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Le « care ». La vie vaut-elle la peine d’être vécue ?

Posted by Hervé Moine sur 11 février 2011

Bernard Stiegler

Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue

De la pharmacologie

Flammarion

Présentation de l’éditeur

Qu’on l’admette ou qu’on le dénie, chacun sent bien qu’à présent l’avenir de la vie terrestre se trouve mis en jeu dans une urgence inouïe. Et chacun sait que, depuis la séquence historique qui s’est engagée en 2007 et qui paraît avoir déclenché ce qu’on appellerait en physique nucléaire une réaction en chaîne, chaque pas compte et semble se surcharger systémiquement de conséquences très difficilement réversibles – sinon absolument irréversibles. Cette crise est sans précédent d’abord en cela. Si krisis signifie bien et d’abord décision, elle est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain – qui est un destin inéluctablement technique et technologique – est pharmacologique au sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin – au sens où il faut y faire attention: c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Tel est aussi le feu dans la mythologie grecque. Devenu technologie industrielle, le pharmakon est de nos jours hégémoniquement contrôlé par l’économie, c’est-à-dire par le marketing, et c’est une calamité. Cet état de fait, qui a installé une économie de l’incurie génératrice d’une bêtise systémique, signifie que la question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique.

En Quatrième de couverture

Qu’on l’admette ou qu’on le dénie, chacun sent bien qu’à présent l’avenir de la vie terrestre se trouve mis en jeu dans une urgence inouïe. Et chacun sait que, depuis la séquence historique qui s’est engagée en 2007 et qui paraît avoir déclenché ce qu’on appellerait en physique nucléaire une réaction en chaîne, chaque pas compte et semble se surcharger systémiquement de conséquences très difficilement réversibles – sinon absolument irréversibles. Cette crise est sans précédent d’abord en cela. Si krisis signifie bien et d’abord décision, elle est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain – qui est un destin inéluctablement technique et technologique – est pharmacologique au sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin – au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Tel est aussi le feu dans la mythologie grecque. Devenu technologie industrielle, le pharmakon est de nos jours hégémoniquement contrôlé par l’économie, c’est-à-dire par le marketing, et c’est une calamité. Cet état de fait, qui a installé une économie de l’incurie génératrice d’une bêtise systémique, signifie que la question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique.

Pour se procurer l’ouvrage de Bernard Stiegler Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie

 

Présentation de l’ouvrage de Bernard Stiegler sur France Culture

Bernard Stiegler était l’invité de l’émission de Philippe Petit, la Fabrique de l’humain du jeudi 27 janvier 2011.

Qu’est-ce que le soin ? Que veut dire prendre soin ? Quelle différence établir entre le soin thérapique et le soin thérapeuthique ? Existe-t-il une obligation de soin ? Sur quoi reposent les enjeux d’une politique de soin ? Le soin est-il une relation intégrale ? On n’en finirait pas d’énoncer les multiples dimensions du soin. Prendre soin de soi et des autres ne relèvent pas d’une quelconque vertu morale transcendant les siècles et les civilisations telle la pitié primitive ou l’amour de soi dans l’état de nature chez Rousseau. La question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique selon le philosophe Bernard Stiegler. Elle s’inscrit au cœur des alternatives économico-politiques. Elle requiert la mise en œuvre d’une politique d’adoption capable de promouvoir une véritable écologie de l’esprit. Bernard Stiegler est de ceux qui anticipé la crise économique et financière de 2008. Il a tiré les leçons de l’effondrement du modèle industriel fondé sur l’automobile et la télévision. À ceux qui ne voient pas que le consumérisme est menacé par sa limite propre du fait que le désir du consommateur s’épuise en même temps que son savoir vivre s’émousse, il répond que la domination du court terme sur le long terme a assez duré. À la morgue du marketing irresponsable, il préfère contribuer à la formation d’un nouvel âge industriel. Face à une économie de l’incurie génératrice de bêtise sytémique, il préfère se demander ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. C’est le titre de son dernier livre. Ce n’est pas un livre de plus sur le soin. Mais un livre qui prend soin de la vie humaine. Il est venu à La Fabrique de l’Humain pour nous en parler…. http://www.franceculture.com/player?p=reecoute-3732621#reecoute-3732621

Pour se procurer l’ouvrage de Bernard Stiegler Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie

Critique

Deux choses à la fois

article de Manola Antonioli paru dans nonfiction.fr  lundi 7 février 2011

http://www.nonfiction.fr/article-4224-deux_choses_a_la_fois.htm

Dans son dernier ouvrage, issu des cours qu’il a donnés dans plusieurs universités durant l’hiver 2010, le philosophe Bernard Stiegler tente de penser l’indécidabilité qui règne autour du développement à la fois de la technique et des technologies industriels.

