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Contemplation bouddhiste ou pragmatisme scientifique. Regards croisés sur le progrès technologiques et la création des richesses

Posted by Hervé Moine sur 11 novembre 2011

Matthieu Ricard et Étienne Klein : physique et métaphysique

Article paru sur le site 100% PME

http://www.centpourcentpme.fr/

L’un s’est retiré dans l’Himalaya afin d’étudier et de pratiquer le bouddhisme. L’autre, physicien, dirige le laboratoire de recherche sur les sciences de la matière du CEA à Saclay. Contemplation contre pragmatisme, les deux hommes confrontent leurs regards sur le progrès technologique et la création de richesses.

Etienne Klein

Etienne Klein, physicien, dirige le laboratoire de recherche sur les sciences de la matière du CEA à Saclay

Étienne Klein : À l’âge de 19 ans, j’ai eu la chance de suivre une conférence donnée par Victor Weisskopf, un éminent physicien-théoricien à l’humour ravageur. Malgré ses 75 ans, il avait un enthousiasme de jeune homme. Il commença par expliquer qu’il s’était toujours interrogé sur la réalité physique des objets mathématiques : ces derniers avaient-ils une contrepartie dans le monde ou ne constituaient-ils que des idéalités angéliques ? Pour les besoins d’une démonstration, il fut amené à tracer au tableau un repère à 3 dimensions. Il représenta les axes Ox et Oy dans le plan même du tableau, puis figura l’axe Oz par un point entouré d’un cercle, donnant l’impression que cet axe pointu jaillissait telle une flèche hors du tableau. Quelques instants plus tard, alors qu’il s’apprêtait à passer devant la figure qu’il avait tracée, il se baissa avec ostentation pour passer sous l’axe Oz. Une fois relevé, il se tourna vers nous et souffla malicieusement :“On ne sait jamais, l’axe Oz existe peut-être vraiment”Pour moi, c’est avec ce gag que la messe fut dite : j’étudierais le monde de l’infiniment petit, j’enseignerais la physique d’une façon si possible vivante et originale, et je tenterais de questionner avec malice ses implications philosophiques. 

Matthieu Ricard, vous avez au contraire renoncé à une carrière scientifique…

Matthieu Ricard : Je n’ai rien abandonné mais plutôt poursuivi mon chemin vers une science des mécanismes du bonheur et de la souffrance, de l’exploration de la nature de la conscience, des émotions, de l’amour altruiste et de la compassion. 

D’aucuns reprochent aux moines un certain repli. N’auriez-vous pas été plus «utile» au monde en tant que scientifique ?

Matthieu Ricard

Matthieu Ricard est le coordinateur principal de Karuna-Shéchèn, une association à but non lucratif qui possède des antennes dans le monde entier. Les activités de Karuna-Shéchèn incluent différents projets dans le domaine de l’éducation, de la santé et des services sociaux, des soins envers les personnes âgées et d’aide aux gens les plus démunis. Pour en savoir plus, consultez la section “Humanitaire”, ou visitez directement le site: http://www.karuna-shechen.org.

Matthieu Ricard : Avec l’organisation que j’ai fondée, Karuna-Shechen, nous avons accompli plus de 110 projets humanitaires au Tibet, au Népal et en Inde. Nous traitons 100.000 patients par an dans nos cliniques, une bonne partie gratuitement, et 15.000 enfants étudient dans les écoles que nous avons construites. Depuis une dizaine d’années, je participe régulièrement à des programmes de recherche en neurosciences sur les effets à court et à long termes de l’entraînement de l’esprit. Enfin, l’idée que seules des réalisations matérielles auraient une valeur me semble absurde. Le malaise de la société de consommation ne vient-il pas d’une vision du monde très appauvrie ? Dans l’ouvrage The High Price of Materialism, le chercheur Tim Kasser montre, à la suite de 20 ans d’études sociologiques portant sur plus de 10.000 sujets, que les personnes qui ont le plus tendance à la consommation et se concentrent sur les valeurs extrinsèques de l’existence (richesse, image sociale…) sont en moyenne plus malheureuses, ont moins d’amis, sont moins concernées par les questions globales (environnement) et sont même en moins bonne santé. 

Étienne Klein, vous êtes à la fois directeur de recherche et enseignant, auteur d’essais sur la physique. Pourquoi ce besoin de vous adresser au grand public ?

