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Egypte : peuple contre dictature ? laïcs contre islamistes ? jeunes contre vieux ?

Posted by Hervé Moine sur 10 février 2011

Comment comprendre la révolution égyptienne ?

Peut-être un article permettant de mieux comprendre la situation en Egypte, au moins nous permet-il d’éviter tout jugement hâtif ou naïf se fondant sur une sorte d’européocentrisme, de réviser toute analyse sommaire ou parcellaire en prenant acte de la complexité de la situation.

En outre, pour compléter, on pourra se référer à l’hebdomadaire de février 2011 du Courrier International Le printemps arabe vu par la presse arabe :

http://www.courrierinternational.com/magazine/2011/1058-le-printemps-arabe-vu-par-la-presse-arabe

Au moment même où je rédige cet article, j’apprends à la radio que le Président égyptien Hosni Moubarak, serait sur le point de démissionner, dès ce soir ou dans les tous prochains jours. Il ne serait déjà plus au Caire. Sont-ce des rumeurs ? Il devrait prendre la parole dans les prochaines heures.

Ci-contre la couverture de l’hebdo n°10 du Courrier International

Hervé Moine

Moubarak aux ordres de l’armée

La grande muette n’est pas un simple outil de répression aux mains d’un dictateur. Les différents groupes qui la composent ont réussi à imposer leur rythme à la révolte populaire.

Article paru dans le courrier international : http://www.courrierinternational.com/article/2011/02/10/moubarak-aux-ordres-de-l-armee

Pour comprendre où va l’Egypte et la forme que pourrait y prendre la démocratie, il nous faut replacer la mobilisation populaire dans son contexte militaire, économique et social. Quelles sont les forces à l’œuvre derrière la dégringolade de Moubarak ? Et comment ce gouvernement de transition centré sur l’armée s’accommodera-t-il du mouvement de protestation qui rassemble des millions de personnes ?

Nombreux sont les commentateurs internationaux, mais aussi les analystes politiques et universitaires, qui peinent à comprendre la complexité des forces qui sont à l’origine de ces événements historiques. Trois modèles binaires prévalent en ce moment, chacun comportant son propre passif : 1. Le peuple contre la dictature : ce thème est synonyme de naïveté et de confusion libérale quant au rôle actif de l’armée et des élites du soulèvement. 2. Laïcs contre islamistes : ce modèle débouche sur un appel à la “stabilité”, comme dans les années 1980, suscitant des peurs islamophobes et le désir de contenir la “rue arabe” censément extrémiste. 3. La vieille garde contre la jeunesse en colère : cette vision romantique des manifestations, digne des années 1960, ne peut suffire à expliquer les dynamiques structurelles et institutionnelles qui sous-tendent le soulèvement, pas plus qu’elle ne permet de comprendre le rôle essentiel joué par bien des leaders septuagénaires.

Les commentateurs occidentaux, qu’ils soient libéraux, de gauche ou conservateurs, ont tendance à considérer toutes les forces de l’ordre dans les Etats non démocratiques comme le bras armé de la “dictature” ou comme des expressions de la volonté d’un dirigeant autoritaire. Or, chaque corps de police, chaque force armée ou service de sécurité a sa propre histoire, sa propre culture, ses propres allégeances de classe et bien souvent ses propres sources autonomes de revenus et de soutien.

En Egypte, les forces de police sont sous le commandement du ministère de l’Intérieur, qui était très proche de Moubarak, au point de dépendre politiquement de lui. Mais, au fil des dernières décennies, les commissariats de police ont acquis une autonomie relative. Jusqu’à prendre la forme, dans certains postes, d’une idéologie militante ou d’une mission morale. D’autres en revanche se sont adonnés au trafic de drogue – quelques-uns organisaient un racket qui pressurait les petits commerces. La police, à commencer par les hommes du rang, ne fait pas preuve d’une grande fiabilité politique. Elle est aujourd’hui avant tout intéressée, et, au niveau des commissariats, elle gère ses affaires comme une entreprise.

Dans les années 1980, elle avait été confrontée au développement de “gangs”, surnommés les baltagiya [voyous] en arabe égyptien. Ces organisations des rues avaient imposé leur domination à nombre de quartiers et de bidonvilles du Caire. Les étrangers et la bourgeoisie égyptienne pensaient que les baltagiya étaient des islamistes, mais, en réalité, ils étaient surtout dépourvus de toute idéologie. Au début des années 1990, le ministère de l’Intérieur décréta : “Si on ne peut pas les battre, autant les recruter.” Donc, les autorités et les services de la Sécurité centrale ont commencé à sous-traiter leurs opérations de coercition aux baltagiya, les rémunérant copieusement et les formant au recours à une brutalité sexuelle (des attouchements jusqu’au viol), afin de punir et de dissuader indifféremment les manifestantes et les détenus masculins. Pendant cette période, le ministère de l’Intérieur a par ailleurs transformé les “enquêtes de la sécurité d’Etat” (ESE) en une menace monstrueuse qui a permis d’interpeller et de torturer un grand nombre de dissidents.

