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Le projet de TERRITOIRE doit précéder le projet POLITIQUE

Georges Calixte, universitaire, docteur en science politique à l’UAG : « Le projet de TERRITOIRE doit précéder le projet POLITIQUE »

France-Antilles Guadeloupe 03.02.2009

L’universitaire Georges Calixte jette un regard économique et socioculturel et pose la question de la pertinence des politiques publiques en Guadeloupe.

La crise mondiale du capitalisme amoindrit la consommation de manière générale et internationale. Cependant, elle n’est pas suffisante pour expliquer à la Guadeloupe l’émergence d’un vaste mouvement de protestation dont l’enjeu est relatif tant au pouvoir d’achat qu’à un projet sociétal. Certaines prémices auraient déjà dû attirer notre attention.

Avec 27% de chômeurs, plus de 35 000 bénéficiaires du Revenu minimum d’insertion (RMI), actuellement Revenu de solidarité actif, les deux tiers des salariés du privé touchant le Smic ou moins, la situation socio-économique de la Guadeloupe est pour le moins préoccupante.

Ne pas légitimer les rapports de forces

De surcroît, l’opacité qui persiste dans le mécanisme de formation des prix rend difficilement admissible le fait que les pâtes alimentaires, par exemple, coûtent 87% de plus qu’en Métropole. Enfin, les succès obtenus par la mobilisation de masse quant à la baisse du coût de l’essence entretiennent fortement la croyance que le rapport de forces, exprimé dans et par la rue, peut résoudre les problèmes, remettant ainsi la délégation de pouvoir octroyée par le droit à la représentation nationale et locale.

Développer de nouvelles valeurs

Dès lors, la compréhension de la situation que nous vivons aujourd’hui nécessite un triple regard : d’abord d’un point de vue économique, il convient de repenser la moralisation des rapports entre l’offre et de la demande et l’instauration de nouveaux rapports sociaux au sein de l’entreprise ; ensuite il importe, d’un point de vue socioculturel, de développer de nouvelles va leurs visant à renforcer en particulier la soudanté ; enfin, par devers ce que nous pouvons appeler le défi à l’autorité des pouvoirs central et décentralisé, se pose la question de la pertinence des politiques publiques en Guadeloupe dans le cadre juridico-politique actuel.

– L’entreprise : plus de lisibilité dans les mécanismes de formation des prix et restaurer la confiance

C’est le coût des denrées de première nécessité, jugé exorbitant par la population, qui est l’une des causes du mécontentement social. Par rapport à l’Hexagone, les prix en Guadeloupe sont parfois doublés. L’application des taxes douanières, les frais d’approche et de stockage peuvent-ils expliquer ce différentiel ? Doit-on incriminer les marges bénéficiaires excessives des entreprises ? Si exagération il y a, lesquelles de ces dernières doivent être ciblées et pourquoi ?

Toutes ces questions ne trouvent que des réponses partielles à travers les études menées par l’Insee, le Conseil économique et social régional (CESR), l’Observatoire des prix ou le Laboratoire d’études appliquées au développement (Lead), d’autant que des données, essentielles pour l’analyse sont difficilement accessibles. C’est donc bien l’absence de lisibilité quant à la régulation du marché par les prix, en particulier de l’offre, qui éloigne les positions des patrons et des salariés, sans compter les consommateurs qui sont, pour certains, placés en situation de survie alimentaire. Les uns mettent en avant les difficultés de l’entreprise et fustigent les revendications des syndicats, qui estiment que la force de travail est largement sous-payée. D’autres ont le sentiment d’être des « vaches à lait » . Le ressenti de « profitation » est partagé par une part non négligeable de l’opinion publique, au point de légitimer la création d’un collectif nommé « Liyannaj kont pwòfitasyon (LKP) » .

La retransmission des débats en direct sur les médias a montré combien, faute de données objectives, les prises de position laissaient une large place à la philosophie, voire à l’idéologie, allant même jusqu’à des interprétations différentes des mêmes chiffres.

