est fragilisée, un autre avenir que de ténèbres.

Pour se procurer le livre de Vincent Peillon, Eloge du politique : Une introduction au XXIe siècle

Vincent Peillon, né en 1960 à Suresnes, député européen. Agrégé et docteur en philosophie, il est notamment l’auteur de « Pierre Leroux et le socialisme républicain » (2003). Il est également l’auteur de livres sur Merleau-Ponty (1994, 2004, 2008), Jean Jaurès (2000).

Dernièrement, il a publié au Seuil « La Révolution française n’est pas terminée » (2008) et « Une religion pour la République. La foi laïque de Ferdinand Buisson » ( » La Librairie du XXe siècle « , 2010).

 

Vincent Peillon, le philosophe du PS

Chargé par Martine Aubry de la dimension idéologique de la présidentielle, Vincent Peillon publie un nouvel essai où il fait l’«éloge du politique». Rencontre

« Pourquoi à un moment donné décide-t-on de transgresser ? » Une question que Vincent Peillon s’adresse à lui-même ce matin-là, au café Le Rostand, près du Luxembourg, à deux pas de son domicile. Il y a tout juste un an, invité à débattre de l’identité nationale face à Eric Besson, le député européen avait posé à Arlette Chabot un retentissant lapin, envoyant à l’AFP un communiqué en cours d’émission pour dénoncer un « exercice d’abaissement national ». La meute des éditorialistes lui fit payer très cher ce hors-piste, pourtant rafraîchissant. Certains camarades aussi: nouveau coup de cœur de Pierre Bergé depuis fin 2009, son aura commençait à agacer. Aujourd’hui encore, on trouve des traces de « Peillon bashing » sur le Net, où un groupe Facebook bon enfant s’intitule: « Faire une Vincent Peillon le jour de son mariage ». Doit-on en déduire que le philosophe en politique, à force de lever le nez vers le ciel des idées, finit toujours par tomber gauchement dans un puits ?

A l’évidence, la piste n’est pas la bonne. Allure de JFK du 6e arrondissement, cet agrégé de philosophie entré en politique auprès d’Henri Emmanuelli en 1992 a en effet davantage la réputation d’un redoutable tacticien de l’appareil socialiste que d’un doux spéculatif. Successivement proche d’Arnaud Montebourg, avec qui il lança l’éphémère NPS, puis de Ségolène Royal dont il fut porte-parole en 2007, voici aujourd’hui le fondateur de l’Espoir à Gauche parmi les partisans d’une candidature Strauss-Kahn pour 2012. Des tâtonnements pratiques qui cohabitent chez Peillon avec une ligne théorique ferme et non dénuée de courage, qui se traduisit notamment par un engagement en faveur du non au Traité européen en 2005, ou plus récemment, dans un livre intitulé « La Révolution française n’est pas terminée », par une déconstruction des thèses de Furet devenues des tables de la loi libérales indiscutées à gauche comme à droite.

On ne le sait pas forcément, mais l’ancien prof de terminale à Calais est un intellectuel très estimé depuis son premier livre sur Merleau-Ponty paru en 1994. Spécialiste des socialistes prémarxistes comme Pierre Leroux ou Ferdinand Buisson, Vincent Peillon est déjà l’auteur d’une dizaine d’essais. Pas des livres de nègre fournis clés en main, de vrais livres argumentés et nourris d’une vaste culture. Très rare dans les dîners en ville – « Je suis assez pantoufles, finalement » –, longtemps Peillon s’est levé vers 4 heures du matin pour préserver coûte que coûte sa double vie de député philosophe. Une discipline devenue difficile à tenir passé 50 ans, s’amuse-t-il, mais qu’il préserve, notamment en emportant ses livres dans sa chambre d’hôtel à Bruxelles. Ce soir, ce sera Hartmut Rosa, le sociologue allemand auteur d’une réflexion remarquée sur la société de « l’accélération ». Une « vie de garnison » dans la capitale européenne à laquelle il s’est attaché depuis 2004.

Dans son nouvel essai, le hussard noir du Thalys revient longuement vers ses premières amours, le philosophe Maurice Merleau-Ponty, découvert l’été de ses 20 ans. Le Merleau-Ponty politique, celui qui rompit avec « les Temps modernes » de Sartre pour réinventer un socialisme républicain, pas le phénoménologue que l’université préfère retenir. Ce livre, « Eloge du politique », Peillon l’a écrit pour penser« la mort du politique », sa défaite devant le règne « conjoint et complice, de la politique opportuniste et de la morale des bons sentiments ». Un constat étonnamment spectral pour celui que Martine Aubry vient de charger plus ou moins officiellement de « la dimension culturelle et idéologique » pour la campagne de 2012 ? Une certaine honnêteté plutôt, face à l’ampleur de la tâche à accomplir pour sortir d’un marasme qui a livré la France à des thèmes selon lui néofascistes.

Chaque fois que la politique l’a blessé, il a pu compter sur la philosophie. L’an dernier, en plein tabassage médiatique ou en 2007, lors de la grande dépression socialiste. C’est à ce moment-là qu’il fonde une collection dans la maison d’édition Le Bord de l’Eau, située dans la banlieue de Bordeaux. De Christophe Prochasson à Serge Audier en passant par des proches du Mauss, Peillon y fait collaborer la fine fleur des essayistes qui, très critiques à l’égard de la génération Mitterrand, cherchent à remettre « la question sociale » au cœur des préoccupations de la gauche. S’il devenait à l’automne le candidat du PS, DSK s’y montrerait-il sensible ? Peillon veut le croire. Récemment réuni avec ses quatre enfants, âgés de 13 à 20 ans, celui-ci a pu constater qu’aucun ne s’emballait pour le même impétrant socialiste que les autres. Il est hélas à craindre que la bataille des primaires soit aussi rude dans la famille socialiste qu’au Politburo des Peillon.

Aude Lancelin

Eloge du politique : Une introduction au XXIe siècle,
par Vincent Peillon, Seuil, 216 p., 19 euros.

Source : « Le Nouvel Observateur » du 27 janvier 2011.

 

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Relire Voltaire avec les yeux de Nietzsche

Posted by Hervé Moine sur 28 janvier 2011

Guillaume Métayer

Nietzsche et Voltaire,

de la liberté de l’esprit et de la civilisation

chez Flammarion

« Il a été un des derniers hommes qui saventréunir en eux la plus haute liberté d’esprit etune disposition d’esprit absolument non-révolutionnaire. »

Nietzsche, à propos de Voltaire.

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Nietzsche dédia à Voltaire son dernier ouvrage, le philosophe allemand mettant en avant l’importance du combat de Voltaire pour la liberté, contre l’oppression religieuse. Cet essai explique l’importance de la notion d’esprit libre dans la pensée de ces deux hommes.

