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Etude de texte : Bergson, l’Energie spirituelle.

Henri Bergson (1859-1941)

Henri Bergson (1859-1941)

« Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire: toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création: plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement (…) celui qui est sûr, absolument sûr, d’avoir produit une oeuvre viable et durable, celui-là n’a plus que faire de l’éloge et se sent au-dessus de la gloire, parce qu’il est créateur, parce qu’il le sait, et parce que la joie qu’il éprouve est une joie divine. »

H. Bergson, l’Energie spirituelle

Quelle est la destination métaphysique de l’homme? telle est la question philosophique traitée par H. Bergson dans ce texte. Selon lui, créer est ce pour quoi nous sommes destinés; et c’est la nature elle-même qui nous l’indique pour peu que nous y prêtions attention. En effet, nous explique le philosophe, c’est par un signe tout à fait naturel que l’homme peut être renseigné sur le véritable sens de son existence et sur sa propre destinée; ce « signe » c’est tout simplement le sentiment de « joie ». N’est-ce pas la joie qui nous indique que « la vie a réussi »? Et ne trouvons-nous pas justement que « partout où il y a joie il y a création »?

La thèse bergsonienne, selon laquelle le sentiment de la joie est le signe qui indique ce pour quoi nous somme faits, présuppose ainsi, que l’affectivité (joie, tristesse, angoisse…) n’a pas simplement un sens psychologique, sens que nous lui donnons ordinairement, mais atteint une véritable dimension métaphysique en ce qu’elle est susceptible de nous renseigner sur le sens de notre propre destinée. C’est cette idée qu’il nous faudra discuter après avoir analysé précisément cet extrait en suivant l’ordre d’exposition des idées de son auteur.

Le texte s’articule en trois temps: Tout d’abord Bergson met en relation le sentiment de « joie » à la « destination » métaphysique de l’homme; ensuite, il opère une distinction essentielle entre « plaisir » et « joie » en opposant le caractère borné du plaisir à la dimension dynamique de la joie; enfin, et c’est là l’aboutissement de sa réflexion, il affirme que toute « joie » est « création ».

Au début de cet extrait, Bergson part d’un constat d’échec des philosophes qui n’ont pas pu répondre de façon satisfaisante à l’essentielle question de la destination métaphysique de l’homme étant donné qu’ils n’ont que trop peu considéré les indices fournis par la nature elle-même: « les philosophes, dit-il, qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même ». Les philosophes n’auraient donc pas vu l’évidence, s’en seraient même éloignés préoccupés qu’ils étaient par leurs rationalisations, voire par leurs ratiocinations. Bergson adresse, là, à ses pairs, une sérieuse et sévère critique. En fait, pour être plus précis, il semble qu’il ne critique pas tant les philosophes eux-mêmes, mais plutôt la manière traditionnelle de philosopher. Tentons de comprendre cette idée de l’auteur, selon laquelle, les spéculations philosophiques échouent dans leurs réponses à notre présente question, afin de voir par quelle démarche originale et supposée plus adéquate, Bergson compte la résoudre. Et commençons, pour ce faire, par définir ce qu’est un philosophe.

Le philosophe est celui qui aime et recherche la sagesse et le savoir (philo-sophos); il n’est pas celui qui prétend posséder la sagesse et le savoir, il ne prétend pas en effet au titre de Sage (sophos). Il s’efforce, sur le plan spirituel, d’élaborer une conception cohérente du monde et de l’homme. En cela la philosophie ne désigne pas autre chose qu’une recherche, une quête unitaire, une réflexion sur le sens des choses et du réel. « La signification de la vie » en général, c’est-à-dire le sens de l’existence, de l’ensemble des activités et des événements de tous les êtres, et « la destinée de l’homme » en particulier, c’est-à-dire la finalité et le sens de l’existence humaine, sont objets de réflexion en philosophie. En effet, le problème de la destination de l’homme constitue, si ce n’est le plus grand, un des problèmes majeurs, et ô combien difficile, pour qui s’adonnent à la réflexion philosophique. Explicitons ce problème. Il y a dans l’idée de « destinée » et celle de « destination », la notion que quelque chose est fixée d’avance, et qui, par conséquent, échappe à l’homme, à sa volonté, et qui lui est, cependant, donnée, lui est réservée. Quel sens moral ou religieux peut avoir l’existence de l’homme en tant qu’individu ou en tant qu’espèce? Que sommes-nous venus faire sur terre? Quelle peut bien être la signification de cette brève et évanescente apparition dans le monde? Telles sont, par exemple, les questions qui traduisent bien ce problème métaphysique de la destination de l’homme. Quelle est donc la signification de ce quelque chose qui est réservé à l’homme?