Les services de la Sécurité centrale constituent un organisme autonome du ministère de l’Intérieur. Il s’agit de ces hommes casqués et en uniforme noir que les médias présentent comme “la police”. La Sécurité centrale était censée agir en tant qu’armée privée de Moubarak. Il ne faut pas y voir un équivalent des gardiens de la révolution ou des brigades de moralité comme les bassidjis, qui ont réprimé les manifestants du Mouvement vert en Iran. En comparaison, les éléments de la Sécurité centrale sont mal payés et sans idéologie. De plus, aux moments cruciaux, ces unités se sont soulevées en masse contre Moubarak lui-même, pour réclamer des augmentations de salaire et de meilleures conditions de travail. Sans l’appui sinistre des brutaux baltagiya, peut-être ne représenteraient-elles pas une force si intimidante que cela. L’air résigné et peu enthousiaste qu’affichaient les soldats de la Sécurité centrale, alors que les manifestants les embrassaient et les désarmaient amoureusement, est l’un des symboles les plus forts jusqu’à présent de cette révolution. On pourrait sans doute faire remonter le délitement de l’autorité de Moubarak précisément à l’instant où des manifestants ont embrassé sur la joue des officiers de la Sécurité centrale qui ont promptement disparu dans des nuages de gaz lacrymogènes et ne sont jamais reparus.

Les forces armées de la république arabe d’Egypte n’ont aucun lien avec la Sécurité et la police, et se considèrent comme une caste tout à fait à part. On pourrait dire que l’Egypte est encore une “dictature militaire”, puisque l’on est toujours face au régime mis en place dans les années 1950 lors de la “révolution des officiers libres” [coup d’Etat militaire de 1952]. Mais l’armée a été marginalisée depuis que le président Anouar El-Sadate a signé les accords de Camp David avec Israël. Depuis 1977, elle n’a plus eu la possibilité de se battre contre qui que ce soit. Au lieu de cela, les généraux ont touché de généreuses subventions des Etats-Unis. Ils ont obtenu des licences qui leur permettent de gérer des centres commerciaux en Egypte, ont développé des cités grillagées dans le désert et des zones de villégiature sur la côte.

Ces prébendes ont fait d’eux un groupe d’intérêts et des hommes d’affaires nationalistes bien organisés. Comme on peut le voir quand on étudie d’autres cas dans la région (tels le Pakistan, l’Irak, le Golfe), les subventions militaires américaines n’achètent pas la loyauté envers Washington, mais seulement du ressentiment. Ces dernières années, l’armée égyptienne a éprouvé collectivement le sentiment d’une honte cuisante face à ce qu’elle considère comme la “castration de sa virilité”, l’idée qu’elle ne défend pas son peuple, sa nation. Les forces armées nationalistes ont été écœurées par la corruption de la police. Et il semblerait que les militaires, en tant que “capitalistes nationaux”, se voient comme les pires ennemis des “capitalistes népotistes”, néolibéraux associés à Gamal, le fils de Hosni Moubarak, qui ont privatisé tout ce qu’ils ont pu trouver et qui ont vendu les actifs du pays à des capitaux chinois, américains et du golfe Arabo-Persique.

Mais l’armée est aussi victime de contradictions internes. En son sein coexistent deux branches d’élite, la garde présidentielle et l’armée de l’air, proches de Moubarak, tandis que le reste des forces s’est retourné contre lui. Omar Souleiman, nommé vice-président le 29 janvier, était auparavant chef des services de renseignement (moukhabarat). C’est encore une branche de l’armée (et non de la police). Le renseignement est chargé des opérations extérieures clandestines, des détentions et des interrogatoires (et par conséquent de la torture). Toutefois, n’ayant pas arrêté et torturé autant de dissidents égyptiens au niveau national, les moukhabarat sont moins haïs que les mabahith [unités de la Sécurité centrale]. Les services de renseignement occupent une position décisive et pourraient faire pencher la balance. Ils détesteraient Gamal Moubarak et la faction du “capitalisme népotiste”, mais ils sont obsédés par la stabilité et entretiennent depuis longtemps des relations étroites avec la CIA et l’armée américaine.

L’ascendant pris par les forces armées et, en leur sein, par les services de renseignement explique pourquoi tous les alliés de Gamal Moubarak ont été expulsés du gouvernement le vendredi 28 janvier, pourquoi Omar Souleiman a été nommé vice-président par intérim (et pourquoi il joue en fait le rôle de président en exercice). Cette révolution, ou ce changement de régime, sera terminée quand les courants anti-Moubarak dans l’armée auront consolidé leur position et auront rassuré les services de renseignement et l’armée de l’air. Un lecteur optimiste pourrait voir dans cette évolution ce qu’Obama et Clinton dépeignent comme une “transition ordonnée”.

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Une Réponse to “Egypte : peuple contre dictature ? laïcs contre islamistes ? jeunes contre vieux ?”

  1. horla said

    Aujourd’hui à 17h00 Le président Hosni Moubarak a démissionné et remis le pouvoir à l’armée, a annoncé le vice-président Omar Souleimane. « Compte tenu des conditions difficiles que traverse le pays, le président Mohammed Hosni Moubarak a décidé d’abandonner le poste de président de la République et chargé le conseil suprême des forces armées de gérer les affaires du pays », a-t-il déclaré dans une brève allocution télévisée.
    Source l’Express

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