Chez Nietzsche comme chez Voltaire, la question de l’anti-biblisme et l’anti-christianisme est posée. Tous deux ont un génie du ridicule et de la satire.

En quatrième de couverture de Nietzsche et Voltaire : De la liberté de l’esprit et de la civilisation:

« En 1878, à l’occasion du centenaire de la mort de Voltaire, Nietzsche lui dédie son dernier ouvrage, Humain, trop humain. Le philosophe allemand reconnaît là l’importance d’un esprit français qui a combattu en son temps pour que la liberté triomphe. Mais au juste qu’est-ce qu’un esprit libre ? Qu’en est-il de la société de cour ? Comment saisir l’influence du christianisme du XVIIIème jusqu’au début du XXème ? Cette religion dont Nietzsche écrit dans Par-delà le bien et le mal : « Le christianisme a fait boire du poison à Eros : il n’en est pas mort, mais il est devenu vicieux. » Voilà le nerf de la guerre au coeur des siècles et particulièrement dans la vie des deux penseurs. La vertu contre le vice, la santé contre le nihilisme, l’art contre la bassesse : balancement que Guillaume Métayer explore avec profondeur et enthousiasme dans son essai. En somme, pour ne pas sombrer avec l’Histoire, il est préférable de rire (rôle décisif de Dionysos, mais aussi d’Apollon), de danser et voyager. Et croire à l’aurore, autre nom du renouveau et de l’ironie. »

>>> Pour se procurer l’ouvrage de Guillaume Métayer, Nietzsche et Voltaire : De la liberté de l’esprit et de la civilisation

Ci-dessous un article de Jean-Louis Jeannelle à propos de Nietzsche et Voltaire de Guillaume Métayer.

Critique

« Nietzsche et Voltaire : De la liberté de l’esprit et de la civilisation« , de Guillaume Métayer : Voltaire à coups de marteau

Article de paru dans Jean-Louis Jeannelle Le Monde des Livres du 27 janvier 2011

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/01/27/nietzsche-et-voltaire-de-la-liberte-de-l-esprit-et-de-la-civilisation-de-guillaume-metayer_1471251_3260.html

Nietzsche et Voltaire, et non Voltaire et Nietzsche. Peu importe ici la chronologie. Le but de Guillaume Métayer est moins de prouver l’influence de l’homme des Lumières sur le penseur du surhomme que de renverser la perspective. Autrement dit de relire Voltaire avec les yeux de Nietzsche. Car le patriarche de -Ferney s’éloigne irrémédiablement, peu à peu amputé des oeuvres qui firent sa gloire – une soixantaine de pièces, des essais sur l’histoire et une gigantesque correspondance – au profit des contes et du Dictionnaire philosophique (1764). « Ni philosophe au sens de l’université, ni moraliste au sens de La Rochefoucauld, ni écrivain au sens du romantisme », Voltaire ne répond plus à nos attentes.

Brillant conteur et modèle de l’écrivain engagé… Voilà à quoi se résume désormais l’auteur de Candide pour les bacheliers. Contre ce cliché, Guillaume Métayer ose« un Voltaire nietzschéen ». Son enquête part des notes que Nietzsche prit à 18 ans à partir d’un manuel d’histoire littéraire de la France : La Vie et la personnalité de Voltaire et Voltaire philosophe. Elles montrent que, contrairement à ce qu’affirmait Elisabeth Förster, sa soeur, Nietzsche a très tôt lu l’écrivain français. Toutefois, l’examen de sa bibliothèque ne s’avère pas concluant : comment s’assurer de l’effet produit par une lecture, même lorsque celle-ci est attestée par des annotations ? Plus convaincante est la découverte de l’une des sources du premier essai de Nietzsche, La Naissance de la tragédie (1872) : l’épître dédicatoire de la tragédie Sémiramis (1748), dans laquelle Voltaire tentait de se représenter concrètement la scène tragique grecque.

De même Nietzsche emprunta-t-il à une lettre de son prédécesseur sur les mérites comparés des langues française et italienne une formule essentielle. « Vous dansez en liberté, et nous dansons avec nos chaînes », écrivait Voltaire à son correspondant italien. « Danser dans les chaînes » résuma non seulement la conception nietzschéenne de l’art mais aussi cette « liberté dans les entraves » qui lui apparaissait être une condition à l’exercice de la « volonté de puissance ».

Entendu avec l’oreille de Nietzsche, le rire voltairien devient un défi à l’éthique de la mortification, une lutte permanente contre le christianisme. « Ecrasez l’infâme »trouve un écho dans « Dionysos contre le Crucifié » d’Ecce homo (1888). Un écho toutefois amplifié : contre le déisme conciliant de Voltaire, le philosophe allemand entendait refermer la parenthèse de l’ère morale de l’humanité.

Apparaît ainsi un Voltaire plus inattendu, parfois plus inquiétant. Un Voltaire auquel l’auteur d’Humain, trop humain (1878) emprunte cet aphorisme : « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu », et chez qui liberté d’esprit n’équivaut jamais à licence, puisqu’à l’opposé de l’esprit révolutionnaire, il se fait le chantre de l’absolutisme louis-quatorzien.

Dès lors, l’enjeu d’une telle lecture croisée est, par-delà le déisme quelque peu lénifiant dont on a souvent crédité Voltaire, de réactiver la portée du combat contre les intégrismes. Lutter contre ce que Nietzsche nommait les « monotono-théismes », voilà ce à quoi Voltaire peut encore servir, montre Guillaume Métayer, pour qui le« XXIe siècle sera voltairien ou ne sera pas ». Avec l’entremise de Nietzsche du moins…

>>> Pour se procurer l’ouvrage de Guillaume Métayer, Nietzsche et Voltaire : De la liberté de l’esprit et de la civilisation

 

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La révolution tunisienne, et après ?

Posted by Hervé Moine sur 27 janvier 2011

A propos de la révolution de Jasmin

Tunisie : «la révolution a fait renaître l’espoir chez les voisins»

Publié dans Nord Eclair, le jeudi 27 janvier 2011 à 10h02 – Propos recueillis par Noémie Coppin

http://www.nordeclair.fr/Sans_detour/2011/01/27/nef-1345750.shtml

Ahmed Hosny, maître de conférences en philosophie à l'université de Tunis.
Ci-contre Ahmed Hosny, maître de conférences en philosophie à l’université de Tunis.

Ahmed Hosny est maître de conférences en philosophie à l’université de Tunis. Il animait hier soir, à Sciences Po Lille, une conférence sur le thème « La révolution tunisienne, et après ? ». Il s’est prêté au jeu des questions-réponses.

Quel bilan tirez-vous de cette Révolution du jasmin ?