Or, selon Bergson, s’il leur revient, aux philosophes, d’avoir posé bien posé ce problème essentiel, leur démarche pour tenter d’y répondre s’est révélée inadéquate. Ils se sont perdus dans des raisonnements, on peut s’en douter, à n’en plus finir, si bien qu’ils ont oublié tout simplement d’ouvrir les yeux et qu’ils n’ont pas vu qu’il était possible de se fonder sur quelque chose de fiable, sur quelque chose qui apparaît comme un véritable indicateur, un révélateur en ce domaine. Ils se sont détournés de ce qui peut apparaître comme une évidence, une vérité révélée en sorte, en recherchant en eux-mêmes par le fruit de leur propre réflexion et de leur propre méditation. Il appartient donc à Bergson de leur ouvrir les yeux et de leur montrer, et de nous montrer, ce révélateur: « la nature ». Ici, le terme « nature » doit être entendue comme l’ensemble de tout ce qui existe, des choses visibles, en tant que milieu où vit l’homme. Cette nature, selon notre philosophe, nous renseigne spontanément en ce qui concerne cette destinée. Elle nous éclaire. Elle nous informe elle-même. Elle nous avertit en nous donnant des renseignements. La clef du problème de la destination métaphysique de l’homme appartient donc à celui qui sait voir, regarder et lire la nature. On pourrait dire, en somme, que Bergson accuse ses pairs de cécité. Mais quel est ce renseignement précieux que nous offre la nature?

« La nature nous avertit, nous dit l’auteur, par un signe précis. » Et quel est-il? « Ce signe est la joie. » Cela signifie-t-il que nous avons trouvé, là, « la signification de la vie » et « la destinée humaine »? La joie est-elle la réponse à notre problème? Assurément non! Elle est bel et bien la clef du problème, celle qui ouvre les portes de la difficulté, laissant entrevoir la solution, ce pour quoi nous sommes faits. En effet, si la joie est signe, elle ne peut être signe d’elle-même. Il est le propre d’un signe de signifier autre chose que lui-même, ce sans quoi il se nierait comme signe. Comme si un panneau routier s’indiquait lui-même! Un signe ce n’est pas autre chose qu’une chose perçue permettant de conclure à la vérité d’une autre chose, à laquelle elle est nécessairement liée. Par exemple, la fumée est signe de consumation; c’est d’ailleurs pour cela que l’on dit qu' »il n’y a pas de fumée sans feu »! Un signe est donc l’indice, la marque, l’expression, la manifestation d’autre chose. Autrement-dit encore, un signe est un symptôme (en psychanalyse, un symptôme névrotique est signe d’un traumatisme psychique lié à la petite enfance), une annonce (une borne kilométrique annonce la distance qu’il reste à parcourir jusqu’à la prochaine ville). En un mot, un signe est un élément permettant de reconnaître une autre réalité.

Résumons cette première partie du texte. Nous possédons, par conséquent, dit Bergson, un indice qui représente, en quelque sorte, l’annonce que ce pour quoi nous sommes faits est atteint, que ce qui nous est donné (ce qui nous est destiné) est réalisé (nous sommes arrivés à destination!). Cet indice, qui, selon notre auteur, n’a généralement pas été remarqué par les philosophes, permettant de dire que nous avons atteint ce à quoi nous sommes promis (finalité), est la « joie ». Voilà comment Bergson lie la joie à la destination métaphysique de l’homme. Reste à savoir ce que signifie exactement la joie, ce qu’il entend par-là, et, de quoi, selon lui, la joie est signe. C’est justement ce dont il traite dans les deux parties suivantes.

Que désigne, tout d’abord, d’une manière générale, le terme de joie? La joie peut être définie comme une émotion particulière qui se distingue des autres émotions en ce qu’il s’agit d’une émotion agréable; en ce sens, on peut donc dire que la joie se rapproche du plaisir. Cependant, la joie semble être plus profonde. En effet, la joie semble être plus qu’une simple émotion, et nous dirions plus volontiers, pour être plus précis, qu’il s’agit d’un sentiment. La joie serait sentiment, sentiment global ressenti par toute la conscience. Ne dit-on pas « être inondé de joie »? Mais, cette définition demeure insuffisante car des sentiments comme la tristesse ou l’angoisse sont aussi ressentis par la totalité de la conscience. Etre angoissé c’est être monopolisé par cette angoisse. Disons que la joie est un sentiment exaltant, vivifiant, stimulant, en ce qu’elle est agréable, alors que l’angoisse est un sentiment déprimant. On peut donc définir cet état affectif global, de caractère agréable qu’est la joie, comme un sentiment total de satisfaction du sujet conscient, sentiment qui se manifeste par l’exaltation, voire l’exubérance. Cependant, pour être complet et plus précis encore, plus qu’un sentiment qui s’exprime par l’exaltation, le sentiment de joie se manifeste plus fondamentalement et plus profondément par la paix intérieure et la sérénité de l’esprit, par l' »ataraxie » pour reprendre le terme si cher aux sages de l’Antiquité. Mais, comment Bergson définit-il lui-même la joie, dans ce texte?

Bergson, dans la deuxième partie de l’extrait, définit la joie à partir de ce qu’elle n’est pas, afin de bien nous faire saisir son essence. Selon lui, la joie, sentiment de plénitude, se distingue du plaisir: « Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. » Cette distinction est essentielle selon lui. Qu’est-ce que le plaisir à côté de la joie? si ce n’est, certes, un état affectif agréable, un sentiment de satisfaction, mais d’une qualité et d’une densité bien inférieures à celles que détient et possèdent la joie. D’autre part, nous avons précédemment définit la joie comme sentiment ressenti par la totalité de la conscience; le plaisir, lui, et c’est bien ce que semble dire Bergson, est un bien-être essentiellement d’ordre sensible, corporel. C’est là, semble-t-il, une distinction essentielle. Mais, il ne s’agit pas de penser que Bergson déprécie le plaisir du corps au profit de la joie de l’âme. Non pas du tout, il va nous montrer que le plaisir tout comme la joie est signe, indicateur. Le plaisir a une fonction dans l’ordre naturel. C’est dire que, pour notre philosophe, l’affectif joue un rôle très important qu’il ne convient pas de négliger si l’on veut saisir la destination métaphysique de l’homme; il prend lui-même une dimension métaphysique. Or, la distinction que nous venons de mentionner se place sur le plan simplement psychologique. Bergson, quant à lui, va bien plus loin, et voilà ce qu’il dit du plaisir: « le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie; il n’indique pas la direction où la vie est lancée ». Que veut-il dire exactement?

Le plaisir est un moyen habile et ingénieux inventé par la nature. On peut remarquer que c’est, dans ce texte, la seconde fois que l’auteur emploie ce mot « nature ». Et ici, il précise ce qu’il faut entendre par nature. Si la nature a inventé le plaisir dans le seul but que l’être vivant survive, la nature est alors définie comme l’ensemble de tout ce qui existe, comme nous l’avions noté précédemment, pour que l’être vivant puisse conserver et perpétuer l’ensemble des forces qui le maintiennent en vie, ou, ce qui revient au même, qui résistent à la mort. Comprenons bien l’idée de Bergson, en prenant des exemples simples et clairs: quand l’être humain mange ou boit, ces actes sont accompagnés de bien-être, d’un sentiment de satisfaction: qu’il est bon de manger quand on a faim et de boire quand on a soif! N’est-ce pas un réel plaisir? Ce plaisir, qui accompagne l’acte de s’alimenter et celui de se désaltérer, n’est-ce pas un moyen ingénieux pour perpétuer la force vitale? et, s’il n’y avait pas ce bien-être, l’homme, tout comme l’animal, ne mangerait et ne boirait peut-être pas! De même, le plaisir qui accompagne l’acte amoureux est peut-être le moyen naturel pour les espèces de se perpétuer. Autrement-dit, selon Bergson, le plaisir n’est pas quelque chose de gratuit, n’est pas un don, mais une « astuce » qui sert la vie elle-même. Le plaisir manifeste uniquement la réalisation d’un acte vital.

A ce caractère restreint du plaisir s’opposent la fonction globale et la finalité de la joie. Le plaisir ne donne pas à voir un but ou une intention; il possède un sens plus mécanique que la joie, qui correspond à une orientation et à une finalité. Pour Bergson, le plaisir est statique alors que la joie est dynamique; et c’est bien ce qu’il montre dans cette opposition: alors que, le plaisir « n’indique pas où la vie est lancée […] la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire ». Et il ajoute que « toute grande joie a un accent triomphal. » On comprend que ce que veut nous dire Bergson c’est que nous, hommes, nous ne sommes pas faits simplement pour survivre, conserver notre être propre et notre espèce; il y a plus, et bien plus, et c’est ce qui fait la spécificité de l’homme, nous sommes faits pour vivre, Vivre avec un grand « V », plus exactement pour inventer la Vie. La vie qui gagne du terrain, qui remporte une victoire, c’est une vie qui s’invente. Et si nous triomphons, c’est parce que la poussée de vie s’est accrue. On comprend ainsi la métaphore militaire, telle une armée qui a décidé de ne pas camper sur ses positions, et qui a ainsi entamé une percée et qui poussée par son élan collectionne les conquêtes et les victoires, la vie qui va de l’avant, la vie qui s’invente, l’emporte sur l’inertie d’une vie qui ne cherche qu’à se conserver. Notre joie est le signe d’un puissant élan vital, d’une invention de vie ; elle est le signe que l’élan vital l’emporte, contre la mort et l’inertie.

La dernière partie du texte est l’aboutissement de la réflexion qui vient d’être conduite : « or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création: plus riche est la création, plus profonde est la joie ». Si l’on tient effectivement compte, dit Bergson, de cet accent triomphal de la joie, de cette idée de succès, de réussite qui y est contenue, on comprend alors, qu’à ce moment, ce sentiment de plénitude qui est ressenti, ce sentiment total de satisfaction qui inonde toute la conscience du sujet, révèle bien quelque chose de tout à fait fondamental, à savoir que « joie » et « création » sont intimement liées. La joie est ce signe qui signifie que l’on donne l’être et l’existence à ce qui n’existait pas, que l’on tire quelque chose du néant, que l’on réalise ce qui ne possédait pas d’être, que l’on élabore « ex nihilo », que l’on invente. Il y a bien, dans l’idée de « création », l’idée d’une production particulière, celle qui produit la nouveauté.  L’artiste peintre qui produit une oeuvre, réalise une création si le tableau est rigoureusement neuf, s’il voit les choses de manière nouvelle. Une oeuvre originale n’est-elle pas d’ailleurs celle qui renouvelle notre regard, notre façon d’appréhender, le réel? De même, l’écrivain romancier crée si la forme romanesque lui est irréductible. Ce qui fait l’essence de la création c’est bien ce caractère de nouveauté irréductible. Toute création représente cette entreprise nouvelle, qui produit ex nihilo les choses, et la joie est d’autant plus profonde, elle va d’autant plus dans le fond de l’esprit, elle est d’autant plus intense que la nouveauté irréductible  contient davantage de nombreux et fertiles éléments. Comme l’écrit Bergson, « la mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et moralement ». Ainsi, la joie annonce, dans tous les domaines que ce soient, le triomphe de la vie, c’est-à-dire la création d’une nouveauté irréductible.

Dans les toutes dernières lignes de cet extrait, Bergson souligne que la création est mille fois au-dessus des notions de « gloire » ou d’ « admiration ». Celui qui crée est, au fond, bien au-dessus de l’éloge. Il n’a que faire des louanges. S’il est certain « d’avoir produit une oeuvre viable et durable », c’est-à-dire d’avoir fait exister ce qui n’existait pas encore, c’est-à-dire encore d’être vraiment la source et l’origine d’un nouveau phénomène, alors l’éloge, le jugement favorable qu’on peut lui exprimer, et aussi la gloire, l’éclat prestigieux de la renommée, n’ont guère d’importance pour lui. L’éloge et la gloire sont, pour lui, tellement superficiels et inférieurs par rapport à la joie qu’il éprouve si intensément. Ce sentiment de plénitude a quelque chose de divin; la création, qui est ce pour quoi nous sommes faits, nous fait participer, en quelque sorte, à la perfection divine.

L’intérêt philosophique de ce texte est multiple. Nous retiendrons essentiellement deux points: il a le mérite, tout d’abord, d’approfondir la notion de création et d’ériger celle-ci comme la finalité même de l’existence humaine, ensuite, de bien souligner l’essence métaphysique du sentiment de la joie qui accompagne nécessairement toute création.

Bergson s’est particulièrement bien attaché à approfondir la notion de création en soulignant sa nature. La création, c’est un acte d’invention, dans l’ordre artistique, technique, scientifique, philosophique,… Créer, c’est faire surgir du néant, de manière irréductible. C’est un acte qui aboutit à quelque chose de neuf. La création est relative à son créateur, elle est son oeuvre originale, elle lui est propre. Dans le domaine esthétique, en particulier, la création est la production originale du génie. Par exemple, quand Proust écrit A la recherche du temps perdu, il nous donne certes à voir le vécu de son enfance, de ses rapports avec sa mère et sa grand-mère, les différentes rencontres qu’il a faites, etc… (en cela rien de neuf! combien de romans avant celui de Proust font oeuvre de mémoires.), mais, surtout, ce qui surgit, c’est une oeuvre incomparablement nouvelle, sous sa forme littéraire et poétique qui se lie à une pensée métaphysique du sens de la vie. On pourrait citer bien d’autres exemples qui montrent ainsi qu’il est le propre de la création de représenter une entreprise nouvelle, radicalement et irréductiblement nouvelle, qui produit ex nihilo les choses. Peut-être pouvons nous comprendre ce caractère de nouveauté de la création dans l’étonnement que suscite généralement une oeuvre artistique digne de ce nom. L’œuvre de l’artiste de génie, si elle étonne, c’est qu’elle nous invite à renouveler notre regard sur le réel, c’est-à-dire à rompre avec le déjà vu, avec nos habitudes, et cette oeuvre est effectivement susceptible d’y parvenir justement par son caractère de nouveauté. Mais ce qui est en même temps encore plus étonnant c’est cette capacité qu’a le génie de créer justement du neuf, à un point tel que l’on peut se demander s’il ne lui est pas communiqué par les dieux? Mais alors, créer est-il à la portée de tous? Inventer, produire du neuf est-il à la portée de tout à chacun?

Le domaine artistique est certes propice à la création, elle n’est cependant pas son privilège, il en est bien d’autres, en effet, comme le montre remarquablement bien l’exemple de la maman qui regarde son enfant. Créer est bien, comme le dit Bergson, ce pour quoi nous sommes faits. Et si la destination métaphysique de l’homme est bien de créer, alors il s’agit de développer notre créativité, de faire fructifier nos puissances créatrices, et ce, dans quel domaine que ce soit. A nous de choisir notre domaine, nos domaines, à nous de créer; et ne pensons pas que la création est l’apanage de quelques hommes hors-pairs, c’est-à-dire heureusement nés ou bénis des dieux. Il s’agit de créer, de créer notre vie, pour qu’elle avance, pour qu’elle remporte une victoire, pour qu’elle triomphe. Il ne s’agit pas de se contenter de « vivoter » ou de survivre. L’homme, et c’est bien ainsi que l’on peut comprendre la pensée de Bergson, que l’on peut d’ailleurs considérer comme un enseignement riche et dynamisant, n’est pas fait simplement pour survivre. La création, ce pour quoi nous sommes faits, développe, si l’on peut dire, l’âme. Non, l’homme n’est pas fait simplement pour se maintenir en vie. Si la survie est évidemment nécessaire à l’homme en tant qu’il est justement un organisme vivant, un corps, elle n’est cependant pas ce qui donne à l’existence la plénitude de son sens; si sa survie est assurée, cela ne signifie pas que sa destination est atteinte. L’homme est bien plus qu’un simple organisme dans un milieu, qui naît, qui se nourrit, qui donne la vie et qui meurt. La survie n’est pas la vie. La réalisation de l’homme capable de nouveauté, passe donc ainsi par l’activité créatrice. Un des intérêts philosophiques majeurs du texte est donc bien de nous montrer la véritable nature de la création et de nous faire voir son rôle considérable. Par elle, l’homme s’accomplit, réalise son destin; elle donne sens à sa vie.

D’autre part, et c’est le deuxième point que nous voulons mentionner, ce texte a le mérite de bien souligner l’essence métaphysique de la joie, la joie qui accompagne justement toute création. La joie, qui est, nous l’avons vu, un état de plénitude et de satisfaction intégrale, possède, selon Bergson, plus qu’un sens purement psychologique. L’intérêt philosophique est, ici, de bien mettre en évidence que la joie a une réelle valeur, une signification métaphysique. Elle signifie que nous expérimentons une authentique perfection divine. Qui n’a pas connu la joie ne peut comprendre. En elle, nous pressentons quelque chose de beau et de grand, bref de divin. La joie est donc signe que nous vivons, que nous créons, que nous sommes loin de la mort et des puissances de mort et d’inertie. C’est dire qu’elle est infiniment supérieure à la tristesse et aux affections négatives, telle l’angoisse par exemple. En somme, pour Bergson, seule la joie vaut. Elle nous rend proches de l’action et du divin: dans la joie, notre puissance est en expansion, alors que dans la tristesse et dans l’angoisse, cette puissance diminue. Ce beau texte de Bergson présente bien l’intérêt de souligner l’importance des passions joyeuses par rapport aux passions tristes, passions joyeuses qui sont signes métaphysiques de l’être, et on pourrait même rajouter du divin, s’il existe. (Cf. le récit de la création dans La Genèse: Le dernier jour Dieu contempla son oeuvre, on peut très bien imaginer quelle a pu être sa joie.)

Nous avons vu que le texte de Bergson est intéressant philosophiquement parlant au moins à double titre: le philosophe souligne l’importance des passions joyeuses qui sont signes métaphysiques de la signification de la vie et de la destinée de l’homme, et peut-être même du divin; il attribue également à la création un rôle considérable puisqu’il voit dans la joie et la création les signes de son accomplissement du destin de l’homme. Le problème initial était de savoir si l’affectivité est strictement psychologique ou bien si elle représente une indication permettant d’atteindre autre chose. Bergson nous apprend que si l’on veut réfléchir sur la question de la destination métaphysique il faut absolument remarquer que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Et c’est par l’affectivité, outil métaphysique, que nous est révélée cette destination. L’affectivité est donc bien plus qu’un simple état psychologique.

Cours Hervé Moine

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Une Réponse to “Etude de texte : Bergson, l’Energie spirituelle.”

  1. destartin said

    Certes, mais une objection: la joie est-elle toujours positive? Les Allemands qui assistaient aux discours d’Hitler ressentaient eux aussi de la joie, dans toute sa plénitude.

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