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L’énigme de l’humanité : penser l’homme et la folie

Posted by Hervé Moine sur 2 janvier 2014

Henry Maldiney, philosophe s’est éteint à l’âge de 101 ans. Ci-dessous la présentation de deux de ces ouvrages majeurs Regard, Parole, Espace et deux articles qui lui rendent hommage celui de Jacques Munier de France-Culture et celui de Luc Cédelle du Monde.

Henri Maldiney

Regard Parole Espace

Préfacé par Jean-Louis Chrétien

Cerf

Se procurer Regard parole espace de Henri Maldiney

Présentation de l’éditeur

Depuis 1973, date de la publication du premier livre d’Henri Maldiney, sa pensée, d’oeuvre en oeuvre, ne cesse de faire voir le réel comme ce qu’on n’attendait pas. Le moment est donc venu, recueillant la diversité des textes, de déployer l’unité de cette pensée. Telle est la vocation de ces Oeuvres philosophiques. Regard Parole Espace, paru pour la première fois en 1973, rassemble une série d’essais rédigés, pour les plus anciens, dès le début des années 1950. Qu’ils portent thématiquement sur la peinture ou sur la psychiatrie, tous ont pour foyer central le souci de penser notre ouverture au monde à partir du sentir et de sa nécessaire spatialisation, là où la parole s’enracine. Il résulte d’une telle approche, se dressant contre toute tentation objectivante pour faire droit à la question de la forme et du rythme dans ses différentes manifestations, un renouveau de la phénoménologie. C’est pourquoi ce livre d’Henri Maldiney, très vite devenu un ouvrage de référence, s’est imposé d’emblée comme une radicale méditation de l’existence et de ses épreuves. Le lecteur trouvera, dans cette nouvelle édition, les reproductions de quelques oeuvres d’art abordées par l’auteur.

Se procurer Regard parole espace de Henri Maldiney

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Henri Maldiney

Penser l’homme et la folie

Collection Krisis

Editions Millon

Se procurer Penser l’homme et la folie de Henri Maldiney

Présentation de l’éditeur

Penser l’homme et la folie : dans ce recueil d’études où s’est condensée, au fil des dernières années, sa réflexion, Henri Maldiney se propose de penser ensemble l’énigme de l’humanité et l’énigme de la « catastrophe » qui survient à certains d’entre nous. Double décentrement de la pensée, qui la met à la fois hors de l’anthropologie, fût-elle philosophique, et de son envers dans les théories psycho-pathologiques. Double décentrement où s’éprouvent donc au mieux la tradition philosophique et en particulier celle qui est issue de Heidegger et la tradition de la Daseins-analyse et de la Schicksalsanalyse, telle qu’elle est représentée par Binswanger, Straus. Minkowski, von Weizsücker et Szondi.
Dans une démarche authentiquement phénoménologique, où il s’agit de retourner à la « chose même » de l’humain et de la folie, de penser en va-et-vient de l’énigme à penser à ce qui en a été dit, Henri Maldiney dégage, par sa conception toute nouvelle de la transpossibilité et de la transpassibilité, une « compréhension » globale du phénomène humain qui le rend moins intraitable que par le passé. Le « séisme » de la folie, montre-t-il, vient d’un énigmatique court-circuit de la transpossibilité et de la transpassibilité, qui est seul propre à les mettre véritablement en relief comme la dimension profonde et cachée de notre expérience : celle de l' »événement » ou de l’émergence du nouveau, de la surprise de l’inattendu. La transpassibilité est une « possibilité » qui nous excède, en ce qu’elle fonde toute possibilité pour nous d’exister, parce qu’elle est en deçà de tout projet, transpossibilité de l’accueil – et de l’accueil transpassible -, y compris de l’accueil par nous-mêmes, de nous-mêmes. « Le réel répète Henri Maldiney comme un leitmotiv qui traverse tout l’ouvrage-, est toujours ce qu’on n’attendait pas ».

Se procurer Penser l’homme et la folie de Henri Maldiney

Présentation par L’Association Internationale Henri Maldiney (AIHM)

« La maladie mentale n’est pas une aberration de la nature, mais une forme d’existence en échec ou défaillante, dont les conditions de possibilité et, par là même, le principe d’intelligibilité sont inscrits dans notre constitution à tous. »

Dans l’ouvrage intitulé Penser l’homme et la folie, Henri Maldiney se propose de concevoir ensemble l’énigme de l’humanité et l’énigme de la « catastrophe » qui survient a certains d’entre nous.

Centré sur la compréhension de ce que peut être le séisme psychotique tant schizophrénique que mélancolique, Henri Maldiney confronte les approches de la phénoménologie, de l’analyse existentielle (Daseinanalyse), de la psychiatrie et de la psychanalyse, pour élaborer une pensée originale et inventive de « l’être ».

Aux notions de « présence » et d’ « existence », avec lesquelles est appréhendée toute situation humaine, viennent se rattacher les notions nouvelles de « transpossible » et de « transpassible ». La temporalité et le corps propre occupent une place centrale dans une réflexion anthropologique qui nous invite, en référence à la philosophie, la linguistique, l’art et l’esthétique, à nous interroger sur le propre de l’homme.