Autant d’enthousiasme que d’inquiétude. Une telle révolution est unique : le peuple, uni, sans leader, la main dans la main, met fin à un régime despotique et de terreur. On déplore tout de même 120 morts et plusieurs blessés graves hospitalisés. Quelques membres des clans Ben Ali et Trabelsi ont pu être arrêtés, même si beaucoup ont réussi à fuir le pays.

Justement, pour reconstruire un pays stable, il faudra nettoyer le pouvoir de toute trace de la nébuleuse Ben Ali. Est-ce possible ?

C’est nécessaire. Deux chantiers sont incontournables. D’abord, poursuivre en justice les membres des deux clans, et restituer au peuple toutes les richesses qui lui ont si longtemps été confisquées. J’ai foi en la justice tunisienne, d’ailleurs les avocats ont été à la base du soulèvement populaire. Mais pourquoi ne pas aussi recourir à la justice internationale ? Ensuite, il me paraît incontournable que tous les anciens ministres de Ben Ali quittent le gouvernement, y compris le Premier ministre, Ghannouchi.

Sinon, on risque le coup d’État ?

Pour l’instant, l’armée dit : « Essayez de vous entendre. » Mais le peuple ne veut plus de ces ministres qui symbolisent l’ère Ben Ali. Ce qui risque de se passer, s’ils ne quittent pas le gouvernement, c’est une armée qui prend provisoirement le pouvoir, en attendant l’élection présidentielle dans six mois.

On parle beaucoup de contagion vers les pays voisins du Maghreb.

En effet, la Tunisie a su mener une révolution exemplaire, elle fait renaître l’espoir. De nombreux peuples voisins expriment un ras-le-bol vis-à-vis de leur situation socio-économique et politique. En Algérie, la situation est compliquée car les militaires veillent. Mais en Égypte ou en Libye par exemple, la possibilité d’une contagion est plus que probable.

Mais les Américains continuent de tirer les ficelles…

C’est vrai. En Tunisie, leur rôle a été crucial. C’est notamment grâce à leur intervention que le général Rachid Ammar n’a pas obéi à l’ordre de Ben Ali de réprimer les foules contestataires. Mais les Américains n’ont pas de forts intérêts stratégiques en Tunisie. En Égypte, la situation est tout autre. Malgré la contestation populaire de l’oligarchie Moubarak, les Américains ne laisseront pas l’Égypte basculer. Elle touche Israël, l’Arabie Saoudite, la Jordanie, c’est une porte d’entrée dorée au Moyen-Orient et un régulateur de la stabilité régionale.

 

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Peut-on célébrer en même temps victimes et bourreaux ?

Posted by Hervé Moine sur 26 janvier 2011

Céline par Ironie CC-SA 2.5 Wikipédia

Heidegger, Céline…

Il y a peu, le médecin et écrivain français, Louis Ferdinand Céline figurait la liste des 500 personnalités et évènements pour lesquels le Ministère de la Culture souhaitait en 2011 rendre les honneurs de la République française nationales, en l’occurrence, à l’occasion du cinquantenaire de sa mort.

Or, le Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, a dû retirer, mercredi dernier, Céline de la liste des célébrations nationales, suite à la protestation de l’association des fils et filles de déportés juifs de France (FFDJF), présidée par Serge Klarsfeld, historien et avocat de la cause des déportés en France, lequel avait déclaré, en réclamant son « retrait immédiat » pour « antisémitisme virulent » que « Frédéric Mitterrand doit renoncer à jeter des fleurs sur la mémoire de Céline, comme François Mitterrand a été obligé de ne plus déposer de gerbe sur la tombe de Pétain ».

Le ministre de la Culture avait alors estimé que « les immondes écrits antisémites » de l’écrivain Céline empêchent que la République lui rende hommage, manière de rappeler malgré tout le génie de l’auteur du voyage jusqu’au bout de la nuit, génie de l’artiste dont les créations devraient être un patrimoine national reconnu, génie devant cependant demeurer dans l’obscurité du fait de l’abjection de la pensée de l’homme privé. Dans ce sens, le maire de Paris, Bertrand Delanoé avait déclaré à la radio que « Céline est un excellent écrivain, mais un parfait salaud », propos relatés par La Croix du 20 janvier 2011.

Et, « à ceux qui s’offusqueraient de cette exigence, nous répondons qu’il faut attendre des siècles pour que l’on célèbre en même temps les victimes et les bourreaux », poursuit la FFDJF.

Si l’on peut évidemment comprendre ce point de vue et finalement ce retrait, il n’empêche que cela ne va pas sans poser un problème. Doit-on célébrer, oui ou non, Céline ? N’est-ce pas tout simplement ce qui ressemble fort à de la censure ? Doit-on aller jusqu’à retirer Céline des librairies et refuser de le lire. En effet, n’y-a-t-il pas, d’une certaine manière, une contradiction ? Comment peut-on en même temps refuser les honneurs à une création littéraire et la célébrer dans les librairies ? Grand spécialiste de Céline, Henri Godard qui proteste contre cette décision du Ministre de la Culture, nous permet de saisir le problème. Il avait écrit dans la notice sur Céline dans le guide des célébrations : « Doit-on, peut-on célébrer Céline ? Les objections sont trop évidentes. Il a été l’homme d’un antisémitisme virulent (…) Mais il est aussi l’auteur d’une oeuvre romanesque dont il est devenu commun de dire qu’avec celle de Proust, elle domine le roman français de la première moitié du XXe siècle ».

Pour aller dans le même sens, l’académicien Frédéric Vitoux, biographe de Céline, affirme que «retirer le nom d’un catalogue, c’est aussi vain que Staline faisant effacer les photos des dirigeants communistes qu’il n’aimait pas. Ça n’empêchera pas que Céline a écrit des horreurs et qu’il est l’un des plus grands écrivains français. Nier que Céline est traduit dans le monde entier et même en hébreu, c’est ridicule. Faut-il retirer la traduction en hébreu de Voyage au bout de la nuit ?» Et d’enfoncer le clou : «Je serais Serge Klarsfeld, je voudrais, au contraire, qu’on multiplie les études sur Céline pour comprendre comment il a pu écrire Bagatelle pour un massacre.»

Alors, peut-on considérer ce retrait de Céline des célébrations nationales comme une véritable censure ? Toute La censure est-elle absolument intolérable ou bien est-elle sagesse dans certaine circonstance ? D’autre part, peut-on distinguer deux Céline ? La question se pose-t-elle de la même manière pour le cas Heidegger ?

Pour commencer à réfléchir à ce problème, je propose, ci-dessous, la réflexion de Roger Pol-Droit, paru dans les Echos aujourd’hui.

