Actuphilo

Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

Philosophie et architecture. La maison comme instrument de la vision

Posted by Hervé Moine sur 11 novembre 2011

Benoît Goetz

Théorie des maisons

L’habitation, la surprise

Chez Verdier

Présentation de l’ouvrage de Benoît Goetz, Théorie des maisons : L’habitation, la surprise

Théorie des maisons vise à mettre au jour – chez les penseurs modernes et contemporains parmi lesquels Benjamin, Deleuze, Derrida, Heidegger et Lévinas – une architecture qui, très souvent, ne se manifeste pas explicitement.

L’auteur se propose de nommer cette architecture cachée : « une maison », la maison des philosophes. Cette maison, qui n’est pas toujours thématisée et dessinée dans ses contours, il s’agit de chercher à la localiser et à la rendre perceptible, comme dans ces jeux de devinette où une figure surgit d’un coup et saute aux yeux.

Cet essai engage ainsi à un déplacement du regard. La « maison » ne se réduit plus aux visions du monde que le lecteur serait invité à habiter. Une maison n’est pas une image (pas plus qu’un visage n’est une image). C’est, au contraire, à partir de la maison que le monde se dispose pour être éventuellement contemplé en une vision.

Théorie des maisons n’est pas une réflexion sur la maison qui est en vue mais elle cherche à montrer que la maison est un instrument de la vision.

Présentation de l’auteur

Benoît Goetz est professeur de philosophie à l’université Paul-Verlaine de Metz.

MétropolitiquesLa maison des philosophes

Article de Philippe Simay, paru dans métropolitiques.eu le 21 octobre 2011

Les philosophes rendent-ils le monde plus habitable ? Et avec quels concepts ? Dans sa Théorie des maisons, Benoît Goetz revient sur la façon dont les grandes figures de la philosophie moderne et contemporaine définissent la relation de l’homme à l’espace. Une invitation au dialogue entre architecture et philosophie.

Théorie des maisons. L’habitation, la surprise de Benoît Goetz est une réflexion philosophique sur l’habiter. Si ce thème a déjà donné lieu à de très nombreuses publications (Paquot, Younès), rappelant la relation spécifique qui relie l’homme à l’espace, le texte proposé ici présente plusieurs singularités notables.

On remarquera tout d’abord qu’à la différence de nombreux auteurs B. Goetz ne fait pas de la pensée de Martin Heidegger l’alpha et l’oméga de la philosophie de l’habiter, dont dérivent pourtant quelques grandes conceptualisations contemporaines de l’espace humanisé : le « génie du lieu » de l’historien de l’architecture Christian Norberg-Schulz, l’« écoumène » du géographe Augustin Berque ou les « sphères » du philosophe Peter Sloterdijk. Tout en reconnaissant l’héritage heideggerien, Goetz s’en éloigne sensiblement, attirant l’attention sur les limites d’une conception proxémique du lieu ou, pour le dire autrement, d’une métaphysique de l’ancrage fondée sur l’idée de fixité, d’appartenance et d’enracinement. Reprenant à Martin Buber la notion de « maison », il montre que celle-ci ne désigne ni le logis ni la demeure mais « une manière d’habiter le monde par la pensée ». De façon significative, B. Goetz privilégie ici les philosophes issus du judaïsme pour qui la reconnaissance de l’autre et l’appel du désert priment sur l’affirmation d’un « chez soi ». L’errance, le nomadisme ou la déterritorialisation ne constituent pas des modes de vie atopiques, sans feu ni lieu, mais des manières d’habiter le monde de façon non oppressive. Le lecteur y trouvera certainement matière à méditer : au moment où le projet d’une Maison de l’histoire de France, censée abriter l’identité de notre nation, soulève tant d’inquiétudes, il est bon de se rappeler que nous avons tous été, d’une manière ou d’une autre, au désert, exposé et vulnérable, avant de partager un lieu d’accueil.