Transcender l’archétype de la domination économique sur une base raciale

Face à des revendications dont la satisfaction était soumise à des exigences d’immédiateté, en particulier pour l’augmentation du pouvoir d’achat, les analystes se sont retrouvés pris au dépourvu. Difficile de se livrer à des études dans le cadre d’organismes neutres afin d’éclairer l’opinion publique sur le bien fondé des attentes du collectif, à l’exception de la baisse du pouvoir d’achat, qui relève de l’évidence objective pour les plus pauvres d’entre nous. Il en est de même sur la faisabilité dans le temps des propositions faites par les décideurs.

Dès lors, encouragée en cela par les succès de la mobilisation de masse ayant abouti à une baisse significative des carburants, l’opinion publique, face à l’opacité du marché en général, est déterminée à croire fortement que les mêmes méthodes produiront les mêmes effets. Ainsi par la pression de la rue, les pratiques commerciales, ainsi que les décisions publiques, peuvent être infléchies dans le sens d’une meilleure qualité de vie.

La compréhension des mécanismes générant la notoriété du collectif LKP doit nous inciter à pousser plus loin l’analyse afin de prévenir, dans l’avenir, l’émergence d’une telle situation sociale relevant presque du chaos.

Faut-il rappeler qu’il ne peut y avoir de développement économique sans acteurs ayant la culture du risque les poussant à entreprendre. Comment et jusqu’où ceux qui ont surmonté les obstacles doivent être encouragés, au-delà des aides publiques, en faisant participer les salariés au succès de l’entreprise ? Seule la restauration de la confiance au sein de cette dernière ouvre la voie du développement durable.

Lutte de races et la lutte de classes

A la transparence évoquée précédemment doit s’ajouter la résolution de problématiques socioculturelles et managériales.

D’abord il est temps de transcender l’archétype de la domination économique sur une base raciale qui aboutit à une racialisation des problèmes sociaux, d’autant que bon nombre de chefs d’entreprises ont leurs intérêts moraux et matériels en Guadeloupe. Certes, l’histoire du peuplement de notre pays a favorisé la confusion entre la lutte de races et la lutte de classes. Il ne faut cependant pas se tromper de combat. Ce dernier doit être mené contre les conceptions et les structures néocoloniales qui sévissent à l’égard et dans l’organisation économique de l’outremer. La Guadeloupe ne doit plus être considérée comme un espace improductif dans lequel le développement économique ne s’appuie que sur la consommation ostentatoire ou les transferts financiers publics. Il n’y a aucune raison d’entretenir une discrimination à l’embauche vis-à-vis des Guadeloupéens dans leur propre pays, alors que notre jeunesse est bien formée ou est prête à l’être pour des métiers particuliers. D’ailleurs, une charte a été signée en ce sens par le secrétariat d’Etat à l’Outre-mer et le délégué interministériel pour l’Outre-mer. Elle va même jusqu’à recommander – la charte n’a qu’une valeur morale – le recrutement dans la fonction publique de ceux qui ont une connaissance de l’environnement culturel des pays où les fonctionnaires seront affectés ou mutés.

Gérer la fin de l’Etat providence

Enfin, les sciences de gestion ont fait des progrès tels qu’il faut envisager une forme de management plus rationnelle et participative, plutôt que d’entretenir une relation paternaliste entre les patrons et leurs salariés, générant du favoritisme au sein de l’entreprise.

De toute façon, la France, en proie à de nombreux problèmes internes, n’a plus les moyens financiers d’atténuer les tensions sociales en outremer par le renforcement de l’assistanat. Nous devrons, par nous-mêmes, gérer la fin de l’Etat providence, en trouvant, sur place, les clauses contractuelles d’un pacte de croissance, en augmentant la richesse produite localement. Ne perdons pas de vue qu’une fois la baisse des prix intervenue de manière durable, les surrémunérations n’auront peut-être plus leur raison d’être, rapprochant ainsi les salaires entre le public et le privé.

L’heure est certainement à l’amendement du Schéma régional de développement économique (SRDE) que le conseil régional gère à titre expérimental, afin qu’il constitue la première pierre du volet économique d’un projet de société pour la Guadeloupe.