Hervé Moine

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Ignoble et génial, le faux dilemme

Faire taire une fois pour toute Céline, d'après une photo de l'AFP

Par Roger Pol-Droit, article paru dans les Echos, le 26 janvier 2011

http://www.lesechos.fr/opinions/chroniques/0201098943694-ignoble-et-genial-le-faux-dilemme.htm

Au moins, c’est clair. Avec Céline, pas de doute sur la haine, le racisme effréné, les appels au meurtre et à l’extermination. Il le répète : « Racisme d’abord ! » Voilà son mot d’ordre et son credo. Rien à voir avec ce qu’on rencontre tous les jours : allusions faux-cul, plaisanteries douteuses, saloperies de salon. Chez Céline, pas d’antisémitisme tiède, bourgeois et flou. Rien que de l’ignoble, pur jus : « Je suis l’ennemi numéro un des juifs. » Hitler ? « Fabuleusement débonnaire. » Vichy ? « Trop mous. » Les juifs ? Il faut« les éliminer »« les étrangler », les « volatiliser » comme on le fait – ce sont ses termes -avec « des punaises » et « des rats ». On ferait injure à sa mémoire en imaginant qu’il aurait « dérapé », comme on dit à présent. Céline précise, on ne peut plus clairement, en 1938, dans « L’Ecole des cadavres » : « Le problème racial domine, efface et oblitère tous les autres. »

Ce raciste hystérique, ordurier, obstinément exterminateur, on aurait donc aimé que la République française le glorifiât ? On voudrait que l’Etat commémore et célèbre, au nom de la puissance publique, justement cet auteur ? L’affaire serait sans intérêt – pauvre dispute de pays moralement sous-développé -, si elle ne constituait le symptôme d’une étrange dégradation du jugement. Comme on sait, Serge Klarsfeld a protesté contre ce projet officiel. Heureusement, il a eu gain de cause. Mais que lit-on, ces derniers jours, un peu partout ? Que la censure est en marche, la main du « lobby juif » toute-puissante, la culture menacée…

On croit rêver ! « Voyage au bout de la nuit » est dans toutes les librairies, son auteur est encensé de toutes parts, son génie est proclamé urbi et orbi. Personne ne conteste sa gloire littéraire, nul n’en veut modifier quoi que ce soit. La seule question était : va-t-on commémorer officiellement, en France, une crapule raciste ? La seule réponse est non – pour tout citoyen simplement attaché aux valeurs de la Constitution, à la Déclaration des droits de l’homme, voire à quelques indignations de base. Pas besoin, pour partager si simple évidence, ni d’être juif, ni d’être enfant de déporté, ni d’avoir été victime de quoi que ce soit. Etre démocrate suffit bien. Ensuite, par ailleurs, à titre privé, libre à chacun, selon ses goûts et ses dégoûts, de porter Céline aux nues ou de le conchier. C’est une autre affaire.

Ce choix est souvent présenté comme insoluble. Pensez, quel casse-tête ! Un si terrible raciste qui est un si grand écrivain. Tant de génie d’un côté, tant d’ignominie de l’autre… Effroyable dilemme, terribles labyrinthes ! Mais non, seulement un faux problème, un inutile mélodrame. Car la question, en fait, se trouve toujours lestement résolue. Entre esthétique et morale, chacun fait pencher la balance du côté qui lui convient. Quand on décide que la littérature l’emporte, on s’arrange pour oublier la boue, évacuer les ordures, minimiser l’ignoble. Il était fou, il reflétait son temps, il s’est égaré. C’est bien regrettable, mais quel écrivain ! Voilà la position aujourd’hui dominante.

Minoritaire, au contraire, l’attitude qui refuse d’admirer une oeuvre, même dans ses parties les plus puissantes, si telle face est inhumaine et indigne. Au lieu de faire triompher l’écriture, on choisit la morale. De ce point de vue, on décidera, en conscience, de ne pas lire tel écrivain ou tel philosophe, voire de ne pas écouter tel musicien. Après la Seconde Guerre mondiale, Vladimir Jankélévitch (1903-1985), philosophe et musicien, renonça à lire de la philosophie allemande, décida de ne plus écouter, ni jouer de musique allemande. Il fut jugé excessif, il était simplement fidèle et sérieux. Son choix n’avait rien à voir avec une censure, mais avec une règle qu’on s’impose à soi-même, sans prétendre y contraindre quiconque. Une hygiène de vie.

Ainsi peut-on légitimement admirer l’écrivain, ou pas. C’est le choix des personnes. Le choix de l’Etat, en l’occurrence, n’offre pas matière à débats.

Roger Pol-Droit

 

Dossier concocté par Marianne

http://www.marianne2.fr/Dossier-Celine-celebre-t-on-une-personnalite-ou-une-oeuvre_a202160.html?preaction=nl&id=5919514&idnl=26210&

Dossier : Céline, célèbre-t-on une personnalité ou une oeuvre ?

L’actualité de la semaine a été marquée par une polémique autour de Louis-Ferdinand Céline. La question de savoir s’il fallait intégrer l’écrivain, dont l’œuvre est assombrie par ses écrits antisémites, dans une liste de commémorations nationales, a largement fait débat.

=> Devons nous oublier Céline ?, par Michaël Rolland et Renaud Chenu – Tribune

Serge Klarsfeld a finalement obtenu du Ministre de la Culture qu’il retire Louis Ferdinand Céline des célébrations françaises 2011. Michaël Rolland et Renaud Chenu défendent dans cette tribune le génie du docteur Destouches.

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=> Célébration Céline : pourquoi Mitterrand a eu raison, par Maurice Szafran – Marianne

Frédéric Mitterrand, a eu raison, estime Maurice Szafran, de retirer, de la liste des célébrations nationales, Louis-Ferdinand Céline. Le ministre de la Culture a eu « le mérite » de revenir sur sa décision initiale qui avait suscité la polémique.

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=> Alévèque, Céline, Zemmour… Tous victimes de la bienpensance !, par Philippe Bilger – Blogueur associé

Philippe Bilger retrace dans cet article le règne du politiquement correct à travers trois affaires aux ressorts différents, mais qui, pour le blogueur associé, relèvent toutes de la même bien pensance totalitaire.

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=> Pour Céline, « ni fleurs ni flonflons », par Aliocha – Blogueuse associée

Pour la blogueuse Aliocha, peu importe finalement que l’on célèbre ou non Céline, sa place n’est pas dans les célébrations des « commémorateurs professionnels », peu adaptées selon elle au génie dérangeant de l’auteur.

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=> Céline : regarder la complexité du personnage en face, par Variae – Blogueur associé

Variae revient sur l’affaire Céline, inscrit puis retiré des « célébrations nationales ». Fallait-il le « fêter » de la sorte ? Le blogueur pense que non, même si Céline reste un très grand auteur. En revanche, il ne faut pas nier les aspects les plus odieux du personnage. Mais plutôt montrer la réalité telle qu’est se présente. De manière critique.

