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Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

L’errance inévitable de Heidegger

Posted by Hervé Moine sur 9 septembre 2014

la liberté d'errer avec heideggerPeter Trawny

La liberté d’errer

avec Heidegger

Indigène Editions

Collection « Ceux qui marchent »

septembre 2014

Peter Trawny, l’un des plus brillants philosophes de sa génération, engage ici, à travers le cas Heidegger, une réflexion sur le processus de l’errance dans une pensée, errance que Heidegger tenait pour « inévitable ». En décidant de publier en l’état, avec leurs passages antijuifs, ses Cahiers noirs dont les deux premiers tomes sont parus en mars en Allemagne sous sa direction, Heidegger n’a t-il pas voulu montrer en effet combien un philosophe, même de son envergure, peut se fourvoyer ? Liberté de se tromper, de se laisser effrayer en particulier lorsqu’elle s’applique à une époque aussi trouble, aussi noire que le XXe siècle. Au-delà du seul cas Heidegger, ce thème nous a semblé d’une… effrayante actualité.

Se procurer l’ouvrage de Peter Trawny, La Liberté d’errer avec Heidegger

Né en 1964, Peter Trawny est professeur à l’Université de Wuppertal, où il dirige l’Institut-Martin-Heidegger. Il est l’auteur de Heidegger und der Mythos der Jüdischen Weltverschwörung (« Heidegger et le mythe de la conspiration juive mondiale », actuellement non traduit, Klostermann, 2014). Spécialiste de l’œuvre de Martin Heidegger et de son édition, directeur de l’Institut Martin Heidegger, il a entrepris d’éditer les Cahiers noirs de l’auteur de Être et Temps qui dès avant leur parution ont suscité de vives polémiques quant au sujet de l’antisémitisme de leur auteur. Voir les articles ci-dessous et en particulier son article du Monde.


 

Heidegger et l’antisémitisme

Article de Peter Trawny, paru dans Le Monde, paru le 20 janvier 2014

Le philosophe allemand Martin Heidegger (1889-1976).

Le philosophe allemand Martin Heidegger (1889-1976). | GAMMA/KEYSTONE

Dans son Autobiographie philosophique, Karl Jaspers rapporte avoir parlé avec Martin Heidegger (1889-1976) « de la question juive, et de cette pernicieuse ineptie des sages de Sion ». Heidegger n’était pas de son avis. Il soutenait qu’il existait « bel et bien une dangereuse alliance internationale des juifs ».

L’ombre de cette anecdote a plané sur la pensée d’Heidegger, sans qu’il fût possible de la réfuter ou de la confirmer. La publication en mars des premiers Cahiers noirs, journal du philosophe qui couvre les décennies de 1930 à 1970, montrera que le récit de Jaspers contient un noyau de vérité.

Heidegger voit le « judaïsme mondial » – cette entité à moitié imaginaire qui surgit au tournant du XXe siècle – comme une puissance qui participe à la constellation internationale des forces de la deuxième guerre mondiale. Exerçant un contrôle sur l’économie et la politique, elle incarne à ses yeux le capitalisme, le libéralisme, la modernité, et donc le projet d’une existence sans lieu, sans patrie. Fixé sur cette vision, Heidegger semble aveugle aux flagrantes persécutions qui avaient commencé à frapper les juifs dans les villes allemandes.

Les Cahiers noirs ne disent rien de l’incendie qui détruisit durant la Nuit de cristal la synagogue de Fribourg, située à proximité de l’université, dont Heidegger fut le recteur au début du régime nazi et où il enseigna toute sa vie, ni d’autres événements semblables. Le « judaïsme mondial », tout comme le national-socialisme, représente aux yeux du philosophe une des puissances qui, se soumettant à la Machenschaft (c’est-à-dire à la technique moderne), lutte pour dominer le monde.

STÉRÉOTYPES MAJEURS

Il s’est donné pour but de contrecarrer le rôle spécifique que l’Allemagne est appelée à jouer dans le destin philosophique de l’Occident. Cette idée ne peut être comprise qu’en référence aux Protocoles des sages de Sion. Ces « protocoles » sont un faux, vraisemblablement répandus par la police secrète tsariste à la fin du XIXe siècle, dans le contexte de l’Affaire Dreyfus. Leur carrière en Allemagne commence après la première guerre mondiale. Ils contiennent les stéréotypes majeurs de l’antisémitisme moderne.

Ce texte joue encore aujourd’hui un rôle important. On peut en voir la marque à chaque fois que le judaïsme se trouve identifié à une puissance financière poussant sans scrupules, de Manhattan ou d’ailleurs, ses pions sur l’échiquier international.