Plusieurs propositions ont été faites par les acteurs politiques, administratifs et socio-économiques. Compte tenu de l’enchevêtrement des compétences et de leur conditionnement réciproque, il convient d’attendre qu’elles soient présentées en commun afin de s’assurer de leur fiabilité et apprécier, d’une part, leurs incidences réelles sur la qualité de vie des citoyens et, d’autre part, les effets pervers qu’elles pourraient générer dans d’autres secteurs. Par exemple, les corrections programmatiques au niveau des politiques publiques des budgets des collectivités ou des entreprises.

– L’après mobilisation : modifier durablement certaines de nos habitudes socioculturelles

Une partie des revendications du collectif LKP nous invite à une démarche plus collective pour que le soutien populaire ne soit pas la conséquence éphémère d’une somme d’individualités. Une démarche solidaire devrait commencer par le respect mutuel, s’exprimant à travers une plus grande discipline de chacun dans l’accès aux biens et aux services, même lorsqu’ils sont distribués avec parcimonie. Les altercations ou bousculades que l’on peut entendre ou observer lors des files d’attente pour l’achat de l’essence ou des denrées alimentaires relevant de la production locale, montre combien l’individualisme nous anime. Nous avons des progrès importants à faire pour qu’émerge une conscience collective guadeloupéenne.

Peut-on dire, par ailleurs, que cette mobilisation est sous tendue par des enjeux identitaires ? Nous pouvons répondre par l’affirmative, en particulier pour les revendications appelant des réponses à la nécessité que s’établissent de nouveaux rapports territoriaux et sociaux. En effet, l’identité est une manière de penser, de sentir et d’agir qui détermine l’appartenance à un groupe social en fonction d’une appropriation originale d’un territoire. N’est-ce pas cette appropriation qui nous fait défaut ? S’il est vrai que la colonisation d’assimilation – qu’il faut différencier de la colonisation de production – opérée par la France, est largement marquée par la dépossession des biens et des consciences, il convient de dépasser le poids de l’histoire pour donner du sens à un véritable projet de territoire. Il ne faut pas nous contenter de slogans rappelant que la Guadeloupe nous appartient et à nous seuls. Il convient de s’accorder sur un système de valeurs qui dépasse les 14 6 points de revendication du collectif LKP et qui nécessite quelques évolutions dans nos mentalités.

Accepter l’autorité de nos compatriotes dans les entreprises et les administrations

Sommes-nous prêts, en tant que Guadeloupéens, à accepter l’autorité de nos compatriotes dans les entreprises et les administrations sans les défier ou les jalouser ? Comment peut-on atténuer la méfiance latente qui nous anime au point d’alimenter ce que les sociologues appellent la méchanceté sociale, dont l’une des premières conséquences est le dénigrement de nos élites et intellectuels ? D’ailleurs Elie Domota, devenu leader charismatique, se doit de rester vigilant au sein de son propre camp. Pouvons nous changer nos habitudes « consommatoires » , en privilégiant nos traditions et notre production locale ? Quand allons-nous comprendre que le paraître ne traduit pas l’être, au sens humain du terme ? Il faut certes éviter toute généralisation abusive, car certains d’entre nous n’ont cessé d’attirer l’attention de l’opinion publique sur la nécessité d’associer la tradition et la modernité.

La Guadeloupe sait, de manière ponctuelle, faire preuve de solidarité. Ses forces vives ont adhéré à des combats menés contre l’oppression coloniale, ainsi qu’à la réciprocité qui s’est organisée lors des événements de la Soufrière ou lors du passage d’ouragans dévastateurs.

Il ne faut pas qu’une fois l’essence revenue à la pompe et que les rayons des commerces se soient remplis, que les avantages obtenus en termes de pouvoir d’achat accentuent nos stéréotypes sociaux négatifs qui structuraient les rapports sociaux avant la mobilisation, donnant une image négative de notre identité.

– La gestion de la décision publique locale : renforcer la proximité et la réactivité

La tension sociale, ainsi que le soutien populaire au collectif ont manifestement été sous-estimés. Par ailleurs, plusieurs jours se sont écoulés pour qu’apparaissent les premières propositions en réponse aux revendications, sans compter que la transversalité des compétences a considérablement complexifié et rallongé le temps de la négociation.

La remise en cause de la légitimité des élus locaux ne semble pas être l’objet de la mobilisation, contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser. En fait, deux problèmes ont été mis en évidence : la faiblesse des moyens classiques d’écoute sociale mis en place par la classe politique et la nécessité d’accentuer le rapprochement entre les citoyens et les centres de décision.