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Des philosophes et intellectuels des deux rives de la Méditerranée

Posted by Hervé Moine sur 25 janvier 2011

Les premières  » Rencontres Averroès de Philosophie  » en février à Cordoue en alliance avec Rabat et Marseille

La ville Andalouse de Cordoue accueille du 3 au 5 février prochain les premières « Rencontres Averroès de Philosophie » organisées en « alliance avec les villes de Marseille et de Rabat « , annonce-t-on auprès des organisateurs.

Cette manifestation culturelle, qui fait suite aux célèbres  » Rencontres Averroès  » de Marseille (France) et les journées  » Sous le signe d’Ibn Rochd (Averroès) » tenues en 2009 à Rabat (Maroc), se fixe comme objectif de diffuser auprès du grand public le legs de ce grand philosophe, médecin, mathématicien et astronome Andalou.

Elle entend, également, rééditer dans la capitale Andalouse  » Cordoue « , les  » Rencontres Averroès  » organisée depuis 1994 à Marseille et qui sont devenues un lieu de débat et de communication transculturel sur des thèmes en relation avec l’actualité Euro Méditerranéenne, souligne-t-on auprès de la Fondation  » Cordoba, Cité Culturelle « .

A travers l’organisation de ces rencontres, la Fondation  » Cordoba, Cité Culturelle  » entend également promouvoir la candidature de  » Cordoue  » comme capitale Européenne de la Culture en 2016.

Dans ce cadre elle a cherché « une alliance » avec Marseille (France) et Rabat (Maroc) pour organiser en février prochain les premières Rencontres Averroès de Philosophie, indique-t-on de même source.

Le réseau établi par les trois villes (Marseille, Rabat et Cordoue) et dénommé  » Penser la Méditerranée des deux rives  » a pour finalité de promouvoir la figure d’Averroès de même qu’elle forme partie des alliances internationales de la Fondation pour promouvoir la candidature de la ville.

Il s’agit d’un projet  » assez novateur  » qui s’inscrit dans le cadre des alliances de la ville de Cordoue avec Marseille et Rabat pour organiser ce genre de rencontres qui s’attendent à accueillir des philosophes et intellectuels de taille des deux rives de la Méditerranée. Les premières  » Rencontres Averroès de Philosophie  » sont organisées par la Fondation  » Cordoba, Cité Culturelle  » en collaboration avec le gouvernement Autonome d’Andalousie, la Fondation  » Casa Arabe  » et l’Institut international des études arabes et du monde islamique (IEAM).

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Une voie pour l’avenir, celle d’Edgar Morin

Posted by Hervé Moine sur 24 janvier 2011

Edgar Morin

La Voie

Pour l’avenir de l’humanité

Chez Fayard

Présentation de l’éditeur

Le vaisseau spatial Terre, continue à toute vitesse sa course dans un processus à trois visages : mondialisation, occidentalisation, développement.

Tout est désormais interdépendant, mais tout est en même temps séparé. L’unification techno-économique du globe s’accompagne de conflits ethniques, religieux, politiques, de convulsions économiques, de la dégradation de la biosphère, de la crise des civilisations traditionnelles mais aussi de la modernité. Une multiplicité de crises sont ainsi enchevêtrées dans la grande crise de l’humanité, qui n’arrive pas à devenir l’humanité.

Où nous conduit la voie suivie ?

Vers un progrès ininterrompu ? Nous ne pouvons plus le croire. La mort de la pieuvre totalitaire a réveillé la pieuvre des fanatismes religieux et stimulé celle du capitalisme financier. Elles enserrent de plus en plus le monde de leurs tentacules. La diminution de la pauvreté se fait non seulement dans un accroissement de bien-être matériel, mais également dans un énorme accroissement de misère.

Allons-nous vers des catastrophes en chaîne ? C’est ce qui paraît probable si nous ne parvenons pas à changer de voie.

Edgar Morin pose ici les jalons d’une « Voie » salutaire qui pourrait se dessiner par la conjonction de myriades de voies réformatrices et nous conduire à une métamorphose plus étonnante encore que celle qui a engendré les sociétés historiques à partir des sociétés archaïques de chasseurs-cueilleurs.

Directeur de recherches émérite au CNRS, penseur transdisciplinaire et indiscipliné, l’auteur de La Voie est connu pour avoir conçu la « pensée complexe » dans son œuvre maîtresse, La Méthode. Il est docteur honoris causa de vingt-quatre universités à travers le monde.

Pour se procurer l’ouvrage d’Edgar Morin La Voie

Entretien avec l’ancien résistant et philosophe qui, dans son livre « La Voie », dresse un constat sévère des maux contemporains.

Edgar Morin chez lui à Paris, en janvier 2011 (Audrey Cerdan/Rue89).

A 89 ans, Edgar Morin continue de produire une réflexion riche et tournée vers l’avenir. Cet ancien résistant, ex-communiste, sociologue et philosophe, à qui, sans le savoir, Nicolas Sarkozy empruntait il y a quelques années le concept de « politique de civilisation », vient de produire un nouvel ouvrage, « La Voie », dans laquelle il fait à la fois un constat sévère et angoissant des maux de notre époque, et tente de donner quelques pistes pour l’avenir. Entretien avec Rue89.

Rue89 : Nous avons été frappés par votre pessimisme en lisant votre livre. Vous prédisez une catastrophe de l’humanité tout en disant que le pire n’est jamais sûr. La note d’espoir de la fin s’adresse à ceux qui survivront au cataclysme…

Edgar Morin : Ecrire 300 pages de propositions pour l’avenir n’est pas pessimiste. Si j’avais été pessimiste, j’aurais été Cioran, j’aurais écrit quelques maximes disant « tout est foutu ».

Je me place d’un point de vue qui est celui de la distinction entre le probable de l’improbable. Le probable, pour un observateur donné dans un lieu donné, consiste à se projeter dans le futur à partir des meilleures informations dont il dispose sur son temps.

Evidemment, si je projette dans le futur le cours actuel du devenir de la planète, il est extrêmement inquiétant. Pourquoi ?

Non seulement il y a la dégradation de la biosphère, la propagation de l’arme nucléaire mais il y a aussi une double crise : crise des civilisations traditionnelles sous le coup du développement et de la mondialisation, qui n’est rien d’autre que l’occidentalisation, et crise de notre civilisation occidentale qui produit ce devenir accéléré où la science et la technique ne sont pas contrôlées et où le profit est déchaîné.

La mort de l’hydre du totalitarisme communiste a provoqué le réveil de l’hydre du fanatisme religieux et la surexcitation de l’hydre du capital financier.

Ces processus semblent nous mener vers des catastrophes dont on ne sait pas si elles vont se succéder ou se combiner. Tous ces processus, c’est le probable.

