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Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

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Les hommes font-ils leur propre histoire ?

Posted by Hervé Moine sur 2 janvier 2014

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé. » Marx

LE 18 BRUMAIRE DE LOUIS BONAPARTE

Le 18 brumaire de Louis Bonaparte apparaît d’abord comme un texte de circonstance. Écrit en quelques jours après le coup d’État qui met fin à la seconde République et conduit bientôt à la proclamation du Second Empire par un neveu de Napoléon Bonaparte, ce petit ouvrage de Marx, publié en 1852 dans la revue de son ami Joseph Weydemeyer, rassemble sept articles écrit presque sous le feu de l’événement. C’est pourtant beaucoup bien plus que cela. Dans la préface à la réédition de 1869, Marx précise ce qui sépare son travail de celui de Victor Hugo, Napoléon le Petit, et de celui de Joseph Proudhon, Le coup d’État. Le pamphlet de Hugo « se borne à des invectives amères et spirituelles », mais faute de comprendre les racines sociales du coup d’État de Louis Bonaparte, il en fait l’œuvre d’un homme seul et « il ne s’aperçoit pas qu’il grandit cet individu au lieu de le rapetisser, en lui attribuant un pouvoir d’initiative qui n’a pas son pareil dans l’histoire
universelle. » Proudhon au contraire fait de cet événement une sorte de produit naturel de toute l’évolution historique et tombe ainsi dans l’apologie. Bref, Victor Hugo, se concentrant sur l’action de ce petit « grand homme » tombe dans une vision purement subjectiviste de l’histoire et Proudhon commet l’erreur des « historiens soi-disant objectifs » qui finissent toujours par se faire les chantres du fait accompli. Marx refuse ces deux erreurs symétriques : il s’agit de montrer « comment la lutte des classes en France a créé des circonstances et des conditions qui ont permis à un médiocre et grotesque personnage de jouer le rôle de héros. » Il s’agit donc de montrer comment la méthode d’analyse historique défendue par Marx, une méthode qui place au premier plan l’activité des hommes permet de comprendre la logique des événements. Contre un certain « matérialisme historique » qui réduit finalement la lutte politique à un épiphénomène des conflits sociaux et économiques, Marx illustre et précise sa propre conception de l’histoire dès les premières lignes du 18 Brumaire de Louis Bonaparte :
Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé.
Les individus ne sont ni des êtres absolument libres comme le pensent les idéalistes ni des jouets des circonstances qui les détermineraient. Leur vie dépend de leur activité, de la manière dont ils se « manifestent » et elle est conditionnée par des circonstances qui ne dépendent pas d’eux. Ce que Marx avait énoncé sous formes de thèses philosophiques quelques années auparavant va prendre vie.
Denis Collin, sur « Philosophie et politique » l’article « Marx, la politique, l’État ».

Lire l’intégralité de l’étude de Denis Collin :

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L’économie et la morale : Les justifications morales des inégalités économiques sont-elles fondées ?

Posted by Hervé Moine sur 15 juillet 2012

Ruwen Ogien

Les inégalités économiques ont-elles un sens moral ?

« Je ne m’intéresse pas aux causes des inégalités économiques, mais à ses justifications morales. Ce sont ces justifications que je trouve toutes infondées. » Ruwen Ogien

Lire l’excellent article de Ruwen Ogien paru le 13 juillet 2012 sur le site iphilo  à propos de la généralisation de justifications des inégalités économiques par des raisons apparemment morales : à droite, comme à gauche, n’a-t-on pas tendance en effet à sanctionner la paresse et au contraire à vouloir récompenser le mérite ?

Ruwen Ogien part de l’observation à propos de la représentation de la pauvreté en Europe faite par le sociologue Nicolas Duvoux, celle selon laquelle « l’explication par des phénomènes macro-économiques » ont cédé le pas en 20 ans à « l’explication de la pauvreté par la paresse », explication qui serait certainement la cause des attaques contre la fraude sociale, qui touche évidemment les « petits », considérés souvent comme des parasites ou des fainéants.

Et l’auteur L’éthique aujourd’hui de dire que « ce n’est pas la « fraude sociale » (…) infiniment moins importante que l’évasion fiscale des riches, qu’il faudrait combattre en priorité, mais le non recours massif aux aides sociales auxquelles les plus pauvres ont droit. »

Toute la question est de savoir si ces opinions populaires trouvent des justifications plus théoriques, philosophiques.

Pour réfléchir sur cette question nous pourrons lire avec profit l’éditorial de Ruwen Ogien donné sur iphilo, http://iphilo.fr/2012/07/13/…, l’ouvrage de Nicolas Duvoux, Le nouvel âge de la solidarité : Pauvreté, précarité et politiques publiques La république des idées, Paris, Seuil, 2012) ainsi que les deux livres de Jean-Fabien Spitz, Abolir le hasard ? Responsabilité individuelle et justice sociale, Paris, Vrin, 2008) Pourquoi lutter contre les inégalités ? ainsi que L’éthique aujourd’hui : Maximalistes et minimalistes de Ruwen Ogien lui-même.

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Nicolas Duvoux

Le nouvel âge de la solidarité

Pauvreté, précarité et politiques publiques

Collection la République des idées

aux édition du seuil

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur

Les dispositifs de lutte contre la pauvreté sont souvent accusés d’entretenir l’oisiveté des  » privilégiés  » qui en bénéficient. Non seulement il est scandaleux de présenter les plus vulnérables comme des paresseux, mais l’assistance ne saurait être confondue avec l’Etat social. Au contraire, elle résulte de la décomposition de ses protections collectives. Son extension continue marque le passage du système de protections universalistes érigé après-guerre à des politiques ciblées, centrées sur la pauvreté et l’exclusion. Le développement de l’assistance, que la crise amplifie encore, est un choix de société non explicité et non assumé. Il conduit à un délitement progressif de la solidarité, à l’indifférence envers la pauvreté, mais aussi à un double mouvement de responsabilisation de l’individu, d’un côté, et de justification des inégalités, de l’autre. Ce livre vise à conjurer l’engrenage de la stigmatisation des assistés et du recours croissant à l’assistance dans lequel notre pays s’est engagé. Pour éviter que ce cercle vicieux n’aboutisse à un démantèlement délibéré des droits sociaux, il faut repartir des héritages historiques et sociaux de la gauche et chercher les voies d’une articulation nouvelle entre la responsabilité de la collectivité et celle de l’individu.

Qui est Nicolas Duvoux ?

Nicolas Duvoux, maître de conférences en sociologie à l’université Paris Descartes, a récemment publié L’Autonomie des assistés. Sociologie des politiques d’insertion (PUF, 2009). Il est par ailleurs personnalité qualifiée du Comité national d’évaluation du RSA.

Abolir le hasard? Responsabilité individuelle et justice socialeJean-Fabien Spitz

Abolir le hasard ?

Responsabilité individuelle et justice sociale

Chez Vrin

Jean Fabien Spitz, enseignant à l’Université de Paris, spécialiste de philosophie politique, traducteur de nombreux textes de John Locke, a publit chez Bayard un autre ouvrage qui pose un problème qui devrait dans cette même thématique nous intéresser : Pourquoi lutter contre les inégalités ?

Vivons-nous la fin de la justice sociale ? Est-il devenu contre-productif de demander à ceux qui ont accumulé des richesses de payer pour ceux qui n’en ont pas assez pour subsister ? Comment refonder la nécessité de la redistribution des richesses dans un monde où certains ont réussi par leurs seuls efforts et d’autres échoué par leur imprudence ? De quel droit borner le droit de profiter des biens que l’on a eu la chance ou le talent d’accumuler ? En quelques mots, pourquoi faut-il lutter contre les inégalités ?

