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Un philosophe en lice pour le Femina Essais

Posted by Hervé Moine sur 31 octobre 2011

Pierre Péju : « S’il avait seulement été question d’exemplaires et de chiffres, mon éditeur aurait sans doute préféré que j’écrive un roman… » Photo LDL/Lisa MARCELJA

Ci-contre, Pierre Péju : « S’il avait seulement été question d’exemplaires et de chiffres, mon éditeur aurait sans doute préféré que j’écrive un roman… » Photo LDL/Lisa MARCELJA

Le Grenoblois Pierre Péju nominé pour le Femina Essais

Article de Gwendoline Beziau paru dans le Dauphiné Libéré le 31 octobre 2011

http://www.ledauphine.com/

Entre un aller-retour en Ardèche où il aime écrire au calme, un autre au cœur de cette effervescence parisienne qui précède toujours le marathon des prix littéraires d’automne (ça commence véritablement ce mercredi 2 novembre avec le Goncourt !, ndlr) et avant une plongée le week-end prochain dans la Foire du livre de Brive présidée cette année par Antoine Gallimard, son éditeur, le philosophe et romancier grenoblois Pierre Péju s’est assis une heure à la terrasse d’un café, au pied de la Bastille.

Le temps (trop court…) de parler de son dernier ouvrage, passionnant, intitulé “Enfance obscure” (Gallimard, 370 p., 20 €) qu’il présentera à la librairie du Square à Grenoble mardi 15 novembre (à 18h30), et de sa sélection pour le Prix Femina dans la catégorie Essais. De son « besoin », aussi, d’écrire « autre chose que des romans ». Rencontre.

Après “Le Rire de l’ogre” et “La Diagonale du vide”, vous revenez à votre sujet de prédilection, l’enfance. L’enfance dont « on ne cesse de se défaire » écrivez-vous…

« L’enfance est effectivement l’un de mes sujets comme le sont le conte, la question du mal ou celle du récit. Après avoir animé pendant six ans un séminaire sur le thème “Penser l’enfant” au Collège international de philosophie à Paris, j’avais envie qu’un livre existe. Un livre qui soit un plaidoyer et une sorte de somme consacrée à l’enfance avec ses multiples facettes : historique, littéraire, artistique, personnelle… »

Cet ouvrage où vous développez le concept de l’Enfantin est un essai philosophique mais justement un livre aussi très personnel où vous vous racontez, ce qui le rend sans doute plus accessible.

« Oui parce que je pense que je ne peux pas asséner une vérité sans être derrière mes mots. Comme Nietzsche, je considère que toute théorie est également une affirmation personnelle. L’Enfantin, cette forme de sensibilité qui peut être réactivée par un tout petit détail, est en chacun de nous. Les scènes que j’évoque, d’autres adultes les ont vécues. Car toutes les enfances communiquent ».

Pensez-vous que les lecteurs fidèles à vos romans (300 000 exemplaires pour “La Petite Chartreuse” traduite en 24 langues, 200 000 pour “Le Rire de l’ogre”) vont vous suivre ?

« On verra… Ça sera sans doute pas tout à fait le même public. Mais je crois que le thème de l’enfance intéresse, interroge beaucoup de monde. »

Gallimard, en tout cas, vous a suivi…

« S’il avait seulement été question d’exemplaires et de chiffres, mon éditeur aurait sans doute préféré que j’écrive un roman… Sauf qu’il a un tel respect pour ses auteurs qu’il m’a dit oui, forcément. Après trois romans, j’avais besoin d’écrire autre chose car je ne suis pas que romancier.

J’ai un immense plaisir narratif mais une autre dimension de ma personnalité, c’est la question du sens. Ce questionnement philosophique (qu’est-ce que cela signifie ?) est d’ailleurs très présent dans mes romans. »

Après le Prix du livre Inter 2003 pour “La petite Chartreuse”, vous vous retrouvez cette année dans la “course” aux prix littéraires puisque vous figurez dans la dernière sélection du Femina Essais décerné ce lundi 7 novembre…

« Pour mon livre, c’est une très belle chose en terme de visibilité car seuls le Médicis et le Femina “offrent” une catégorie Essais. Mais je ne fais pas la course ! Bien sûr, cela serait faux de dire que je ne me soucie pas des retombées d’une distinction ou de bonnes ventes. Pour autant, décrocher un prix n’est pas mon but dans la vie ! Et puis j’en ai déjà reçu entre huit et dix, et parmi eux des petits prix très sympas qui me font dire que les lecteurs me comprennent et m’apprécient. »

Vous travaillez déjà sur un autre livre ?

« Oui, ma terrible maladie narrative m’a repris… Dans ce nouveau roman, il sera question de chance, de bonheur et de malheur. C’est tout ce que je peux dire pour l’instant car là, je suis en phase d’aimantation, ce moment très important où je capte énormément de choses autour de moi dans ce que je lis, je vois, je vis, je sens. J’ai déjà pris beaucoup de notes mais je ne suis pas dans les phrases définitives du livre. Même pas dans les phrases tout court ! »

Pierre Péju

Pierre Péju

Né à Lyon en 1946, issu d’une famille de libraires d’origine lyonnaise, Pierre Péju fait ses études de philosophie à l’Université de la Sorbonne.

