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Rencontre avec l’oeuvre de Derrida à Alger

Posted by Hervé Moine sur 11 octobre 2011

Benoît Peeters, biographe du philosophe français Jacques Derrida. DR

Conférence de Benoît Peeters, biographe de Jacques Derrida :

Un philosophe hors des codes et des convenances

Article de M. Bouraïb paru dans elmoudjahid.com/

Benoît Peeters, biographe du philosophe français Jacques Derrida, l’initiateur du concept de la “déconstruction”, parlait avec passion et humilité et donnait l’impression de se réjouir d’avoir à partager une proximité intellectuelle à l’égard d’un personnage clé de la pensée philosophique d’un XXe siècle assez singulier. Ce fut donc l’évocation d’un parcours tourmenté, tumultueux et atypique de Jacques Derrida, un penseur qui aura incontestablement marqué une époque chargée de tumultes, de conflits, d’affrontements et étonnamment féconde et riche.

Le Diwan Dar Abdellatif de l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel a été très bien inspiré en organisant en partenariat avec le Festival international de la bande dessinée d’Alger, une rencontre sur l’œuvre de Jacques Derrida animée par Benoît Peeters.

Ce fut presque une gageure que d’avoir à brasser en un laps de temps trop court, la vie d’un petit juif français d’Alger, natif d’El Biar, exclu de l’école à douze ans, pour cause d’antisémitisme. Le philosophe français le plus traduit dans le monde en garda une trace amère.

Ce n’était pas facile non plus que d’avoir à parler du statut d’un intellectuel qui ne put jamais s’adapter aux codes et aux conventions en vigueur à l’époque, à commencer par le microcosme étouffant de l’Ecole normale supérieure, ses démêlés avec les apôtres d’un structuralisme avec lequel il n’était pas en odeur de sainteté, les turbulences de mai 1968, la guerre d’Algérie, la défense des sans- papiers, de Nelson Mandela.

En un survol à la fois succinct et concis, Benoît Peeters nous replonge dans l’œuvre de Jacques Derrida en essayant d’être aussi fidèle que possible, aussi rigoureux dans l’évocation d’une pensée allergique au prêt-à-porter, qui n’a jamais accepté les simplismes et les raccourcis, les engagements sur le vif, l’humanisme d’un penseur qui condamna la politique coloniale de la France, les contraintes violentes, normatives de métropolitains vis-à-vis desquels le courant ne passait que difficilement. Une telle posture alimente les inimitiés, suscite des amitiés, des polémiques ardentes. Jacques Derrida, selon le conférencier, ne s’exonéra point de prises de position et d’engagements. Dès sa prime enfance, Derrida se sentait mal dans une école communautaire. On sentait alors naître chez lui une crise d’appartenance. Ce sentiment est présent dans son œuvre. Ce n’est pas son seul choc ni sa première déconvenue. Derrida, tourné vers un Paris fantasmatique, subit les reproches d’un « establishment universitaire » dont il gardera une hargne.

L’institution militaire est une autre épreuve pour lui. Il se retrouve à enseigner dans une école d’enfants de troupes en Algérie qui ne l’enthousiasma aucunement vivant au milieu d’officiers qui tiennent des propos peu amè-nes. Derrida est un anticolonialiste convaincu. Il a des positions honorables envers les Pales-tiniens. Il fut confronté à des choix parfois « cornéliens » et s’en tira avec la force de ses convictions.

Comment être de gauche sans se sentir obligé de subir la chape de plomb du stalinisme ou inféoder à Moscou, ne pas citer Marx, Mao Tsé Toung, refusant de se fondre dans un moule idéologique où les maoïstes exerçaient une certaine influence ?

Derrida s’est senti toujours toléré ou mal aimé dans son pays. Il entre en conflit avec le régime de Giscard d’Estaing dont il dénonce la loi Haby, consacrée à l’enseignement.

Il se coupe de la Sorbonne qu’il considère comme une institution qui veut formater la pensée. Curieusement ou fatalement, il rencontre la gloire à l’étranger. Jacques Derrida enseigne aux U.S.A., se signale de manière fulgurante au colloque de Baltimore en 1964. Il bouleverse alors la cartographie universitaire américaine.