Pour en savoir davantage sur la philosophie morale de Ruwen Ogien

Ruwen Ogien

L’éthique aujourd’hui

Maximalistes et minimalistes

Gallimard Folio Essais

Pour obtenir l’ouvrage de Ruwen Ogien : L’éthique aujourd’hui : Maximalistes et minimalistes

Imaginez un monde dans lequel vous pourriez être jugé « immoral » pour vos actions non seulement à l’égard des autres, mais aussi de vous-même. Qui aimerait vivre dans un tel monde, où rien de ce qu’on est, pense ou ressent, où aucune de nos activités, fut-elle la plus solitaire, n’échapperait au jugement moral ?

C’est pourtant ce que propose aujourd’hui l’éthique, largement ralliée aux thèses maximalistes d’un Aristote, qui nous recommande tout un art de vivre et pas seulement un code de bonne conduite en société, et de Kant, pour qui nous avons des devoirs moraux à l’égard d’autrui comme de nous-même.

C’est oublier les éthiques alternatives,minimalistes, pour lesquelles le monde moral, moins envahissant, se limite au souci d’éviter de nuire délibérément à autrui.

Toute l’histoire de l’éthique aujourd’hui est l’histoire de l’opposition entre maximalistes et minimalistes. »

Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui : Maximalistes et minimalistes

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Devoir de mémoire. Après l’oubli la reconnaissance de la dissidence antillaise

Posted by Hervé Moine sur 14 novembre 2011

L'UnionUn des rares témoins de cet engagement méconnu de la guerre 1939-1945 Antoine John, dissident antillais

Article de Manessa Terrien, publié dans l’Union, lundi 14 novembre 2011

Antoine John rencontre Mauricette après la guerre dans le Nord. Il l'épouse, et ils viendront  habiter dans les années 60 à Warcq. Mauricette s'est aussi illustrée durant la guerre.  A 14 ans, partie à Vendargues (Hérault) avec sa mère, elle était « réceptionniste à la gare, donc on me communiquait tous les trains allemands venant de Montpellier.  Je le disais aux résistants dans le maquis ». Originaire du Nord, qu'elle a fui,  elle résidait dans le même quartier que la mère de De Gaulle, à la Madeleine.

Antoine John rencontre Mauricette après la guerre dans le Nord. Il l'épouse, et ils viendront habiter dans les années 60 à Warcq. Mauricette s'est aussi illustrée durant la guerre. A 14 ans, partie à Vendargues (Hérault) avec sa mère, elle était « réceptionniste à la gare, donc on me communiquait tous les trains allemands venant de Montpellier. Je le disais aux résistants dans le maquis ». Originaire du Nord, qu'elle a fui, elle résidait dans le même quartier que la mère de De Gaulle, à la Madeleine.

Antoine John, 88 ans, résidant à Warcq, est un ancien dissident. Comme des milliers de jeunes Antillais, il quitte en 1943 la Guadeloupe pour combattre Pétain et l’Allemagne nazie. Un engagement héroïque qui n’a été reconnu par la France qu’en 2009 ! Rencontre avec un des rares acteurs de l’époque.

Pourquoi vous êtes-vous engagé à 20 ans du côté des résistants antillais, les fameux dissidents ?

« Je suis parti en 1943, en juillet ou août à l’île de la Dominique. J’ai embarqué la nuit sur un petit voilier. J’ai dû payer 200 francs pour le passage. […] Je ne supportais plus la répression. On n’était libre de rien. Je voulais partir à la guerre. On n’avait pas plus peur que ça. Je ne pouvais pas être volontaire avant parce que je n’avais pas l’âge. Vous savez, sur l’île il n’y avait plus d’hommes de plus de 20 ans, ils avaient tous été mobilisés pour servir ou bien étaient entrés en dissidence ».

En juillet 1943, les Antilles, jusqu’alors sous les ordres de Vichy par le biais de l’amiral Robert, rejoignent la France libre. La situation aurait dû s’améliorer…

« Mais il restait (les hommes) de la Jeanne-d’Arc (un croiseur) qui continuaient leurs agissements et l’oppression de l’Amiral Robert et de Vichy. Il y avait toujours le couvre-feu, on était comme prisonniers. Je me souviens d’une échauffourée qui a éclaté un soir à la sortie du cinéma, La Renaissance à Pointe-à-Pitre. Les militaires ont tiré sur les jeunes. C’était le pot de terre contre le pot de fer ».

Du « trocage » pour vivre
La Guadeloupe comme la Martinique, alors pétainistes, ont souffert d’un blocus mené par l’alliance anglo-américaine. Beaucoup d’Antillais ont souffert de pénurie et de conditions de vie particulièrement difficiles. Vous aussi ?

« Oui, c’était très dur. Je travaillais comme tailleur à Pointe-à-Pitre […] On faisait du trocage pour vivre. On travaillait pour les pêcheurs et les bouchers qui nous réservaient un bout de viande ou de poissons. Parce que sinon, c’était difficile d’en avoir. Il fallait faire la queue mais il ne restait que les morceaux pour les chiens parce que la Jeanne d’Arc était passée le matin à 8 heures et avait tout pris. Et l’huile et le sucre, tout était compliqué à trouver ».

D’où votre désir de fuir. Votre famille était-elle au courant ?

« Non, ma mère ne savait pas que je partais ce jour-là. Quand j’ai pris le voilier, un jeudi, elle repassait mon costume du dimanche. Mais au fond, elle s’en doutait. Je ne sais pas comment elles font, les mères, mais elles savent toujours ».

La traversée était réputée dangereuse. Beaucoup de dissidents y ont perdu la vie.

« Le canal de la Dominique, c’est le lieu de convergence entre l’océan Atlantique et la mer des Caraïbes, donc les courants sont forts. Vous auriez vu les vagues ! Je vous prie de croire qu’on faisait des signes de croix. On était huit dans le voilier. […] Et puis, quand on partait, les vedettes rapides de la Jeanne d’Arc pourchassaient les gens qui voulaient rejoindre Sainte-Lucie ».

Quel fut votre parcours en Dominique ?

« Je me suis retrouvé sur l’île de la Dominique, en débarquant à Portsmouth. J’y suis resté trois semaines. Ensuite, on m’a rapatrié en Martinique pour faire le service militaire à Saint-Pierre. La Montagne Pelé avait brûlé la terre. On a été malade à tour de bras. On a eu la chique, c’est une puce qui se mettait entre l’ongle et la chair pour y pondre. Comme nous, les Antillais, on marche nu-pieds, c’était facile de l’attraper. Et on a dû tout faire. Construire notre caserne, les dortoirs avec de la paille de canne à sucre et du bambou parce qu’il n’y avait rien ».

Un French black entraîné aux USA
Ce sont les Américains qui ont pris en charge les dissidents. Êtes-vous allé à Fort Dix, New Jersey, pour vous y entraîner en vue du débarquement ?

« Nous, on a été à Steel Town. Les Américains voulaient qu’on aille faire le débarquement aux Philippines. On était 400 volontaires. J’y suis resté plusieurs mois. On nous appelait les French blacks. Ça ne rigolait pas, il n’y en avait que pour le drapeau, l’entraînement. Je les admire, ils sont d’une grande droiture. On devait débarquer aux Philippines (occupées par le Japon, NDLR) pour combattre, mais il en a été décidé autrement durant la traversée […] Ils nous ont transférés mon contingent et moi à Royan, puis à Fréjus […] puis au camp de Caïs. Là on nous a triés. Comme j’étais tailleur on m’a mis à l’Intendance jusqu’à la fin de la guerre. D’autres sont partis dans d’autres régiments ».

Vous n’avez donc pas suivi les combats de la campagne d’Italie, ni les débarquements du Sud de la France ou de Normandie ?

« Non, mais je connaissais un ami pêcheur Vinçobe, qui est mort là-bas en Italie. Ça nous a fait un choc quand on l’a appris. Monte-Cassino a été le tombeau des Antillais. Les Allemands étaient en haut de la Crête et n’avaient qu’à dégoupiller les grenades sur le bataillon des Antillais. A la fin, il ne restait plus qu’une seule compagnie. Mais on n’en parle pas ».

Les dissidents antillais n’ont été reconnus par les autorités françaises qu’en 2009. Ressentez-vous de la rancœur contre cet oubli ?

