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Bergson dans les colonies. Une contribution majeure au renouveau des études bergsonnniennes

Posted by Hervé Moine sur 2 mars 2011

Souleymane Bachir Diagne

Bergson postcolonial

L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Mohamed Iqbal

CNRS Editions (2011)

Présentation de l’éditeur

Le grand retour de Bergson, à l’orée du XXIe siècle, s’est accompagné d’un regain d’intérêt pour l’influence exercée en dehors de France par le philosophe de la morale et de la religion. Influence évidemment présente en Europe, mais aussi en Inde et en Afrique, comme en témoignent deux figures majeures de la lutte anticoloniale, le musulman Mohammed Iqbal et le catholique Léopold Sédar Senghor. A la fois poètes, penseurs et hommes d’Etat, tous deux ont joué un rôle intellectuel et politique essentiel dans l’indépendance de leur pays, et trouvé dans le bergsonisme de quoi soutenir leurs philosophies : celle d’une reconstruction de la pensée religieuse de l’islam pour le premier, d’une désaliénation du devenir africain pour le second. Dans cet essai qui cerne au plus près le rayonnement international du philosophe de Matière et mémoire, Souleymane Bachir Diagne décrit la triple rencontre et le devenir des notions bergsoniennes de vie, d’élan, de nouveauté, de durée ou d’intuition dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Mohammed Iqbal. Une contribution majeure au renouveau des études bergsonnniennes.

Pour se procurer Bergson postcolonial : L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Mohamed Iqbal

L’auteur

Souleymane Bachir Diagne est professeur dans les départements de Français et de Philosophie de Columbia University à New York.

 

Propos de Bergson postcolonial : L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Mohamed Iqbal

entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec le philosophe Souleymane Bachir Diagne, publié dans africultures.com

http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9990

Normalien, agrégé de Philosophie, Souleymane Bachir Diagne est Professeur dans les départements de français et de philosophie de Columbia University à New York. Il vient de publier aux éditions du CNRS, « Bergson postcolonial : L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et Mohamed Igbal ». Un regard neuf et rafraîchissant sur l’oeuvre de l’auteur de l’évolution créatrice. Entretien.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, la résurgence de Bergson ?

Le philosophe Fréderic Worms, qui consacre une œuvre importante à Bergson, a clairement décrit ce qui se passe aujourd’hui : après avoir connu une gloire immense et être entré ensuite dans un oubli relatif, Bergson est aujourd’hui de retour car on étudie les notions qu’il a pensées (temps, vie, émergence de la nouveauté, etc.) et qui s’avèrent essentielles pour une bonne intelligence de ce qui a cours aujourd’hui, en philosophie ou dans les sciences cognitives. Ainsi, par exemple, Alain Berthoz, qui a la chaire de physiologie de la perception et de l’action au Collège de France s’intéresse-t-il à ce que Bergson nous apprend d’un mode de connaissance qui n’est pas la simple relation d’un sujet arrêté à une réalité elle-même immobilisée ? En réalité d’ailleurs, le bergsonisme n’a jamais cessé d’être présent dans les philosophies les plus contemporaines, celle de Gilles Deleuze par exemple. Il ne pouvait que resurgir, car comme le dit si bien le titre du numéro du Magazine Littéraire (Magazine littéraire, Bergson, philosophe de notre temps, n° 386, Avril 2000) qui lui a été consacré en l’an 2000, en étudiant Bergson c’est un philosophe de notre temps (et non du passé) que nous étudions.

Votre essai était d’abord signalé sous le titre Bergson aux colonies. À l’arrivée, le lecteur retrouve dans ses mains Bergson postcolonial. Quelle est la différence entre ces deux titres ? Personnellement, je trouvais Bergson aux colonies plus judicieux.

J’ai publié en anglais un essai dans la revue « Qui Parle » de l’université de Berkeley intitulé « Bergson in the Colony », un texte consacré aussi à la manière dont MohammedIqbal et Léopold SédarSenghor ont construit leur pensée en dialogue avec Bergson.

J’ai donc utilisé ce titre « Bergson aux colonies », même si c’est dans une autre langue. Quand j’ai adopté pour ce livre-ci « Bergson postcolonial », mon propos était d’aller plus loin que le simple constat de l’influence exercée par le bergsonisme sur des penseurs du monde colonisé. Il était de dire que quelque chose dans la pensée de Bergson pousse à aller au-delà de la situation coloniale, à s’en déprendre véritablement. Autrement dit ce que Senghor ou Iqbal mais aussi d’autres lecteurs de Bergson comme le Tunisien Habib Bourguiba ont reconnu dans la pensée de l’auteur de L’évolution créatrice, c’est la force de libération de sa philosophie, sa puissance décolonisatrice. Il s’agit vraiment avec lui, pour reprendre un titre de Ngugi Wa Tiongo, de décoloniser l’esprit. D’où le « postcolonial ».