Cette lecture, assez inédite, où l’habiter se décline en termes de jeux, de surprise, de passage, de porosité, d’hospitalité et d’exposition à un dehors conduit B. Goetz à établir des filiations inattendues entre des philosophes : entre Deleuze et Levinas ou entre Platon et Benjamin. Ses analyses sont d’autant plus intéressantes qu’elles s’appuient, dans certains cas, sur des textes négligés. Par exemple, la pensée de Benjamin n’est pas envisagée à partir de ses textes bien connus sur Paris ou Berlin mais à partir de son petit essai sur Naples ainsi que d’éléments de sa correspondance avec Brecht qui n’avaient jamais fait l’objet de commentaire. B. Goetz porte ainsi un regard neuf et nuancé sur un philosophe opposé aux nostalgies de l’habiter et, plus encore, aux formes de la domination sociale dont la maison est porteuse.

Il est enfin à noter que B. Goetz ne considère pas exclusivement l’habiter comme un mode d’être mais l’aborde à partir de la catégorie de l’action et, plus spécifiquement, à partir du concept de « geste ». Les pages consacrées à l’architecture comme geste chez Wittgenstein affranchissent l’analyse philosophique d’un certain essentialisme pour s’ouvrir à la diversité des pratiques habitantes. Sans franchir tout à fait le pas, B. Goetz offre au lecteur la possibilité de dresser un pont entre la phénoménologie et le pragmatisme et, plus encore, entre la philosophie et les sciences sociales.

Instaurer le dialogue

Le livre suscite toutefois certaines réserves. D’abord, on peut regretter le caractère parfois succinct de certaines analyses. Ainsi, la section consacrée à Deleuze présente des considérations trop générales pour satisfaire un lecteur averti et ne permet pas de comprendre l’usage que des architectes comme Bernard Cache, Greg Lynn ou David Chipperfield font aujourd’hui de ses concepts. De même, on aurait aimé voir restitués dans leur profondeur historique et théorique les projets qui ont uni Derrida à Bernard Tschumi et Peter Eisenman, notamment autour des Folies du parc de la Villette et du livre Chora L Works, ainsi qu’une analyse de l’influence de la déconstruction chez certaines figures majeures de l’architecture contemporaines comme Frank GehryDaniel LibeskindRem Koolhaas ou Zaha Hadid.

D’autre part, le titre de l’ouvrage est quelque peu trompeur. En effet, loin de proposer une véritable théorie, le texte se présente avant tout comme une réflexion philosophique qui emprunte la forme de l’exégèse. Bien que la réflexion témoigne d’une véritable unité thématique, il n’y a pas, à proprement parler, de progressivité du raisonnement. Les chapitres constituant l’ouvrage sont relativement autonomes et peuvent être lus séparément. Ainsi, les chapitres II et IV mentionnant explicitement le développement d’une théorie – de la maison et du geste – sont en réalité des commentaires de textes ne permettant pas d’aboutir à une connaissance spéculative de l’habiter.

C’est dommage, car le concept de maison, précisément, est l’un de ceux qui, à la croisée de la philosophie, de l’architecture et de l’art, a fait l’objet des interrogations les plus vives. Au milieu des années 1930, Walter Benjamin notait déjà que le logement moderne était devenu un espace dans lequel il était devenu impossible de laisser des traces de soi. L’historienne de l’architecture Beatriz Colomina a confirmé cette analyse en montrant comment s’était opérée, de Loos à Le Corbusier, une « publicisation du privé », exhibant l’habitant aux regards des autres – cela même que des artistes comme Dan Graham ou Gordon Matta-Clarke mettront en scène avec une rare violence. La maison, comme demeure ou foyer, refuge ou enceinte de la subjectivité, correspond à une conception de l’habiter aujourd’hui en crise et qui demande à être théoriquement refondé.

Ces remarques n’enlèvent rien à la qualité du propos et il faut mettre au crédit de l’auteur un souci de clarté qui répond efficacement à une demande philosophique adressé par un public de plus en plus soucieux des grandes questions architecturales. À un moment où la tradition phénoménologique s’épuise à force de s’être repliée sur elle-même on ne peut que se réjouir de voir l’un de ses représentants s’ouvrir à d’autres courants de pensée de façon nouvelle et stimulante. Il ne fait nul doute que le dialogue qui s’instaure ici est riche d’articulations et de différends philosophiques qui contribueront à une meilleure compréhension de l’habiter.