« C’est malheureux qu’il ait fallu attendre tout ce temps pour parler de la dissidence et des Antillais. On a fait des choses mais elles ont été passées sous silence ».

Parce que vous étiez Antillais ?

« Je ne sais pas. […] A l’époque, les Français ne nous connaissaient pas, ni notre mode de vie, ni même notre existence. Donc ça n’a pas toujours été facile ».

Propos recueillis par Manessa Terrien

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Quand Rama Yade suit à la lettre un philosophe

Posted by Hervé Moine sur 13 novembre 2011

« Jean-Michel Muglioni, vice-président de la Société Française de Philosophie, affirme que dans son dernier livre, Rama Yade a « recopié mot pour mot des phrases entières » de ses textes publiés sur le site internet mezetulle.net. (…)

[Dans] l’ouvrage de Rama Yade, on peut lire ce passage un peu complexe sur les vertus de la contrainte sur la structuration de la pensée : « l’image de la règle signifie qu’au lieu de suivre les fluctuations de l’âme, on se donne une direction et qu’on s’y tient. Cette contrainte est libératrice, car les pensées abandonnées à elles-mêmes, sans règles, ne sont pas libres. Et ce moment libérateur ne peut être vécu sans douleur, alors qu’il est doux de demeurer esclave ». Sur le site mezetulle.net, on peut aisément trouver une tribune intitulée L’éducation par l’instruction signé par Jean-Michel Muglioni où l’on peut lire : « l’image de la règle signifie qu’au lieu de suivre les fluctuations de l’âme, on se donne une direction et qu’on s’y tient. Cette contrainte est libératrice, car les pensées abandonnées à elles-mêmes, sans règles, ne sont pas libres ». Puis, une dizaine de lignes plus loin, « le moment libérateur ne peut être vécu sans douleur, alors qu’il est doux de demeurer esclave ». Difficile de parler de coïncidence.

Voir l’article de d’Anna Topaloff paru dans l’édition de 11 novembre de Marianne titré « Un professeur accuse Rama Yade de plagiat« .

http://www.marianne2.fr/Un-professeur-accuse-Rama-Yade-de-plagiat_a212312.html

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L’éternelle question : la philosophie, à quoi ça sert ?

Posted by Hervé Moine sur 13 novembre 2011

Fichier:Raphael-enthoven.jpg« La philosophie, un luxe »

Article paru dans l’édition du 13 novembre 2011 de Sud Ouest, propos de Raphaël Enthoven recueillis par Jean-Paul Taillardas

http://www.sudouest.fr/2011/11/13/la-philosophie-un-luxe

Raphaël Enthoven refuse de jouer le « philosophe de service » dans les médias, où il tente plutôt de transmettre une matière menant aux vérités qui dérangent « Je déteste le mot « vulgariser ». Il s’adresse à ce que les gens ont de plus grégaire. »

« Sud Ouest Dimanche ». La philosophie sert-elle à quelque chose ?

Raphaël Enthoven. Je n’en suis pas certain. Si la philosophie est indispensable, c’est peut-être d’abord parce qu’elle nous affranchit du régime de l’utile. Elle est en cela deux fois luxueuse : non seulement on n’en a pas besoin, mais elle aide à vivre séparément du besoin.

En quoi peut-elle être utile dans la vie de tous les jours ?

Elle aide à comprendre avant de juger, à connaître avant de combattre et à douter avant de connaître. Mais surtout, elle permet de ne pas limiter le monde à la sphère étroite que trace un rapport exclusivement utilitaire aux choses et aux autres.

Pourquoi les questions sont-elles plus essentielles que les réponses ?

Certains vous diront que c’est parce que la vérité est un Graal. J’aurais tendance à penser, plus modestement, que c’est parce que répondre est plus facile que questionner.

Comment recevez-vous ce regain d’intérêt pour la philosophie ?

Comme une divine surprise et comme un malentendu qui m’oblige à faire le contrebandier.

Contrebandier de qui, de quoi ?

J’essaie de faire passer en contrebande le contraire de ce qu’on attend du philosophe, qu’on interroge à tout bout de champ sur des tas de sujets qui échappent à sa compétence. Au lieu de répondre par les certitudes, les convictions et les valeurs qu’on voudrait me voir brandir, je fais passer du doute et l’idée que la question de savoir quelles sont nos valeurs compte moins que la question de savoir ce que valent les valeurs. Faire de la philosophie, c’est aussi lutter contre le bien et toutes les façons dont le bien (c’est-à-dire l’idée qu’on en a) l’emporte parfois sur le droit dans nos démocraties. C’est tenir l’actualité à distance, au profit d’un présent plus épais, qui est à l’actualité ce que la houle est à l’écume.

Faut-il disjoindre l’actualité du présent ?

En tout cas, il est essentiel de ne pas les confondre, de distinguer les différents événements qui arrivent chaque jour avec les mêmes questions qu’on se pose tous les jours. S’il arrive au présent de croiser l’actualité, c’est toujours de manière inactuelle, comme l’occasion d’une réflexion qui en dépasse le cadre. L’idée du bien, le goût de la vérité, la soumission à l’actualité sont autant d’hypnotiques qui, parce qu’ils fascinent pour eux-mêmes, nous habituent au monde qui devrait nous surprendre.

La philosophie remplace-t-elle la foi ?

En un sens, elle s’en méfie. Car « le besoin d’une foi puissante n’est pas la preuve d’une foi puissante, mais le contraire » (Nietzsche). L’objet de la philosophie n’est pas, me semble-t-il, de trouver un sens à la vie, mais de s’interroger sur le sens même de ce besoin de sens. La philosophie n’est ni la théologie ni la psychologie. Elle dilue souvent la question du sens dans l’examen des mécanismes qui lui donnent le jour. Elle est du côté de la réalité qui dérange, plus que de celui de l’illusion qui réconforte. En un autre sens, elle est elle-même un acte de foi, un art d’aimer le monde malgré lui.

Que penser du rapport actuel à la mort, aussi omniprésente dans les médias qu’elle est absente de la sphère privée ?

À l’échelle collective, les rapports de l’homme avec la mort changent selon les lieux et les époques. Mais cela ne change rien au fait que tout homme est le premier à mourir et qu’il dispose du temps de la vie pour l’accepter. Penser la mort à l’échelle collective est une façon de savoir qu’on va mourir, mais sans y croire vraiment. Il y a une immense différence entre le fait de dire que tous les hommes sont mortels et le fait de comprendre qu’on va mourir soi-même. Or, paradoxalement, il faut faire cette différence pour ne pas mourir de son vivant.

Avec vos émissions de radio, de télévision, vous sentez-vous une mission de pédagogue ?

Je suis professeur de philosophie. J’exerce le métier d’enseignant sur d’autres supports qu’une estrade, mais ce n’est qu’une différence de lieu. L’unique objet de ma démarche est de mettre en dialogue ce qui ne fait aucun doute, d’inviter les gens à penser contre eux-mêmes et à remplacer l’invective par l’échange. Un travail de cette nature est plus facile à la radio, qui libère de l’image et de tout ce qu’elle dissimule.

« Vulgariser » est-il un gros mot ?

C’est une insulte. Qui traite le destinataire comme une foule, alors que c’est un individu. Une simplification qui s’adresse à ce que les gens ont de commun, et non à ce qu’ils ont de singulier. On peut transmettre un savoir sans l’aplatir ni l’affadir.

Quelle relation souhaitez-vous nouer avec le téléspectateur dans l’émission « Philosophie », sur Arte ?

Une estime réciproque. Une attention mutuelle. Je ne suis pas là pour répondre aux questions de chacun, mais pour poser les questions que tout le monde se pose, et montrer que ces questions méritent en elles-mêmes d’être explorées, travaillées, chéries.

Que pensez-vous des cafés philosophiques ?

Je suis sceptique. Ce sont souvent des exutoires où les participants brandissent leur petite vie comme une norme en déclarant « Moi qui ai vécu ci ou ça, je peux vous dire que… ». Or, l’opinion des gens ne m’intéresse pas plus que leur vie. Ce qui compte, c’est ce qui nous échappe, nous dépasse, nous brise et nous ouvre à d’autres discours que le nôtre.

Est-ce qu’être dans le champ médiatique actualise l’idée du philosophe-roi ?

Ou du philosophe-bouffon qui, pour ne pas marcher sur des œufs, accepte de jouer le rôle qu’on lui demande implicitement de tenir, de jouer au philosophe comme un garçon de café joue à être garçon de café. Le véritable danger, le véritable péril n’est pas dans la popularisation de la parole du philosophe, mais dans la tentation d’en simplifier la teneur pour la rendre universellement digeste. Le professeur de philosophie ne doit pas être le « philosophe de service » dont on se sert pour donner un peu de cachet aux deuxièmes parties de soirée.

Arte Éditions vient d’éditer un coffret rassemblant 30 épisodes, soit 30 thèmes de l’émission « Philosophie », diffusée sur Arte chaque dimanche à 13 h 30.

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Contemplation bouddhiste ou pragmatisme scientifique. Regards croisés sur le progrès technologiques et la création des richesses

Posted by Hervé Moine sur 11 novembre 2011

Matthieu Ricard et Étienne Klein : physique et métaphysique

Article paru sur le site 100% PME

http://www.centpourcentpme.fr/

L’un s’est retiré dans l’Himalaya afin d’étudier et de pratiquer le bouddhisme. L’autre, physicien, dirige le laboratoire de recherche sur les sciences de la matière du CEA à Saclay. Contemplation contre pragmatisme, les deux hommes confrontent leurs regards sur le progrès technologique et la création de richesses.

Etienne Klein

Etienne Klein, physicien, dirige le laboratoire de recherche sur les sciences de la matière du CEA à Saclay

Étienne Klein : À l’âge de 19 ans, j’ai eu la chance de suivre une conférence donnée par Victor Weisskopf, un éminent physicien-théoricien à l’humour ravageur. Malgré ses 75 ans, il avait un enthousiasme de jeune homme. Il commença par expliquer qu’il s’était toujours interrogé sur la réalité physique des objets mathématiques : ces derniers avaient-ils une contrepartie dans le monde ou ne constituaient-ils que des idéalités angéliques ? Pour les besoins d’une démonstration, il fut amené à tracer au tableau un repère à 3 dimensions. Il représenta les axes Ox et Oy dans le plan même du tableau, puis figura l’axe Oz par un point entouré d’un cercle, donnant l’impression que cet axe pointu jaillissait telle une flèche hors du tableau. Quelques instants plus tard, alors qu’il s’apprêtait à passer devant la figure qu’il avait tracée, il se baissa avec ostentation pour passer sous l’axe Oz. Une fois relevé, il se tourna vers nous et souffla malicieusement :“On ne sait jamais, l’axe Oz existe peut-être vraiment”Pour moi, c’est avec ce gag que la messe fut dite : j’étudierais le monde de l’infiniment petit, j’enseignerais la physique d’une façon si possible vivante et originale, et je tenterais de questionner avec malice ses implications philosophiques. 

Matthieu Ricard, vous avez au contraire renoncé à une carrière scientifique…

Matthieu Ricard : Je n’ai rien abandonné mais plutôt poursuivi mon chemin vers une science des mécanismes du bonheur et de la souffrance, de l’exploration de la nature de la conscience, des émotions, de l’amour altruiste et de la compassion. 

D’aucuns reprochent aux moines un certain repli. N’auriez-vous pas été plus «utile» au monde en tant que scientifique ?

Matthieu Ricard

Matthieu Ricard est le coordinateur principal de Karuna-Shéchèn, une association à but non lucratif qui possède des antennes dans le monde entier. Les activités de Karuna-Shéchèn incluent différents projets dans le domaine de l’éducation, de la santé et des services sociaux, des soins envers les personnes âgées et d’aide aux gens les plus démunis. Pour en savoir plus, consultez la section “Humanitaire”, ou visitez directement le site: http://www.karuna-shechen.org.

Matthieu Ricard : Avec l’organisation que j’ai fondée, Karuna-Shechen, nous avons accompli plus de 110 projets humanitaires au Tibet, au Népal et en Inde. Nous traitons 100.000 patients par an dans nos cliniques, une bonne partie gratuitement, et 15.000 enfants étudient dans les écoles que nous avons construites. Depuis une dizaine d’années, je participe régulièrement à des programmes de recherche en neurosciences sur les effets à court et à long termes de l’entraînement de l’esprit. Enfin, l’idée que seules des réalisations matérielles auraient une valeur me semble absurde. Le malaise de la société de consommation ne vient-il pas d’une vision du monde très appauvrie ? Dans l’ouvrage The High Price of Materialism, le chercheur Tim Kasser montre, à la suite de 20 ans d’études sociologiques portant sur plus de 10.000 sujets, que les personnes qui ont le plus tendance à la consommation et se concentrent sur les valeurs extrinsèques de l’existence (richesse, image sociale…) sont en moyenne plus malheureuses, ont moins d’amis, sont moins concernées par les questions globales (environnement) et sont même en moins bonne santé. 

Étienne Klein, vous êtes à la fois directeur de recherche et enseignant, auteur d’essais sur la physique. Pourquoi ce besoin de vous adresser au grand public ?

Étienne Klein : La première raison est que les physiciens ont produit des théories fascinantes qui valent le détour, et inventé des concepts originaux qui n’ont pas de contrepartie dans la vie courante. Il m’importe que chacun puisse découvrir que la science est la plus grande pourvoyeuse de joies intellectuelles, qu’on peut littéralement se faire plaisir avec elle, car comprendre aide à mieux ressentir. La seconde raison est d’ordre politique : il faut bien reconnaître que nous, les scientifiques, nous avons un problème de transmission, de pédagogie. J’observe par exemple que sur les sujets vraiment chauds de la science et de la technologie – l’origine de l’univers, le changement climatique, les nanosciences –, nous sommes médiatiquement débordés par des discours plus simples que les nôtres qui remportent un grand succès auprès du public. Eh oui, la science est elle aussi victime d’une sorte de populisme racoleur… Avec nos explications laborieuses, nos arguments compliqués, nous ne parvenons pas à nous faire entendre dans un contexte qui préfère les demi-vérités simples aux vérités complexes. 

Quel est le projet sur lequel vous travaillez actuellement ?

Étienne Klein : En ce moment, je m’intéresse de très près aux résultats des expériences menées auprès du LHC, le grand collisionneur de protons du CERN. La finalité de ces expériences est purement cognitive. Il ne s’agit que de comprendre… par exemple, pourquoi les particules élémentaires ont-elles une masse non nulle. 

Après une thèse en génétique cellulaire, Matthieu Ricard s’est consacré au bouddhisme. Comment adressez-vous les questions métaphysiques ? Quel est votre rapport à la spiritualité ?

Étienne Klein : La physique contemporaine produit des résultats cruciaux à propos de questions fondamentales, concernant par exemple les propriétés de l’espace et du temps. Leur valeur dépasse celle de certains énoncés issus de la métaphysique spéculative en fauteuil. Reste qu’il ne peut y avoir d’analyse épistémologique de la science sans une analyse métaphysique des questions abordées en son sein. La spiritualité, c’est autre chose : elle engage la façon dont nous ressentons le monde. À mon avis, connaître le monde ne s’oppose pas au fait de le ressentir, au contraire même. 

La science et la technologie sont devenues les principales sources de richesse et de pouvoir. Quel est l’impact de ce phénomène sur la recherche ?

Étienne Klein : Désormais, il s’agit soit de montrer que les recherches menées conduiront à des résultats utiles, soit de promettre que ceux-ci pourront l’être un jour. La question centrale n’est plus : “Est-ce vrai ?”, mais “À quoi cela servira-t-il ?”. Ainsi, s’installe l’idée que la valeur d’une connaissance nouvellement acquise ne se mesure qu’à l’aune de ses éventuelles retombées concrètes. 

Comment expliquer la peur des nanotechnologies, du nucléaire ? Ces craintes ne sont-elles pas liées aux enjeux d’argent et à leurs potentielles dérives ?

Étienne Klein : Le sentiment s’installe que le progrès technique, longtemps réputé servir à l’amélioration de la condition humaine, se développe dorénavant pour lui-même et non plus en vue d’une fin supérieure. Comme si la rivalité des laboratoires et des entreprises générait automatiquement un impératif “d’innovation pour l’innovation”, sans que personne ne maîtrise plus le processus. Contre cette menace d’être dépossédés de leur destin, les individus et les sociétés aspirent à disposer de repères plus objectifs et mieux assurés. Parmi tous les fruits de la science, ils voudraient pouvoir choisir, en connaissance de cause, ceux qu’ils consommeront. C’est pourquoi la puissance même de la rationalité scientifique et l’impact des technosciences sur les modes de vie provoquent des réactions de résistance de plus en plus fortes, d’ordre culturel, social, idéologique : le désir de réaffirmer son autonomie face à un processus qui semble nous échapper, la volonté de rendre sa transparence au débat démocratique quand la complexité des problèmes tend à le confisquer au profit des seuls experts. 

Matthieu Ricard, quel message souhaitez-vous porter à l’université d’été du MEDEF ?

Matthieu Ricard : Je souhaite promouvoir l’idée d’une société plus altruiste, fondée sur la coopération, la considération de l’autre, sur 3 échelles de temps : le court terme de l’économie, le moyen terme de la qualité de vie et le plus long terme de l’environnement. L’altruisme permet de relier naturellement ces 3 échelles de temps et d’harmoniser leurs exigences. L’altruisme n’est pas seulement un idéal noble, quelque peu naïf, un luxe réservé aux nantis : il est, plus que jamais, une nécessité. En effet, si nous avions davantage de considération pour autrui, nous ne nous livrerions pas à des spéculations sauvages avec les économies des épargnants qui nous font confiance. Si nous avions davantage de considération pour la qualité de vie de ceux qui nous entourent, nous veillerions à améliorer les conditions du travail, de la vie familiale et bien d’autres aspects de l’existence. Enfin, si nous avions davantage de considération pour les générations à venir, nous ne sacrifierions pas aveuglément le monde que nous leur livrons. 

Que reprochez-vous aux sociétés industrielles et aux chefs d’entreprise aujourd’hui ?

Matthieu Ricard : Je ne reproche rien à personne, mais attire l’attention sur le fait qu’une poursuite d’un bonheur égoïste est vouée à l’échec.  

Est-il possible de concilier croissance économique et développement durable ?

Étienne Klein : Sans doute, mais je me méfie des jeux de langage. Or, l’idée de développement durable sonne comme un oxymore : il y a de l’injonction paradoxale là-derrière.

Matthieu Ricard : Tout dépend ce que l’on appelle “croissance”Il faudrait envisager 3 indicateurs : le Produit national brut (PNB), la satisfaction de vie (“Bonheur national brut”, BNB) et la qualité de l’environnement. Le PNB, initialement conçu pour gérer la crise de 1929, ne peut servir qu’à mesurer un seul aspect de la qualité de vie. Aucun État ne souhaite avoir le sentiment que sa prospérité décline. Aujourd’hui, toute baisse du PNB et de la croissance économique donne lieu à un constat d’échec. En revanche, si la richesse d’une nation était mesurée à la fois en termes de PNB, de satisfaction de vie (ou BNB) et de qualité environnementale, les dirigeants et les citoyens pourraient se réjouir d’une croissance annuelle des 2 derniers indicateurs, même en cas de baisse corrélative du PNB. Selon Richard Layard, professeur à la London School of Economics, “Nous avons plus de nourriture, plus de vêtements, plus de voitures, des maisons plus grandes, plus de chauffage, plus de vacances à l’étranger, 1 semaine de travail plus courte, un travail plus agréable et, surtout, nous sommes en meilleure santé. Et pourtant, nous ne sommes pas plus heureux… Si nous voulons rendre les gens plus heureux, il faut vraiment que nous identifions les conditions propices à leur épanouissement ainsi que les moyens de mettre celles-ci en œuvre”*. Le bonheur national brut doit être évalué selon des critères qui lui sont propres et doit être poursuivi pour lui-même. Une science y correspond, celle de l’étude de la satisfaction de vie chez les individus, aussi bien dans le moment que sur la durée, et des corrélations entre leur niveau de satisfaction et divers autres facteurs extrinsèques (ressources financières, éducation, degré de liberté, niveau de violence dans la société, situation politique…) et intrinsèques (recherche d’un bonheur hédonique ou eudémonique, optimisme ou pessimisme, égocentrisme ou altruisme…). Les bienfaits de telle ou telle politique devraient ainsi être évalués en tenant compte des effets sur la satisfaction de vie, tout comme des répercussions sur l’environnement. 

Vous parlez de Bonheur national brut. Cette dimension de bonheur est-elle aussi importante que la lutte contre la pauvreté, l’accès aux soins… ?

Étienne Klein : Le bonheur est une notion à la fois vague et secondaire (il advient toujours “de surcroît”), au contraire de la lutte contre la pauvreté qui est, elle, un impératif précis et prioritaire.

Matthieu Ricard : Croyez-vous que le bonheur soit un luxe pour personnes riches ? Le bonheur est une manière d’être fondée sur la force intérieure, l’altruisme et le sens d’une direction dans l’existence, autant de valeurs dont les pays nantis semblent souvent cruellement manquer. 

De plus en plus d’entreprises intègrent les préoccupations sociales et environnementales dans leurs activités. Comment aller plus loin ?

Matthieu Ricard : En étant davantage concerné par les autres. Comme je l’ai entendu dire par Muhammad Yunus :“Faire du profit le seul but d’une entreprise est un complet non-sens. La dimension humaine manque totalement”.

Propos recueillis par Elsa Faure

*Le Prix du bonheur : Leçons d’une science nouvelle, 2007.

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La politique : servir ou se servir ?

Posted by Hervé Moine sur 9 novembre 2011

Giacomo Marramao, philosophe italien

Silvio Berlusconi, dirigeant politique milliardaire italien

Brève. A propos de l’annonce de la démission du chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi, on peut se poser la question de savoir s’il s’agit de l’épilogue de la saga d’un personnage charismatique, issu de la petite bourgeoisie milanaise, initialement vendeur d’aspirateurs et animateur de croisières puis constructeur et fondateur de chaînes privées de télévision, devenu l’un des hommes les plus riches d’Italie qui a marqué la vie politique italienne des 17 dernières années ?

Pour Giacomo Marramao, qui enseigne la philosophie politique à l’université Rome 3, il se peut que la démission de M. Berlusconi ne soit pas immédiate. « Il faut tenir compte du caractère et de la nature particulière de Berlusconi : il pourra poser la question de sa démission seulement s’il reçoit des garanties pour ses entreprises, pour sa sécurité, notamment judiciaire ». (source : Le Parisien)

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Comprendre la pensée de saint Augustin

Posted by Hervé Moine sur 3 novembre 2011

Treize notions-clés chez saint Augustin

Par Jean Montenot (Lire), publié le 01 novembre 2011

http://www.lexpress.fr/culture/livre/treize-notions-cles-chez-saint-augustin

Pas évident de comprendre la pensée de saint Augustin. En voici treize notions-clés.

