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Nucléaire. Déconstruction d’un mythe

Posted by Hervé Moine sur 8 novembre 2011

Christine Bergé

Superphénix

déconstruction d’un mythe

Les empêcheurs de penser en rond

La Découverte

Présentation de l’ouvrage de Christine Bergé Superphenix, déconstruction d’un mythe

Le monde nucléaire a eu sa période héroïque, celle de la construction des centrales. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans la période sombre, celle de la déconstruction des centrales devenues usées, vieillies, voire dangereuses (cinquante-huit  » tranches  » nucléaires fonctionnent, neuf sont arrêtées). Parmi les centrales aujourd’hui en déconstruction, Superphénix est une figure de proue. Haut lieu historique, la centrale de Creys-Malville fut, dans les années 1970, le lieu d’une guerre entre partisans et adversaires du nucléaire qui se solda par un mort. Finalement, le plus grand surgénérateur du monde ne fonctionna que quelques années jusqu’à son arrêt par une décision politique en 1998, qui plongea les salariés dans la consternation. Le formidable chantier de déconstruction est prévu pour durer encore plusieurs dizaines d’années. L’auteure nous livre une enquête menée sur ce site étonnant auquel elle a eu exceptionnellement accès. II ne s’agit pas seulement de décrire les techniques de démantèlement, qui produisent de grandes quantités de déchets. II s’agit aussi de déconstruire un mythe : une centrale qui ressemble à une basilique, conçue comme un hymne à la technologie sur un registre quasi religieux ; une centrale capable de renouveler elle-même son aliment de combustion. Le  » moteur éternel « , un rêve d’ingénieurs, mais à quel prix ?

Se procurer l’ouvrage de Christine Bergé Superphenix, déconstruction d’un mythe

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BASTA !ATOMIC PARK

Peut-on vraiment démanteler une centrale nucléaire ?

Article d’Anthony Laurent paru dans Basta le 7 novembre 2011

http://www.bastamag.net/article1863.html

Que la France décide ou non de sortir du nucléaire, elle sera tôt au tard confrontée au démantèlement de ses 58 centrales vieillissantes. Une problématique que connaît bien l’anthropologue et philosophe Christine Bergé, qui a enquêté sur le chantier de déconstruction du surgénérateur Superphénix. Pour elle, démanteler une centrale, c’est entrer dans un rapport au temps particulier, où mémoire et informations se perdent face à une tâche gigantesque. Et on ne « déconstruit » pas une centrale : on enrobe, on éparpille, on disperse. Entretien.

Basta ! : Pourquoi avoir écrit Superphénix, déconstruction d’un mythe ?

Christine Bergé : C’est le premier livre qui décrit de façon tout à fait lisible, pour le grand public, le fonctionnement d’une centrale nucléaire ainsi que son démantèlement. Dans cet ouvrage, je déchiffre les aspects symboliques qui entourent ce qui était considéré à l’époque comme le plus grand surgénérateur du monde  [1]. Ayant beaucoup travaillé sur la réanimation en milieu hospitalier, j’ai abordé Superphénix comme un organisme vivant que l’on accompagne en fin de vie. Quand je suis entrée pour la première fois dans les bâtiments de la centrale, j’ai tout de suite remarqué qu’aucune horloge n’était à l’heure. C’était comme si la centrale somatisait. Pour les travailleurs du site, cela veut dire qu’il y a un arrêt du temps dans leur existence. J’ai également saisi qu’ils avaient du mal à avancer dans le temps de la déconstruction.

Quel enseignement principal tirez-vous de votre enquête ?

J’ai veillé à être extrêmement réaliste dans ma description des travaux et de la réalité vécue par les travailleurs, tout en analysant l’arrière-fond « inhumain » : avec le nucléaire, nous sommes dans des temps très longs, immémoriaux, qui sont hors de l’histoire et dépassent tout le monde. Malgré toutes les précautions prises lors de tels chantiers, le temps des radionucléides – qui peuvent durer jusqu’à plusieurs millions d’années – est ingérable. Le problème de la mémoire se pose inévitablement.

Comment se gère ce rapport au temps dans le cadre de la déconstruction d’une centrale ?

Tout est archivé, sur ordinateur ou sur papier, mais lire toutes les archives est strictement impossible. Une partie de l’information se perd. Par exemple, nous n’avons pas pu retrouver la trace de tous les architectes de Superphénix ! Or, pour la déconstruction, revoir entièrement ce qui a été fait dans le passé est une obligation. Entre la construction et la déconstruction d’une centrale, il peut s’écouler un demi-siècle. De plus, les centrales nucléaires ne sont pas conçues pour être déconstruites. Autrement dit, on déconstruit à partir de rien, on est obligé de tout inventer.

La perte de mémoire est inhérente à la déconstruction et, plus encore, au fonctionnement même des humains. Et dans l’industrie nucléaire, cela peut s’avérer dramatique. Pour Superphénix, les choses se passent relativement bien, car c’est une centrale jeune, en bonne santé et qui a très peu fonctionné. Mais la centrale de Tchernobyl ne peut pas être déconstruite. Et personne ne pourra jamais déconstruire Fukushima non plus.

En quoi Superphénix est-il un mythe ?

Le nom de Superphénix renvoie à une figure mythique : c’est l’oiseau qui renaît de ses cendres. Avec ses 1 200 MW, le surgénérateur de Creys-Malville devait être le plus puissant du monde, capable de se régénérer en permanence. Il était présenté comme le fin du fin de la technologie nucléaire. Et la déconstruction même d’une centrale est un mythe. On déconstruit mais on ne résout pas le problème de la radioactivité pour autant. Une centrale est en réalité une gigantesque poubelle dont on disperse les éléments. Du moindre gant en latex jusqu’à certains composants pouvant mesurer 15 m de long et qui ont baigné dans du sodium irradié. Tout cela ne peut pas être déconstruit. Les déchets de déconstruction sont enrobés et mis en terre ou envoyés dans des filières dédiées. Mais on ne fait qu’enrober.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de vos visites de Superphénix ?

En premier lieu, le gigantisme et la beauté de la technique nucléaire, qui sont proprement fascinants. Je pense que les personnes qui y travaillent sont constamment dans un vertige de puissance. Ensuite, c’est l’extrême rigueur à laquelle sont soumis les travailleurs. Il y a une culture de la sûreté très exigeante. Mais, en réalité, on est obligé de tirer financièrement par tous les bouts : EDF fait appel à la sous-traitance, qui à son tour est mal payée, etc. Ce qui m’a frappée, c’est la disproportion entre la bonne volonté des humains et la réalité de la tâche à accomplir, qui est absolument monstrueuse.

Quelles sont les pressions exercées sur ceux qui déconstruisent ?

Il existe des pressions financières énormes au niveau des directions car le démantèlement est horriblement coûteux, et l’argent, rare. Au niveau des prestataires également, puisque sera choisi celui qui fera le meilleur travail au moindre coût. Il y a aussi une pression sur l’information : on ne peut pas tout dire. Les partisans de l’atome aiment à faire croire que le nucléaire est incompréhensible. Mais c’est faux. On veut cacher au public la compréhension de la technologie. Plus encore, on ne peut pas tout se dire. Au-delà des contraintes réglementaires, les travailleurs qui œuvrent en zone contaminée ne peuvent pas à la fois gérer le danger et accepter de prendre de la dose. Parmi ceux qui travaillent avec la claire conscience du danger, certains vont jusqu’à se suicider.

Au vu de ces constats, le nucléaire est-il selon vous une aberration dans nos sociétés ?

Absolument. On développe des techniques sans jamais mesurer leurs impacts sur les humains. Cela est vrai pour toutes les industries dangereuses. Mais, avec le nucléaire, c’est pire encore puisque les radionucléides, dont certains peuvent se révéler mortels, ont des durées de vie comparables à celle de la planète… Il est donc tout simplement impossible de les gérer. Prenons le cas du plutonium. Nous sommes en train d’en accumuler partout dans le monde, mais nous ne savons absolument pas quoi en faire. Si vous en inhalez ne serait-ce qu’un millionième de gramme, vous êtes mort. Il est important de dire que les radionucléides naturels les plus dangereux ne sont rien à côté des radioéléments fabriqués artificiellement dans les cœurs des réacteurs.

Quels sont les principaux risques nucléaires ?

Les accidents représentent la première dangerosité. Ils peuvent avoir plusieurs causes : la négligence humaine, l’attentat terroriste, la catastrophe naturelle, comme à Fukushima. Le calcul de la probabilité de survenue d’un accident nucléaire n’est en réalité que le calcul des facteurs de risque, ce qui veut donc dire que l’on ne peut pas prévoir l’accident, lequel, par définition, surviendra à un endroit et à un moment que l’on n’avait pas prévus. Le danger pour le corps humain est également gravissime. Les radionucléides pénètrent dans tous les organes. Là aussi, les institutions internationales, comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui marchent main dans la main, nous noient dans un océan de calculs. Après l’accident de Tchernobyl, ils ont relevé les seuils de radioactivité que les individus pouvaient recevoir. Au lieu d’admettre qu’ils ne pouvaient pas gérer la situation, ils ont augmenté les seuils de supportabilité humaine…

Et troisième risque, la contamination radioactive, chronique et accumulative. À la différence de la fumée, qui s’évapore dans l’air, la radioactivité, elle, ne disparaît jamais totalement. Elle s’éparpille. Même si l’activité nucléaire mondiale s’arrêtait aujourd’hui, nous sommes condamnés à vivre dans un environnement virtuellement mutagène. L’irradiation radioactive est une pollution. Et nous sommes dans une inertie polluante. Le véritable problème est cette acceptation de l’irradiation chronique, car on est en train de transformer la notion d’accident : il devient un simple aléa du nucléaire. On le dédramatise, à l’instar de ce qui est fait avec les effets des faibles doses. Pour preuve, on ne parle déjà plus aujourd’hui de Fukushima, alors que Tchernobyl, en son temps, était une énorme catastrophe.

Les responsables politiques français sacralisent-ils l’énergie nucléaire ?

Ce qui est sacré pour qui maîtrise l’énergie nucléaire, c’est le pouvoir qu’elle confère : les lignes de force des alliances, la potentialité de guerre, la possibilité de menacer l’autre à égalité. Ce n’est pas l’énergie nucléaire elle-même. Cette dernière, en revanche, est sacralisée par les acteurs du nucléaire – les ingénieurs des Mines, du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), des organismes de recherche sur l’atome, les militaires, etc. –, qui pensent réellement qu’on ne peut pas faire autrement. Il y a cinquante, soixante ans, régnait une grande mythologie du nucléaire. C’était l’énergie irradiante de l’avenir. Maintenant que sa dangerosité est avérée, il est forcément moins sacralisé. Le nucléaire reste néanmoins encore aujourd’hui la dragée qu’il faut porter le plus haut possible. Par conséquent, le seul argument qui rend le nucléaire si incontournable en France est l’argument de puissance.

Propos recueillis par Anthony Laurent

À lire : Superphénix, déconstruction d’un mythe, Christine Bergé (photographies de Jacqueline Salmon), Les empêcheurs de penser en rond, La Découverte, octobre 2010, 150 p., 13 euros.

Image : Jared Rodriguez / t r u t h o u t ; Adapted : AmyZZZ1 trying to decide what one to get !, D Sharon Pruitt

Notes

[1] Superphénix est le réacteur de la centrale nucléaire de Creys-Malville, en France. Lancé par le Premier ministre Jacques Chirac en 1976, il est mis en service en 1985, et arrêté définitivement en 1998. Les travaux de démantèlement devraient durer jusqu’en 2027. Soit dix ans de construction, trente ans de déconstruction, pour une durée de vie utile de onze ans au total, en comptant les périodes d’arrêt. À lire, sur l’histoire du réacteur : Superphénix, des braises sous la cendre, Le monde diplomatique, avril 2011 (voir article ci-dessous).

Le Monde diplomatique

Débat sur le nucléaire

Superphénix, des braises sous la cendre

Dix ans pour la construction, trente pour la déconstruction. La durée de vie utile de Superphénix n’aura été que de onze ans. Mais l’histoire de l’emblème du nucléaire à la française est loin d’être terminée.

Paru dans l’édition d’avril 2011 du Monde diplomatique par Christine Bergé 

En arrivant par la route à Creys-Malville, on aperçoit très vite l’imposant édifice du bâtiment réacteur dont la masse de béton s’élance à quatre-vingts mètres de hauteur. Installé dans une boucle du Rhône, au milieu des champs et des forêts de l’Isère, Superphénix est toujours le théâtre d’une intense activité. Quatre cents intervenants y accomplissent, depuis l’annonce de son démantèlement, il y a plus de dix ans, des opérations délicates, retirant une à une ses fonctions vitales dans le but de le désarmer définitivement. Le chantier est prévu pour durer encore une vingtaine d’années. « Volcan aux portes de Lyon »,selon les mots du philosophe Lanza del Vasto, le plus grand surgénérateur du monde, dont l’abandon fut décrété par M. Lionel Jospin le 19 juin 1997, suscite encore toute l’attention des ingénieurs du Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

La centrale de Creys-Malville est l’héritière de la filière des réacteurs à neutrons rapides (RNR), différente, sur les plans technologique et économique, de celle des réacteurs à eau pressurisée (EPR), comme ceux de Flamanville. Elle figurait une machine mythique, destinée à régénérer son combustible. Son nom évoquait l’oiseau fabuleux qui renaît de ses cendres. Elle était aussi devenu le point focal du combat écologiste contre le nucléaire.

La pose de la première pierre a lieu en 1976, durant un âge d’or du nucléaire français qui, à l’époque, s’accompagnait d’une réflexion sur l’architecture des centrales. Flanqué de ses quatre tourelles orange, les bâtiments générateurs de vapeur, le bâtiment réacteur trône au centre d’un parc industriel de vingt-cinq hectares. Autour de lui sont rassemblés la salle des machines, la salle des commandes ainsi que les ateliers techniques et les locaux administratifs. On voit déjà les cicatrices des opérations accomplies. Sur l’échafaudage dressé contre le bâtiment du réacteur, les hommes semblent minuscules. Ils sont en train de boucher les « ventelles » qui assuraient l’aération d’un des édifices générateurs de vapeur, pour prévenir toute fuite dans le cadre du traitement des cinq mille cinq cents tonnes de sodium liquide — une partie se trouve encore dans la cuve du réacteur.

« Un cœur de jeune homme »

C’est le physicien Enrico Fermi qui, en 1945, propose le concept de surgénérateur (1) et lance la course mondiale des « rapides ». Dès 1946, les Etats-Unis construisent Clementine, le premier RNR, refroidi au mercure. Cinq ans plus tard, ils parviennent à faire produire de l’électricité à un deuxième réacteur RNR, l’Experimental Breeder Reactor (EBR), dans l’Idaho. Les Britanniques amorcent leurs essais dans cette filière en 1955. En 1967, la France établit sur le site de Cadarache le réacteur Rapsodie et ses deux petites sœurs, Harmonie et Masurca. Les Soviétiques lancent l’année suivante le BOR 60, puis le BN 350 en 1972.

C’est alors qu’intervient le premier choc pétrolier. En 1973, la France inaugure Phénix, un RNR à sodium, sur le site de Marcoule. La même année, les Allemands construisent le RNR de Kalkar (qu’ils abandonneront plus tard). En 1974, le nouveau RNR de Dounreay démarre en Ecosse. Avec ses 250 mégawatts (MW) de puissance électrique, Phénix symbolisait l’irrésistible ascension d’un modèle mythique de moteur perpétuel.

On voit immédiatement plus grand : Superphénix, dont le projet démarre, produira 1 200 MW, soit cinq fois plus que Phénix. Les Français créent pour lui une société spécifique, la Nersa, impliquant une « Europe des Six » : Allemagne, Belgique, France, Italie, Pays-Bas et Royaume-Uni. Les Américains et les Russes, présents au départ du projet, se retirent. Une société sœur de la Nersa est formée en Allemagne pour réaliser l’alter ego de Superphénix. Mais l’ascension politique des écologistes empêchera la naissance de ce frère allemand.

Le nouveau RNR dépasse de loin la puissance de tous les autres. Ce décrochage suscite des inquiétudes, y compris chez certains ingénieurs du CEA. Le décret d’autorisation est à plusieurs reprises mis en cause. Un bras de fer s’engage (2). Certains préféreraient un surgénérateur de 600 MW, avec un coût de construction moins élevé.

En arpentant le site, le regard se porte au-delà des barbelés qui délimitent la frontière. Qui se souvient de ce qui s’est passé ici, il y a une trentaine d’années ? Dès 1971, la section française de l’association internationale Les Amis de la Terre demande un moratoire sur la construction des centrales nucléaires. Créé en 1975, le premier comité Malville appelle à un rassemblement le 3 juillet 1976. Vingt mille personnes viennent manifester leur désaccord devant les grilles de la centrale en construction.

Encadré par les forces de l’ordre, le rassemblement est pacifique ; il se disperse dans le calme. En avril 1976, la revue Sciences et Vie publie une tribune de Jean-Pierre Pharabod, ancien ingénieur d’Electricité de France (EDF) : « Il n’est pas déraisonnable de penser qu’un grave accident survenant à Superphénix pourrait tuer plus d’un million de personnes. » En effet, le cocktail sodium-plutonium présente des risques indéniables.

En 1977, un an après le début de la construction, le décret d’autorisation est accordé. Le 31 juillet, le mouvement écologiste organise un nouveau rassemblement, qui tourne mal et sera sévèrement réprimé. Ce qui prit le nom mythique de « bataille de Malville » se solde par de nombreux blessés, trois mutilés et un mort : Vital Michalon.

La même année, aux Etats-Unis, les contestations antinucléaires incitent M. James Carter à renoncer au RNR de Clinch River, prévu pour une puissance — modeste en comparaison — de 400 MW. Bientôt, l’histoire du nucléaire civil sera inséparable de celle des accidents. En 1979, la centrale de Three Mile Island, en Pennsylvanie, connaît un grave incident entraînant une fusion partielle de son cœur. Les écologistes français signent alors une pétition pour demander l’arrêt du chantier de Superphénix. A leur grand désarroi, après un débat parlementaire en octobre 1981, la gauche qui arrive au pouvoir maintiendra cette politique. Les Russes viennent alors de lancer le plus puissant RNR de l’époque : le BN 600 (600 MW). Dans le même temps, un noyau de militants conduits par Chaïm Nissim organise de petits sabotages à Creys-Malville. En 1982, un tir de roquettes en direction du bâtiment réacteur depuis la rive opposée du Rhône provoque quelques dégâts matériels (3).

En 1984, le chantier est achevé. On remplit de sodium la cuve du réacteur et les circuits intermédiaires. Le sang du phénix commence à circuler dans ses veines. Il y coulera onze ans… seulement. En 1997, la gauche plurielle, une coalition socialiste, communiste et écologiste, « met à mort » Superphénix. Le nuage de Tchernobyl avait fini par survoler la France. Loin d’être en bout de course, pourtant, se désolent les ingénieurs, la centrale avait encore un « cœur de jeune homme ».Seule la moitié de son combustible avait été consommée.

On ne reviendra pas ici sur l’évaluation critique de l’âge mûr de Superphénix. Souvent mis à l’arrêt pour des problèmes techniques puis bloqué par des procédures administratives, le prototype industriel assumait plusieurs expérimentations. Il portait notamment l’espoir d’apprendre à dévorer les actinides mineurs, ces déchets à vie longue et fortement radioactifs. Les ingénieurs avaient acquis un bon savoir-faire, ils aimaient leur machine. « La chaudière ronronnait comme une marmite », disent-ils. Le bilan, décevant, leur semble un rêve inachevé.

Sous la coupole nocturne du bâtiment réacteur, à quatre-vingts mètres de hauteur, le bras puissant du plus haut pont tournant d’Europe poursuit l’extraction des composants qui animaient autrefois la machine. En bas, les hommes travaillent dans une arène fortement éclairée. Plus on s’en approche, plus on sent la chaleur du sodium (180 °C) qui rayonne, invisible, couvert par un « ciel d’argon » — un gaz neutre empêchant son oxydation — et enfermé dans la cuve de métal.

Ici se déroulent des opérations chirurgicales de grandes dimensions. On a déjà enlevé le cœur du réacteur, formé de quelques centaines d’assemblages combustibles désormais coulés par seize mètres de fond, dans la « piscine » de l’atelier pour l’entreposage du combustible. Sous les nappes de câbles électriques, on distingue d’énormes tubulures sectionnées dont les moignons sont enveloppés de films métalliques opaques. C’étaient les artères des échangeurs de chaleur.

Dans les bâtiments générateurs de vapeur, les opérations sont terminées. Sur les murs, on aperçoit les traces de brûlure au chalumeau dues à la découpe des tuyaux. Des touches fuchsia indiquent ce qu’il faut laisser connecté. Et, peintes en bleu, les servitudes de l’« air alimentaire » rappellent que le site est habité jusqu’à la fin des travaux.

Le grand phénix n’est plus assis sur son bûcher d’immortalité. La plupart de ses anciens organes, découpés en pièces calibrées, sont enclos dans des conteneurs progressivement destinés à rejoindre les sites de stockage de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Tout ce qui n’est pas irradié entre dans des filières appropriées. Le reste doit être décontaminé et traité.

Dans un atelier intégré au bâtiment réacteur, on découpe avec une torche à plasma les éléments fonctionnels qui étaient immergés dans le sodium radioactif. Plus loin, la salle des machines (dix mille mètres carrés), claire et silencieuse, n’abrite plus les turbines. Elle sert de plaque tournante pour les conteneurs en attente, et accueille l’atelier de traitement du sodium, dont une bonne partie a été irradiée. Il s’agit de transfuser ce fluide en très petites quantités dans une solution de soude aqueuse. Le mélange obtenu est utilisé comme eau de gâchage et mélangé à du ciment, du chlorure de calcium et de la Sodeline, un adjuvant spécifique. L’opération s’accomplit lentement en raison du risque inhérent au sodium, à la fois explosif et inflammable. Le but de l’opération est de réaliser trente-huit mille blocs de béton sodé, qui seront entreposés sur le site jusqu’en 2035, dans les alvéoles d’un bâtiment construit à cet effet, afin de confiner la radioactivité qui décroîtra.

Pour protéger les travailleurs contre les rayonnements ionisants, la règle du taux de dosimétrie « le plus bas possible » conditionne la gestion des frontières entre les matériaux ou les lieux contaminés et ceux qui ne le sont pas. Vêtements de travail spéciaux, air pressurisé et balises de détection entrent dans les dispositifs permettant d’assurer la circulation dans cet univers instable. Le travail est compliqué car les techniques de déconstruction des centrales n’ont pas été définies lors de leur construction. Très spécifiques, les opérations de démantèlement comportent des risques qui doivent être identifiés en continu. Ainsi l’ingéniosité des intervenants est-elle sollicitée pour résoudre des problèmes rencontrés en cours de route. L’ensemble des connaissances acquises entre dans le circuit familier au monde industriel : le retour d’expérience. Et tout cela est piloté par le Centre d’ingénierie de la déconstruction et de l’environnement.

L’enjeu de la mémoire

Sur le site, l’ensemble des actions ordinaires bénéficie d’une traçabilité importante et quotidienne. En outre, événements et incidents de parcours sont consignés par l’Autorité de sûreté nucléaire, formant un suivi de toute l’histoire de la centrale de sa naissance à la fin de sa déconstruction. Le corps des bâtiments est aussi une mémoire. Comme le souligne Mme Estelle Chapalain, « le démantèlement des installations est un révélateur implacable de l’historique de l’installation et de plus ou moins bonnes pratiques d’exploitation. En termes de radioprotection et de sécurité du travail, une attention particulière doit être portée aux situations imprévues que l’on trouve parfois (4) ».

La mémoire des lieux, des actions, comme celle des savoir-faire, reste un enjeu capital. Dans la mesure où les matières traitées entrent dans un système de circulation, il est essentiel de s’interroger sur leur destination. Par exemple, des incertitudes demeurent quant aux blocs de béton issus du sodium de Superphénix. Que deviendront-ils dans trente ans ? Qu’adviendra-t-il de l’uranium et du plutonium, ces braises de la piscine de Creys-Malville ? EDF se réserve-t-il le choix de considérer ses lingots de combustible comme pouvant servir à un nouveau « rapide » ? Répondre à ces questions suppose de transmettre la mémoire. Celle des sites, des savoirs et des techniques, qu’il importe de sauvegarder avant que tous ceux qui ont pris part à cette construction se soient dispersés dans la nature. Car, demande M.Christophe Béhar, le directeur de l’énergie nucléaire au CEA, « qui prendra en 2025 la relève des ingénieurs partis à la retraite ? ».

  1. Un surgénérateur produit plus de matière fissile qu’il n’en consomme.
  2. Cf. Dominique Finon, L’Echec des surgénérateurs. Autopsie d’un grand programme, Presses universitaires de Grenoble, 1989.
  3. Cf. Chaïm Nissim, L’Amour et le monstre. Des roquettes contre Creys-Malville,Favre, Lausanne-Paris, 2004.
  4. Estelle Chapalain, « Sûreté et radioprotection lors des opérations de démantèlement : les risques principaux », Contrôle, n° 152, ASN, Paris, 2003.

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