L’organisation de nos institutions fait qu’une fois élus, nos dirigeants politiques, pris par le quotidien en raison de la faiblesse de l’encadrement territorial qui ne compte que 3,5% de cadres de rang A, travaillent dans un système qui s’autonomise en les écartant d’autant plus de la population que la collectivité dont ils ont la responsabilité est importante et que les mandats sont multiples. Il convient de repenser les moyens d’appréhender les attentes des administrés autrement qu’à travers l’organisation d’assises, d’états généraux ou autres symposiums. La modification de la constitution intervenue le 28 mars 2003 renforce le contrôle par les citoyens des délégations de pouvoir attribué aux élus grâce aux référendums d’initiative locale ou au droit à pétition. A côté des structures permanentes prévues par les différents codes encadrant le travail ou des organes consultatifs, il convient de créer des structures ad hoc dans lesquelles toutes les composantes de la société pourraient se retrouver mensuellement.

Trouver les moyens de l’interface sociale

Il y a urgence de multiplier les commissions d’anticipation ou d’atténuation des conflits constituées d’acteurs sociaux, économiques, politiques ou appartenant au monde scientifique. Les décideurs s’engageant à écouter et prendre en compte les propositions afin d’anticiper sur l’émergence de situations extrêmes, comme celle que nous vivons. Une forme de démocratie participative « à la guadeloupéenne » doit se développer afin que le citoyen participe davantage à la gestion de la cité. Une co-gestion de fait de la décision politique, sous la pression de la rue, peut, dans d’autres cas de figure, contraindre les élus à décider sur des objectifs sans que les enjeux ne relèvent de l’intérêt général, même si ce n’est pas le cas aujourd’hui, puisque la légitimité des revendications actuelles est reconnue, même au sommet de l’Etat.

Enfin, le suivi en direct des débats a montré combien la décentralisation devait connaître un nouveau souffle à la Guadeloupe. Des 146 points de revendication posant des problèmes de fond, seul le quart pouvait trouver une solution apportée par nos collectivités majeures. Tous les autres points relevaient de compétences transversales, ou de l’Etat directement. Les difficultés du préfet de région tiennent à cette complexité et le Secrétaire d’Etat l’a bien compris en installant une partie de la rue Oudinot (ministère de l’Outre-mer, NDLR) à la préfecture de Basse-Terre.

Même si, en décembre 2003, nous avons refusé massivement une évolution statutaire dans le cadre de l’identité législative, il nous faut progressivement accepter l’idée qu’une évolution vers la spécialité législative nous permettrait d’établir des lois et des règlements dans des domaines définis par la loi, sans pour autant nous écarter du droit commun. C’est la seule voie permettant un véritable développement endogène pris en main par les Guadeloupéens eux-mêmes.

Il faut cependant, et au préalable, que les conditions évoquées précédemment soient réunies et que les questions posées trouvent des réponses durables. Evitons l’altérité qui consiste à toujours considérer que l’autre est responsable de tout. Nous avons tous une part de responsabilité dans ce qui arrive et c’est ensemble que nous pourrons régler ce problème. Sachons être l’esclave de nos consciences tout en restant les maîtres de notre destinée.

– La société guadeloupéenne doit construire son avenir

La crise que traverse actuellement la Guadeloupe fait réagir nos universitaires. Georges Calixte, docteur en science politique, livre son analyse. Pour lui, le succès obtenu en décembre dernier pour la baisse du carburant a sonné comme un encouragement au sein de l’opinion publique qui croit que les « mêmes méthodes produiront les mêmes effets » .

M. Calixte estime qu’il faut dépasser le modèle de la domination économique sur base raciale qui, selon lui abouti à une « racialisation des problèmes sociaux. » Quant à l’après mobilisation, il faut, dit-il, de vrais progrès pour faire naître une conscience collective guadeloupéenne.

Avoir des encadrants locaux d’accord, mais encore faut-il accepter l’autorité de nos compatriotes dans les entreprises…

Georges Calixte appelle à une forme de démocratie participative « à la guadeloupéenne » .

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