Avant de devenir le chrétien, l’évêque, puis le saint que l’on connaît, Aurelius Augustinus fut profondément influencé par la philosophie. Dans les Confessions notamment, il reconnaît lui-même sa dette à l’égard de cette discipline. Dans la lignée du Cicéron des Tusculanes ou de l’Hortensius (traité d’exhortation à la philosophie aujourd’hui perdu, et qu’Augustin connaissait par coeur), il comprenait la philosophie avant tout comme amour de la sagesse et comme « science des choses humaines et divines ». Augustin, formé à la rhétorique, dont la culture littéraire et biblique était très grande et de première main, n’était pas pour autant stricto sensu un philosophe. La philosophie, sagesse païenne, devait trouver son accomplissement et sa raison d’être dans la découverte du Dieu des chrétiens. La conversio ad philosophiam (conversion à la philosophie) n’était donc qu’une étape d’un chemin conduisant jusqu’à la foi, le seul vrai sage étant celui qui aime Dieu (La cité de Dieu, VIII, 1) – sagesse authentique – et la seule « voie vérissime » ayant pour nom le Christ. Il ne faut donc pas tant chercher des idées ou des « concepts philosophiques » augustiniens, mais montrer plutôt comment sa soif initiale de philosophe désirant passionnément la vérité a infléchi sa compréhension des Ecritures et comment en retour ses convictions tirées de son interprétation de la Bible ont contribué à imposer une certaine interprétation des « concepts fondamentaux » de la pensée occidentale. Mais, pour Augustin, l’expérience concrète de la vie porte la double dimension philosophique et religieuse de son oeuvre. Enfin, il faut savoir que sur de nombreuses questions Augustin a évolué et rien ne serait plus contraire à son esprit que de vouloir enserrer sa pensée dans un réseau de définitions figées.

Ames

De la conception antique de l’âme, Augustin retient que tout vivant est animé, doté d’une âme (anima, féminin), mais il réserve cependant le terme d’animus(masculin) à l’âme rationnelle de l’homme ou à l’esprit (mens). C’est dans l’esprit des doctrines platoniciennes qu’il définit l’âme humaine comme « une substance douée de raison et apte à gouverner un corps » (De la grandeur de l’âme,XIII, 22). De la tradition chrétienne, il retient une conception de l’âme individuelle – « moi, l’âme » (animus, Confessions,X, 9, 6) – caractérisée essentiellement par son rapport au Dieu créateur: l’âme est capax Dei « capable de Dieu » (La Trinité,XIV, 4, 6, 8, 11), porteuse de ce Dieu à l’image duquel elle a été créée. Aussi est-elle le point d’accès essentiel à Dieu « plus intime à moi-même que moi-même ». C’est pourquoi enfin Augustin déclare « ne vouloir connaître que Dieu et l’âme » (Soliloques, I, 2, 7) et que le bonheur recherché dans le traité La vie heureuse est bien celui de l’âme qui ne trouve son repos et son souverain bien qu’en Dieu.

Amour/Charité

L’amour est au centre de l’oeuvre d’Augustin. Il désigne ce qui met l’âme en mouvement, ce qui lui donne force et vie, en la conduisant vers son « lieu naturel »: « Ma pesanteur, c’est mon amour » (pondus meum amor meus, Confessions,XIII, 9). Il est aussi au principe de toutes les vertus et de la perfection à laquelle elles tendent. Contrairement aux auteurs qui distinguent entre la dilectio (positive) et l’amor (négatif), Augustin les identifie et les fait culminer dans la charité (caritas), forme suprême de l’amour puisque, se donnant sans réserve, la charité s’assure la possession du Bien suprême. La charité s’exprime dans le commandement du Christ: « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jean, 13, 34) et, bien sûr, dans l’Incarnation. Parmi les quatre objets susceptibles d’être aimés, il y a Dieu bien sûr, nous-mêmes, notre prochain et le corps (cela étant rappelé pour ceux qui ne voient dans le christianisme que contemption du corps). Cependant il faut distinguer entre l’amour et ses contre-images: le véritable amour de soi consiste à aimer Dieu, ce soi plus intime que soi, qui est le Bien suprême et non un bien parmi d’autres. L’amour de soi devient source d’iniquité quand, oublieux de sa destination naturelle, il est cultivé pour lui-même. Il faut donc fermement opposer la dilectioau désir concupiscent (cupiditas, libido) hérité du péché originel. C’est bien sa soif de l’amour véritable qu’évoque la célèbre formule: « Je n’aimais pas encore, mais j’aimais aimer » (Nondum amabam sed amare amabam, Confessions,XIII, 9). En revanche la formule « La mesure de l’amour de Dieu, c’est de l’aimer sans mesure », souvent attribuée à Augustin, est en fait de saint Bernard de Clairvaux dans son Traité de l’amour de Dieu.

Civitas, Cité

Le thème des « deux cités », motivé par le sac de Rome et à l’origine élaboré par Tyconius, un adversaire donatiste, permet de préciser les relations entre l’ordre temporel et l’ordre spirituel. L’idée est que, sans renoncer à leur appartenance à une société temporelle, les chrétiens appartiennent toujours en même temps à une autre société universelle: « Deux amours ont donc fait deux cités, l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la Cité céleste. L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le Seigneur. L’une demande sa gloire aux hommes; l’autre tire sa plus grande gloire de Dieu, témoin de sa conscience. » (La cité de Dieu, XIV, 2) La doctrine d’Augustin implique la tension interne chez le chrétien entre l’orientation de la volonté vers Dieu ou vers soi-même. Elle interdit de sacraliser les institutions temporelles, y compris l’Eglise en tant que puissance temporelle, mais pas de défendre sa patrie. Même si elles sont distinctes essentiellement, les cités n’en sont pas moins mêlées dans les faits et la Rome des papes n’est pas le paradis, ni celle des Césars, l’enfer.

Cogito

Les historiens de la philosophie ont appelé cogito l’argument de Descartes qui consiste à affirmer l’évidence de l’existence du sujet pensant comme première vérité ainsi que sa séparation essentielle d’avec le corps. On a dit que Descartes avait emprunté son cogito à Augustin jusque dans son détail (argument du rêve, argument de la folie, argument du si fallor sum, « si je me trompe je suis »). Les premières formulations augustiniennes de l’argument se trouvent dans La vie heureuse et dans le Traité du libre arbitre, mais c’est dans La Trinité (XV, 12.21) et dans La cité de Dieu(XI, 26) que le parallèle est le plus manifeste. Si les deux démarches conduisent de l’épreuve du doute à la certitude de l’existence du sujet pensant et, de là, à la démonstration de l’existence de Dieu, le projet cartésien – établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences, autrement dit assurer une solide assise métaphysique aux sciences – diffère de celui d’Augustin – quête spirituelle de Dieu. La différence conceptuelle essentielle tient à ce que Descartes confère de l’être ou de la substantialité à la pensée en tant que telle – c’est la fameuse res cogitans- tandis que, pour Augustin, l’être de la pensée tient en un « je suis » – un sum – qui doit toute sa substantialité à Dieu.

Etre

La doctrine augustinienne de l’être s’inscrit dans une perspective indissociablement philosophique et religieuse: conformément à l’exégèse la plus courante d’Exode, 3, 14 : « Je suis Celui qui suis » – Dieu y est l’être par excellence, la source parfaite de toutes les existences créées par lui ex nihilo et Celui vers qui toutes les créatures tendent. Mais l’Augustin de la maturité (Homélies sur l’Evangile de Jean,38, 8 ) insiste sur la difficulté qu’il y a à comprendre la teneur de ce verset. Dans sa jeunesse, Augustin ne concevait l’être (et donc Dieu) que de manière matérielle. Sous l’influence de la philosophie platonicienne, il a été conduit à considérer à envisager Dieu comme un être immatériel, immuable et spirituel dont l’activité créatrice, comprendre donatrice d’être et d’existence, est continue et gratuite. C’est par l’âme – elle aussi immatérielle – que l’on peut s’approcher de l’être immatériel et intelligible de Dieu. Du platonisme éclectique de son temps dérive aussi une conception hiérarchisée des niveaux de réalité : au niveau de réalité le plus élevé – en Dieu – il y a les rationes aeternae, raisons éternelles plus ou moins équivalentes aux Formes intelligibles platoniciennes, lois de la raison et prototypes de toutes les idées créées. Au niveau intermédiaire, il y a la ratio hominis (raison humaine), qui se situe à l’articulation de l’éternel et du temporel, la raison se subdivisant en ratio superiorqui regarde vers le hautet en ratio inferior, qui regarde vers le bas, vers le troisième niveau, celui des réalités périssables et corporelles. La compréhension augustinienne de l’être se raffine encore dans son usage proprement théologique, par exemple s’agissant des conséquences ontologiques de la doctrine trinitaire, il utilise le terme technique d’essence suprême (summa essentia) pour désigner l’unité de l’Etre de Dieu.