Se procurer Penser l’homme et la folie de Henri Maldiney

Hommage à Henry Maldiney sur France Culture

Par Jacques Munier

Henry Maldiney nous a quittés le 6 décembre à cent un ans, il sera inhumé samedi à 14h30 en l’église St Paul de Vézelin dans la Loire. Homme de parole et d’enseignement dont la pensée se déployait aux confins de la phénoménologie, de l’esthétique et de la psychiatrie, il aura laissé à tous ceux qui ont été formés par lui le souvenir d’un grand pédagogue. L’un de ses anciens étudiants, le philosophe Yannick Courtel, me confiait récemment avoir été marqué par sa voix et par – je cite « dans ses cours (comme dans la conversation), un silence dans lequel il semblait plonger le regard, ça ne durait pas, mais la reprise était souvent « voyez » et la phrase montait, singulière, se cherchant pour être à hauteur de ce qu’il s’agissait de faire voir et, in fine, de voir soi-même. »

Voici le début d’un cours sur ce qu’on appelle depuis Dubuffet l’art brut, l’art spontané des malades mentaux

Des pans entiers de la pensée de Maldiney sont éclairés par ses rencontres ou amitiés avec Francis Ponge et André du Bouchet, les peintres Jean Bazaine et Pierre Tal Coat, Ludwig Binswanger, le « père » de la Daseinsanalyse, les psychiatres Jean Oury et François Tosquelles avec lesquels il débattra de la psychothérapie institutionnelle à la clinique de La Borde.

Les éditions du Cerf ont entrepris de publier son œuvre en commençant par rééditer ses premiers livres, comme Regard, Parole, Espace, un recueil d’articles pour la plupart parus en revues portant sur la peinture ou la psychiatrie et sur notre ouverture au monde à travers une double inscription dans l’espace et dans la parole. Puis ce livre de 1974, Le legs des choses dans l’œuvre de Francis Ponge, un dialogue nourri avec le plus philosophe de nos poètes à la surface et au cœur du monde des objets. Henri Maldiney voit l’œuvre de Francis Ponge comme tendue entre les deux pôles du « parti pris des choses » et de la « rage de l’expression », deux titres-manifestes dont sa poésie tient « sa tension et sa solidité », et je cite : « deux arcs incorporés qui sont les raidisseurs de son écriture. Lancés en porte-à-faux, presque en enfants perdus, dans le vide du sens qu’ils explorent pour lui donner forme, ils sont orientés en sens inverse, chacun cherchant sa retombée là où l’autre prend son appel. »

Les deux dernières publications de cette série des Œuvres philosophiques d’Henri Maldiney rassemblent, l’une ses textes sur le peintre Tal Coat et l’autre, sous le titre In media vita, deux textes autobiographiques sur son expérience de la captivité en Allemagne qui se font regard à plusieurs décennies d’écart comme dans un curieux chassé-croisé de la mémoire… Une évocation du séjour en Oflag d’où il reviendra avec un exemplaire de Sein und Zeit, le livre-événement de Heidegger, pour engager son interminable explication avec lui. On peut y lire aussi le récit d’une rencontre avec l’ennemi, subitement tout proche. Il faut imaginer cet intellectuel, d’ordinaire préoccupé de questions touchant à la sensibilité au monde, affublé d’une arme et progressant à couvert dans les buissons avec son unité. « Le plus étrange ce fut en fin d’après-midi quand je vis, surgis de rien dans le proche absolu d’une arête verte, bondir l’un après l’autre et d’un coup tous réels, des attaquants obliques qui ne nous voyaient pas et marchaient dans le ciel sur la cime des arbres. »

Jacques Munier

Henri Maldiney (1912-2013), philosophe de l’art, de la parole et du trouble mental

Article de Luc Cédelle, paru dans Le Monde le 31 décembre 2013

Henri Maldiney, dans les années 1980

Henri Maldiney, dans les années 1980 | D.R. 

Philosophe inclassable, penseur de l’art, de la parole et du trouble mental, universitaire discret mais enseignant admiré, auteur récemment réédité, Henri Maldiney est mort à l’âge de 101 ans, le 6 décembre, à Montverdun (Loire) sans susciter de grand écho médiatique. Cet ami des peintres, des poètes et des psychiatres, qui faisait de la rencontre le pivot de sa réflexion philosophique, réunit pourtant autour de son parcours et de ses travaux une communauté de lecteurs et de compagnons intellectuels qui le considèrent comme un « maître » important dont la trace est appelée à s’affirmer.