Il n’est pas nécessaire qu’Heidegger les ait lus pour avoir été influencé par eux. Hitler et le théoricien du nazisme Alfred Rosenberg (1893-1946) les avaient étudiés, et ils constituaient l’arrière-plan de la propagande antisémite. Les annotations des Cahiers noirs ne présentent jamais un caractère privé, elles sont toujours à la hauteur d’une pensée qui, à cette époque, est en train d’évoluer vers sa pleine maturité. Le philosophe avait stipulé que leur publication devait clore la série de laGesamtausgabe, de ses œuvres complètes.

D’un côté, personne ne pouvait prévoir dans les années 1970 le nombre de volumes que celle-ci compterait finalement ; d’un autre côté, l’importance du manuscrit ne fait aucun doute — et constitue sans doute un phénomène unique dans l’histoire de la pensée allemande. Il est vrai que c’est seulement quand l’ouvrage aura été lu par l’ensemble du public qu’il sera possible de déterminer la place qui lui revient dans l’œuvre du philosophe.

RESSENTIMENT

On connaît depuis longtemps certaines déclarations antisémites d’Heidegger.  Ses lettres à Hannah Arendt et à son épouse Elfride contiennent des remarques qui témoignent d’un ressentiment anti-juif. Un préjugé personnel contre les juifs constitue une grave faiblesse. Le contexte de l’antisémitisme général qui sévissait au début des années 1930 permet cependant, sinon de la justifier, du moins d’en limiter la portée. Mais il est clair que cette attitude d’Heidegger, que j’appellerai un antisémitisme historial (seinsgeschichtlicher Antisemitismus), est aussi à l’origine de certaines de ses pensées philosophiques : le ressentiment prend ici une dimension effrayante.

En parlant d’antisémitisme historial, je veux dire que les traits imputés au judaïsme dans les Cahiers noirs ne sont pas supposés émaner de l’auteur, mais découler de l’histoire de l’Etre elle-même. En ce sens, les juifs ne sont pas pour Heidegger les inventeurs de la technique moderne, ils en sont avec les nationaux-socialistes la plus puissante incarnation.

Les juifs et les nationaux-socialistes, subjugués par la Machenschaft, luttent pour dominer le monde, tandis que les vrais Allemands sont à la recherche de leur essence authentique. Le judaïsme n’est-il pas sorti vainqueur de cette lutte, puisqu’il a précipité dans l’abîme, avec les nazis, les purs Allemands ? Telle est la question posée par Heidegger, et elle est loin d’avoir un caractère rhétorique.

Il existe pourtant tout un groupe d’étudiants juifs qui doivent à Heidegger leur formation philosophique : Karl Löwith, Hans Jonas, Hannah Arendt, Günther Anders, Leo Strauss, Emmanuel Levinas. Il avait un assistant juif nommé Werner Brock, auquel il vint en aide après l’accession des nazis au pouvoir. À ces noms il faut ajouter ceux du poète Paul Celan (1920-1970), dont il fera la connaissance ultérieurement et à l’adresse parisienne duquel il enverra, dès les années 1950, ses livres dédicacés ; celui de la poètesse Mascha Kaléko (1907-1975), brève rencontre qui fit immédiatement naître en lui un léger sentiment amoureux.

L’UN DES PLUS GRANDS PENSEURS DU XXe SIÈCLE

Le pouvoir d’attraction de la pensée d’Heidegger était plus puissant que l’effet de répulsion produit par l’intérêt, quelle qu’en fût la nature, qu’il avait d’abord manifestée pour le national-socialisme. Ce rapprochement déconcertait, sans révéler un abîme. Personne ne soupçonnait un antisémitisme transmué en philosophie. On ne peut pourtant s’empêcher de se demander ce qu’un Paul Celan, par exemple, aurait pensé de Heidegger, s’il avait lu les Cahiers noirs.

Il convient cependant d’affirmer la conviction que les idées certes dérangeantes d’Heidegger sur la situation des juifs dans les années 1930-1940, ne changent rien ou peu au fait qu’il est l’un des plus grands penseurs du XXe siècle. Sans écarter ces idées dérangeantes, rien ne sert de les nier dans une absurde démarche apologétique, dans un verdict paresseux ou des déclarations de foi ineptes, pour au contraire s’y exposer, encore et toujours.

Heidegger a distillé son antisémitisme spécifique dans des textes qu’il n’a laissé voir qu’à de rares personnes. Il ne les a pas publiés à une époque qui lui aurait peut-être permis d’en tirer des bénéfices. Mais, à la fin des années 1930, Heidegger avait déjà réduit ses sympathies pour les nazis à un seuil minimum.