Seulement, l’expérience de l’histoire nous montre que l’improbable bénéfique arrive. L’exemple formidable du monde méditerranéen cinq siècles avant notre ère : comment une petite cité minable, Athènes, a-t-elle pu résister deux fois à un gigantesque empire et donner naissance à la démocratie ?

J’ai vécu autre chose. En l’automne 1941, après avoir quasi détruit les armées soviétiques qu’il avait rencontrées, Hitler était arrivé aux portes de Leningrad et de Moscou. Or à Moscou, un hiver très précoce a congelé l’armée allemande. Les soviétiques étaient déjà partis de l’autre côté de l’Oural.

L’histoire aurait pu être différente si Hitler avait déclenché son offensive en mai comme il l’avait voulu et non pas en juin après que Mussolini lui eut demandé de l’aide, ou si Staline n’avait pas appris que le Japon n’attaquerait pas la Sibérie, ce qui lui a permis de nommer Joukov général sur le front du Moscou.

Le 5 décembre, la première contre-offensive soviétique a libéré Moscou sur 200 kilomètres et deux jours plus tard, les Américains sont entrés en guerre. Voilà un improbable qui se transforme en probable.

Aujourd’hui, quel est le nouvel improbable ? La vitalité de ce l’on appelle la société civile, une créativité porteuse d’avenir. En France, l’économie sociale et solidaire prend un nouvel essor, l’agriculture biologique et fermière, des solutions écologiques, des métiers de solidarité… Ce matin, j’ai reçu un document par e-mail sur l’agriculture urbaine.

Au Brésil où je vais souvent, des initiatives formidables transforment actuellement un bidonville voué à la délinquance et à la misère en organisation salvatrice pour les jeunes.

Beaucoup de choses se créent. Le monde grouille d’initiatives de vouloir vivre. Faisons en sorte que ces initiatives se connaissent et se croisent ! La grande difficulté est là, car nous sommes emportés à toute vitesse dans cette course vers les désastres, sans avoir conscience de cela.

La crise intellectuelle est peut-être la pire parce que nous continuons à penser que la croissance va résoudre tous les maux alors que la croissance infinie et accélérée nous projette dans un monde fini qui la rendrait impossible.

Il n’y a pas de pensée suffisamment complexe pour traiter cela ; notre éducation donne de très bons spécialistes mais ils sont incapables de transmettre leur spécialité aux autres. Or, il faut des réformes solidaires. Tout ceci montre la difficulté pour nous à changer de voie.

Mais l’humanité a changé souvent de voies. Comment se fait-il que le Bouddha, le prince Sakyamuni, qui réfléchit sur la souffrance, élabore sa conception de la vérité qui va devenir une religion ? Comment se fait-il que ce petit chaman juif, dissident et crucifié, donne grâce à Paul cette religion universaliste qu’est le christianisme ? Que Mohamed, chassé de la Mecque, soit à la source d’une gigantesque religion ?

Vous pensez qu’il faut un nouveau prophète ?

Non… mais il faut certainement des nouveaux penseurs. Il ne faut pas oublier que les socialistes, Marx, Proudhon, étaient considérés comme des farfelus, ignorés et méprisés par l’intelligentsia de l’époque. C’est à partir de la fin du XIXe que naissent le Parti social démocrate allemand, le socialisme réformiste, le communisme léninisme, etc. et qu’ils se développent comme des forces politiques formidables.

Même sur le plan de l’histoire, le capitalisme s’est développé comme un parasite de luxe du monde féodal. La monarchie luttait contre les féodaux, le monde bourgeois et capitaliste a donc pu se développer. L’histoire a changé de sens, c’est un facteur d’optimisme.

Je suis parti de l’idée que tout est à réformer et que toutes les réformes sont solidaires. Je suis obligé de le penser puisqu’une révolution radicale comme celle de l’URSS ou même de Mao, qui ont pensé liquider totalement un système capitaliste et bourgeois, une structure sociale, économique et étatique, n’ont finalement pas réussi à le faire. Ils ont provoqué à long terme la victoire de l’ennemi qu’ils pensaient avoir liquidé : c’est-à-dire un système capitaliste pire que celui de 1917 et le retour de la religion triomphale en Russie et, en Chine, la victoire du capitalisme lié à l’esclavagisme d’Etat.

Ce que vous dites accentue le pessimisme puisqu’on constate un vide de la pensée. Aucune force politique à la veille de 2012 n’est porteuse de cette complexité.

Dans chaque domaine, il existe des exemples positifs, marginaux peut-être même… Mais toutes les grandes réformes et les révolutions ont débuté par ces expériences marginales.

Mais ce qui n’est pas pessimiste, c’est que je lie l’espérance à la désespérance. Plus les choses s’aggraveront, plus il y aura une prise de conscience. Hölderlin dit : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », c’est-à-dire qu’il y a des chances que soient provoquées les prises de conscience.

Vous savez, il faut dépasser la dualité optimiste-pessimiste. Je ne sais pas si je suis un « optipessimiste » ou un « pessimoptimiste ». Ce sont des catégories dans lesquelles il ne faut pas se laisser enfermer.

Que pensez-vous du succès du petit livre de Stéphane Hessel ?

La jeunesse d’esprit de Stéphane Hessel, sa vie très droite, la résistance, la déportation, sa fidélité au programme du Conseil de la résistance, son projet des droits de l’homme, la fondation pour aider des villages en Afrique…. C’est un humaniste planétaire !

Ce succès est quelque chose de très significatif, de très positif. Son petit livre a une fonction d’éveil mais il faut éviter le malentendu de se concentrer sur la notion d’indignation. Une indignation sans réflexion, c’est très dangereux. L’indignation n’est pas un signe de vérité, une indignation est vraie si elle est fondée sur une analyse. Evidemment, si vous prenez l’affaire Bettencourt, il y a de quoi s’indigner…

Ce livre est un déclic éveilleur qui va un peu au-delà de l’indignation. Il faut désormais dépasser ce stade pour un autre, celui de la pensée. Les journée de grève sur les retraites avaient un sens polyvalent, tous les mécontentements se cristallisaient. Il y avait un côté « éveil populaire ». Là aussi, le travail est énorme. Pourquoi ? A cause de la crise, de la stérilité du PS, du côté fermé ou sectaire des petits partis de gauche…en dépit de l’intérêt de l’écologie politique.

Nous sommes face à une crise de la pensée politique. Moi qui essaye de faire une injection de la pensée en politique, je constate mon échec total ! La chose est plus grave parce que je vois la mort lente du peuple de gauche et du peuple républicain.

Au début du XXe siècle, les instituteurs et les enseignants étaient les porteurs des idées républicaines, des idées de la révolution « liberté, égalité, fraternité » ensuite reprises en charge par le Parti socialiste puis par les communistes dans les écoles de formation. Dans le monde intellectuel, l’intelligentsia était universaliste et porteuse des grandes idées…

Or, c’est fini : les enseignements sont pour la plupart recroquevillés sur des spécialités, on parle de Le Pen aux présidentielles, la situation est grave.

Mais là encore, peut-être peut-on régénérer ceci avec le message d’Hessel. Ou avec celui de Claude Alphandéry, sur l’économie sociale et solidaire qui apporte de nombreuses idées.

Ces idées que nous défendons ont été élaborées dans de petits groupes, avec le docteur Robin, etc. On ne va pas remplacer le capitalisme par un coup de baguette magique mais on peut refouler sa zone de domination absolue. Des idées de monnaie locale ont même été expérimentées. Les idées sont partout, j’ai recueilli dans mon livre les expériences des uns et des autres.

Vous parliez de la croissance qui reste le credo de la classe politique alors qu’elle est l’un des vecteurs de l’aggravation des crises. Etes-vous pour autant converti à la décroissance ?

Non ! Il faut combiner croissance et décroissance. Je suis contre cette pensée binaire qui n’arrive pas à sortir d’une contradiction. Il faut distinguer ce qui doit croître et ce qui doit décroître. Ce qui va croître, c’est évidemment l’économie verte, les énergies renouvelables, les métiers de solidarité, les services étonnamment sous-développés comme les services hospitaliers.

On voit très bien ce qui doit décroître, c’est ce gaspillage énergétique et polluant, cette course à la consommation effrénée, ces intoxications consommationnistes…

Tout un monde d’idées est là, ce qui manque c’est son entrée dans une force politique nouvelle.

En 2008, il y a eu cet emprunt de Nicolas Sarkozy à votre « politique de civilisation ». Que s’est-il passé ?

Edgar Morin chez lui à Paris, en janvier 2011 (Audrey Cerdan/Rue89).C’est un malentendu. Pendant ses vœux, Nicolas Sarkozy a parlé de « politique de civilisation ». Son conseiller, Henri Guaino, qui connaissait au moins le titre, a eu cette idée. Quelques journaux ont dit que j’avais été pillé. Dans Le Monde, j’ai dit que je ne savais pas ce que Nicolas Sarkozy entendais par là et j’ai expliqué ce que j’entendais par « politique de civilisation ».

Comme je n’avais pas été très agressif, j’ai été invité à rencontrer Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Il m’a dit que pour lui la civilisation, c’était l’identité, la nation, etc. J’ai expliqué : « C’est lutter contres les maux de notre civilisation tout en sauvegardant ses aspects positifs. » La discussion a été cordiale.

Il s’est trouvé qu’en le quittant, je lui ai dit : « Je suis sûr que dans vos discours, vous êtes sincère les trois quarts du temps, ce qui vous permet le dernier quart de dire autre chose. » C’était une petite blague.

Le lendemain, un journaliste l’interpelle sur la « politique de civilisation » et lui a répondu : « J’ai reçu Edgar Morin hier. Il m’a assuré être d’accord avec les trois quarts de ma politique. » Je n’ai jamais vu autant de micros me solliciter après ça.

En France, j’ai eu une tribune assez importante pour que les gens comprennent que je n’étais pas devenu le féal de Sarkozy mais des amis me téléphonaient d’Italie et d’Espagne en me demandant : « Toi aussi, mon pauvre ami ? »

C’était après Kouchner, Amara… Remarquez, grâce à Sarkozy, le livre a été tiré à des milliers d’exemplaires. Ce qui est dommage, c’est que ça n’a pas eu d’influence du tout sur sa politique. Il n’avait pas compris.

Avez-vous des contacts avec avec des responsables de gauche ?

J’ai reçu le livre d’Arnaud Montebourg. Dans sa dédicace, il dit s’inspirer de certaines de mes idées. Si c’est vrai, je suis content. Ségolène Royal m’a défendu à l’époque du malentendu avec Sarkozy. Elle a montré un exemplaire du livre en disant que c’était ça la vraie politique de civilisation. Mais je n’ai pas de signe d’un renouveau de la pensée politique.

Vous défendez dans « La Voie » la démocratie participative, un concept de Royal.

Elle avait raison. Il y a des exemples au Brésil où la population examine certains budgets… Il doit y avoir je crois comme complément à la démocratie parlementaire et institutionnelle une démocratie de base qui puisse contrôler, voire décider de certains problèmes comme la construction d’un bout d’autoroute, l’installation d’une usine…

Je suis favorable à la démocratie participative mais je sais que ce n’est pas une solution magique. Le risque est que les populations les plus concernées en soit absentes, les vieux, les femmes, les jeunes, les immigrés…

Il y a aussi le risque que ces assemblées soient noyautées par des partis. Cette manie des petits partis trotskistes de toujours noyauter. Ils croient bien faire et en réalité, ils détruisent tout ! Voyez l’altermondialisme.

Souvent aussi, ce sont les forts en gueule qui jouent les rôles les plus importants et beaucoup se taisent. Il y a toute une éducation à faire sur la démocratie participative.

Si on amorce la pompe au renouveau citoyen, les choses peuvent se développer. Il faut créer des instituts où l’on enseigne aux citoyens les grands problèmes politiques. Comme il y a un dessèchement de la démocratie, la régénération de la démocratie compte.

Pourtant, la plus grande difficulté, c’est le désenchantement. Les vieilles générations ont cru à la révolution, au communisme, à la société dite industrielle, à la prospérité, à la fin des crises. Raymond Aron disait : « La société industrielle ferait la moins mauvaise société possible. » Il y avait des espoirs, le socialisme arabe, les révolutions… Tous ces espoirs se sont effondrés.

Au Brésil ou en Chine, cette croyance en la prospérité, la croissance, existent pourtant.

En Amérique latine, la gauche existe sous une forme plurielle. On doit dire les gauches. Lula, Kirchner, Bachelet, Correa… Pas Chavez, je ne dirais pas que c’est la gauche.

Le Brésil, ce grand pays qui a un grand potentiel industriel, met son avenir dans le développement, ce qui est dangereux pour l’Amazonie, etc. Bref, là aussi des modes de pensées sont introduits. Lula est partagé entre ceux qui disent qu’il faut sauvegarder l’Amazonie et ceux qui disent qu’il faut l’exploiter.

Correa ne veut pas exploiter les ressources de pétrole ; Morales en Bolivie reconstitue la société du « bien vivir », du « bien vivre », c’est-à-dire bien vivre avec la« pachamama », la terre mère. C’est tenter les symbioses entre les civilisations traditionnelles et les civilisations occidentales.

Les traditions apportent le rapport avec la nature, ces solidarités de famille, de voisinage, de village, le respect des vieilles générations ; les défauts, c’est souvent l’autoritarisme familial, le conservatisme. L’Occident apporte la démocratie, le droit des hommes et des femmes.

