Actuphilo

Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

Témoignage d’Agnes Heller. « Nous assistons à un Kulturkampf, à une offensive du pouvoir contre les intellectuels. »

Posted by Hervé Moine sur 12 mars 2011


Agnès Heller et Jürgen Habermas index.hu. Photo: Francis Kalmandy

Il y a peu, ActuPhilo s’était fait l’écho de la situation en Hongrie concernant la nouvelle législation à propos des médias et de la liberté d’expression d’une manière générale et relayant l’information de celle d’un certains nombre de philosophes hongrois dont Agnes Heller, invitée d’une soirée de soutien ce lundi au Théâtre de l’Odéon.

Fin janvier et début février dernier, nous avions publié deux billets à propos de cette situation en invitant au soutien aux philosophes visés en leur exprimant ainsi notre solidarité et à la philosophie hongroise, tout en nous engageant dans le combat contre toute toute censure antidémocratique. En publiant la lettre ouverte de László Tengelyi, professeur de philosophie à l’Université de Wuppertal et les propos s’apparentant à un coup de gueule de Jürgen Habermas, « schützt die Philosophen ! » (protégeons les philosophes !), nous évoquions, dans un article du 29 janvier 2011, la chasse aux sorcières contre les philosophes et intellectuels en Hongrie, laquelle Hongrie est actuellement à la tête de l’Union Européenne. Avec le philosophe Tamás Gáspár Miklós, nous nous sommes posés la question de savoir si Le gouvernement hongrois est le seul en Europe à prendre des mesures antidémocratiques, dans un article dans lequel était notamment évoqué un rassemblement autour de Tamás Gáspár Miklós dénonçant cette politique du gouvernement hongrois et notamment cette législation des médias.

Aujourd’hui, voir ci-dessous, à la fois, nous annonçons une rencontre de soutien aux philosophes hongrois et un communiqué de la philosophe d’origine hongroise, Agnès Heller, « la philosophie qui dérange » paru dans les colonnes du Monde d’aujourd’hui et quelques points concernant sa biographie d’après le site du Collège Internationale de Philosophie, organisateur de la soirée de soutien de lundi prochain. En outre, pour compléter, nous pourrons nous référer à un article paru dans Libération du 9 mars dernier « Hongrie : la dissidence des philosophes » cosignés par les philosophes Barbara Cassin et Mathieu Potte-Bonneville ainsi que la physicienne Françoise Balibar.

Il est inquiétant de savoir qu’aujourd’hui encore, et qui plus est en Europe, des campagnes de dénigrement émanant de pouvoirs politiques contre des philosophes puissent être possibles, mais, il est en même temps rassurant que des voix s’élèvent, que les informations soient relayées et des manifestations de soutiens s’organisent. La vigilance est toujours de mise ! Il faut rester veilleur ! Rien n’est jamais définitivement acquis.

Hervé Moine, ActuPhilo

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Rencontre de soutien aux philosophes hongrois

avec Agnès Heller, philosophe et sociologue

et la participation de Gianni Vattimo, Vincent Peillon, Marc Semo

organisé par le Collège Internationale de Philosophie

lundi 14 mars à 20 h 30

au Théâtre de l’Odéon à Paris

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Le Collège International de Philosophie dénonce les calomnies et stigmatisation

Rappel de la situation hongroise

Depuis le 8 janvier dernier, une campagne de dénigrement, orchestrée par l’entourage du premier ministre Viktor Orbán, se développe dans les médias hongrois contre plusieurs philosophes (Agnes Heller, Mihály Vajda, Sándor Radnóti…), accusés d’avoir écrit contre rétribution des textes « fumeux et inutiles » et d’avoir sali l’image du pays. Il ne s’agit pas là d’une attaque isolée : les calomnies dont ces chercheurs sont l’objet et les poursuites judiciaires engagées contre eux participent d’une volonté de mise au pas du monde intellectuel hongrois, dont témoigne par ailleurs le limogeage d’une partie des membres de l’Académie des sciences, ou la stigmatisation publique de l’homosexualité du directeur du Théâtre National de Budapest. Ce climat atteste du développement, au coeur de l’Europe, d’une idéologie et d’une politique clairement contraires aux principes démocratiques de respect des droits et de liberté de la recherche.

Attentif, depuis sa création, au caractère inconditionnel de ces exigences, ainsi qu’à la mémoire de la dissidence dont plusieurs des intellectuels mis en cause furent des acteurs essentiels, le Collège International de Philosophie a souhaité manifester son soutien en invitant Agnes Heller à Paris pour une rencontre exceptionnelle à l’Odéon – Théâtre de l’Europe. Cette rencontre se déroulera le lundi 14 mars 2011 à 20h30 ; y participeront notamment Gianni Vattimo et Vincent Peillon, députés européens et philosophes, ainsi que Marc Semo, journaliste au quotidien Libération.

Invitation est aussi lancée, par l’Odéon-Théâtre de l’Europe, au Directeur du Théâtre National de Budapest. Cette rencontre sera un moment de réflexion et de vigilance, face à la manière dont un Etat européen entend mettre la recherche sous tutelle politique, et au retour de méthodes que l’on pensait définitivement disparues de notre continent.

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Agnès Heller

La philosophie qui dérange

Par Agnes Heller, traduit du hongrois par Alice Emsalem

Article paru dans le Monde, le samedi 12 mars 2011

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/12/la-philosophie-qui-derange_1492279_3232.html

Depuis l’époque des Lumières, les écrivains, gens de théâtre, musiciens et autres rédacteurs et chroniqueurs des journaux de qualité, ont pris en charge les responsabilités qui résultaient de la liberté d’opinion. Cela veut dire que leurs pensées et leurs convictions étaient désormais dictées par leur conscience et leur raison et non plus par leurs seigneurs et maîtres. En revanche, dans le cas de la philosophie, la réflexion indépendante est depuis toujours une « maladie professionnelle ». Cependant, les Lumières ont fait que cette « maladie » a contaminé tous ceux qui, plus tard, ont été désignés par le terme d' »intellectuels ».

Voilà pourquoi les tyrans et dictateurs de l’époque moderne ne les ont jamais portés dans leur coeur, essayant tantôt d’établir eux-mêmes des critères propres à distinguer les « bons » auteurs et philosophes des autres tout en réservant leurs bienfaits à leurs thuriféraires, tantôt cherchant à attirer à eux les philosophes qui, marchant sur les traces de Platon, se sont complu à leur dispenser des conseils. Avec peu de succès, sur le long terme.

Les intellectuels critiques ont eu leur heure de gloire au cours des périodes de dictature. Ce sont eux qui incarnèrent l’hydre à sept têtes en révolte contre la tyrannie. Et si l’une des têtes tombait, que ce soit par corruption, assassinat, envoi dans des camps d’internement ou d’extermination, ou encore par l’exil forcé ou l’emprisonnement, d’autres repoussaient à sa place. Ce dragon-là s’est révélé invincible.

En période de démocratie, fini l’héroïsme ! Mais le courage civique reste toujours d’actualité. Il s’agit d’investir du temps et de l’énergie, de rejeter les promotions faciles, pour maintenir l’esprit critique en éveil. La question n’est pas tant de savoir si tel ou tel intellectuel a raison ou tort, puisque certains en effet se font les porte-drapeaux de rêves utopiques. Elle est de se rendre compte que le monde moderne a absolument besoin d’individus capables d’opposer un refus à telle ou telle structure sociale, législation, mesure gouvernementale, etc.

C’est en effet la tension découlant du débat, l’échange incessant d’arguments et de contre-arguments qui alimentent la dynamique de la société moderne. Même le développement technologique à long terme n’est pas envisageable sans la liberté de penser, c’est-à-dire l’indépendance, sans liberté d’opinion ni de presse. La forme privilégiée de ces éléments se retrouve dans les institutions de contre-pouvoir.

Pendant des années, j’ai cru que la philosophie était devenue une discipline universitaire comme les autres, une profession préoccupée par son propre passé et la muséification de son histoire, n’intéressant que ses représentants. Sa fonction critique traditionnelle avait été reprise par les différents médias. Ayant vécu longtemps en Australie et aux Etats-Unis, j’en étais venue à trouver cette situation presque naturelle. Mes expériences européennes ne contredisaient pas non plus cette vision des choses.

