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Une introduction à Michel Foucault et le premier cours du maître au Collège de France

Posted by Hervé Moine sur 12 février 2011

Michel Foucault

Leçons sur la volonté de savoir

Cours au Collège de France, 1970-1971

suivi de Le savoir d’Oedipe

Gallimard / Seuil

 

Michel Foucault (1926-1984) est le philosophe de la deuxième moitié du XXe siècle dont l’œuvre est la plus commentée dans le monde. Paraît aujourd’hui la transcription de son premier cours au Collège de France (1970), Leçons sur la volonté de savoir, centré sur l’étude de la tragédie de Sophocle Œdipe roi, dont il fait la matrice de toute forme de révolution : un souverain, atteint de démesure, est, sans le savoir, marqué d’une souillure : époux de sa mère, assassin de son père, père de ses frères. Il perd le pouvoir à mesure qu’il prend conscience de la vérité de son état. Il est destitué au profit d’une nouvelle souveraineté : celle du peuple et du sage.

Présentation de l’éditeur

Voici le premier cours de Michel Foucault, professé au Collège de France en 1971. Foucault fait suite ici à l’annonce de sa leçon inaugurale dans laquelle il déclarait vouloir établir une généalogie du savoir. Le véritable thème de ce cours est moins la possibilité de cette entreprise que ses effets sur notre conception de la vérité depuis Platon, c’est-à-dire sur la philosophie elle-même. D’Hésiode à Nietzsche, Foucault, Foucault poursuit une réflexion qui se nourrit aussi à des sources plus contemporaines, explicites ou implicites : Heidegger, Jean-Pierre-Vernant, Marcel Detienne, notamment. Michel Foucault a été professeur au Collège de France. Il est notamment l’auteur de Histoire de la folie à l’âge classique (Gallimard) et de Les Mots et les Choses (Gallimard).

Edition établie sous la direction de François Ewald, Alexandro Fontana et Daniel Defert. Gallimard/Seuil, « Hautes études », 318 p.

Pour se procurer l’ouvrage Leçons sur la volonté de savoir : Cours au Collège de France (1970-1971) suivi de Le savoir d’Oedipe Cours donnés par Michel Foucault

CRITIQUE

Michel Foucault en toute liberté

Article de Elisabeth Roudinesco publié dans le Monde des livres du 10 février 2011, paru dans l’édition du 11

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/02/10/lecons-sur-la-volonte-de-savoir-cours-au-college-de-france-1970-1971-de-michel-foucault_1477793_3260.html#ens_id=1471279

LE MONDE DES LIVRES | 10.02.11 | 11h07 • Mis à jour le 11.02.11 | 17h18

Alors que paraissent ses premiers cours au Collège de France, plusieurs ouvrages permettent de réévaluer le legs de celui qui est aujourd’hui le philosophe le plus lu et le plus commenté de la deuxième moitié du XXe siècle. L’occasion pour son compagnon Daniel Defert de rappeler que « les pistes qu’il explorait étaient interprétables selon des idéologies conflictuelles » et qu’aucune lecture univoque ne saurait épuiser la richesse d’une telle oeuvre.

Considéré comme un extrémiste pour sa défense des minorités et des exclus, attaqué par les historiens qui le jugeaient trop philosophe et par les philosophes qui le trouvaient trop historien, accusé d’avoir soutenu la révolution islamique en Iran en 1979, voué aux gémonies par des puritains fous qui virent en lui un assassin transmettant le sida, Michel Foucault est aujourd’hui, plus de vingt-cinq ans après sa mort, le penseur de la deuxième moitié du XXe siècle le plus lu et le plus commenté dans le monde, autant par les spécialistes des études culturelles et les tenants du libéralisme que par les post-marxistes et les théoriciens de la littérature, de l’art et de l’histoire des sciences. Aucune lecture univoque ne saurait épuiser la richesse d’une telle oeuvre.

Proche de la deuxième gauche, Foucault a laissé un immense héritage conceptuel, permettant une nouvelle approche universelle de la sexualité, de la folie, de la médecine, de la psychopathologie, de la philosophie et des grands savoirs institués : science, économie, politique, droit. Il est mort trop tôt pour avoir le temps d’aborder tous les thèmes qui le hantaient. Du coup, le rassemblement des textes et entretiens (Dits et écrits, Gallimard, 1994) et l’établissement des cours qu’il donna au Collège de France, de 1970 à 1984, qui s’ajoutent à des ouvrages classiques somptueusement écrits, n’en sont que plus fascinants : on y trouve pêle-mêle toutes les formes d’une pensée en perpétuelle effervescence.

En 1970-1971, pour la première année de son cours au Collège de France – ces Leçons sur la volonté de savoir qui paraissent aujourd’hui et annoncent l’ensemble à venir -, Foucault décide de montrer, à travers un commentaire des grands textes de la Grèce ancienne (Hésiode, Aristote, Homère, Sophocle, les Sophistes), éclairés par Kant, Spinoza et Nietzsche, comment chaque époque produit des discours visant à départager le vrai et le faux, le juste et l’injuste, le pur et l’impur. En un mot, il s’agit pour lui de mettre en évidence comment, derrière l’ordre apparent des mots et des choses, se constituent des énoncés transgressifs : désordres, rituels, césures, failles.

