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En Guadeloupe, une grève ethnique?

En Guadeloupe, une grève ethnique?

Revue de Presse de Nicolas Dufour paru dans le Temps, le 6 février 2009

La Guadeloupe a largement anticipé le mouvement de mécontentement contre la vie chère, qui monte en France et en Europe. Mais dans les Antilles, la grogne se double d’une frustration culturelle.

C’est l’autre grève. Lointaine. Bien avant que la France ne bougonne à nouveau contre les réformes de son gouvernement, et alors que la grogne sociale monte en Europe, la Guadeloupe se mettait en arrêt général. Depuis le 20 janvier, ce département des Antilles est même paralysé. Stations services, liaisons maritimes, administrations, écoles, commerces: les 410’000 habitants vivent au ralenti. Non sans débat: le mouvement d’humeur ne fait pas l’unanimité.

La hausse du prix de l’essence a servi de déclencheur. Par le site d’informations dominicais Domactu, on apprend d’ailleurs que le mécontentement remonte au moins au mois de septembre dernier. De l’essence, la contestation s’est étendue à toutes les facettes de la vie chère, dans une région où les prix moyens sont 50% supérieurs à ceux de la métropole. Alors qu’elle compte 27% de chômeurs.

La lenteur qu’il a fallu aux médias de la métropole pour rendre compte de ces protestations antillaises étonne. C’est la grève, en France, de jeudi dernier (29 janvier) qui attire l’attention sur les Antilles. Le site «citoyen» Agoravox signale: «Grève historique: la Guadeloupe a commencé depuis 9 jours». Désireux d’expliquer la réalité guadeloupéenne à ses lecteurs, l’auteur précise que le taux de syndicalisation dans le département d’Outre-mer, dans le public comme le privé, atteint «des niveaux qui feraient pâlir d’envie les grandes centrales syndicales en France».

Il est vrai que l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe se montre très avancée dans ces événements. Mais le catalogue de 146 «propositions» qui constitue la base du mouvement est défendu par une large assise, partis politiques, associations, milieux culturels… Tous rassemblés sous la bannière d’allure révolutionnaire du Liyannaj kont pwofitasyon, ou mouvement contre l’exploitation outrancière (LKP). Lequel fascine loin à la ronde, jusqu’aux libertaires jurassiens qui, sur leur blog, reprennent goulûment une dépêche de l’Agence France Presse (signalée comme «presse bourgeoise», il va sans dire).

Les observateurs notent depuis des semaines le haut degré d’organisation du «kolektif», le LKP, qui mène la fronde. Des mouvements de jeunes s’y sont rallié ces jours, explique le journal France Antilles Guadeloupe, qui cite Exxos, 34 ans: «Bien avant la mobilisation de LKP, j’étais en situation précaire. Je me suis habitué comme beaucoup d’autres jeunes à faire avec rien. Très souvent, en Guadeloupe, nous sommes obligés de travailler avec trois personnes là cela nécessite dix paires de bras».

Ce mardi, la venue du secrétaire d’Etat français chargé de l’Outre-Mer, Yves Jégo, a débuté par un accord sur le pétrole, relève RFO. Mais les négociations globales, qui ont commencé jeudi, risquent d’être longue et la protestation ne s’apaise pas, relève encore la chaîne d’Outre-mer du service public.

Car l’argument économique ne couvre pas la totalité des idées qui font surface en Guadeloupe. Dans France Antilles, l’universitaire Georges Calixte relève que  l’enjeu est relatif tant au pouvoir d’achat qu’à un projet sociétal». Il affirme aussi qu’il «est temps de transcender l’archétype de la domination économique sur une base raciale qui aboutit à une racialisation des problèmes sociaux, d’autant que bon nombre de chefs d’entreprise ont leurs intérêts moraux et matériels en Guadeloupe.» Après la crise, il faudra de vrais progrès pour faire naître «une conscience collective guadeloupéenne».

De fait, lors de l’une des grandes manifestations, samedi dernier, France 24 signalait que l’un des slogans brandit était formulé ainsi: «La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup a pa ta yo, yo péké fè sa yo vlé an péyi an nou», soit «la Guadeloupe nous appartient, elle ne leur appartient pas, ils ne feront pas ce qu’ils veulent dans notre pays». Ce qui fait bondir des abonnés du Monde, qui a ouvert un débat sur le sujet: «Comprendre, ce n’est pas aux Français, pas aux Blancs!», déplore l’un d’eux. Un autre insiste: «Quand les grévistes réclament que la priorité des emplois soit donnée aux Antillais d’origine africaine et indienne, c’est un protectionnisme extrémiste assimilable à de la discrimination, voire du racisme.» L’appui que l’ancien footballeur Lilian Thuram veut apporter aux Guadeloupéens provoque même un violent débat sur fond culturel, voire ethnique.

Pas du tout: c’est une «révolution orange» par une population qui «en a assez d’engraisser des chefs d’entreprises en majorité blancs», ce qui traduit avant tout un «mal-être économique, social et surtout identitaire», répliquent d’autres.

Yves Jégo, le secrétaire d’Etat venu de Paris, a d’ores et déjà annoncé qu’il n’a pas fixé de date de retour en métropole. Ce qui paraît prudent.

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