Étienne Klein : La première raison est que les physiciens ont produit des théories fascinantes qui valent le détour, et inventé des concepts originaux qui n’ont pas de contrepartie dans la vie courante. Il m’importe que chacun puisse découvrir que la science est la plus grande pourvoyeuse de joies intellectuelles, qu’on peut littéralement se faire plaisir avec elle, car comprendre aide à mieux ressentir. La seconde raison est d’ordre politique : il faut bien reconnaître que nous, les scientifiques, nous avons un problème de transmission, de pédagogie. J’observe par exemple que sur les sujets vraiment chauds de la science et de la technologie – l’origine de l’univers, le changement climatique, les nanosciences –, nous sommes médiatiquement débordés par des discours plus simples que les nôtres qui remportent un grand succès auprès du public. Eh oui, la science est elle aussi victime d’une sorte de populisme racoleur… Avec nos explications laborieuses, nos arguments compliqués, nous ne parvenons pas à nous faire entendre dans un contexte qui préfère les demi-vérités simples aux vérités complexes. 

Quel est le projet sur lequel vous travaillez actuellement ?

Étienne Klein : En ce moment, je m’intéresse de très près aux résultats des expériences menées auprès du LHC, le grand collisionneur de protons du CERN. La finalité de ces expériences est purement cognitive. Il ne s’agit que de comprendre… par exemple, pourquoi les particules élémentaires ont-elles une masse non nulle. 

Après une thèse en génétique cellulaire, Matthieu Ricard s’est consacré au bouddhisme. Comment adressez-vous les questions métaphysiques ? Quel est votre rapport à la spiritualité ?

Étienne Klein : La physique contemporaine produit des résultats cruciaux à propos de questions fondamentales, concernant par exemple les propriétés de l’espace et du temps. Leur valeur dépasse celle de certains énoncés issus de la métaphysique spéculative en fauteuil. Reste qu’il ne peut y avoir d’analyse épistémologique de la science sans une analyse métaphysique des questions abordées en son sein. La spiritualité, c’est autre chose : elle engage la façon dont nous ressentons le monde. À mon avis, connaître le monde ne s’oppose pas au fait de le ressentir, au contraire même. 

La science et la technologie sont devenues les principales sources de richesse et de pouvoir. Quel est l’impact de ce phénomène sur la recherche ?

Étienne Klein : Désormais, il s’agit soit de montrer que les recherches menées conduiront à des résultats utiles, soit de promettre que ceux-ci pourront l’être un jour. La question centrale n’est plus : “Est-ce vrai ?”, mais “À quoi cela servira-t-il ?”. Ainsi, s’installe l’idée que la valeur d’une connaissance nouvellement acquise ne se mesure qu’à l’aune de ses éventuelles retombées concrètes. 

Comment expliquer la peur des nanotechnologies, du nucléaire ? Ces craintes ne sont-elles pas liées aux enjeux d’argent et à leurs potentielles dérives ?

Étienne Klein : Le sentiment s’installe que le progrès technique, longtemps réputé servir à l’amélioration de la condition humaine, se développe dorénavant pour lui-même et non plus en vue d’une fin supérieure. Comme si la rivalité des laboratoires et des entreprises générait automatiquement un impératif “d’innovation pour l’innovation”, sans que personne ne maîtrise plus le processus. Contre cette menace d’être dépossédés de leur destin, les individus et les sociétés aspirent à disposer de repères plus objectifs et mieux assurés. Parmi tous les fruits de la science, ils voudraient pouvoir choisir, en connaissance de cause, ceux qu’ils consommeront. C’est pourquoi la puissance même de la rationalité scientifique et l’impact des technosciences sur les modes de vie provoquent des réactions de résistance de plus en plus fortes, d’ordre culturel, social, idéologique : le désir de réaffirmer son autonomie face à un processus qui semble nous échapper, la volonté de rendre sa transparence au débat démocratique quand la complexité des problèmes tend à le confisquer au profit des seuls experts. 

Matthieu Ricard, quel message souhaitez-vous porter à l’université d’été du MEDEF ?

Matthieu Ricard : Je souhaite promouvoir l’idée d’une société plus altruiste, fondée sur la coopération, la considération de l’autre, sur 3 échelles de temps : le court terme de l’économie, le moyen terme de la qualité de vie et le plus long terme de l’environnement. L’altruisme permet de relier naturellement ces 3 échelles de temps et d’harmoniser leurs exigences. L’altruisme n’est pas seulement un idéal noble, quelque peu naïf, un luxe réservé aux nantis : il est, plus que jamais, une nécessité. En effet, si nous avions davantage de considération pour autrui, nous ne nous livrerions pas à des spéculations sauvages avec les économies des épargnants qui nous font confiance. Si nous avions davantage de considération pour la qualité de vie de ceux qui nous entourent, nous veillerions à améliorer les conditions du travail, de la vie familiale et bien d’autres aspects de l’existence. Enfin, si nous avions davantage de considération pour les générations à venir, nous ne sacrifierions pas aveuglément le monde que nous leur livrons. 

Que reprochez-vous aux sociétés industrielles et aux chefs d’entreprise aujourd’hui ?

Matthieu Ricard : Je ne reproche rien à personne, mais attire l’attention sur le fait qu’une poursuite d’un bonheur égoïste est vouée à l’échec.  

Est-il possible de concilier croissance économique et développement durable ?

Étienne Klein : Sans doute, mais je me méfie des jeux de langage. Or, l’idée de développement durable sonne comme un oxymore : il y a de l’injonction paradoxale là-derrière.

Matthieu Ricard : Tout dépend ce que l’on appelle “croissance”Il faudrait envisager 3 indicateurs : le Produit national brut (PNB), la satisfaction de vie (“Bonheur national brut”, BNB) et la qualité de l’environnement. Le PNB, initialement conçu pour gérer la crise de 1929, ne peut servir qu’à mesurer un seul aspect de la qualité de vie. Aucun État ne souhaite avoir le sentiment que sa prospérité décline. Aujourd’hui, toute baisse du PNB et de la croissance économique donne lieu à un constat d’échec. En revanche, si la richesse d’une nation était mesurée à la fois en termes de PNB, de satisfaction de vie (ou BNB) et de qualité environnementale, les dirigeants et les citoyens pourraient se réjouir d’une croissance annuelle des 2 derniers indicateurs, même en cas de baisse corrélative du PNB. Selon Richard Layard, professeur à la London School of Economics, “Nous avons plus de nourriture, plus de vêtements, plus de voitures, des maisons plus grandes, plus de chauffage, plus de vacances à l’étranger, 1 semaine de travail plus courte, un travail plus agréable et, surtout, nous sommes en meilleure santé. Et pourtant, nous ne sommes pas plus heureux… Si nous voulons rendre les gens plus heureux, il faut vraiment que nous identifions les conditions propices à leur épanouissement ainsi que les moyens de mettre celles-ci en œuvre”*. Le bonheur national brut doit être évalué selon des critères qui lui sont propres et doit être poursuivi pour lui-même. Une science y correspond, celle de l’étude de la satisfaction de vie chez les individus, aussi bien dans le moment que sur la durée, et des corrélations entre leur niveau de satisfaction et divers autres facteurs extrinsèques (ressources financières, éducation, degré de liberté, niveau de violence dans la société, situation politique…) et intrinsèques (recherche d’un bonheur hédonique ou eudémonique, optimisme ou pessimisme, égocentrisme ou altruisme…). Les bienfaits de telle ou telle politique devraient ainsi être évalués en tenant compte des effets sur la satisfaction de vie, tout comme des répercussions sur l’environnement. 

Vous parlez de Bonheur national brut. Cette dimension de bonheur est-elle aussi importante que la lutte contre la pauvreté, l’accès aux soins… ?

Étienne Klein : Le bonheur est une notion à la fois vague et secondaire (il advient toujours “de surcroît”), au contraire de la lutte contre la pauvreté qui est, elle, un impératif précis et prioritaire.

Matthieu Ricard : Croyez-vous que le bonheur soit un luxe pour personnes riches ? Le bonheur est une manière d’être fondée sur la force intérieure, l’altruisme et le sens d’une direction dans l’existence, autant de valeurs dont les pays nantis semblent souvent cruellement manquer. 

De plus en plus d’entreprises intègrent les préoccupations sociales et environnementales dans leurs activités. Comment aller plus loin ?

Matthieu Ricard : En étant davantage concerné par les autres. Comme je l’ai entendu dire par Muhammad Yunus :“Faire du profit le seul but d’une entreprise est un complet non-sens. La dimension humaine manque totalement”.

Propos recueillis par Elsa Faure

*Le Prix du bonheur : Leçons d’une science nouvelle, 2007.

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