Foi

On a fait d’Augustin l’un des pères du « croire pour comprendre », si essentiel à la pensée chrétienne médiévale. Jusqu’à sa conversion finale, à travers ses adhésions au rationalisme baroque des manichéens, au scepticisme de Cicéron et à son antidote platonicien, Augustin a d’abord longtemps cherché à atteindre la vérité sans faire appel à la foi. Une fois converti, Augustin s’est par la suite souvent référé à la parole d’Isaïe (7, 9) « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas ». La foi – ou la croyance, chez Augustin le substantif fides et le verbe crederesont équivalents – est en effet nécessaire à la compréhension de la vérité. Adhésion personnelle et consentement reconnu, elle est assentiment aux vérités révélées par l’Ecriture: « Même croire n’est pas autre chose que penser en donnant son assentiment […]. Quiconque croit pense, et en croyant il pense et en pensant il croit […]. Si elle n’est pas pensée, la foi n’est rien » (Sur la prédestination des saints, 2, 5). La foi diffère cependant de la connaissance au sens le plus élevé, car elle doit être complétée par la caritas, don et grâce divine.

Grâce

Le « docteur de la Grâce » – c’est ainsi que l’on désigne parfois Augustin – a fourni à l’exégèse et aux commentaires théologiques l’occasion d’innombrables discussions sur cette question difficile. Généralement, le terme désigne l’action divine sur les anges et les êtres humains qui les conduit à Le reconnaître et à L’aimer. Pour Augustin, la grâce est la condition essentielle et gratuite du salut. Cela implique – et c’est ce qui a choqué un Pélage et ses sectateurs – que les hommes, blessés dans leur condition par le péché, ne sauraient par leurs seuls efforts obéir aux ordres divins (et donc faire quelque chose de bien) et qu’ils doivent pour y parvenir libérer leur volonté en sollicitant les moyens divins, autrement dit la grâce. De là, les interminables débats sur la liberté de l’homme et sur la prédestination. Pour résumer grossièrement la chose : pas de salut sans grâce divine. Toutefois, la grâce n’annule pas le libre arbitre des hommes. Condition nécessaire mais non suffisante, elle ne garantit pas le salut de celui qui, bien qu’en ayant reçu le don, fait un mauvais usage de sa liberté.

Liberté

Sous prétexte qu’elle refuse de proportionner la grâce aux mérites – ce qui alimenterait le péché d’orgueil – la doctrine augustinienne ne réduit pas pour autant les êtres humains à n’être que des « marionnettes dans la main de Dieu » (De la grâce et du libre arbitre). La volonté libre n’est en effet pas détruite par la prévalence de la grâce, mais elle ne concourt qu’au péché si elle n’est pas secondée par la grâce divine. Par ailleurs, Augustin distingue soigneusement la liberté politique de la liberté religieuse.

Mal/Péché

L’une des thèses fondamentales d’Augustin, peu audible si on ne la met pas en perspective avec la réfutation du manichéisme dont Augustin avait été un adepte, est que le mal n’existe pas. Le mal n’est rien en lui-même, sinon la privation du bien, sa mutilation: c’est la nature déchue en tant que viciée par les péchés, au premier desquels il faut compter le péché originel qui a eu pour conséquence la rébellion du corps contre l’âme, d’où sont issues la concupiscence et l’ignorance. Le mal n’est donc pas pensable, sinon justement par référence au bien dont il est privation et, pour ce qui concerne le mal moral, il est l’effet du mésusage par l’homme de son libre arbitre.

Rétractations

Rétractations est d’abord le titre d’un traité d’Augustin (achevé en 427) assez unique en son genre puisqu’il s’agit de la révision par Augustin de l’ensemble de son oeuvre. C’est aussi la marque de l’humilité du penseur, l’aveu de la faillibilité de tout penseur et du caractère ouvert de sa pensée. C’est aussi un exemple sans équivalent de relecture, chez un auteur ancien, de sa propre oeuvre.

Sagesse

La sapientia,ou sagesse, se distingue de la scientia, ou science, en ce que la première a pour objet le monde éternel et immuable, tandis que la seconde est connaissance du monde temporel et muable. La sagesse étant acquise par la raison supérieure (voir « être ») et la science par la raison inférieure. Le péché affecte la capacité humaine d’atteindre la sagesse et donc le bonheur. Augustin distingue par ailleurs entre sagesse immédiate- que les âmes bienheureuses pourront atteindre dans la vision béatifique (La cité de Dieu,XXII, 29), cette contemplation remplaçant dans la vie à venir la foi – et sagesse médiate qui suppose la médiation de l’Incarnation, de l’enseignement du Christ, de la Bible et de l’Eglise.

Temps

« Tant qu’on ne me le demande pas, je sais [ce qu’est le temps], dès qu’on me demande de l’expliquer, je ne le sais plus », lit-on dans les Confessions(XI, 14). Augustin analyse cependant dans ce même livre la question du temps de manière extrêmement suggestive, l’insérant dans une réflexion plus générale sur la création. Distinguant d’abord le temps relatif à l’existence des choses créées et l’éternité de leur créateur, il conclut qu’il n’y a pas de sens à se demander ce qu’il y avait avant la Création puisque le temps lui-même, avec la distinction de ses trois dimensions, commence avec la Création. Mais c’est certainement la description de la conscience intime du temps et de son essence fragmentaire du point de vue de l’âme humaine qui témoigne le mieux du génie d’Augustin. Rien n’est plus caractéristique de la relation de l’âme au temps que la métaphore de la distentio animi qui, en rendant possible la coexistence du futur et du passé dans le présent vécu par l’âme, explique qu’on puisse percevoir la durée et en effectuer la mesure.

Vérité

La vie d’Augustin est une quête constante de la vérité comme l’attestent les Confessions. Des Ecritures, il tire un « concept » de vérité identifié à Dieu – « le vrai […] c’est ce qui est » (id est quod est, Soliloques,II, 5, 8) -, de l’idée du bien platonicienne, l’idée d’un Dieu qui éclaire de sa lumière le monde intelligible comme le soleil illumine le monde sensible. De cela ressort la doctrine spécifiquement augustinienne de l' »illumination divine ». La métaphore apparaît notamment dans les Soliloques, où il discute de la question de l’immortalité et dans La cité de Dieu,X, 2, 1) où s’opère une sorte de conciliation entre la doctrine platonicienne (ou plutôt plotinienne) de l’illumination et les lieux scripturaires qui ont conduit Augustin à identifier Dieu à une lumière intelligible. Il diffère de Platon en ce que cette lumière touche l’homme en entier et non seulement sa part intelligible. Aussi la quête de la vérité se confond-elle avec la recherche du bonheur et de la sagesse. Dieu est le « maître intérieur » qui fait que nous prenons conscience de la vérité d’un discours ou d’une démonstration. Ainsi n’est-ce pas le maître qui enseigne au disciple la vérité, mais ils sont l’un et l’autre soumis à la vérité intérieure qui réside dans l’âme même, « c’est-à-dire le Christ vertu immuable et Sagesse éternelle de Dieu » (Du Maître, XII, 38). Enfin, de même que le mal n’est rien qu’une privation du bien, le faux n’est qu’une déviation du vrai.

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Pourquoi tant de silence ?

Posted by Hervé Moine sur 28 octobre 2011

Le silence fait son show dans un monde bruyant

Article paru dans 20mintes.ch le 27 octobre 2011

http://www.20min.ch/

Stress et cacophonie sont les démons de notre époque. Une philosophe explique pourquoi le calme est devenu un but ultime.

