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Le rapport de l’être à l’homme et de l’homme à l’être

Posted by Hervé Moine sur 19 février 2011

Martin Heidegger

Parménide

Traduit de l’allemand et annoté par Thomas Piel

Editions Gallimard nrf

Présentation de l’éditeur

« Notre pensée d’aujourd’hui a pour tâche de penser de manière encore plus grecque ce qui fut pensé de manière grecque », confiait Heidegger dans son dialogue avec un interlocuteur japonais.

Cet effort livre à l’ensemble de ce cours sur Parménide son itinéraire propre, au fil d’une méditation de la pensée grecque qui fait appel autant à Homère, Hésiode, Pindare, Sophocle et Platon qu’au Poème de Parménide. Réaccomplissant le voyage du penseur jusqu’à la demeure de la déesse qui l’accueille, au seuil du Poème, il introduit en même temps à ce qui forme le coeur de la pensée de Heidegger, c’est-à-dire le rapport de l’être à l’homme et de l’homme à l’être.

« Le dialogue avec Parménide ne prend pas fin », notait Heidegger au terme du texte consacré au penseur grec dans les Essais et conférences,  » non seulement parce que, dans les fragments conservés de son Poème, maintes choses demeurent obscures, mais aussi parce que ce qu’il dit mérite toujours d’être pensé. Mais que le dialogue soit sans fin n’est nullement un défaut. C’est le signe de l’illimité qui préserve, en lui-même et pour la pensée qui revient vers lui, la possibilité d’une mutation du destin. »

Pour se procurer « Parménide », de Martin Heidegger

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Parménide,

de M. Heidegger

Article de Patrice Bollon paru dans Magazine Littéraire le 18 février 2011

En 1942-1943, Martin Heidegger, alors enseignant à l’université de Fribourg-en-Brisgau, livrait une longue réflexion sur le philosophe Parménide, penseur « initial », selon lui, proche de « l’essence » et inspirateur de Platon. Les éditions Gallimard font reparaître ces conférences dans la collection de la Nrf.

Dans les manuels, Parménide (né à la fin du VIe siècle av. J.-C. dans la colonie grecque italienne d’Élée, et mort au milieu du Ve siècle), l’auteur du célèbre Poème didactique en fragments, qu’évoque un tout aussi célèbre dialogue de Platon (1), est invariablement classé parmi les présocratiques. Cette façon de le présenter comme le prédécesseur d’un autre penseur, bien qu’indéniable d’un point de vue chronologique (Socrate, né vers 470 av. J.-C., avait 20 ans, Parménide 65, quand ils se seraient rencontrés à Athènes), occulte ou menace d’occulter la singularité de sa propre pensée. Elle la « rabat » sur une pensée – en l’occurrence celle de Platon – qui, certes, en dérive, mais ne lui est pas forcément identique. Du moins la question doit-elle être posée.

Cette interrogation devient essentielle si l’on considère la pensée de Platon non seulement comme un commencement – celui de la métaphysique occidentale – mais aussi comme la fin, en forme tout à la fois de synthèse et d’inflexion par rapport à cette synthèse, d’une époque antérieure et de la manière d’être au monde que cette époque avait développée. Si tel est le cas, on entrevoit ce que l’on risque de perdre à faire de Parménide un simple présocratique, un socratique en devenir, en quelque sorte non encore « abouti ». Retrouver sa parole singulière sous le recouvrement qu’en a effectué une autre parole peut même sembler vital, si l’on pense que s’est perdu dans cette évolution ce qui donnait à notre pensée sa valeur la plus insigne – autrement dit : si l’on pense que Parménide était au sens propre du terme un penseur « initial », proche de l’« essence », depuis barrée ou oubliée, de notre manière d’être la plus profonde ou authentique. Tel est le parti pris adopté par Heidegger quand, durant le semestre d’hiver 1942-1943, il entreprend de mener à l’université de Fribourg-en-Brisgau une longue réflexion – dont la traduction paraît aujourd’hui en France sous le titre de Parménide – sur dix vers du Poème de Parménide, et même seulement sur deux ou trois expressions contenues dans ces vers. Des expressions, il est vrai, essentielles dans notre philosophie, puisqu’elles ne se réfèrent à rien de moins qu’à une de ses notions cardinales, sinon la plus centrale de toutes : ce que nous nommons « vérité ». Or le premier constat que fait Heidegger – et sur lequel il reviendra plusieurs fois (2) – est que ce que nous avons décidé d’appeler « vérité », selon la racine latine veritas, n’entretient qu’un lointain rapport avec ce que les Grecs d’avant Platon nommaient, eux, alèthéia.