Derrida, et c’est peut-être un des reproches les plus fréquents qu’il eut à subir, n’est pas un intellectuel de l’immédiateté. Il a besoin de réfléchir, de penser. Et c’est pour cette raison sans doute, qu’il ne trouve pas facilement un modèle de pensée philosophique.

« Spectre de Marx », un livre écrit en 1993, est une espèce de réflexion sur l’héritage du marxisme à l’époque de la chute du communisme qui autorise à relire Marx alors que ceux qui étaient censés incarner sa pensée l’ont déserté. C’est un des multiples aspects d’une pensée fondée sur le concept de la déconstruction, une manière de revisiter les concepts en les « inquiétant », d’introduire la complexité et de refuser les choses binaires. Une démarche intellectuelle en porte à faux avec les « standards de clarté et de rigueur » et la métaphysique traditionnelle occidentale.

Jacques Derrida est de ceux qui pensent que la communauté et l’appartenance sont problématiques et excluantes.

Il propose en définitive, un nouveau regard sur la philosophie car il y a chez elle des choses qui ouvrent et qui libèrent.

Difficile de faire l’impasse chez Benoît Peeters de son penchant avéré pour Jacques Derrida sans trahir, chez le biographe, un enthousiasme qui n’est pas feint, une attirance presque instinctive mais dont on ne décèle aucun parti pris ni culte de la personnalité. Juste une passion. C’est pour cette raison qu’il faut lire les deux ouvrages qu’il a écrits sur un philosophe ( Trois ans avec Derrida, 2010 ; Derrida, 2010, note d’ActuPhilo), certes difficile, complexe et exigeant pour son lecteur mais forcément hors des convenances.

M. Bouraïb

Benoît Peeters

Derrida

Collection « Grandes philosophies »

Chez Flammarion

Ecrire la vie de Jacques Derrida (1930-2004), c’est raconter l’histoire d’un petit Juif d’Alger, exclu de l’école à douze ans, qui devint le philosophe français le plus traduit dans le monde, l’histoire d’un homme fragile et tourmenté qui, jusqu’au bout, continua de se percevoir comme un  » mal aimé  » de l’université française, c’est faire revivre des mondes aussi différents que l’Algérie d’avant l’Indépendance, le microcosme de l’Ecole normale supérieure, la nébuleuse structuraliste, les turbulences de l’après-68, c’est évoquer une exceptionnelle série d’amitiés avec des écrivains et philosophes de premier plan, de Louis Althusser à Maurice Blanchot, de Jean Genet à Hélène Cixous, en passant par Emmanuel Levinas et Jean-Luc Nancy.

C’est reconstituer une non moins longue série de polémiques, riches en enjeux mais souvent brutales, avec des penseurs comme Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Jacques Lacan, John R. Searle ou Jürgen Habermas, ainsi que plusieurs affaires qui débordèrent largement les cercles académiques, dont les plus fameuses concernèrent Heidegger et Paul de Man.

C’est retracer une série d’engagements politiques courageux, en faveur de Nelson Mandela, des sans-papiers ou du mariage gay. C’est relater la fortune d’un concept – la déconstruction – et son extraordinaire influence, bien au-delà du monde philosophique, sur les études littéraires, l’architecture, le droit, la théologie, le féminisme, les queer ou les postcolonial studies. Pour écrire cette biographie passionnante et riche en surprises, Benoît Peeters a interrogé plus d’une centaine de témoins. Il est aussi le premier à avoir pris connaissance de l’immense archive personnelle accumulée par Jacques Derrida tout au long de sa vie ainsi que de nombreuses correspondances. Son livre renouvelle en profondeur notre vision de celui qui restera sans doute comme le philosophe majeur de la seconde moitié du XXe siècle.

  • Se procurer l’ouvrage de Benoît Peeters, Derrida

Benoît Peeters

Trois ans avec Derrida

Les carnet d’un biographe

Chez Flammarion

En août 2007, le projet d’écrire la biographie de Jacques Derrida s’est imposé à moi comme une évidence.

J’avais eu la chance de le connaître un peu ; je n’avais jamais cessé de le lire. Pendant trois ans, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à cette recherche, avec une constante passion.

Je suis le premier à avoir pu explorer l’immense archive accumulée par Derrida tout au long de sa vie.

J’ai retrouvé des milliers de lettres dispersées à travers le monde, rencontré plus de cent témoins, souvent bienveillants, quelquefois réticents. Derrida occupait ma vie, s’insinuant jusque dans mes rêves.

Parallèlement, dans de minuscules carnets, j’ai consigné les étapes de cette quête de plus en plus obsessionnelle : les rendez-vous et les lectures, les découvertes et les fausses pistes, les réflexions et les doutes.

Trois ans avec Derrida est le journal de cette aventure, en même temps qu’un éloge de ce genre souvent mal aimé qu’est la biographie.

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Une Réponse to “Rencontre avec l’oeuvre de Derrida à Alger”

  1. reinhardt said

    toujours en surfant tout en m’angeant (Nicole Brossard), je suis tombé sur qqs articles sur Derrida Vous savez je ne suis pas forcément un fana des bios parce que généralement c’est du léchage de cul et de saintyeté malpropre (saintyété, j’insiste, la sainteté est une satyre et c’est comme satyre que je vous l’offre, c’est mon don, au sens de donation, pour la déconstruction (j’avais dans le même ordre déjà écrit : eau secours! mais dans les deux cas il n’y a aucune prémé, l’écriture (est)est une profondeur pour s’y jeter, sans profondeur on serait heureux et stupide, c’est dans la profondeur qu’on (est)est hanté par les choses telle une tache de femme qu’on ne peut atteindre qu’en s’y échouant désespéremment à ses pieds dans l’infini d’une proximité toujours fendue) Bref mais là une bio attire mon attention, celle de Benoit Peeters, surtout le deuxième tome, celui contre lequel s’insurge comme toujours la vieille fille onfray, où la Attendez, je dois dire que plus tôt je parlais avec des gens du film Cartésius de Rosselini (que les américains censurent aux non-américains, gardez vos Lohan et Biberon et cie pour vous autres mais wo minute Rosselini et Descartes ne vous appartiennent pas en propre, et puis je disais j’ai toujours eu envie de faire un film sur Descartes, sa philosophie certes mais aussi la période « mystique » avant le Discours, son Malin Génie et j’aurais créée une relation très sexuelle et fiévreuse -intensément sexuelle et philosophique– avec Cristine de Suède (et la Maya, sans réfé à personne) Quand je spécifie un film c’est que ce sont des images, je pense alors en image et non en mots Puis je voyais déjà les bons doctes s’outrer puis voilà qu’on pose la question à Derrida : qu’auriez-vous aimé connaître de Hegel ou Heidegger p ex? Et il répond : leur vie sexuelle Ca m’a jeté à terre Je suis tombé aussi, sûrement qu’il en est question aussi dans la bio de Peeters, sur ses « méthodes » d’écriture, petites séquences, les remaniements du début plongeant l’auteur dans l’angoisse, l’incertitude, que tous les VRAIS créateurs connaissent –à part la géniale céliiiiine of course, one take, mais que dis-je, je parle de créateurs Autre détail et qui pour la plupart des gens est tout à fait insignifiant, moi ce sont ces petits détails sur qq’un que j’adore surtout quand je m’y reconnais Il dit que lorsqu’il écrit à la main il a adopté le stylo Pilot pointe fine Quand j’écris à la main c’est exactement celui que j’utilise : le Pilot ultrafine V-5 (y a plus de doute, je suis écrivain) Mais lorsqu’on lit un grand auteur on l’imagine souvent, naivement, inspiré à perpet’ écrivant ses textes en un seul jet , 2 volumes par semaine, ne doutant jamais de ce qu’il soutient et surtout : ne prenant jamais de risque (en créant de nouveaux « instruments » p ex, je pense au ptyz de Mallarmé « il me fallait une rime à styx alors j’ai inventé ptyz » Je trouve ca génial) Alors voilà, évidemment je ne m’attends plus à ce que ce soit publié Ah, en relisant pour corrections je tiens à signaler que je ne suis pas en train de m’anger NB, je réfère à son m’ange-moi Où? à’table? t’inquiète, on va surfeter discreetement

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