Elsa Godart, philosophe et psychanalyste

Le mot silence est sur toutes les lèvres, cet automne. Les preuves ? «The Artist», actuellement à l’affiche, est un film muet où le héros, campé par Jean Dujardin, est un acteur des années 1930 incapable d’émettre un son. La mode de la «silent party» fait un tabac à Paris. Depuis quelques semaines, la presse francophone tartine sur le silence radio de l’écrivain Michel Houellebecq, qui se planque dans un lieu secret, ou celui du satellite «Rosat», qui s’est échoué sur terre sans faire de bruit.

Pourquoi ce thème est-il dans l’air du temps aujourd’hui ? Pour la philosophe Elsa Godart, «le silence n’est jamais rien, c’est un langage à part entière. Au-delà des non-dits angoissants et pesants­, le silence invite au retour sur soi et au recueillement­.» Sonneries, vrombissements, chaos : l’homme moderne est assailli par le bruit. Perçu comme l’expression de la vie, il est désormais, à haute dose, synonyme de stress. Le contemporain aspire à ce luxe qu’est la sérénité. «Certes, l’angoisse du silence est liée à la peur du vide. Mais rompre avec le rythme effréné de la vie urbaine permet d’entendre mieux», ajoute l’intellectuelle, qui évoque la dimension collective de cette quête : «Etre ensemble dans le silence est une forme extrême d’intimité.»

Mutisme élevé au rang d’art de vivre

A la fin du XXe siècle, «Le monde du silence», comprenez l’univers sous-marin, était le champ d’action du commandant Cousteau, un célèbre explorateur. Au XXIe, c’est un cinéaste, David Lynch, qui sonde, lui aussi, les profondeurs, mais celles de l’âme. Nul besoin d’un sous-marin: l’artiste s’est fait le chantre de la méditation aux Etats-Unis et a ouvert une fondation où ses disciples distillent, sans bruit, une technique originale pour atteindre la paix intérieure. Cette aspiration au zen est aussi en vogue dans le domaine professionnel en France. Des entreprises (L’Oréal, Ikea, Areva, hôpitaux, etc.) ont recours à un sophrologue qui réunit les employés pour des séances de relaxation et de silence. Le but est la gestion du stress, qui pousse 30% des salariés français à envisager de quitter leur emploi.

En piste contre le boucan

Le Silencio fait beaucoup de bruit à Paris. La boîte de nuit, inaugurée récemment, est la plus courue de la capitale française. L’établissement s’est notamment spécialisé dans la «silent party». Le principe ? Les joyeux drilles écoutent les sons du DJ dans des casques sans fil. Vu de l’extérieur, le spectacle est surréaliste. Ces réjouissances silencieuses­ avaient été lancées en Grande-Bretagne en l’an 2000. Leur but était de lutter contre la pollution sonore en milieu­ urbain.

Qu’il est rassurant, le bruit de l’auto !

Volvo s’intéresse au silence de ses nouveaux modèles électriques, jugé «oppressant» par des testeurs. Depuis 2009, ces voitures font l’objet d’essais acoustiques en laboratoire afin «de créer une ambiance agréable à l’oreille, dans et hors de la voiture», dit le constructeur. De nombreux piétons malvoyants, inquiets de cette absence de sons «avertisseurs», se plaignent. Ils craignent pour leur sécurité.

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Ruwen Ogien visionnaire : Vers une profonde transformation de nos idées morales ?

Posted by Hervé Moine sur 28 octobre 2011

Ruwen Ogien, spécialiste de philosophie morale et de philosophie des sciences sociales

« Les innovations biomédicales peuvent seulement modifier nos conceptions de la vie bonne, pas de la vie juste. » Ruwen Ogien

Ci-dessous un article de Ruwen Ogien, titré « Ruwen Ogien, philosophe inquiet« , paru dans le blog des InRocks à l’occasion du 25ème anniversaire des Inrockuptibles, dans lequel il exprime sa vision du onde pour les 25 ans à venir.

Ruwen Ogien, philosophe inquiet

Si le génie génétique permet d’améliorer dans des proportions considérables notre taille, nos capacités athlétiques, notre vision, notre mémoire et notre intelligence, l’idée que nous nous faisons de ce qu’est un être humain « normal » pourra-telle rester la même ? S’il devient possible de surveiller et de manipuler les pensées à volonté, d’induire chimiquement dans les esprits toutes sortes de croyances, de désirs, de sensations, les notions d’expérience personnelle et de liberté de conscience intérieure pourront-elles résister ?

Si la transplantation d’organes naturels ou artificiels ne pose plus aucun problème technique, conserverons-nous l’idée que le corps humain est sacré, indivisible, hors commerce, ou finirons-nous par le voir comme un assemblage de pièces détachées qu’on peut librement vendre et acheter ? Si le clonage reproductif humain devient possible, pourrons-nous encore penser qu’un avenir personnel dont on ne sait presque rien est constitutif de notre identité ? Si le processus de vieillissement est mieux compris et mieux contrôlé, si nous vivons infiniment plus longtemps en bonne santé, nos conceptions de ce qu’est une vie « ratée » ou « réussie » pourront-elles être les mêmes ?

S’il devient possible de créer des êtres transhumains, posthumains, subhumains, cyborgs ou chimères, les idées que nous nous faisons des limites de la communauté morale, c’est-à-dire des êtres que nous avons choisi de ne pas traiter comme des choses, juste bonnes à exploiter et à consommer, ne risquent-elles pas d’être profondément transformées ? Si tout cela se réalise, nos idées morales seront-elles modifiées ? Il est probable que ces innovations biomédicales changeront nos idées de ce qu’est une vie bonne, heureuse, réussie, accomplie. Mais pourquoi devraient-elles changer nos idées de la justice sociale ? Pourquoi devraient-elles annuler l’exigence que chacun puisse avoir accès à ce que la technique propose, dans la mesure de ses désirs ou de ses besoins, sans discrimination selon l’âge, la condition sociale ou l’orientation sexuelle ? En fait, les innovations biomédicales peuvent seulement modifier nos conceptions de la vie bonne, pas de la vie juste. Elles ne seront donc pas très importantes du point de vue moral, tout au moins pour ceux qui, comme c’est mon cas, accordent une priorité à la vie juste sur la vie bonne.

Paru dans le 28 octobre : http://blogs.lesinrocks.com/25ans/2011/10/28/ruwen-ogien-philosophe-inquiet/

Dernier ouvrage de Ruwen Ogien

L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine

Klinde éditions

Vous trouverez dans ce livre des histoires de criminels invisibles, de canots de sauvetage  qui risquent de couler si on ne sacrifie pas un passager, des machines à donner du plaisir que personne n’a envie d’utiliser, de tramways fous qu’il faut arrêter par n’importe quel moyen, y compris en jetant un gros homme sur la voie.
Vous y lirez des récits d’expériences montrant qu’il faut peu de choses pour se comporter comme un monstre, et d’autres expériences prouvant qu’il faut encore moins de choses pour se comporter quasiment comme un saint : une pièce de monnaie qu’on trouve dans la rue par hasard, une bonne odeur de croissants chauds qu’on respire en passant.
Vous y serez confrontés à des casse-tête moraux. Est-il cohérent de dire : « ma vie est digne d’être vécue, mais j’aurais préféré de ne pas naître » ? Est-il acceptable de laisser mourir une personne pour transplanter ses organes sur cinq malades qui en ont un besoin vital ? Vaut-il mieux vivre la vie brève et médiocre d’un poulet d’élevage industriel ou ne pas vivre du tout ?
Cependant, le but de ce livre n’est pas de montrer qu’il est difficile de savoir ce qui est bien ou mal, juste ou injuste. Il est de proposer une sorte de boîte à outils intellectuels pour affronter le débat moral sans se laisser intimider par les grands mots (« Dignité », « vertu », « Devoir », etc.), et les grandes déclarations de principe (« Il ne faut jamais traiter une personne comme un simple moyen », etc.).
C’est une invitation à faire de la philosophie morale autrement, à penser l’éthique librement.

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