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Elisabeth de Fontenay : l’énigme de l’animalité, la fragilité humaine, l’identité juive après la Shoah, l’engagement politique, la souffrance des exclus

Posted by Hervé Moine sur 30 mars 2011

Elisabeth de Fontenay

Entretiens avec Stéphane Bou

Actes de naissance

Seuil (mars 2011)

Présentation de l’éditeur

Elisabeth de Fontenay, ou comment une double appartenance (ici : juive par la mère, aristocrate et catholique par le père) peut déterminer le cours d’une vie, contrarier, notamment, le projet d’écrire un jour… son autobiographie. Car si cette femme déterminée n’y est pas parvenue toute seule, s’il lui a fallu, pour dire les tourments de sa vie personnelle et intellectuelle, un accoucheur de 30 ans son cadet, c’est d’abord sans doute pour cette raison qu’elle livre au milieu du livre :  » Malgré mon irréprochable père [il fut un grand résistant], j’ai l’impression d’être une scène où s’affrontent le christianisme antisémite et le judaïsme persécuté, je peux me raconter que c’est ma famille vychissoise qui a persécuté ma famille juive… « .

Tous les grands sujets auxquels la philosophe se sera mesurée, et qu’elle revisite ici d’un œil neuf, sont habités par cette tension originelle : l’énigme de l’animalité, la fragilité humaine, l’identité juive après la Shoah, l’engagement politique, la souffrance des exclus.

Ce voyage éclairé dans les idées contemporaines passionnera tous ceux, et ils sont nombreux, qui savent que seule l’intelligence humaine peut faire obstacle à la toute-puissance du conformisme de marché.

Pour se procurer l’ouvrage d’Elisabeth de Fontenay Actes de naissance

Elisabeth de Fontenay d'après une photo de Remi Jouan

Elisabeth de Fontenay

Née en 1934, Élisabeth de Fontenay est la fille d’Henri Bourdeau de Fontenay, grand résistant.

Maître de conférence émérite de philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle s’intéresse d’abord à Marx auquel elle consacre un ouvrage intitulé Les Figures juives de Marx. Marx dans l’idéologie allemande (1973). En 1984, elle fait paraître un livre qui a fait date sur le matérialisme de Diderot (Diderot ou le Matérialisme enchanté).

Comme ses ouvrages ultérieurs, cette contribution s’interroge sur les rapports entre les hommes et les animaux dans l’histoire. Cette réflexion culmine avec la parution de son magnum opus Le Silence des bêtes paru chez Fayard en 1998, un ouvrage qui repose la question de ce qu’est le « propre de l’homme » et remet en cause l’idée d’une différence arrêtée entre l’homme et l’animal. Privilégiant la longue durée, cet ouvrage interroge les conceptions de l’animal des Présocratiques jusqu’à nos jours en passant par Descartes et sa célèbre hypothèse de l’animal-machine.

Cette réflexion peut être rapprochée du courant actuel de la pensée post humaniste représenté notamment par Peter Sloterdijk ou Donna Haraway. Parmi les auteurs qui ont influencé ses travaux, on peut mentionner notamment Vladimir Jankélévitch, Michel Foucault et Jacques Derrida.

Juive par sa mère dont une grande partie de la famille a été exterminée à Auschwitz, Élisabeth de Fontenay est restée très attachée à cette culture. Elle est actuellement présidente de la « Commission Enseignement de la Shoah » de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et membre du comité de parrainage de l’association La paix maintenant pour la promotion du mouvement israélien Shalom Archav.

Parallèlement, elle fait partie du Comité d’éthique ERMES aux côtés notamment d’Henri Atlan. Préoccupée par les questions éthiques concernant le traitement de animaux, elle a publié en collaboration avec Donald M. Broom Le Bien-être animal (Éditions du Conseil de l’Europe, « Regard éthique », 2006) qui expose les problèmes d’éthique soulevées par ce sujet en exposant les points de vue religieux et les positions des différents pays.

D’après wikipédia

Critique de Télérama

Article de Nathalie Crom paru dans le n° 3194 de Télérama

http://www.telerama.fr/livres/actes-de-naissance,67109.php

Il relève à la fois de l’exercice autobiographique et du « ce que je pense » – plutôt que « ce que je crois » -, ce long entretien passionnant avec la philosophe Elisabeth de Fontenay, auteur du Silence des bêtes (éd. Fayard, 1998), mené par l’universitaire et journaliste Stéphane Bou.

Les premières questions guident Elisabeth de Fontenay vers l’enfance : née en 1934, grandie dans une famille catholique engagée dans la Résistance durant l’Occupation, elle dut attendre d’être une jeune femme pour apprendre la judéïté de sa mère et l’extermination de toute la famille de cette dernière à Auschwitz. Farouchement entretenu par sa mère elle-même, ce secret fonde son existence, sa volonté initiale d’investir intellectuellement « les choses juives », puis, prenant acte « du nouage dans l’histoire contemporaine entre les animaux et les Juifs », sa décision de déplacer le centre de gravité de sa réflexion philo­sophique vers la question de l’animal – son statut, sa place, le regard et l’attitude des hommes à son endroit.

Extrêmement riche, et d’une clarté constante, l’entretien examine de près ce « nouage », pour s’ouvrir vers une réflexion à la fois rigoureuse et très émouvante sur la « vulnérabilité des vivants ». Inscription dans la tradition philosophique, souci éthique et volonté politique vont ensemble pour cette femme qui, en tant qu’individu, se définit comme un « processus », une conscience et une intelligence toujours en « équilibre précaire et en devenir » – une subjectivité et une pensée en mouvement.

Nathalie Crom, Télérama n° 3194


Métamorphose d’une philosophe

Article de Jérôme Garcin paru dans Le Nouvel Observateur du 10 mars 2010

http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20110308.OBS9314/metamorphose-d-une-philosophe.html

Très tôt, Elisabeth de Fontenay a rompu avec le catholicisme paternel pour épouser le judaïsme maternel. Elle s’en explique dans ces «Actes de naissance»

Elle n’avait encore jamais si clairement désigné sa déchirure originelle, ontologique. Elle cachait bien la blessure dont la souffrance a pourtant déterminé toute sa pensée philosophique, partagée entre la rhétorique enchantée de Diderot et le douloureux mutisme des bêtes. Elle a attendu d’avoir atteint l’âge où l’enfance réclame son dû pour formuler enfin le conflit d’où elle est née, en 1934, et qui la fonde: «Malgré mon irréprochable père et deux de ses cousines qui ont fait de la Résistance, j’ai l’impression d’être une scène où s’affrontent le christianisme antisémite et le judaïsme persécuté, je peux me raconter que c’est ma famille vichyssoise qui a persécuté ma famille juive.»

Son père, Henri Bourdeau de Fontenay, un avocat acquis au Front populaire, un républicain dont le livre de chevet était «Quatrevingt-treize», d’Hugo, prit le maquis sous le pseudonyme de Seguin, fit partie du comité parisien de la Libération nationale et devint, nommé par de Gaulle, le premier directeur de l’ENA. Un parcours d’autant plus exemplaire qu’il appartenait à une vieille famille ultracatholique, Action française et antisémite. Sa mère, dont la famille fut exterminée à Auschwitz, s’appelait Nessia Hornstein. Née à Odessa, elle était dentiste, blonde et surtout silencieuse, n’évoquant jamais la tragédie qui avait emporté les siens, obligeant sa fille à vivre avec ce secret, lui léguant un devoir d’oubli qu’elle allait transformer en devoir de mémoire.

Très tôt, la moitié juive d’Elisabeth de Fontenay l’a en effet emporté sur sa moitié catholique. A 22 ans, celle qui avait été baptisée et élevée au collège Sainte-Marie abandonna la religion paternelle après avoir découvert que Pie XII «avait laissé faire les nazis sans intervenir». Sa rencontre, en 1968, avec Vladimir Jankélévitch, dont elle fut l’assistante à la Sorbonne, allait être déterminante. Engagée à la fois à gauche et en faveur d’Israël, elle écrivit, en 1973, son premier livre: «les Figures juives de Marx», où elle analysait l’antijudaïsme de l’auteur du «Capital». Après quoi, avec un éblouissement qui n’exclut pas la critique, elle se tourna vers les Lumières.

Chez Elisabeth de Fontenay, la construction de soi est indissociable de la destruction du silence. Car cette philosophe qui a enseigné à la Sorbonne (tout en considérant que la philosophie n’a plus de raison d’être après Auschwitz), porté à la scène Diderot et Michelet, embrassé la cause animale, milité à gauche, lutté contre le capitalisme, présidé la commission Enseignement de la Shoah, n’a eu de cesse de combler le silence – «le puits sans fond» – de sa mère; celui de son frère, victime d’une «maladie de l’esprit»; le sien propre, recouvert par la voix des grands philosophes ; et celui des animaux qu’on extermine à l’abattoir.

On voit par là que c’est une femme de parole, dans les deux acceptions du mot: éloquente et loyale. Stéphane Bou le sait bien, qui a réussi, au fil de cette conversation tourmentée, ardente et passionnante, à faire dire à cette intellectuelle d’exception ce qu’elle n’avait jamais dit: «Chaque âme doit au moins une fois devenir juive.»

Jérôme Garcin

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