Et puis, la surprise. A peine le nouveau gouvernement hongrois était-il en fonction qu’une campagne de diffamation contre les philosophes hongrois était lancée et, à travers eux, contre toute la philosophie critique, qui a été exposée à un feu roulant. L’attaque a été lancée simultanément par trois quotidiens et trois chaînes de télévision. Elle a duré presque deux mois, toujours fondée sur les mêmes accusations, le même rabâchage d’allégations depuis longtemps démenties. La charge, répétée à l’envi, prétendait que « la bande à Heller » avait, par des moyens suspects, et sous prétexte de travaux de recherche, volé, détourné un demi-milliard de forints (presque 2 millions d’euros).

De quoi s’agissait-il ? Sur une centaine, six projets ont été pointés du doigt. Les montants destinés aux différents travaux ainsi visés – recherche, traduction, édition d’ouvrages… – ont été additionnés, et une personne a été désignée comme bouc émissaire. Pourquoi justement moi, qui, sur les six directeurs de projets, n’ai jamais touché un centime ? Les accusateurs n’en ont pas fait mystère. J’ai été taxée de « philosophe libérale », « libéral » étant dans le lexique du gouvernement actuel synonyme d' »opposition », de « diabolique », d' »antipatriotique ». Ces six cibles sélectionnées ont été choisies parce qu’elles constituent le panel idéal pour criminaliser tous ceux qui mettent en cause la politique du gouvernement hongrois, en particulier toute récente loi sur les médias.

Quels objectifs politiques visent cette criminalisation ? Tout d’abord, l’intimidation des intellectuels critiques, des philosophes notamment. Il faut qu’ils se tiennent à carreau, qu’ils se taisent gentiment, sinon on les dénoncera et on leur appliquera le traitement réservé aux criminels de droit commun.

Et puis, on criminalise ainsi de nombreux membres du gouvernement précédent, ainsi que l’ancien premier ministre social libéral. La plupart du temps sous le prétexte que, ces dix dernières années, l’endettement de la Hongrie a atteint un seuil préoccupant. Ce fait, qui relève de la politique économique, est maintenant présenté comme un acte criminel, comme si les précédents dirigeants du pays avaient empoché des millions d’euros.

Nous assistons à un Kulturkampf, à une offensive du pouvoir contre les intellectuels. La plupart des personnalités importantes de l’élite culturelle ont été « éliminées ». C’est le cas, par exemple, du directeur artistique et chef d’orchestre de l’Opéra de Budapest Adam Fischer, mondialement connu, ou encore du directeur du Ballet, ainsi que d’un grand nombre de directeurs de théâtres, de rédacteurs de télévision, de présentateurs d’émissions, de commentateurs d’actualités, de journalistes. Et c’est dans ce cadre que s’inscrit l’attaque contre les philosophes.

Abusant de sa majorité parlementaire, des deux tiers, ce gouvernement de droite qui se proclame « révolutionnaire » a fait adopter une loi sur les médias qui contredit gravement l’esprit démocratique européen. Une commission ad hoc a été créée, composée uniquement de membres du parti majoritaire, dont la mission consiste à contrôler et à définir des sanctions à l’encontre des médias, y compris la presse écrite (jusqu’à présent, la compétence pour juger un délit médiatique – qu’il s’agisse de la diffamation ou autre – relevait des compétences d’un tribunal indépendant).

Lorsque de nombreux députés européens se sont élevés contre cette grave violation du principe de la liberté de presse, le chef du gouvernement, Viktor Orban, s’en est pris aux intellectuels critiques (les fameux « libéraux »), les accusant d’avoir poignardé dans le dos le gouvernement légal de leur pays, d’être des antipatriotes, les tenant pour responsables du fait que l’Union européenne n’ait pas su apprécier à sa juste valeur la particularité de ce hungaricum, tel que nous appelons les spécialités hongroises. En cela, je ne nie pas, et, tout comme d’innombrables collègues, je plaide coupable. Mais la presse européenne n’a pas non plus eu besoin de nous pour tirer la sonnette d’alarme. En effet, la restriction de la liberté d’expression peut se propager comme une maladie contagieuse. Il faut la stopper dès les premiers symptômes.

Cependant, le gouvernement a recours à toutes sortes de réformes pour titiller les nerfs des intellectuels, sensibles au respect des droits. Par exemple en éliminant méthodiquement les contre-pouvoirs institutionnels, en concentrant les pouvoirs, en nationalisant des cotisations versées aux caisses de retraite privées, en limitant l’indépendance de la banque centrale, en introduisant et en mettant en vigueur des lois à effet rétroactif, et d’autres mesures encore. Les économistes et politologues « libéraux » se retrouvent ici les alliés des philosophes.

Tels sont les motifs qui peuvent sous-tendre cette offensive anti-philosophique. Mais pour la mener, il a fallu convaincre le lectorat hongrois de « vérités » bien peu crédibles. Il a fallu jouer sur certaines cordes, auxquelles un grand nombre sont sensibles. Attiser l’envie, le ressentiment, l’antisémitisme. On fait croire aux personnes peu cultivées que les « philosophes », sont par définition des individus inutiles, gaspillent pour leurs projets futiles des sommes qui auraient pu leur revenir. Là-dessus, on publie trois photographies, représentant par le plus grand des hasards trois personnalités juives.

Il y a tout de même un motif de satisfaction dans cette sombre affaire. La solidarité qui nous a été manifestée par les philosophes du monde entier et par les intellectuels, libres-penseurs en général, nous réconforte. L’écho a été plus large que ce que l’on aurait pu imaginer. Des pétitions et lettres de protestation ont afflué des quatre coins du monde, de tous les pays d’Europe. Partout, la presse s’est mobilisée.

Il semble enfin que la liberté d’expression, la liberté d’opinion, la liberté de penser soient des concepts qui ne connaissent pas les frontières. Et que la philosophie, finalement, ne soit pas non plus devenue un vieux lion édenté.

Traduit du hongrois par Alice Emsalem

agnes_heller72Au sujet d’Agnes Heller

Agnes Heller est née à Budapest en 1929. Son père meurt en déportation à Auschwitz en 1944. Se destinant initialement à des études de physique, elle s’oriente vers la philosophie et les sciences sociales en devenant l’élève de György Lukács, figure majeure du marxisme du vingtième siècle.

En 1947, elle adhère au Parti Communiste, dont elle est exclue une première fois en 1949 pour avoir contesté le principe du centralisme démocratique, au nom de la nécessité de concilier engagement communiste et exercice de la réflexion critique individuelle. Partie prenante des événements de 1956, elle est de nouveau exclue du Parti Communiste et chassée de son poste à l’université. Elle contribue à la création de ce que l’on appellera « l’école de Budapest », collectif de chercheurs partisans d’une réinterprétation du marxisme valorisant les écrits du jeune Marx, la dimension oppositionnelle de ce dernier et son insistance sur la conquête de l’autonomie, contre les systèmes du « socialisme réel ».

Partisans d’une attitude réformiste vis-à-vis du régime de l’est jusqu’au printemps de Prague, les membres de l’école de Budapest sont victimes de persécutions politiques dans les années 1970, ce qui conduit Agnes Heller à s’exiler en Australie en 1977, puis à rejoindre la New School for Social Research de New York, où elle se voit proposer la chaire d’Hannah Arendt. Sa philosophie a progressivement évolué vers une critique radicale du marxisme et une position essentiellement social-démocrate.

Elle est l’auteur de nombreux essais en matière de morale, d’esthétique, ainsi que de réflexions sur la place de l’Europe centrale dans les événements historiques du vingtième siècle.

Biographie d’Agnès Heller d’après le site du Collège Internationale de Philosophie

Illustration d’Oriol Malet

 

Hongrie : la dissidence des philosophes

Article paru dans Libération par Barbara Cassin, Mathieu Potte-Bonneville, et Françoise Balibar

http://www.liberation.fr/monde/01012324462-hongrie-la-dissidence-des-philosophes

Ces derniers mois, alors que la Hongrie assure la présidence de l’Union européenne, la promulgation par le gouvernement de Viktor Orbán d’une «loi sur les médias» instaurant un pouvoir discrétionnaire sur l’opinion a suscité une large indignation internationale. La dénonciation du triste spectacle donné par l’UE, incapable de contraindre l’un de ses membres au respect de ses principes fondateurs, s’est parfois teintée de condescendance à l’égard de ces «nouveaux entrants», formule qui semble porter un peu trop facilement leurs errances au compte d’une sorte de péché de jeunesse, ou de marginalité européenne.