Ainsi s’affrontent sans cesse plusieurs types de savoirs, entre volonté de souveraineté et désir de vérité : haute autorité monarchique de l’Un, d’une part, disparité engendrée par la négation de toute unité, de l’autre.

Au coeur de ces Leçons, Foucault consacre un chapitre entier à la pièce de Sophocle, Œdipe roi, qui témoigne, selon lui, et de façon emblématique, d’un moment originel d’affrontement, pour la pensée occidentale, de tous les types de savoirs. Il donnera six variantes de ce commentaire, après la conférence du 12 mars 1971, « Le savoir d’Œdipe », ajoutée ici par l’éditeur dans ce volume programmatique.

Pour éviter que ne se réalise l’oracle d’Apollon, qui lui avait prédit qu’il serait tué par son fils, Laïos, époux de Jocaste et descendant de la famille des Labdacides, remet son nouveau-né à un serviteur après lui avoir percé les pieds. Au lieu de le conduire au mont Cithéron, celui-ci le confie à un berger qui le donne à Polybe, roi de Corinthe sans descendance. Parvenu à l’âge adulte, Œdipe, croyant fuir l’oracle, se rend à Thèbes. Sur le chemin, il croise Laïos et le tue au cours d’une rixe. Il résout l’énigme de la Sphinge puis épouse Jocaste qu’il n’aime ni ne désire et dont il aura quatre enfants. Quand la peste s’abat sur la cité, il enquête pour savoir la vérité que Tirésias, le devin aveugle, connaît. Un messager, l’ancien serviteur, lui annonce la mort de Polybe mais lui raconte aussi comment il l’a recueilli autrefois des mains du berger. Jocaste se pend et Œdipe se crève les yeux.

Pour les Grecs, Œdipe est un héros tragique atteint de démesure. Il se croit puissant par son savoir et sa sagesse mais il est contraint de se découvrir autre que lui-même, une souillure qui trouble l’ordre des générations, un « boiteux », fils et époux de sa mère, père et frère de ses enfants, assassin de son géniteur.

Michel Foucault 1926 - 1984

Lorsque Freud s’empare de cette affaire en 1896, il détourne la signification grecque de la tragédie pour faire d’Œdipe un héros coupable de désirer inconsciemment sa mère au point de vouloir tuer son père, liant ainsi la psychanalyse au destin de la famille bourgeoise moderne : destitution du père par les fils, volonté d’une fusion avec la mère, comme figure première de tous les attachements affectifs.

Critiquant cette réinvention freudienne, Foucault affirme que la tragédie oedipienne met en scène l’affrontement entre différents types de savoirs : procédure judiciaire de l’enquête, loi divinatoire, souveraineté transgressive, savoir des hommes d’en-bas (le messager, le berger), connaissance vraie du devin. Et il en tire la conclusion qu’il s’agit là d’un schème fondateur : tout savoir unificateur peut être battu en brèche par le savoir d’un peuple et par celui du sage (Tirésias). En devenant impur, Œdipe perd le savoir sur la vérité, il ne peut plus gouverner : « Œdipe ne raconte pas la vérité de nos instincts et de notre désir, affirme Foucault, mais un système de contrainte auquel obéit, depuis la Grèce, le discours de vérité dans les société occidentales. »

On voit donc ici de quelle manière Foucault se confronte au discours psychanalytique, dont il fait un moment de la constitution d’un nouveau savoir sur l’homme. Et c’est pourquoi, en 1976, dans La Volonté de savoir, premier volume d’une Histoire de la sexualité, dont le titre est emprunté à ce premier cours, il transformera Freud en une sorte d’Œdipe réinstituant le pouvoir symbolique d’une souveraineté perdue (la loi du père) mais affrontant la montée en puissance des trois figures rebelles de la femme hystérique, de l’enfant masturbateur et de l’homosexuel. Manière de penser les fondements d’une histoire de la psychanalyse.

Mais, au-delà de cette confrontation, ce superbe commentaire d’Œdipe traduit la conception politique de Foucault. Loin de tout anti-humanisme – terme dont il avait horreur -, il fait de la liaison entre le savoir du sage et celui de la société civile la condition de l’émergence d’un véritable discours démocratique capable de renverser les souverainetés archaïques.

L’établissement du cours par Daniel Defert à partir de notes manuscrites, sa présentation, la bibliographie et les index – dont un des termes grecs – sont parfaits. Voilà donc une belle restitution de la parole foucaldienne, à travers laquelle on a l’impression d’entendre la voix métallique du philosophe s’adressant à la foule de ses auditeurs, sans le moindre effet oratoire, avec parfois ses deux mains posées le long de son visage.

Elisabeth Roudinesco

Pour se procurer l’ouvrage Leçons sur la volonté de savoir : Cours au Collège de France (1970-1971) suivi de Le savoir d’Oedipe Cours donnés par Michel Foucault

 

Jean-François Bert

Introduction à Michel Foucault

Collection Repères / Sociologie

Editions La Découverte

 

Présentation de l’éditeur

Michel Foucault (1926-1984) aura été en France le plus novateur des maîtres à penser, maître par défaut, sans programme articulé, qui a su pourtant offrir à ses nombreux lecteurs issus des disciplines les plus variées une « boîte à outils » qu’il dévoile par fragments (entretiens, cours, articles, livres…).

A plus d’un titre, les modes d’investigation développés par Foucault ont des points communs avec certaines démarches des sciences sociales : sa rupture explicite d’avec la problématique classique de la souveraineté, ses attentions portées aux micromécanismes de la domination, sa façon d’interroger les institutions ou les manières de gouverner… Pourtant, les notions clés qu’il développe, (« archéologie », « généalogie », « discipline », « gouvernementalité », « subjectivation »…), redéfinies tout au long de son parcours, n’ont pas fait l’unanimité chez les historiens, les sociologues ou les anthropologues, ou encore les criminologues ou les spécialistes du droit, passés ou modernes.

Foucault n’est pas de ceux qui se laissent facilement saisir et l’objectif de cet ouvrage est d’éclairer, dans toute leur richesse et leur diversité, les enjeux de ses travaux pour en faire ressortir l’intérêt actuel pour les sciences sociales et, pourquoi pas, aider à penser différemment l’enfermement, les institutions et la société, le rapport à soi et le dire-vrai.

L’auteur Jean-François Bert

Jean-François Bert est sociologue à l’Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain (IIAC). II est l’un des animateurs du Centre Michel-Foucault. Ses principaux travaux portent sur la réception de l’oeuvre du philosophe ainsi que sur l’histoire de la sociologie et de l’anthropologie françaises.

Pour se procurer l’ouvrage de Jean-François Bert Introduction à Michel Foucault


Dans les boîtes à outils de Michel Foucault

Article de l’historien des sciences Jérôme Lamy, publié dans l’Humanité Quotidien du 14 Février 2011

Une introduction aux thématiques d’analyses du philosophe disparu il y a près de trente ans et qui se définissait comme un « archéologue » des savoirs et des systèmes de pensée. Introduction à Michel Foucault, de Jean-François Bert.

L’œuvre de Michel Foucault occupe une place particulière dans le champ de la philosophie et des sciences sociales : irréductible aux canons disciplinaires classiques, elle nourrit des secteurs très variés d’analyse. Le sociologue Jean-François Bert propose dans son livre de saisir en un même mouvement les grandes lignes du corpus foucaldien et leurs usages ultérieurs.

Le parcours initial très classique de Foucault (la rue d’Ulm et l’agrégation) bifurque rapidement vers des thématiques originales : la psychologie et la maladie mentale. Cette première tentative d’échapper aux questionnements classiques de la philosophie inaugure, d’une certaine manière, la méthode Foucault reposant tout à la fois sur des expériences personnelles et une volonté de déplacer les objets étudiés. Ainsi, s’il puise dans le structuralisme le schème des ruptures temporelles, il interroge surtout les modes d’exclusion qui travaillent chaque culture.

Les « institutions disciplinaires » forment un premier noyau de thématiques que Foucault décline dans ses études sur la folie et la prison. La réception de son Histoire de la folie à l’âge classique est transdisciplinaire : les Annales y voient un rapprochement possible avec les interrogations sur le jeu des temporalités, les sociologues cherchent des rapprochements avec les travaux d’Erving Goffman, Ivan Illich s’en nourrit pour proposer une « déprofessionnalisation » de la médecine. Surveiller et punir suscite davantage de critiques : des rapprochements avec Weber sont envisagés, mais Foucault les réfute, certains historiens s’irritent des chronologies audacieuses du philosophe. Le pouvoir constitue un autre point d’appui de la démarche foucaldienne. Décrit comme un enchevêtrement de relations organisant la société en « archipels », le pouvoir s’incarne dans trois régimes distincts, la puissance du souverain, l’ordre disciplinaire et la biopolitique. Par la suite, Foucault théorise la notion de gouvernementalité comme capacité à organiser le champ d’action des autres. La fécondité de cette approche a permis l’émergence du concept de bio-écologisme ou le renouvellement de la question du risque. Les pratiques des soi, thématisées dans les trois volumes de l’Histoire de la sexualité, organisent un troisième noyau de l’œuvre foucaldienne qui permet de dépasser l’opposition trop commode répression-libération.

La philosophie foucaldienne est une pratique intellectuelle du « déplacement » que décrit admirablement Jean-François Bert : soucieux d’ancrer ses recherches dans l’histoire, Foucault a mené un travail d’archéologue des discours qui irrigue désormais l’ensemble des sciences sociales.

Jérôme Lamy, article que l’on peut retrouver sur le site de l’Humanite (http://www.humanite.fr)

Pour se procurer l’ouvrage de Jean-François Bert Introduction à Michel Foucault

En outre, nous informons qu’un Cahier de L’Herne consacré à Michel Foucault paraîtra le 2 mars prochain. Nous tâcherons d’en rendre compte.


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