CYCLE DE RÉÉDITIONS

Son œuvre est « l’une des plus fortes et des plus rigoureuses de la philosophie de langue française de la fin du XXème siècle », estime le professeur Jean-Louis Chrétien, philosophe et enseignant à Paris IV, dans un texte d’introduction à la réédition en 2012 par les Editions du Cerf, deRegard Parole Espace, premier livre d’Henri Maldiney initialement publié en 1973 par l’Âge d’Homme. Depuis 2012, les Editions du Cerf ont en effet entrepris, sous la direction de Christian Chaput et de Philippe Grosos, un cycle de publication de toutes les œuvres philosophiques de Maldiney, précédemment parues chez différents éditeurs et devenues introuvables.
Regard Parole Espace, publié tardivement lorsque son auteur avait déjà 61 ans, rassemblait, en même temps que quelques inédits, des articles écrits au cours de la trentaine d’années précédente. Pour être rigoureux, les textes de Maldiney n’en sont pas moins denses et difficiles d’accès, demandant parfois au lecteur la même attention que leur auteur, alpiniste accompli, mettait à gravir les sommets des Alpes.

Henri Maldiney est né à Meursault (Côte d’Or), le 4 août 1912. Après avoir étudié à Lyon, il est reçu en 1933 au concours de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, à Paris dans la même promotion que, notamment, Jacqueline de Romilly. Il passe l’agrégation de philosophie en 1937, enseigne brièvement au lycée de Briançon (Hautes-Alpes) avant d’être mobilisé en 1939. Il restera très marqué par ses journées de guerre de juin 1940, auxquelles il consacrera bien plus tard un livre, In media vita (1988, rééd. Cerf, 2013)), plus de réflexion que de souvenirs. Entre l’âge de 28 et 33 ans, il vit cinq années de captivité en Allemagne.

APPROCHE ANTI-HISTORIQUE

A la Libération, il obtient un poste à l’Institut des hautes études de Gand (Belgique) puis, quelques années plus tard à la faculté de Lyon (future université Lyon III) où il enseignera jusqu’à sa retraite en 1977. Indifférent à toute notion de carrière, Henri Maldiney n’obtient le titre de professeur que tardivement, dans les années 1970, après avoir soutenu, devant un jury qui comprenait notamment Emmanuel Levinas et Paul Ricœur, sa thèse dont il devait tirer le livre Aîtres de la langue et demeures de la pensée (L’Âge d’Homme, 1975 ; rééd. Cerf 2012).

Une des causes de sa faible notoriété tient sans doute au fait qu’il commença à publier ses livres à contre-courant, dans la période où la phénoménologie, école philosophique dont il était un héritier, passait de mode, supplantée par les différents avatars d’un structuralisme de plus en plus hégémonique. A Lyon, où sa réputation de professeur est vite portée par l’admiration qu’il suscite, il délivre trois types d’enseignements : en philosophie, en anthropologie phénoménologique (particulièrement autour d’une réflexion sur les psychopathologies), et en esthétique. Dans ce dernier domaine, il présentait et commentait des œuvres, mais pas du point de vue des techniques picturales et encore moins en historien de l’art.

DIALOGUES INTENSES

Contrairement à la thèse souvent avancée selon laquelle une œuvre d’art ne saurait être comprise qu’en fonction de son contexte social et culturel, l’approche de Maldiney est résolument anti-historique : il considère que chaque œuvre est à elle-même son origine et s’attache à approfondir la notion de « surgissement ». « L’Art n’a pas d’histoire », allait-il jusqu’à affirmer, provocateur, dans L’Art, l’éclair de l’être (rééd. Cerf, 2012). Ce qu’est l’œuvre, même l’artiste « n’en sait rien avant d’être surpris par elle »assurait-t-il aussi, récusant la notion d’intentionnalité dans un autre ouvrage important sur sa réflexion esthétique : Ouvrir le rien, l’art nu, (Encre marine, 2000).

Toute l’œuvre d’Henri Maldiney est le fruit de dialogues intenses, notamment avec ses amis proches les peintres Pierre Tal Coat et Jean Bazaine, les poètes Francis Ponge et André du Bouchet, les psychiatres Jean Oury et Jacques Schotte… « Au centre de la pensée de Maldiney, explique Jean-Louis Chrétien, est le sentir ». Non pour opposer le sensible à l’intelligible, mais pour placer au premier plan la notion d’ouverture de l’individu au monde, à travers une « crise » originelle tenant à la fois du saisissement et de l’épreuve.

Pierre Mathey, aujourd’hui président de l’Association internationale Henri Maldiney (AIHM) et qui a été son étudiant se souvient qu’il conviait ses élèves, en accord avec le psychiatre Paul Balvet, à venir se confronter à la réalité de la maladie mentale dans l’établissement de soins que dirigeait ce dernier. « Il parlait avec les psychiatres, mais aussi avec les malades et les infirmiers, et développait une vision ouverte sur la personne du malade ». De ces échanges est issu un de ses ouvrages majeurs : Penser l’homme et la folie (Millon, 1993).
Les actes des colloques qui se sont tenus en 2012 à l’occasion du centenaire d’Henri Maldiney sont en voie de parution. 

Luc Cédelle
Journaliste éducation au Monde

Une Réponse to “L’énigme de l’humanité : penser l’homme et la folie”

  1. didier bazy said

    A reblogué ceci sur rhizomiqueset a ajouté:
    Merci @hervemoine

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