Il jugeait sans doute que ces derniers avec leur credo racial ne pouvaient comprendre ses réflexions sur les juifs, où l’approche raciale n’était pas prépondérante, ce qui ne signifie pas cependant qu’elles étaient absolument dénuées de toute racisme. Si l’on devait s’accorder sur le fait que ces passages présentent sans équivoque un contenu antisémite, ne perdons pas de vue qu’il s’agit d’un antisémitisme tenu secret. Demandons-nous pourquoi, au tournant des années 1940, Heidegger entreprend de rassembler ses propos sur les juifs pour en tirer une interprétation de leur situation historique. Une difficulté supplémentaire est ici que l’un de ces Cahiers noirs, contenant des annotations des années 1942-1945, est la propriété d’un collectionneur qui en a jusqu’à présent refusé l’accès à l’éditeur. D’éventuelles déclarations antisémites datant de cette période seraient très problématiques.

SON INTERPRÉTATION DU NATIONAL-SOCIALISME

Que savait Heidegger des exactions commises contre les juifs ? LesCahiers noirs ne contiennent aucune indication permettant d’établir qu’il avait eu connaissance de l’existence des camps avant ou juste après 1945. En 1949, il évoqua la « fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et dans les camps d’extermination », une expression qu’Hannah Arendt utilise dans Les Origines du totalitarisme.

Il fait certes une brève référence à la persécution des juifs, mais cela ne permet pas d’établir à quelle date il en eut connaissance. Qu’il ne se soit pas élevé contre l’éviction des juifs hors des universités, c’est une caractéristique qu’il partage avec la plupart des professeurs de l’époque.

Dans les années 1930-1940, Heidegger s’efforce de développer une sorte de topographie de l’histoire de l’Etre. Il s’intéresse ainsi aux deux problématiques parallèles : la relation du bolchevisme avec les Russes et celle du national-socialisme avec les Allemands. Le christianisme, de son côté, fait l’objet d’une interprétation négative. Il tente de définir le concept d’américanisme, tout comme il cherche à dégager la signification des peuples anglais, français, italiens.

Que le judaïsme aussi intervienne dans ce contexte, cela n’a rien de surprenant. Mais la manière dont il intervient est déterminée par des stéréotypes antisémites bien connus, portés à une dimension philosophique : c’est là le véritable problème que posent ces développements.

De 1940 à 1945, Heidegger se trouvait soumis à une énorme pression. Sans doute éprouvé par des problèmes d’ordre privé, ainsi que par son inquiétude pour ses fils engagés sur le front russe, il s’aperçut que son interprétation de la révolution nationale-socialiste, en laquelle il avait cru voir le signe annonciateur d’un revirement du monde européen, était en train de se briser contre la réalité historique.

DES ASSERTIONS DIFFICILES À SUPPORTER

Ses aperçus philosophiques sur ce qui est se révélaient de pures illusions. Personne ne considérait le poète Friedrich Hölderlin (1770-1843) comme« la pierre angulaire du prochain avenir allemand », comme disait le poète Stefan George (1868-1933) — à l’égard duquel Heidegger se montrait du reste assez réservé. Personne ne comprenait la fin solitaire de Nietzsche comme un sacrifice à la solitude de l’Être. On assistait plutôt à l’établissement du « dernier homme », ballotté entre l’évolution de la guerre et l’état de son compte d’épargne-logement. Les annotations postérieures à 1945 comportent des phrases où se lit, çà et là, une certaine perte du sens de la réalité. Elle affecte la perception qu’Heidegger a des relations entre juifs et Allemands. D’où des assertions difficiles à supporter.

Mais pourquoi le philosophe n’a-t-il pas relu après coup les Cahiers noirs de cette époque pour corriger ces annotations dérangeantes ? Il ne peut pas avoir oublié leur existence. Il veillait à ce que personne, à l’exception de membres de sa famille et de proches, n’en prît connaissance. Comment comprendre qu’il eût décidé de les publier en l’état ?

On ne peut supposer qu’il continuait de croire à la vérité de ce qu’il avait écrit. Pourquoi, si tel avait été le cas, aurait-il renoué avec Hannah Arendt ? Pourquoi surtout se serait-il abstenu, dans les Cahiers noirsultérieurs, d’évoquer à nouveau la « dangereuse alliance internationale » des juifs, et le rôle qu’une telle conjuration aurait pu avoir joué dans le passé ?