Depuis la publication du premier tome de sa thèse sur La Technique et le temps en 19941, le philosophe Bernard Stiegler élabore une pensée originale de la technique nourrie des influences décisives d’Husserl, Heidegger, Derrida, Foucault, Deleuze, Leroi-Gourhan et Simondon. Auteur très prolifique, il a publié un grand nombre d’ouvrages qui explorent les conséquences sociales, culturelles, politiques et économiques des mutations technologiques en cours, et notamment leurs conséquences sur le « processus d’individuation » de l’individu et de l’ensemble de la société. Grand inventeur de néologismes, Stiegler a ainsi analysé, au fil des années, la « misère symbolique » de l’ »époque hyperindustrielle », la constitution de l’Europe, la « mécréance » du capitalisme contemporain, la « télécratie », le « psychopouvoir », la « mécroissance ». Son dernier ouvrage est issu des cours qu’il a donnés dans plusieurs universités durant l’hiver 2010 et il est axé sur le devenir techno-industriel du pharmakon.

Pharmakon

Stiegler reprend la notion de pharmakon au commentaire de Phèdre de Platon donné par Jacques Derrida dans « La pharmacie de Platon » en 1972. 2 Platon parle de pharmakon à propos de l’écriture comme hypomnématon, support artificiel de la mémoire, à laquelle il attribue un caractère dangereux et « empoisonnant » pour la pensée, en lui opposant l’anamnésis, la pensée et la mémoire dans leur autonomie. Derrida a montré que l’autonomie de la pensée est toujours intimement liée à une forme d’hétéronomie technique (l’écriture, dans le dialogue de Platon) et que, là où le philosophe grec les opposait, autonomie et hétéronomie composent toujours, dans la logique propre au pharmakon (le poison et le remède, ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut se méfier, la puissance curative et la puissance destructrice, toujours les deux à la fois). La « pharmacologie » que Stiegler développe dans ces pages est fondée sur cet à la fois qui lui permet d’interpréter l’évolution de la technique et de la technologie industrielle. L’aspect pharmacologique de la prothéticité technique qui caractérise le processus d’hominisation aurait été ignoré par tous les philosophes qui l’ont précédé, et surtout par Jacques Derrida lui-même : « Pour autant que je sache, Derrida n’aura jamais envisagé ne serait-ce que la possibilité d’une telle pharmacologie – c’est-à-dire d’un discours sur le pharmakon appréhendé du même geste dans ses dimensions curatives et dans ses dimensions toxiques. » (p. 16)

On comprend aisément le désir de « meurtre du père » philosophique qui anime Stiegler, mais cette critique réitérée est profondément inexacte et infondée. Toute la pensée de Derrida peut être en effet interprétée comme une  réflexion sur la portée vertigineuse de cet à la fois qui émerge de son commentaire de Platon (qu’il l’appelle pharmakon, indécidabilité ou aporie), et il a toujours fait de la technique (comme télé-technologie, télé-technoscience ou télé-vision) le lieu privilégié de manifestation de toutes ses possibilités créatrices comme de tous ses dangers. Stiegler s’attribue donc visiblement à tort la paternité philosophique d’une « pharmacologie de la technique », en flagrante contradiction avec le « soin » qu’il nous invite par ailleurs à prêter au fragile équilibre de la transmission et des générations (soin qui devrait concerner également, à notre avis, les généalogies et les générations philosophiques).

Pour Stiegler, la question du pharmakon et de sa puissance curative et destructrice à la fois, n’est plus seulement un enjeu de controverses philosophiques et savantes, mais une question qui nous concerne tous, face aux crises sans précédents auxquelles nous sommes confrontés au niveau planétaire, crise financière, crise écologique et crise de l’esprit, indissolublement liées. La crise économique qui s’est révélée au grand jour entre 2007 et 2008 n’a fait que mettre définitivement en lumière la « nature profondément destructrice du système industriel planétarisé », d’un monde engagé dans une vraie « guerre » économique, où les technologies industrielles sont devenues des armes de destruction des écosystèmes, des structures sociales et des appareils psychiques. L’élément essentiel de cette analyse est, de nouveau, le à la fois qu’il s’agit de comprendre dans toute sa portée : contrairement à ce que veulent nous faire croire des discours politiques et médiatiques souvent dénués de toute ambition de pensée, aucune de ces crises ne pourra être résolue isolément. Ce qu’il s’agit de penser et de bâtir est désormais un rapport à la technique et aux technologies qui permettrait de penser la reconstruction d’un avenir mondial, au niveau écologique, social, économique et psychique.

Relisant « La crise de l’esprit » et les Regards sur le monde actuel de Valéry, Stiegler affirme donc qu’on ne pourra plus considérer isolément l’économie spirituelle et l’économie matérielle, lenegotium et l’otium, deux économies inséparables et pourtant contradictoires qui appellent une nouvelle pharmacologie. La technique joue un rôle essentiel dans ces deux économies, puisqu’elle forme depuis l’âge industriel un nouveau système d’organes artificiels qui ouvrent d’immenses possibilités créatrices mais qui entraînent également des effets destructeurs contraires et systémiques, comme Sigmund Freud le soulignait déjà dans Malaise dans la civilisation.

Au cours du XXe siècle, la technique est devenue technoscientifique et industrielle et les industries culturelles et le marketing ont mis en œuvre des psychotechnologies, dont Adorno et Horkheimer ont amorcé la critique à partir de l’analyse de l’imagination artificielle hollywoodienne. Dans l’horizon technoscientifique, industriel et psychotechnologique qui est désormais définitivement le nôtre, le projet philosophique de Stiegler est d’identifier le rôle des pharmaka dans la formation du désir et de la raison et de constituer une thérapeutique de cette pharmacologie. C’est là le point de départ qu’il assigne à une nouvelle théorie critique, qui serait nécessairement aussi une critique de l’inconscient et une économie politique de l’esprit.

Prolétarisation des esprits

Dans le diagnostic de Stiegler, le devenir industriel de la technique entre le XXe  et le XXIe siècle a produit une perte globale des savoirs sous toutes leurs formes, un processus massif dedésapprentissage et une société de plus en plus addictive, perte comparable à une « prolétarisation généralisée » de l’esprit. On a depuis longtemps identifié cette perte des savoirs dans le domaine culturel, en essayant de s’en protéger par des réformes du système éducatif, par les mesures françaises sur l’ »exception culturelle » ou par des stratégies internationales de protection de la « diversité culturelle », jusqu’aux formes extrêmes des intégrismes et du terrorisme. Mais on a largement sous-estimé une perte des savoirs beaucoup plus générale, qui s’étend à toutes les formes traditionnelles des savoir-vivre et des savoir-faire, perte devenue de plus en plus massivement toxique parce qu’elle nous rend incapables de « prendre soin » de nous-mêmes et des autres.

Nous sommes ainsi confrontés à une vaste problématique écologique, qui ne concerne pas exclusivement l’environnement naturel, mais aussi notre environnement psychique et social, le tissu de relations qui constitue notre cerveau et l’espace transitionnel qui permet une individuation psychique ou collective (une transindividuation), sans laquelle « la vie ne vaut pas la peine d’être vécue » et le désir s’effondre dans un monde fait de sujets et d’objets également « jetables » et consommables.

Le destin des appareils psychiques et celui des appareils sociaux apparaissent désormais étroitement liés dans un modèle économique fondé sur un « psychopouvoir » qui vise à capter l’attention des individus pour les transformer en consommateurs passifs, processus commencé avec la radio et la télévision et qui s’est ensuite disséminé sur toute la planète à travers la multiplication des réseaux de communication. Cette « perte d’attention » généralisée a déterminé également l’énorme crise financière que nous connaissons, déterminée par une vision de l’économie axée sur le court terme et qui se caractérise par une perte généralisée des capacités de projection dans le long terme (c’est le fonctionnement même du spéculateur : « le spéculateur est typiquement celui qui ne prête aucune attention aux objets de sa spéculation – qui n’en prend aucun soin. » (p. 131)).

Il s’agit donc de changer de modèle économique, pour sortir du modèle actuel, fondé sur une confusion entre système technique et système économique dans laquelle la nature pharmacologique propre aux deux systèmes ne fait qu’exacerber et démultiplier leurs tendances toxiques et autodestructrices. Lutter contre la « tendance incurieuse » propre au capitalisme contemporain ne peut plus passer par la « relance de la consommation » ; mais Stiegler refuse également d’explorer les pistes ouvertes par une perspective de « décroissance », pour prôner ce qu’il appelle une véritable croissance et qu’il oppose à la « mécroissance » du consumérisme. Dans la logique propre au pharmakon, les puissances curatives et thérapeutique coexistent avec le potentiel de destruction. C’est ainsi dans l’évolution de la technique elle-même, dont le développement orienté exclusivement vers la recherche du profit à court terme a produit la prolétarisation des esprits dénoncée par Stiegler, qu’on pourra puiser les ressources d’une réorientation générale de l’économie et de la société.

Les nouvelles technologies numériques forment un effet un « nouveau milieu technologique, réticulaire et relationnel », susceptible de reconfigurer le processus d’individuation psychique et collectif. Les technologies relationnelles  mettent progressivement en place de nouvelles dynamiques sociales, qui permettent la constitution des « réseaux sociaux ». Susceptibles d’agir comme des instruments de destruction des relations sociales prénumériques, ces réseaux possèdent cependant un grand potentiel politique, culturel et économique. C’est dans les réseaux socio-numériques que s’inventent les formes futures du collectif, mais c’est là aussi qu’elles peuvent s’effondrer, faute d’une radicale réorientation du système économique actuel.

À en juger par cet ouvrage, on pourrait dire que la logique des deux choses à la fois décrite par Stiegler a fini par envahir toute sa pensée : il se montre à la fois trop enthousiaste et trop catastrophiste dans son approche de l’évolution des réseaux techniques et sociaux, il souhaite sauvegarder à la fois le capitalisme et la « valeur esprit ». Se réclamant souvent de Marx, il espère réorienter le capitalisme vers une croissance « vertueuse », créatrice de « soin » et de nouvelles possibilités pour l’esprit. Mais il oublie trop vite, à notre avis, dans une sorte d’aveuglement volontaire, que la « schizophrénie » qu’il décrit est l’essence même du capitalisme, que la « valeur esprit » n’a jamais été cotée en bourse et ne le sera probablement jamais et que le court-termisme et la recherche du profit immédiat seront très difficilement abandonnés pour la temporalité longue du savoir et de l’espace relationnel dans le modèle économique actuel. C’est l’idée même de « croissance » qui devra probablement être mise radicalement en question (et pas simplement réorientée) pour que le changement radical de culture et de société qu’il appelle de ses voeux puisse au moins s’amorcer dans les années à venir.

L’urgence de la mission réformatrice de la pensée, de l’action, de l’économie et de la culture que  Stiegler s’attribue frôle souvent le ton prophétique et se traduit dans l’accumulation des références et des citations, dans les renvois systématiques à d’autres passages de ses livres, dans les notes qui renvoient à des ouvrages qu’il n’a pas encore publiés (et très probablement pas encore écrits). Même le lecteur le plus motivé et intéressé par les thématiques traités dans l’ouvrage, risque d’avoir l’impression d’être confronté à des textes disparates, collectés et publiés trop vite, comme si l’auteur avait fini par être pris dans la même dynamique folle d’accélération du temps médiatique et économique, dans le même court-termisme dont il montre par ailleurs si bien les travers et le potentiel de destruction.

Une telle pensée, potentiellement si utile pour comprendre le monde actuel et ses transformations, mériterait justement plus de « soin » et exigerait de s’inscrire dans la temporalité longue des savoirs et de la pensée dont cet ouvrage fait un si bel éloge : publier moins pour penser plus (ou plus lentement) .

rédacteur : Manola ANTONIOLI, Critique à nonfiction.fr
Illustration : wikipedia

Notes :
1 – La Technique et le temps 1. La faute d’Épiméthée, Galilée, 1994 ; La Technique et le temps 2. La désorientation, Galilée, 1996 et La Technique et le temps 3. Le temps du cinéma, Galilée, 2001
2 – Jacques Derrida, « La pharmacie de Platon », in La Dissémination, Paris, Seuil, 1972

 

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