Etudiant passionné par les manifestations de Mai 68, il collabore dès 1971 à divers journaux et revues.

Professeur au lycée Champollion, puis au lycée international Stendhal, à Grenoble, et directeur de programme au Collège International de Philosophie, il est aussi l’auteur de plusieurs essais, romans, contes et nouvelles.

Spécialiste du romantisme allemand, il dirige la Collection romantique (domaine allemand) aux éditions José Corti.

Il écrit chaque mois la chronique « Question d’enfance » dans la revue Philosophie magazine.

Portrait de Pierre Péju écrivain par le magazine LIRE en 2005

Portrait réalisé à l’occasion de la sortie du Rire de l’ogre.

Révélé par son troisième roman, La petite Chartreuse, le très discret Pierre Péju continue sur sa lancée et publie Le rire de l’ogre. Portrait d’un écrivain de l’imaginaire.

Soudain, Pierre Péju sourit, avec les yeux. Vaincue, la méfiance du prof de philo, près de céder à la vanité du romancier flatté d’attirer l’attention? Pas si simple… «Certains doivent le trouver réservé, puritain, concède l’écrivain et dramaturge Enzo Cormann qui le connaît depuis vingt-cinq ans. En fait, c’est un intellectuel curieux, sans a priori, intègre, peu sensible aux modes. Dans une relation amicale, il est très convivial, très festif. Bref, il est ambivalent, comme tout le monde…» «L’homme est très habité, dit Daniel Pennac, c’est agréable.» «C’est quelqu’un de lumineux, au caractère entier, il a une éthique très grande et n’est pas prêt à faire des concessions pour plaire», ajoute son éditrice Colline Faure-Poirée qui l’a attiré chez Gallimard en 1998 en publiant Naissances, récits de vie à vif remarqués.

Mais c’est son troisième roman, La petite Chartreuse, prix du livre Inter 2003, qui révèle Pierre Péju au grand public: 250 000 exemplaires vendus toutes éditions confondues, des traductions en seize langues, une adaptation au cinéma dont la version en DVD vient de sortir. «Les louanges, les articles dans la presse, assure l’heureux élu, j’en suis très content mais ça ne m’impressionne pas.» «Il est faussement détaché, comme tous les auteurs quand le succès leur tombe dessus», nuance Hélène de Saint-Hippolyte qui fut son attachée de presse. «Evidemment, j’ai rêvé que tout cela m’arrive un jour, insiste l’intéressé, j’en suis heureux. Mais ça ne modifie pas d’un iota mon projet d’écriture.» Pour Anne-Marie, son épouse depuis près de quarante ans et la mère de ses deux fils, le tournant de La petite Chartreuse fut une grosse surprise: «Je pensais qu’un de ses livres serait reconnu un jour mais pas forcément celui-là. En même temps, c’est la synthèse de tout ce que Pierre a écrit précédemment sur les contes, l’enfance, la difficulté de communiquer. C’est le plus lisible aussi parce qu’il a fini par trouver une forme à la fois plus claire et qui ne le trahissait pas.» Enzo Cormann évoque précisément «de grands romans populaires dans le bon sens du terme, une littérature proche des gens qui développe une sensibilité très directe». Une littérature éloignée des premiers écrits du jeune Péju, encouragé par l’éditeur Maurice Nadeau dès leur rencontre en 1967? «Nadeau reste celui qui m’a dit: « Vous êtes un écrivain. » A 23 ans, on se sent très léger quand on entend ces choses-là de la part d’un type pareil.» Lequel fera de sa jeune recrue un collaborateur régulier de La Quinzaine littéraire et publiera deux de ses livres très autobiographiques, Vitesses pour traverser les jours puis La vie courante, à quinze ans d’intervalle. «Péju? J’ai bien connu sa famille, marmonne l’éditeur mythique de 94 ans. Pierre était excellent à ses débuts, même sans moi il serait arrivé.» Bertrand Fillau-deau, responsable des éditions José Corti où le philosophe a mené «un travail d’érudition énorme» sur les romantiques allemands, constate «que son œuvre se déploie avec de plus en plus de maturité et de tranquillité. Pierre Péju fait l’éloge de la lenteur, c’est assez rare de nos jours».

Difficile de percer à jour cet écrivain de 59 ans, né à Lyon, pratiquement dans la librairie que son père Raymond Péju ouvre l’année de sa naissance en 1946. Le jeune Pierre voit y défiler les gloires du Nouveau Roman, de Nathalie Sarraute à Claude Simon, qui accompagnent le fondateur des éditions de Minuit, Jérôme Lindon, grand ami de la famille. Signatures, lectures, souvenir d’un Bernard Clavel attirant les foules… La philo aura le dernier mot. Etudiée à la Sorbonne, il l’enseigne à Paris puis au lycée international Stendhal, à Grenoble, pendant quatorze ans. Ce «prof très aimé de ses élèves», selon sa femme, «attendait qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes avec une infinie patience, se souvient Philippe Ben Lahcen, l’ancien proviseur du lycée. C’est un esprit très positif.»

Un esprit rebelle aussi qui, en 1968, fondait la revue Chute libre. «C’était poésie et révolution, à l’extrême de la gauche», dixit l’ex-agitateur. Une sensibilité politique héritée du grand-père, Elie Péju, compagnon de la Libération et cofondateur du journal Franc-Tireur en 1941. «Il avait connu ma grand-mère aux Jeunesses communistes. Elle a protégé des juifs et se rendait à l’arrivée des trains qui ramenaient les rescapés. Très jeune, j’ai entendu leurs histoires terribles sur la Résistance et la déportation. J’étais à la fois admiratif et terrorisé.» D’où sa fascination pour les contes? Martelant que l’ «enfantin» n’est pas l’ «infantile», Pierre Péju en fera un objet d’études au Collège international de philosophie de Paris. Pour Jean-Pierre Sicre, fondateur des éditions Phébus où sa biographie d’Hoffmann a paru en 1992, «Péju est un écrivain de l’imaginaire, un courant longtemps souterrain et je trouve bien qu’il ressurgisse aujourd’hui en pleine lumière».

Son dernier roman, Le rire de l’ogre, vient justement de recevoir le prix du roman Fnac 2005. Il y raconte la relation d’un sculpteur français et d’une photographe allemande, fille d’un ancien de la Wehrmacht. Un livre fort, malgré des maladresses, et qui semble parti pour dépasser les 45 000 exemplaires du premier tirage. Péju rappelle qu’il ne fonctionne pas à l’ambition mais au besoin d’écrire et qu’il sait reconnaître ses gaucheries, comme celles de son premier roman, La part du Sphinx. «Il ne transige jamais sur la qualité. Derrière son aspect très gentil, Pierre sait exactement ce qu’il veut», renchérit Prune Berge, responsable de l’audiovisuel chez Gallimard. Jean-Pierre Denis, le réalisateur du film adapté de La petite Chartreuse, parle «d’une très belle rencontre. Pierre est quelqu’un d’une grande sensibilité, mais pas un de ces écorchés vifs qui changent trois fois d’humeur dans une journée». Sa notoriété, elle, «n’a rien changé» à sa façon de vivre, à en croire Anne-Marie Péju. Son mari s’est bien acheté un deux-pièces à Paris, avec les droits d’auteur de La petite Chartreuse mais il vit surtout en famille à 12 km de Grenoble, dans sa maison proche du village de Voreppe. Il pratique la randonnée, apprécie le bon vin et adore le chocolat «très noir». Sa faiblesse? «Je crois en l’énergie et l’enthousiasme, au sens où l’on est porté par quelque chose qui vous emmène vers la suite. Je veux bien être présenté comme un anti-Houellebecq…»

Pierre Péju

Enfance obscure

Collection Haute enfance

Chez Gallimard

Dans le droit fil de Naissances et de La petite Chartreuse, Pierre Péju poursuit une méditation sur l’enfance au fil de laquelle se dégage la notion d’« Enfantin », qui permet de comprendre comment les impressions de nos premiers jours hantent notre vie adulte, non pas comme des souvenirs mais comme des blocs perceptifs, des clartés et des ombres. Ces impressions originelles sont la clef de notre singularité, de notre style, et de ce que Bergson appelait « la courbure de notre âme ».

Accueillir l’Enfantin n’a rien de nostalgique. C’est au contraire une incitation à prendre des initiatives, à créer, ou à trouver une écriture restituant la saveur des premières fois. Alternance de récits intimes et de lectures d’écrivains (Nabokov, Sarraute, Leiris, Kafka) ou de penseurs (Bachelard, Sartre, Walter Benjamin, Lévi-Strauss, Deleuze), Enfance Obscure reprend quelques questions profondes que la modernité a soulevé, en « découvrant » et en valorisant l’enfance.

Quels liens notre imaginaire tisse-t-il entre les enfants et les morts ? D’où vient la familiarité de l’enfant avec l’animal ou le monstrueux ? Qu’est-ce que la haine des enfants ? Pourquoi faut-il des grandes personnes ? Comment la philosophie a-t-elle considéré l’enfance ? Quelle part d’enfance est nécessaire à toute création artistique ?

Revenir à l’enfant que nous fûmes donne accès à toute l’enfance, nous permet de retrouver l’enfant étranger, ou l’enfant anonyme, que nous avons été aussi et d’en accepter l’énigme définitive. Car toutes les enfances communiquent : des passages secrets relient les plus lointaines aux plus actuelles.

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