Ce serait oublier que depuis le siècle des Lumières, une part du sens et du destin de l’Europe se joue dans le sort réservé à la Mitteleuropa. Ce serait négliger, aussi, que cette loi inique fait corps en Hongrie avec une vaste entreprise de transformation des structures démocratiques, visant à éroder les garde-fous de l’Etat de droit, et avec une offensive non moins violente de stigmatisation et d’intimidation des adversaires de l’actuel pouvoir. Admirateur de Silvio Berlusconi, Viktor Orbán s’arroge autant de libertés avec la Constitution (il a fait procéder à plus de dix révisions en un an, dépossédant le Tribunal constitutionnel de ses droits et restreignant le principe de séparation des pouvoirs), qu’il fait preuve de tolérance à l’égard de la presse d’extrême droite, lorsque celle-ci vilipende en termes crus l’homosexualité et les origines juives du directeur du Théâtre national de Budapest.

Depuis le début de l’année, cette tentative de mise au pas connaît un nouveau tournant. A peu d’intervalle, le nouveau directeur de l’Institut de philosophie de l’académie des sciences a renvoyé quatre de ses collègues et dénoncé l’incompétence de quinze autres, cependant que le journal Nation hongroise, voix du gouvernement, attaquait plusieurs philosophes pour avoir bénéficié de «financements illicites», soupçonnant à travers eux l’influence d’un «cercle libéral», manière (transparente pour le public hongrois) de réactiver l’antisémitisme envers les intellectuels juifs cosmopolites.

Relayée par d’autres médias et télévisions, parfois directement possédés par Orbán, cette campagne virulente s’est prolongée par l’ouverture de plusieurs enquêtes judiciaires – et ce, bien que la fausseté des principaux points d’accusation soit déjà avérée et que les conditions d’attribution des subventions incriminées soient publiquement connues, conformes à toutes les normes internationales en vigueur, tant scientifiques qu’administratives. C’est que l’objectif est ailleurs : face à une opinion publique traumatisée par les effets brutaux de la crise financière, faire de la pratique de la philosophie une suspecte idéale, aussi dispendieuse qu’antinationale ; réduire au silence ou rendre inaudibles des personnalités dont le prestige intellectuel, l’ampleur des travaux et la rigueur morale pourraient menacer l’instauration d’un pouvoir sans partage.

Parmi ces personnalités, la philosophe Agnes Heller est la principale cible des attaques gouvernementales. Peu connue du public français, mais auteure d’une œuvre considérable, Agnes Heller est, à 81 ans, bien plus qu’un témoin du siècle : une figure de la dissidence dans ce que l’on nommait autrefois l’Europe de l’Est. Celle qui occupa un temps à New York la chaire de Hannah Arendt développa, sur la base d’un marxisme critique, une pensée aussi soucieuse de transformation sociale que de liberté individuelle.

Cette indocilité lui valut hier d’être persécutée par le pouvoir communiste après le printemps de Prague ; elle lui vaut aujourd’hui d’être de nouveau mise en cause, en des termes rappelant de manière troublante une époque que l’on croyait révolue. Au-delà de la simple survivance de mœurs autoritaires, les attaques dont sont aujourd’hui l’objet Agnes Heller et d’autres philosophes portent à s’inquiéter d’un phénomène neuf : l’apparition en Europe de régimes nationalistes dont les pratiques gouvernementales concilient, via quelques aménagements techniques, le respect des normes de l’UE et la chasse à tout ce qui, dans la société, entend se soustraire au consensus obligé, à commencer par la liberté d’expression et de recherche.

La vigilance quant au sort réservé aux philosophes hongrois n’est pas seulement une exigence éthique : elle vaut comme analyseur politique. En invitant Agnes Heller à Paris, en organisant sa rencontre avec des philosophes et députés européens de différents bords, le Collège international de philosophie entend contribuer à la mobilisation dont témoignent, dans d’autres pays, les déclarations de Jürgen Habermas ou la lettre ouverte de l’American Philosophical Association.

Si la philosophie était un divertissement inoffensif, ses ennemis ne mettraient pas un tel acharnement à la faire taire: puissions-nous, alors, ne pas les décevoir et leur répondre en étant nombreux, lundi, à apporter notre soutien aux philosophes hongrois.

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