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La patience de la construction démocratique

Posted by Hervé Moine sur 7 mars 2011

Révolutions arabes : laisser du temps à la démocratie

Article de Pierre-Antoine Chardel, dans la Tribune de Marianne, publié lundi 7 Mars 2011

http://www.marianne2.fr/Revolutions-arabes-laisser-du-temps-a-la-democratie_a203428.html

L’émergence rapide des révoltes tunisienne, égyptienne et libyenne, facilitée par l’immédiateté d’Internet ne doit pas faire oublier le temps nécessaire à la maturation d’un régime démocratique. C’est l’idée que défend le philosophe Pierre-Antoine Chardel [1] dans cette tribune.

Le philosophe Jacques Derrida identifiait, au moment de l’ébranlement des démocraties populaires de l’Est de l’Europe à la fin des années 1980, la force de déstabilisation que pouvaient générer les réseaux de communication et d’information. Il soulignait que tout régime autoritaire pouvait être, tôt ou tard, mis en cause par la densité des flux de communication : « On sait qu’un système totalitaire, écrivait-il, ne peut lutter efficacement contre un réseau téléphonique intérieur dont la densité passe un certain seuil et devient alors incontrôlable (…). Le téléphone devient alors, pour le totalitarisme, la préfiguration invisible et la prescription impérieuse de sa propre ruine » [2] .

Les récents événements en Tunisie et en Égypte font retentir avec une acuité particulière ces réflexions sur les impacts éthiques et politiques des réseaux de communication. Tout le monde s’accorde aujourd’hui à penser que ceux-ci ont joué un rôle considérable dans les révolutions qui viennent de toucher ces deux pays. Beaucoup d’observateurs ont mis en exergue depuis ces dernières semaines, à juste titre, la formidable dimension émancipatrice des médiations technologiques, non seulement des téléphones portables, mais de l’Internet et des réseaux sociaux (tels que Facebook et Twiter), permettant à l’opinion publique de s’affranchir des canaux officiels de diffusion de l’information, donnant ainsi aux citoyens la possibilité de provoquer des mobilisations sans précédent, de déborder les systèmes de contrôle qui furent pourtant si drastiquement mis en place par les régimes de Ben Ali et de Moubarak au fil des années. Ce sont bien de nouvelles modalités d’expression et de résistance politiques qui sont apparues, confortant l’idée que le pouvoir n’est plus seulement celui des États mais qu’il réapparaît dans ses interstices et des formes inédites de résistances.

Cela étant dit, nous ne devons pas nous méprendre quant à l’impact des réseaux dans ces deux révolutions politiques majeures. Car celles-ci sont évidemment loin d’être soudaines. L’interactivité et l’instantanéité qui furent en jeu lors de ces récents événements ne doivent pas nous faire oublier le temps qui fut nécessaire à la maturation de ces mouvements de révolte, elles ne doivent pas non plus nous faire oublier ces années d’abnégation et de paroles confisquées, de silence forcé, d’incarcérations arbitraires et de censures. Ces systèmes répressifs ont éclaté relativement soudainement certes, mais un tel phénomène d’éclatement s’inscrit dans une très longue et douloureuse histoire d’humiliations et de sévices subis par ces deux peuples.

Il convient donc d’éviter tout déterminisme technologique qui consisterait à nous faire croire que les technologies de communication et que le Web 2.0 permettraient d’instaurer, comme dans un rapport de cause à effet, davantage de démocratie et d’égalité. Si la diffusion des contestations fut évidemment accélérée par les nouvelles technologies, comme l’a observé très justement Olivier Mongin dans le dernier numéro de la revue Esprit, « les photos circulant sur les portables (en tous genres) ont fait de Mohamed Bouazizi le martyr d’une cause partagée » [3] , nous nous devons de rester attentifs au fait que la démocratie ne s’instaure pas instantanément, elle requiert non seulement un cadre législatif et une organisation constitutionnelle spécifiques, mais elle doit aussi se construire en tenant compte des contextes culturels et historiques dans lesquels elle est susceptible d’émerger.

L’apport considérable des nouveaux médias ne saurait nous aveugler sur la complexité des tâches politiques à accomplir en vue de réorganiser l’espace public, dans le respect et la reconnaissance de chacun. Ce qui nécessitera beaucoup de temps et d’écoute mutuelle. Les nouvelles technologies interviendront-elles de manière aussi décisive dans ce processus ? Les mouvements de contestation et de libération qui ont été accentués par les réseaux pourront-ils à eux seuls créer les conditions d’émergence de sociétés pleinement démocratiques ? Une nouvelle étape devra ici être franchie. Car le temps court et la vitesse des réseaux, qui de manière inespérée a permis de déborder des pouvoirs que l’on croyait quasiment intouchables, ne doivent pas nous faire oublier le temps long qui fut nécessaire à la maturation de ces révoltes et qui sera également nécessaire à l’instauration de sociétés civiles justes et harmonieuses.

[1] Pierre-Antoine Chardel est philosophe, maître de conférences à l’Institut Télécom (TEM).

Il est également chercheur associé au CERSES (CNRS / Université Paris Descartes.

Dernier ouvrage paru : Technologies de contrôle dans la mondialisation. Enjeux politiques, éthiques et esthétiques (Ed. Kimé, 2009).

[2] Jacques Derrida, L’autre cap, Paris, Minuit, 1991, p. 44

[3] Olivier Mongin, « Pour la Tunisie. La démocratie à l’horizon ! », Esprit, février 2011, p. 8.

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