Mohammed Iqbal, disait de Bersgon, qu’il était le seul philosophe à avoir pensé le temps. Qu’entendait-il par là ? Partagez-vous ce point de vue ?

La révolution bergsonienne c’est d’abord une pensée radicalement nouvelle du temps. Bergson a montré que l’on prétend penser le temps quand en réalité on commence par le transformer en espace. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir toutes les images que nous employons pour parler du temps : fleuve, ligne, etc…. sont des images spatiales. Quand le physicien se donne une ligne sur laquelle il place différents instants, cette spatialisation montre comment notre intelligence se représente le temps. Ce que l’on manque dans ce cas, c’est le caractère dynamique, mieux, créateur du temps. Bergson nous apprend à penser le temps autrement, véritablement, comme durée créatrice et c’est ce que veut dire Iqbal.

C’est devenu mon point de vue car j’ai appris à penser avec Iqbal et Bergson.

Senghor a sans doute lu Iqbal. Iqbal a-t-il lu Senghor ?

Senghor a dû lire Iqbal vers 1955 quand Eva Meyerovich en publiant une traduction de son ouvrage majeur sur La Reconstruction de la pensée religieuse de l’Islam l’a introduit en France. Iqbal ne pouvait avoir lu Senghor car il est mort en 1938.

À la fin de votre essai vous écrivez : « On dira ainsi, dans le cas de Léopold Sédar Senghor, que s’il évoque toujours la « révolution de 1889″et donc l’Essai sur les données immédiates de la conscience, le Bergson dont il parle surtout est celui de l’évolution créatrice ». On aimerait bien en savoir davantage…

Les aspects de la pensée de Bergson qui exercent la plus grande influence sur celle de Senghor sont sa philosophie de la poussée vitale, sa philosophie de l’intuition, sa philosophie de l’art. Or ces questions émergent vraiment dans L’évolution créatrice publiée en 1908, donc bien après L’Essai sur les données immédiates de la conscience publié 19 ans plus tôt.

Vous semblez « récuser » l’expression « affinité spirituelle sémitique » dont parle Massignon à propos de la relation d’Iqbal à Bergson et pourtant, à la fin, vous semblez retenir le terme d’affinité. Comment la qualifierez-vous donc ?

J’attire l’attention sur le caractère bien vague de l’expression de Massignon plutôt que je ne la récuse. Il faut bien entendu l’expliquer en disant que ce dont il parle c’est d’une inspiration abrahamique (celle des religions d’Abraham) qui leur serait commune et qui serait au fondement de leur mutuelle reconnaissance. Lorsque je prends à mon compte ce mot à la fin, c’est pour dire qu’on est bien obligé de constater qu’affinité est en effet le mot qui convient lorsqu’on constate une convergence entre les vues de Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion et celles de Mohamed Iqbal dans La Reconstruction sur l’expérience mystique, le rôle créateur de celle-ci, alors que les dates où ces œuvres furent produites (1932 pour le texte de Bergson, 1930 pour celui d’Iqbal) interdisent de parler d’une influence directe. Le mot convient précisément parce qu’il est suffisamment vague pour dire qu’il y a convergence sans influence sur ces points-là.

Quelle est l’actualité d’Iqbal au Pakistan et dans le monde ?

Un de mes amis, un collègue indien enseignant à Oxford et qui connaît bien la pensée d’Iqbal m’a fait récemment la remarque qu’Iqbal est célébré au Pakistan par nationalisme comme père spirituel du pays sans que sa pensée fasse vraiment l’objet de réflexion tandis que c’est hors du Pakistan qu’on étudie la philosophie du penseur « global » qu’il est devenu pour un temps comme le nôtre. Je crois qu’il a raison et que ce qu’il dit là est la bonne réponse à votre question.

Les photos : Souleymane Bachir Diagne, Bergson, Mohamed Iqbal et Léopold Cédar Senghor (c) archives Gérard Bosio

Pour se procurer Bergson postcolonial : L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Mohamed Iqbal


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2 Réponses to “Bergson dans les colonies. Une contribution majeure au renouveau des études bergsonnniennes”

  1. Décidément, Bergson est vraiment à l’honneur ces temps-ci. Des ouvrages paraissent paraissent et de nombreux articles sont publiés. Je soumets ici un article qui permet de compléter le billet ci-dessus à propos de Bergson « post-colonial ». Il s’agit d’un article, signé Frédéric Keck et lu sur le site du Monde d’hier.