L’élément déclencheur de la popularité de Lula est la « bolsa familia », cette allocation famille pauvre pour permettre aux enfants d’aller à l’école et même pour avoir accès à la consommation. Cette idée commence à être étudiée au Maroc et ailleurs, c’est un moyen de lutter contre la pauvreté. C’est très bien. C’est un continent très vivant.

Mais en Chine, c’est une symbiose entre le capitalisme le plus terrible et l’autoritarisme le plus total ! Mais là aussi il y a des ferments : écologique, de liberté…

Nous parlions du désabusement. Pensez-vous qu’il est propre à l’Occident ou qu’il est global ?

C’est global. Je crois que la perte de la croyance en un progrès comme une voie historique est un des facteurs les plus importants de ce désabusement. Cette croyance, formulée par Condorcet, a été inoculée au monde entier. Or, on a perdu l’avenir. Le lendemain est incertitude, danger et angoisse. Lorsque le présent est angoissé, on reflue vers le passé, l’identité, la religion, d’où le réveil formidable des religions.

On a donné un prix, au jury du Monde dont je fais partie, à une Iranienne qui explique très bien comment une partie de l’intelligentsia de gauche a, après l’échec du Shah, soutenu Khomeiny. Une partie des nouvelles générations se convertit à l’intégrisme religieux dans les pays arabo-musulmans.

Regardez cette crise épouvantable en Tunisie : le régime s’est posé en rempart contre l’intégrisme et il a justifié la répression ainsi. Ils ont réussi à désintégrer les forces démocratiques qui existaient dans le pays. On se rend compte d’une situation tragique.

Vous savez, avec Stéphane Hessel et notre ami Claude Alphandéry, nous sommes des dinosaures. Avec Claude Alphandéry, nous étions résistants puis communistes puis nous nous sommes dégagés du communisme. Lui, malgré ses activités bancaires, n’a pas perdu ses aspirations.

Je l’ai connu après la Libération. Depuis, on s’est retrouvés souvent et on s’est rendu compte qu’on avait conservé nos aspirations, mais qu’on avait perdu nos illusions.

Certains se convertissent au cynisme…

Ou ils passent à droite ou au religieux.

Vous-même êtes un désabusé d’Obama ?

Non ! J’admire et je respecte Obama. L’état régressif du monde a provoqué l’échec de sa politique pour Israël et en Palestine, pour le reste du monde, l’Afghanistan… Il est un peu victime. Cet échec m’attriste mais je ne suis pas désabusé.

Ce que je crains, c’est le déchaînement d’une réaction américaine pire que celle de Bush. Quand on voit ces Tea Party, la réaction des républicains, c’est très inquiétant ! Le diagnostic de régression doit nous inciter à proposer un avenir. Pas un programme, un modèle de société… Non ! Il faut proposer une voie qui peut créer d’autres voies et cette voie peut créer la métamorphose. C’est le versant optimiste d’un constat pessimiste !

Vous dites que le désenchantement est la perte de la croyance au progrès. C’est proche du désenchantement lié à l’approche de sa propre mort…

Jamais il n’y a eu cette communauté de destin pour toute l’humanité, tous les humains ont les mêmes menaces mortelles, les mêmes problèmes de salut. La mondialisation est la pire et la meilleure des choses pour cela…

Le problème de la mort, je m’y suis intéressé dans « L’Homme et la mort ». Derrière cet intérêt, il y avait la mort de ma mère quand j’avais 10 ans, un événement atroce et absurde, puis mes amis proches morts fusillés ou déportés…

Bien sûr, vie et mort sont deux ennemis, mais la vie réussit à lutter contre la mort en s’aidant de la mort. Quand nous mangeons des animaux, nous les tuons. Nos cellules meurent sans arrêt et sont remplacées par des cellules jeunes. Cette dialectique permanente de la vie et de la mort où la mort triomphe à la fin sur des individus, voire sur la vie avec la mort du Soleil, cela ne fait que renforcer l’idée de l’importance du vivre.

On peut refouler les angoisses de mort par l’intensité de la vie, des forces de vie qui sont des forces d’amour, de poésie, d’art de communion. Il n’y a pas d’autre réponse donnée à la mort que celle de pouvoir vivre sa vie. Sauf pour ceux qui croient en une vie après la mort.

Vous insistez sur l’idée de la métamorphose, avec la parabole de la chenille et du papillon. Est-ce une version différente de la vie après la mort ?

Non. Après la mort, il y a soit la résurrection dans le christianisme ou l’islam, soit la réincarnation. Mon idée, c’est que quelque chose se passe sur Terre. Il n’y a pas seulement les nombreuses métamorphoses dans le monde animal, chez les batraciens, les insectes, mais aussi chez l’homme. Nous-mêmes, quand nous sommes fœtus, nous nous métamorphosons. Nous passons d’un état liquide à l’air.

Historiquement, l’humanité toute entière a connu la métamorphose ; des sociétés de chasseurs en quelques points du globe aux premières cités, l’agriculture, les grandes religions, les œuvres d’art, les techniques, la philosophie… Dès l’apparition des grands empires à aujourd’hui, ce sont de formidables métamorphoses.

Aujourd’hui, nous devons arriver à une métamorphose post-historique, à une civilisation planétaire dont on ne peut pas prévoir la forme. Je reste donc dans un univers très terrestre, pour ne pas dire terrien.

Edgar Morin chez lui à Paris, en janvier 2011 (Audrey Cerdan/Rue89).Est-ce que le conflit au Proche-Orient n’est pas le symbole des maux de la civilisation actuelle ?

Tout à fait. Il les porte même à son paroxysme. Deux nations se sont formées sur le même territoire, deux nationalismes se sont formés et ils tendent tous deux à prendre une coloration de plus en plus religieuse.

Beaucoup se demandent ce qu’est cette histoire face aux drames du Soudan… Ce n’est pas ainsi qu’il faut poser la question parce qu’elle considère des millions de musulmans, de juifs, de chrétiens à cause de Jérusalem. Je l’ai pensée comme une sorte de cancer, quelque chose qui produit des métastases : l’antijudaïsme dans le monde musulman se nourrit de l’antisémitisme occidental qui lui s’atténue au profit de l’anti-arabisme.

Cette histoire a aggravé la situation mondiale. Ce n’est pas le seul facteur du manichéisme et de l’intégrisme, mais c’est une dégradation générale, c’est sûr.

Nous retirons notre mot de pessimisme…

Il faut conjuguer optimisme et pessimisme. C’est cela la pensée complexe, c’est unir des notions qui se repoussent.

 

Zineb Dryef et Pierre Haski

Photos : Edgar Morin chez lui à Paris, en janvier 2011 (Audrey Cerdan/Rue89).

Pour se procurer l’ouvrage d’Edgar Morin La Voie

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