Là où la veritas latine se définit positivement comme une correspondance, uneadequaetio , des mots aux choses, et une conformité, une certitudo, par rapport à la raison, l’ alèthéia évoquée par Parménide s’annonce d’emblée, par sa formation sémantique (« a-lèthéia », avec un a privatif, suppose une opposition avec la « lèthé »ainsi désignée), comme de nature conflictuelle, « adversative ». Littéralement,alèthéia se traduit par le « hors retrait ». Mais, si l’on tient ici un équivalent sémantique du mot, reste à comprendre de quelle épreuve il rend compte et en quoi cette épreuve diffère de la nôtre. Tout le mouvement du cours de Heidegger consistera à tenter de se défaire de notre expérience moderne des choses afin d’entrevoir s’il n’en est pas une plus originelle, que nous aurions délaissée et dont nous nous serions même, à la longue, « coupés » plus ou moins sans retour.

Si la tâche est difficile, c’est que nous avons ainsi à comprendre une expérience du monde avec des mots, nos mots, qui résultent d’une expérience différente, la contiennent de part en part et sans cesse nous ramènent à elle. C’est toute la question, épineuse, de la traduction : comment faire en sorte qu’elle ne soit pas une simple projection de notre propre univers sur un autre ? Ce qui impose un long examen dont rien ne garantit qu’il réussisse. De fait, on aura compris que Heidegger chemine ici vers ce qui est au coeur de son oeuvre, la notion d’« oubli de l’être » ; mais, ce qui est passionnant dans ce cours, c’est que Heidegger ne fait justement pas de cette antienne une « notion » au sens doctrinal du terme, mais l’épreuve d’un autre rapport au monde. Réussit-il, au bout du compte, à définir cette attitude ? C’est selon. Parce que l’on se trouve ici en présence d’un cours, c’est-à-dire d’une exploration lente, malaisée et répétitive, on perçoit mieux à la fois la grandeur et les impasses de la tentative. Cette tentative est admirable par son exigence de rigueur et sa définition du travail philosophique non comme un savoir mais comme une méditation acharnée à modifier – ce qu’il est de plus difficile à faire dans la pensée, mais est peut-être justement la pensée même – notre « regard » sur les choses. Son exploration n’évite en même temps qu’à grand-peine le raisonnement circulaire, du type : l’ alèthéia est une autre expérience du monde, parce qu’elle est différente de la nôtre…

À partir de ce constat, il serait loisible de tirer la conclusion, souvent faite, que Heidegger s’annonce ici plus comme une sorte de « gourou » qu’un penseur au sens rationnel du terme. Ce serait aller vite en besogne et très injuste. D’abord, parce qu’il y a tout ce que Heidegger établit en chemin – sur la question de la traduction, sur la définition de la philosophie, etc. -, les interrogations qu’il nous amène à soulever sur l’évolution de notre pensée, sur ce avec quoi elle a rompu à notre désavantage mais aussi, indirectement et à l’encontre de ses propres positions, à notre avantage. La seconde raison est que ce cours peut se lire comme une formidable réflexion sur la difficulté de comprendre, à partir de nous, ce qui se meut dans un autre champ d’expérience. Or il s’agit là d’une interrogation tout autre que théorique ou nostalgique. C’est au contraire un de nos enjeux les plus contemporains, dans un monde devenu ontologiquement pluriel, un monde dont nous n’occupons plus le centre, mais, au mieux, un des centres. Bref, Heidegger nous met ici sur la voie d’une « méthode » pour envisager ce que pourrait être un véritable « dialogue » entre les peuples (3). Enfin, il ne faudrait pas oublier le plaisir esthétique que diffuse un texte par instants d’une grande beauté littéraire. Pour toutes ces raisons, le Parménide de Heidegger est l’une des lectures les plus urgentes en ce début d’année.

Patrice Bollon, Magazine Littéraire

Illustration : Montage d’ActuPhilo à partir de Parménide de Raphael et d’un portrait de Martin Heidegger de Herbert Wetterauer

Pour se procurer « Parménide », de Martin Heidegger

 


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