    « Bergson postcolonial. L’élan vital dans la pensée de Léopold Sédar Senghor et de Mohamed Iqbal », de Souleymane Bachir Diagne : l’élan postcolonial
    Article de Frédéric Keck, paru dans Le Monde des Livres, le 10 mars 2011

    « La gloire d’Henri Bergson rayonne bien au-delà des frontières. Au Brésil, on le confronte à l’existentialisme de Jean-Paul Sartre et au structuralisme de Claude Lévi-Strauss ; au Japon, il résonne avec la métaphysique de Gilles Deleuze ou la déconstruction de Jacques Derrida. Comme la French Theory des années 1960, la philosophie de Bergson s’exporte d’autant mieux qu’elle est difficilement traduisible : ses concepts fluides, s’ils résistent à la clarification, coulent dans une autre langue où ils deviennent sources d’autres pensées.

    Souleymane Bachir Diagne présente ainsi le destin du concept d' »élan vital » chez deux auteurs apparemment très éloignés du « spiritualisme français » : le premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), et le père fondateur du Pakistan, Mohamed Iqbal (1877-1938). Diagne, philosophe sénégalais formé en France et enseignant à l’université Columbia (New York), rend ainsi hommage aux deux penseurs qui ont influencé ses travaux dans le domaine des « études postcoloniales », en revenant à une source commune de leur réflexion.

    Senghor, qui fit ses études en France dans les années 1930, parlait de la « Révolution de 1889 » pour décrire la conception de la durée exposée dans l’Essai sur les données immédiates de la conscience. Bergson y découvrait, sous l’intelligence analytique qui découpe les parties dans l’espace, une faculté synthétique qu’il appelle « intuition du temps », et que Senghor nomme « intelligence-qui-comprend ». Senghor n’oppose donc pas l’intelligence civilisée à l’affectivité primitive, malgré sa phrase célèbre : « L’émotion est nègre comme la raison est hellène. » Il montre plutôt dans l’art africain, alors découvert par le mouvement surréaliste, « des forces obscures mais explosives qui sont cachées sous l’écorce superficielle des choses ».

    Alors que la génération des années 1930 a opposé bergsonisme et marxisme, Senghor interprète L’Evolution créatrice dans le sens d’une « voie africaine du socialisme ». Il appelle « déforcement » ce que Karl Marx a décrit comme aliénation : le processus par lequel la machine industrielle fige la force vitale de l’ouvrier dans un objet extérieur. Diagne montre que cette lecture à la fois catholique et cosmique de Marx, souvent reprochée à Senghor, éclaire aussi bien son fédéralisme, hostile à toute fermeture sur une nation, que son attachement à la prospective par la planification.

    Mohamed Iqbal propose, lui, une lecture musulmane de Bergson, en prise avec les problèmes politiques du renouveau religieux. Le philosophe indien, ami de l’orientaliste Louis Massignon, rendit visite à Bergson en 1931, et se découvrit avec lui une « affinité spirituelle « sémitique » ». Il travaillait alors à renouveler la métaphysique musulmane à partir du concept d' »itjihad », traduit habituellement par « effort d’interprétation ». Penseur résolument moderniste, Iqbal défendait la nécessité pour l’islam de se confronter aux sciences et de se constituer en nation afin de fortifier sa « conscience morale ».

    Iqbal trouve chez Bergson une conception moderne de l’individu et du temps qui déjoue la notion de fatum mahumetanum (destin musulman) forgée par Leibniz. Pour concilier la liberté de Dieu et la connaissance de la nécessité, il refuse l’univers fermé et prédéterminé des classiques, et fait du temps une puissance historique agissant à travers les initiatives des individus, ce qu’il appelle un « fatalisme actif » ou « destinée » (taqdir). D’où ce paradoxe : le fondateur du Pakistan trouve chez Bergson, philosophe de l’ouvert, la justification de la séparation des musulmans et des hindous.

    Dommage qu’Iqbal n’ait rien dit des Deux sources de la morale et de la religion (1932), où Bergson critique toutes les formes de nationalisme. » Frédéric Keck

  2. […] Bachir Diagne, philosophe né au Sénégal, normalien, également professeur à Columbia, auteur de Bergson dans les colonies (CNRS-Éditions, […]

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