Le secret gardé sur ces textes lui aurait permis d’exprimer de telles idées. On peut dès lors se demander si Heidegger n’a pas plutôt voulu montrer combien un philosophe peut se fourvoyer. Il a toujours tenu l’« errance » pour inévitable. Mais la décision de publier ses cahiers avec ses passages antijuifs, afin de mesurer cette « errance », requérait une remarquable liberté de pensée. Il s’y trouve peut-être encore une autre liberté – la liberté de se laisser effrayer. Une telle liberté n’est-elle pas la composante nécessaire d’une pensée qui a plus qu’une autre fait l’épreuve des catastrophes intellectuelles du XXe siècle ?

Article de Peter Trawny, traduit de l’allemand par Pierre Rusch


Heidegger, cahiers noirs sur fonds bruns

Paru dans l’Humanité, lundi 1er septembre 2014. Article de Jérôme Skalski

12 NOVEMBRE 1933, MANIFESTATION NAZIE ET RÉUNION D’UN « CONSEIL SCIENTIFIQUE » : AU 1er RANG HEIDEGGER (SIGNALÉ PAR UNE CROIX). ULLSTEIN BILD/ROGER-VIOLLET ÉDIT PHOTO

Après la polémique née en Allemagne avec la publication au printemps des Cahiers noirs d’Heiddeger, le débat rebondit en France à l’occasion de la traduction de Heidegger et l’antisémitisme, de Peter Trawny, directeur de l’édition de l’œuvre complète du philosophe allemand.

Martin Heidegger est l’un des philosophes les plus influents de la pensée contemporaine. La liste des lecteurs qui ont tiré parti de la méditation de ses œuvres et en particulier d’Être et temps, publié en 1927, est suffisamment étendue pour que le fait puisse être établi sans contestation. Précisons que l’influence de ce penseur né en 1889 en Allemagne se signale aussi bien par la diversité des champs intellectuels traversés, depuis l’esthétique jusqu’à la psychanalyse, que par la diversité de ce qu’on nomme les écoles de pensée, courants marxistes compris. Bref, Heidegger est, quoique moderne, ce qu’on appelle un « classique », le renouveau de la tradition herméneutique (1) qu’il a engagé et ses concepts étant impliqués dans une multitude d’œuvres philosophiques majeures, celles de Sartre, Jankélévitch, Derrida ou Ricœur, pour n’en citer que quelques-unes.

Son rapport au nazisme : 
un débat public récurrent

Élève d’Edmund Husserl, l’inventeur de la phénoménologie, Heidegger fait l’objet, depuis sa mort en 1976, d’un débat public récurrent concernant son rapport au nazisme. Nommé recteur de l’université de Fribourg en 1933 et membre du Parti nazi de cette date à 1945, le fait a été judiciairement tranché en 1949 par un acte officiel le portant au nombre des « suiveurs ». Une catégorie juridique qui, dans la période de « dénazification » de l’Allemagne sous contrôle américain, caractérisait, après les « principaux coupables » et les « incriminés », entre les « moins incriminés » et les « exonérés », la dernière classe des collaborateurs du régime hitlérien. Il fut, à ce titre, interdit d’enseignement jusqu’en 1951 et put passer une retraite tout à fait convenable en Forêt-Noire quand certains de la première et de la deuxième catégories passaient la leur en Argentine ou au Chili, par exemple. On sait depuis Kant que la philosophie est un « champ de bataille ». Depuis Marx et Engels que ses « héros » peuvent avoir des allures de Don Quichotte. Mais c’est que la rigueur de la justice philosophique est plus exigeante que celle de l’administration militaire américaine à l’époque où prêchait le sénateur Joseph McCarthy. Cette année nous offre donc un nouveau rebond de l’« affaire Heidegger » avec la publication, en mars dernier, outre-Rhin, du premier volume des Cahiers noirs, notes personnelles de Heidegger pour la période 1931 et 1938, et, en cette rentrée littéraire en France, avec la publication de Heidegger et l’antisémitisme (Seuil) et de La liberté d’errer avec Heidegger (Indigène), de Peter Trawny. Le titre du premier ouvrage est traduit avec un sens certain de l’euphémisme. « Heidegger et le mythe du complot mondial juif » (Heidegger und der Mythos der jüdischen Weltverschwörung) serait une traduction plus littérale. Trop longue, sans doute, au goût français. Autre ouvrage à signaler sur le thème, la Dette et la distance. De quelques élèves et lecteurs juifs de Heidegger (l’Éclat) de Marie-Anne Lescourret. La polémique entourant la publication des notes personnelles témoignant des inclinations antisémites et nazies de Heidegger a déjà fait couler beaucoup d’encre. La publication de la traduction des livres du directeur de l’Institut Martin-Heidegger, commentaires de ces notes, ne manquera certainement pas d’en faire couler à nouveau. L’argument de Peter Trawny selon lequel le philosophe allemand intègre l’antisémitisme à sa pensée a pour lui de s’appuyer sur ce fait nouveau que se trouvent découvertes, pour la première fois et explicitement, des formules antisémites sous la plume de Heidegger. Plus précisément, formulées dans la droite ligne de la rhétorique antisémite du nazisme du Reichführer-SS, Heinrich Himmler, « biologisme » excepté. Le projet d’en déceler la trame dans sa philosophie est d’une tentative plus ancienne. On le retrouve chez Emmanuel Faye et son Heidegger, introduction du nazisme dans la philosophie (le Livre de poche, 2005), dans Heidegger et le nazisme (Verdier, 1987), de Victor Farias, et, de Pierre Bourdieu, dans l’Ontologie politique de Martin Heidegger (Minuit), ouvrage publié en 1989 à partir d’un texte édité dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales en 1975. Avec pour contexte la réception enthousiaste de l’œuvre de Heidegger dans les milieux universitaires français, rappelons que ce projet fut tout d’abord porté par Paul Nizan, Henri Lefebvre et Georges Politzer dans les années 1930. Originaux à cette époque, rares aussi, les jeunes philosophes communistes avaient pour eux d’alerter leur temps sur l’articulation possible de la pensée de la déréliction (2), de la critique abstraite de la science et de la technique et de la conception antidialectique de l’être et de l’histoire avec la montée du nazisme et du fascisme. Et leur critique ne visait pas seulement Heidegger. On se reportera sur le sujet à l’article de Nizan intitulé « Tendances actuelles de la philosophie », publié dans l’Étudiant d’avant-garde, le journal de la future Union des étudiants communistes, en janvier 1934, article dans lequel le jeune philosophe marxiste ironisait sur cette philosophie qui « se présente comme une rupture, comme une invention absolument originale, tellement originale qu’elle exige un nouveau vocabulaire, une nouvelle grammaire de l’Esprit, qu’elle donne l’illusion aux “intellectuels” des sections d’assaut de faire facilement des découvertes bouleversantes ». Un texte qui, parmi d’autres, de Nizan et de Politzer, mériterait certainement d’être réédité.

Le « bruit médiatique » tranchera avec le large consensus intellectuel

Le propos aura ses promoteurs et ses détracteurs sur le terrain académique. Il aura aussi sans doute des bénéficiaires du côté d’une cohorte de résistibles petites voix qui prendront en lui prétexte pour figurer un philosophe patenté au panthéon de la pensée fasciste et antisémite contemporaine, elle qui peine, entre deux coups de projecteur habilement allumés, avec ses chansons vaseuses et ses dissertations de jeunesse hitlérienne sur le retour. Le « bruit médiatique » de la polémique tranchera en outre avec le large consensus intellectuel qui semble prévaloir actuellement en France pour taire l’implication de néonazis tout à fait décomplexés et de sang et de sol bien vivants dans les événements de l’est de l’Europe, en Hongrie et en Ukraine en particulier. Un « sommeil de la raison » qui n’est pas sans rappeler celui qui prévalait en France à l’époque de Nizan et de Politzer. Mais à quoi bon s’arrêter à ces quelques broutilles au pays de Descartes et de Pascal ? Les loups sont loin de Paris. N’est-ce pas, charmante Elvire ? On s’étonnera encore qu’une question ne semble pas avoir été soulevée dans le débat du printemps concernant la publication de ces Cahiers noirs du fait de ce contenu même. Sans évoquer le fait légal (les écrits antisémites, en général, tombent sous le coup de la loi des deux côtés du Rhin), on peut en effet s’interroger sur la pertinence de leur livraison sous couverture, solennelle et prestigieuse, in-quarto. La traduction française des Cahiers noirs est prévue en 2016. Le fait que le « berger de l’être » se fasse surprendre, humain trop humain, en pleine dégringolade sur la pente de sa « colline inspirée » est-il en lui-même surprenant, fétichisme à part ? Il est des lieux où souffle l’esprit, d’autres pas.

(1) Au sens général, art d’interpréter les textes.
(2) Sentiment d’abandon et de solitude développé dans la pensée moderne par 
la dissolution du sens aussi bien dans 
l’histoire que sous la forme du sens religieux.

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