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Peut-on célébrer en même temps victimes et bourreaux ?

Posted by Hervé Moine sur 26 janvier 2011

Céline par Ironie CC-SA 2.5 Wikipédia

Heidegger, Céline…

Il y a peu, le médecin et écrivain français, Louis Ferdinand Céline figurait la liste des 500 personnalités et évènements pour lesquels le Ministère de la Culture souhaitait en 2011 rendre les honneurs de la République française nationales, en l’occurrence, à l’occasion du cinquantenaire de sa mort.

Or, le Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, a dû retirer, mercredi dernier, Céline de la liste des célébrations nationales, suite à la protestation de l’association des fils et filles de déportés juifs de France (FFDJF), présidée par Serge Klarsfeld, historien et avocat de la cause des déportés en France, lequel avait déclaré, en réclamant son « retrait immédiat » pour « antisémitisme virulent » que « Frédéric Mitterrand doit renoncer à jeter des fleurs sur la mémoire de Céline, comme François Mitterrand a été obligé de ne plus déposer de gerbe sur la tombe de Pétain ».

Le ministre de la Culture avait alors estimé que « les immondes écrits antisémites » de l’écrivain Céline empêchent que la République lui rende hommage, manière de rappeler malgré tout le génie de l’auteur du voyage jusqu’au bout de la nuit, génie de l’artiste dont les créations devraient être un patrimoine national reconnu, génie devant cependant demeurer dans l’obscurité du fait de l’abjection de la pensée de l’homme privé. Dans ce sens, le maire de Paris, Bertrand Delanoé avait déclaré à la radio que « Céline est un excellent écrivain, mais un parfait salaud », propos relatés par La Croix du 20 janvier 2011.

Et, « à ceux qui s’offusqueraient de cette exigence, nous répondons qu’il faut attendre des siècles pour que l’on célèbre en même temps les victimes et les bourreaux », poursuit la FFDJF.

Si l’on peut évidemment comprendre ce point de vue et finalement ce retrait, il n’empêche que cela ne va pas sans poser un problème. Doit-on célébrer, oui ou non, Céline ? N’est-ce pas tout simplement ce qui ressemble fort à de la censure ? Doit-on aller jusqu’à retirer Céline des librairies et refuser de le lire. En effet, n’y-a-t-il pas, d’une certaine manière, une contradiction ? Comment peut-on en même temps refuser les honneurs à une création littéraire et la célébrer dans les librairies ? Grand spécialiste de Céline, Henri Godard qui proteste contre cette décision du Ministre de la Culture, nous permet de saisir le problème. Il avait écrit dans la notice sur Céline dans le guide des célébrations : « Doit-on, peut-on célébrer Céline ? Les objections sont trop évidentes. Il a été l’homme d’un antisémitisme virulent (…) Mais il est aussi l’auteur d’une oeuvre romanesque dont il est devenu commun de dire qu’avec celle de Proust, elle domine le roman français de la première moitié du XXe siècle ».

Pour aller dans le même sens, l’académicien Frédéric Vitoux, biographe de Céline, affirme que «retirer le nom d’un catalogue, c’est aussi vain que Staline faisant effacer les photos des dirigeants communistes qu’il n’aimait pas. Ça n’empêchera pas que Céline a écrit des horreurs et qu’il est l’un des plus grands écrivains français. Nier que Céline est traduit dans le monde entier et même en hébreu, c’est ridicule. Faut-il retirer la traduction en hébreu de Voyage au bout de la nuit ?» Et d’enfoncer le clou : «Je serais Serge Klarsfeld, je voudrais, au contraire, qu’on multiplie les études sur Céline pour comprendre comment il a pu écrire Bagatelle pour un massacre.»

Alors, peut-on considérer ce retrait de Céline des célébrations nationales comme une véritable censure ? Toute La censure est-elle absolument intolérable ou bien est-elle sagesse dans certaine circonstance ? D’autre part, peut-on distinguer deux Céline ? La question se pose-t-elle de la même manière pour le cas Heidegger ?

Pour commencer à réfléchir à ce problème, je propose, ci-dessous, la réflexion de Roger Pol-Droit, paru dans les Echos aujourd’hui.

Hervé Moine

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Ignoble et génial, le faux dilemme

Faire taire une fois pour toute Céline, d'après une photo de l'AFP

Par Roger Pol-Droit, article paru dans les Echos, le 26 janvier 2011

http://www.lesechos.fr/opinions/chroniques/0201098943694-ignoble-et-genial-le-faux-dilemme.htm

Au moins, c’est clair. Avec Céline, pas de doute sur la haine, le racisme effréné, les appels au meurtre et à l’extermination. Il le répète : « Racisme d’abord ! » Voilà son mot d’ordre et son credo. Rien à voir avec ce qu’on rencontre tous les jours : allusions faux-cul, plaisanteries douteuses, saloperies de salon. Chez Céline, pas d’antisémitisme tiède, bourgeois et flou. Rien que de l’ignoble, pur jus : « Je suis l’ennemi numéro un des juifs. » Hitler ? « Fabuleusement débonnaire. » Vichy ? « Trop mous. » Les juifs ? Il faut« les éliminer »« les étrangler », les « volatiliser » comme on le fait – ce sont ses termes -avec « des punaises » et « des rats ». On ferait injure à sa mémoire en imaginant qu’il aurait « dérapé », comme on dit à présent. Céline précise, on ne peut plus clairement, en 1938, dans « L’Ecole des cadavres » : « Le problème racial domine, efface et oblitère tous les autres. »

Ce raciste hystérique, ordurier, obstinément exterminateur, on aurait donc aimé que la République française le glorifiât ? On voudrait que l’Etat commémore et célèbre, au nom de la puissance publique, justement cet auteur ? L’affaire serait sans intérêt – pauvre dispute de pays moralement sous-développé -, si elle ne constituait le symptôme d’une étrange dégradation du jugement. Comme on sait, Serge Klarsfeld a protesté contre ce projet officiel. Heureusement, il a eu gain de cause. Mais que lit-on, ces derniers jours, un peu partout ? Que la censure est en marche, la main du « lobby juif » toute-puissante, la culture menacée…

On croit rêver ! « Voyage au bout de la nuit » est dans toutes les librairies, son auteur est encensé de toutes parts, son génie est proclamé urbi et orbi. Personne ne conteste sa gloire littéraire, nul n’en veut modifier quoi que ce soit. La seule question était : va-t-on commémorer officiellement, en France, une crapule raciste ? La seule réponse est non – pour tout citoyen simplement attaché aux valeurs de la Constitution, à la Déclaration des droits de l’homme, voire à quelques indignations de base. Pas besoin, pour partager si simple évidence, ni d’être juif, ni d’être enfant de déporté, ni d’avoir été victime de quoi que ce soit. Etre démocrate suffit bien. Ensuite, par ailleurs, à titre privé, libre à chacun, selon ses goûts et ses dégoûts, de porter Céline aux nues ou de le conchier. C’est une autre affaire.

Ce choix est souvent présenté comme insoluble. Pensez, quel casse-tête ! Un si terrible raciste qui est un si grand écrivain. Tant de génie d’un côté, tant d’ignominie de l’autre… Effroyable dilemme, terribles labyrinthes ! Mais non, seulement un faux problème, un inutile mélodrame. Car la question, en fait, se trouve toujours lestement résolue. Entre esthétique et morale, chacun fait pencher la balance du côté qui lui convient. Quand on décide que la littérature l’emporte, on s’arrange pour oublier la boue, évacuer les ordures, minimiser l’ignoble. Il était fou, il reflétait son temps, il s’est égaré. C’est bien regrettable, mais quel écrivain ! Voilà la position aujourd’hui dominante.

Minoritaire, au contraire, l’attitude qui refuse d’admirer une oeuvre, même dans ses parties les plus puissantes, si telle face est inhumaine et indigne. Au lieu de faire triompher l’écriture, on choisit la morale. De ce point de vue, on décidera, en conscience, de ne pas lire tel écrivain ou tel philosophe, voire de ne pas écouter tel musicien. Après la Seconde Guerre mondiale, Vladimir Jankélévitch (1903-1985), philosophe et musicien, renonça à lire de la philosophie allemande, décida de ne plus écouter, ni jouer de musique allemande. Il fut jugé excessif, il était simplement fidèle et sérieux. Son choix n’avait rien à voir avec une censure, mais avec une règle qu’on s’impose à soi-même, sans prétendre y contraindre quiconque. Une hygiène de vie.

Ainsi peut-on légitimement admirer l’écrivain, ou pas. C’est le choix des personnes. Le choix de l’Etat, en l’occurrence, n’offre pas matière à débats.

Roger Pol-Droit

 

Dossier concocté par Marianne

http://www.marianne2.fr/Dossier-Celine-celebre-t-on-une-personnalite-ou-une-oeuvre_a202160.html?preaction=nl&id=5919514&idnl=26210&

Dossier : Céline, célèbre-t-on une personnalité ou une oeuvre ?

L’actualité de la semaine a été marquée par une polémique autour de Louis-Ferdinand Céline. La question de savoir s’il fallait intégrer l’écrivain, dont l’œuvre est assombrie par ses écrits antisémites, dans une liste de commémorations nationales, a largement fait débat.

=> Devons nous oublier Céline ?, par Michaël Rolland et Renaud Chenu – Tribune

Serge Klarsfeld a finalement obtenu du Ministre de la Culture qu’il retire Louis Ferdinand Céline des célébrations françaises 2011. Michaël Rolland et Renaud Chenu défendent dans cette tribune le génie du docteur Destouches.

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=> Célébration Céline : pourquoi Mitterrand a eu raison, par Maurice Szafran – Marianne

Frédéric Mitterrand, a eu raison, estime Maurice Szafran, de retirer, de la liste des célébrations nationales, Louis-Ferdinand Céline. Le ministre de la Culture a eu « le mérite » de revenir sur sa décision initiale qui avait suscité la polémique.

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=> Alévèque, Céline, Zemmour… Tous victimes de la bienpensance !, par Philippe Bilger – Blogueur associé

Philippe Bilger retrace dans cet article le règne du politiquement correct à travers trois affaires aux ressorts différents, mais qui, pour le blogueur associé, relèvent toutes de la même bien pensance totalitaire.

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=> Pour Céline, « ni fleurs ni flonflons », par Aliocha – Blogueuse associée

Pour la blogueuse Aliocha, peu importe finalement que l’on célèbre ou non Céline, sa place n’est pas dans les célébrations des « commémorateurs professionnels », peu adaptées selon elle au génie dérangeant de l’auteur.

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=> Céline : regarder la complexité du personnage en face, par Variae – Blogueur associé

Variae revient sur l’affaire Céline, inscrit puis retiré des « célébrations nationales ». Fallait-il le « fêter » de la sorte ? Le blogueur pense que non, même si Céline reste un très grand auteur. En revanche, il ne faut pas nier les aspects les plus odieux du personnage. Mais plutôt montrer la réalité telle qu’est se présente. De manière critique.

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