Philippe Simay

 « Théorie des maisons. L’habitation, la surprise« , de Benoît Goetz : une maison dans la tête

Article de Roger-Pol Droit paru dans Le Monde des livres du 10 novembre 2011

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/11/10/theorie-des-maisons

Les maisons, ce sont les philosophes qui en parlent le mieux. Surtout quand ils parlent d’autre chose. Par exemple de l’habitude, des ritournelles, des gestes, des allers et venues. Tel est, au plus bref, le thème développé par le bel essai de Benoît Goetz, Théorie des maisons. Ce philosophe discret s’était fait remarquer avec La Dislocation (Verdier, 2001), qui explorait déjà les relations de l’architecture et de la philosophie. Il n’a cessé, depuis, d’approfondir sa méditation, à la fois dense et vagabonde. Inutile, donc, d’attendre démonstrations serrées et déductions contraignantes : la pensée avance ici par évocations, associations et paradoxes. A défaut de convaincre, elle éclaire, stimule, dérange, à mi-chemin du poétique et du rationnel. Mais avec une singulière énergie, qui vaut qu’on s’y arrête.

Car rien n’est moins simple que de dire en quoi consiste, au juste, une maison. Socrate le demandait déjà, il n’est pas sûr que nous ayons vraiment avancé depuis. Bien plus que des constructions composées de murs, de portes et de fenêtres, les maisons sont constituées de nos gestes, nos postures, nos déplacements, de toutes nos manières de les habiter. Cet « habiter », souligne Benoît Goetz, est en fait l’envers de la ville, ce qu’on ne peut en voir, et qui pourtant en délimite l’espace le plus décisif. Avant d’être question d’urbanisme, l’architecture serait donc affaire d’idées, de concepts et d’affects.

« Un édifice est un geste », disait Wittgenstein. Dans les années 1920, à Vienne, il a conçu et dessiné pour sa soeur une maison dont on peut encore admirer le génie épuré et fonctionnel. Sans doute ce philosophe moderne retrouvait-il, par-delà les siècles, quelque chose de cet intérêt antique pour l’organisation raisonnée des lieux, la répartition des choses dans l’espace domestique, dont nous entretiennent plusieurs traités grecs que nous ne comprenons plus toujours clairement. Les « économiques » rassemblaient en effet toutes sortes de réflexions sur l’organisation domestique (oïkos désigne en grec ancien la maison, oïkonomika les questions relatives à la gestion du foyer) que ne négligent ni Xénophon ni même le grand Aristote en personne.

Toutefois, on aurait tort de croire que ce travail se contente de recenser des propos de philosophes. Certes, on y rencontre Martin Buber et la distinction qu’il propose, en 1938, dans Le Problème de l’homme, entre les périodes de l’histoire où l’humain « possède sa demeure » et celles où il est « sans demeure ». Certes, on y voit confrontés Deleuze et sa conception de « l’habiter » comme série de retours successifs et de départs renouvelés, et la vision, toute différente, de Levinas, refusant tout génie du lieu, soutenant que « personne n’est chez soi ». Et l’on croise encore Heidegger, Derrida, Barthes, Nietzsche et son amour des « courtes habitudes » (lui qui habite des pensions éphémères, des chambres meublées d’un trimestre) – sans oublier Jean-François Lyotard, qui a cette merveilleuse formule : « Là où je peux être somnambule sans erreur, là est ma maison. »

Au-delà de ces références multiples, le propos de Benoît Goetz est essentiellement d’inciter à ressentir de nouveau ce que l’existence des maisons a de troublant, d’insolite et d’insoluble – et donc de philosophiquement inépuisable. « Les maisons sont faites de matériaux et de pensées, d’architectures et de philosophies, mais aussi de comportements et de gestes », note-t-il en parlant également des danses et des chorégraphies qui constituent les maisons, comme de la manière dont elles configurent notre vision. Il suggère en effet que les maisons sont des agencements du regard autant que de l’espace. (…)

Roger-Pol Droit

Se procurer l’ouvrage de Benoît Goetz, Théorie des maisons : L’habitation, la surprise

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :