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Coup de projecteurs renouvelés sur les rapports entre pouvoir et violence

Posted by Hervé Moine sur 28 octobre 2011

Jan Philipp Reemtsma

Confiance et violence

Essai sur une configuration particulière de la modernité

Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary.

« NRF essais », Gallimard

Présentation de l’éditeur

Cet ouvrage est une exploration de la modernité occidentale hors de nos cartographies habituelles. Sans pareil, il déroutera d’aucuns, comme peuvent dérouter Masse et Puissance d’Élias Canetti ou Création littéraire et connaissance d’Hermann Broch. Pour traiter son sujet, en effet, il ne recourt pas à une méthodologie propre à une discipline établie, mais à une technique descriptive. De vastes survols alternent avec une concentration sur des détails, afin de compenser ce que la vue d’ensemble a inévitablement de trop schématique.

Les approches sociologiques ou historiographiques, autant que les développements empruntés aux philosophies politique et morale, alternent avec des analyses philologiques et le traitement de matériaux extraits de la littérature, de la poésie et du théâtre. Il n’en fallait pas moins pour aborder de front le paradoxe essentiel de la modernité : celui des rapports que nos sociétés contemporaines nouent entre confiance et violence.

Trois questions sont tramées.

Premièrement : comment en est-on arrivé à cette spécificité de la modernité, européenne et transatlantique, issue des crises des XVIe et XVIIe siècles, qui la distingue apparemment de toutes les autres configurations culturelles, à savoir son besoin spécifique de légitimer le recours à la violence ?

Deuxièmement : comment cette modernité parvient-elle à concilier ce besoin de légitimation et la confiance qu’elle nourrit d’aller vers un avenir où la violence serait la plus réduite possible, avec la violence effective qu’elle exerce ?

Troisièmement : pourquoi les excès de violence du XXe siècle, s’ils ont certes gravement entamé la confiance que la modernité a en elle-même, ne l’ont, pour le moment, pas amenée à se détourner de sa voie spécifique ?

Cette étude sur la confiance au fondement de tout pacte social, sur la violence corporelle, ou encore les rapports entre pouvoir et violence, est de ces travaux qui changent notre éclairage, ils braquent en quelque sorte les projecteurs sur un terrain connu mais d’une façon nouvelle, et veulent ainsi faire ressortir des zones restées dans l’obscurité, modifiant et les ombres portées et plus en profondeur nos perspectives communes. Elle ne concurrence pas d’autres regards sur la modernité, elle les complète. À condition que l’on en accepte le dépaysement premier.

Se procurer l’ouvrage de Jan Philipp Reemtsma Confiance et violence : Essai sur une configuration particulière de la modernité

Jan Philipp Reemtsma : quand la violence est pur caprice

Article de Nicolas Weill, paru dans le Monde des livres le 27 octobre 2011

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/10/27/jan-philipp-reemtsma-quand-la-violence-est-pur-caprice_1594655_3260.html

« Toute philosophie a ses obsessions d’ordre privé », dit le sociologue hambourgeois Jan Philipp Reemtsma, un peu égaré dans ce grand hôtel parisien où il est descendu pour la sortie de son livre en français. Une somme consacrée au double phénomène de la confiance et de la violence dans la modernité, et que l’on peut comparer, par son style mi-littéraire mi-savant, à Masse et puissance d’Elias Canetti.

Jan Philipp Reemtsma est de ceux qui, avec Wolfgang Sofsky ou Harald Welzer, ont renouvelé l’approche de la violence et du pouvoir d’une façon très différente de celle des Français, et en particulier de Michel Foucault, « même si naturellement c’est un précurseur », concède-t-il. Pour Reemstma, en effet, on ne saurait confondre domination, violence et sexualité. D’où son désintérêt pour Sade qu’il ne trouve « pas très éclairant du point de vue philosophique ».

La violence, Jan Philipp Reemtsma a pu, enfant, en observer les traces dans les ruines non encore déblayées du bombardement d’Hambourg par les alliés. Il a vu, encore intacte, l’entrée du camp de concentration implanté dans la ville hanséatique. Héritier d’une famille enrichie dans la fabrication de cigarettes, la dynastie dont il est issu paraît taillée sur le modèle des chevaliers d’industrie qui peuplent les Buddenbrook ou Felix Krull, ces romans de Thomas Mann qui d’ailleurs apparaissent dans Confiance et violence.

Dès 1980, Jan Reemtsma vend toutes ses parts de la firme familiale pour consacrer sa fortune au mécénat. Ce littéraire et philosophe crée, en 1984, le Hamburger Institut für Sozialforschung (Institut hambourgeois de recherche sociale), qui va patiemment mettre en concepts l’héritage multiforme de la génération née dans l’immédiat après-guerre, confrontée à la mémoire purulente et silencieuse du IIIe Reich.

Né en 1952, il appartient aussi à la génération 1968, et le travail de l’Institut a consisté d’abord à étudier les premiers rapports sur la torture pratiquée par les dictatures sud-américaines. Personnage sensible, ironique, d’une extrême retenue, Jan Reemtsma se crispe quand on évoque l’autre événement qui l’a exposé à la violence, quand, en mars 1996, il fut agressé à son bureau d’Hambourg, blessé au visage et enlevé. De cette captivité de trente-trois jours, il parle sans tabou (Dans la cave, Pauvert, 2000). Sans tabou, mais non sans souffrance. « La vie a parfois de l’esprit car très peu de temps avant mon enlèvement, j’avais écrit un éditorial sur la question du traumatisme dans la revue de l’Institut, Mittelweg 36 », commence-t-il par souligner.

Si, pour lui, la violence doit se comprendre moins en termes moraux ou psychologiques que comme rapport au corps déplacé, violé, torturé ou anéanti, ce terrible moment biographique l’explique aussi. De ses ravisseurs, Jan Philipp Reemtsma a en effet subi le pouvoir absolu. Il a vu affleurer une violence de pure destruction, de pur caprice, ne se laissant ni réduire ni expliquer par l’objectif poursuivi (la rançon).

« Avant d’entrer dans la cave où j’étais séquestré, raconte-t-il, le ravisseur s’annonçait de deux coups frappés à la porte et ce bruit m’a longtemps accompagné. Une cruauté m’a été imposée du fait que l’homme m’avait dit qu’il viendrait à 8 heures du matin. Or il n’arrivait pas. En regardant ma montre, je me mettais à penser qu’on m’avait abandonné, que j’allais mourir de faim ou plutôt de soif. Fallait-il tenter une évasion ? Mais en cas d’échec, je serais ligoté… ». En fait, le ravisseur faisait tout simplement la grasse matinée, comme Jan Philipp Reemtsma s’en apercevra au procès. « Voilà les conséquences que peut avoir le simple fait, chez quelqu’un, d’aimer dormir tard : l’angoisse et la terreur que cela pouvait déchaîner en moi. »

Si son travail sur la violence n’est pas une conséquence directe du rapt, ce traumatisme-là l’a incontestablement nourri, au même titre que les activités de son institut, devenu célèbre dans le monde entier à la faveur d’une exposition controversée, en 1995, sur les crimes de la Wehrmacht.

Les vétérans de l’armée allemande eurent soudain, sous les yeux, les photos complaisantes du meurtre de masse auquel beaucoup avaient participé – et non les seuls SS. Le scandale fut énorme : en Allemagne comme en Autriche, il y eut un avant et un après.

La violence qui ne vise qu’à l’annihilation du corps, Jan Reemtsma lui a inventé un nom : « violence autotélique ». C’est surtout cette dernière que la modernité derrière le droit et le monopole de la violence par l’Etat s’obstine à ne pas voir, tout comme l’opinion d’après-guerre a renâclé à contempler la tête de Méduse du génocide.

La brandir, voilà pourquoi Jan Philipp Reemtsma fait de la sociologie, en citant abondamment Shakespeare, « le plus grand sociologue du pouvoir de tous les temps ». Savoir exhiber, art du metteur en scène, n’est-ce pas aussi celui du sociologue ?

Nicolas Weill à propos de Confiance et violence de Jan Philipp Reemtsma

Jan Philipp Reemtsma
Jan Philipp Reemtsma

L’auteur Jan Philipp Reemtsma

Jan Philipp Reemtsma né en 1952 est philologue et essayiste allemand. Il a enseigné la littérature allemande moderne à l’Université de Hambourg.

Il est fondateur et membre du comité directeur du Hamburger Institut für Sozialforschung et de la Arno Schmidt Stiftung.

Se procurer l’ouvrage de Jan Philipp Reemtsma Confiance et violence : Essai sur une configuration particulière de la modernité

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