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Posts Tagged ‘crise’

La crise européenne comme mise à l’épreuve de la démocratie ?

Posted by Hervé Moine sur 19 juillet 2012

La constitution de l'EuropeJürgen Habermas

La constitution de l’Europe

Gallimard

Présentation de l’éditeur de La constitution de l’Europe

L’union européenne est-elle désormais contre la démocratie ? Avec l’épisode du référendum grec et l’effroi qui saisit tous les dirigeants de voir un peuple, auquel on avait imposé une cure problématique. entrer en résistance, la crise de la dette a révélé le déficit démocratique des institutions européennes. Jürgen Habermas nous alerte sur les risques que prend l’Europe à s’engager dans une voie « postdémocratique » pour régler la question de la dette des pays de la zone euro. L’union monétaire européenne ne disposant pas d’un contrôle supra-national à sa mesure, les dirigeants allemand et français veulent une collaboration intergouvernementale renforcée. Le Conseil européen doit s’employer à la mettre en place. Ce changement en apparence minimal devrait se traduire par une perte progressive de contrôle des Parlements nationaux sur les lois de finances : cette réforme insidieuse asphyxierait petit à petit le poumon de la démocratie à l’échelle nationale, sans que cette perte soit compensée au niveau européen. Le processus grec ouvre-t-il le passage d’une Europe de gouvernement à une Europe de la  » gouvernance  » – joli euphémisme pour désigner une forme dure de domination politique. qui ne repose que sur le fondement faiblement légitimé des traités internationaux ? La « démocratie d’un seul pays » n’est plus à même de se défendre contre les injonctions d’un capitalisme forcené, qui franchissent, elles, les frontières nationales. Il faut avancer vers et dans la constitution de l’Europe, pour que les peuples regagnent des latitudes d’action au niveau supranational, sans pour autant sacrifier la démocratie. La crise de l’Europe des gouvernements doit conduire à la constitution d’une Europe des peuples. Telle est la conviction de Jürgen Habermas dans ce petit traité de démocratie, vif, tonique et constructif.

Pour se procurer l’ouvrage de Jürgen Habermas, La constitution européenne

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Réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître

Posted by Hervé Moine sur 19 mai 2012

Michel Serres

Petite Poucette

Edition le Pommier mars 2012

 > Se procurer Petite poucette de Michel Serres

Présentation de l’éditeur

Le monde a tellement changé que les jeunes se doivent de tout réinventer ! Pour Michel Serres, un nouvel humain est né, il le baptise  » Petite Poucette « , notamment pour sa capacité à envoyer des messages avec son pouce. Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux révolutions : le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. Comme chacune des précédentes, la troisième, – le passage aux nouvelles technologies – tout aussi majeure, s’accompagne de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crises. Devant ces métamorphoses, suspendons notre jugement. Ni progrès, ni catastrophe, ni bien ni mal, c’est la réalité et il faut faire avec. Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… mais il faut lui faire confiance !

Michel Serre

Professeur à Stanford University, membre de l’Académie française, Michel Serres est l’auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences, dont les derniers, Temps des crises et Musique ont été largement salués par la presse. Il est l’un des rares philosophes contemporains à proposer une vision du monde qui associe les sciences et la culture. Ses chroniques sur  » France info  » sont très écoutées et lui ouvrent un plus large public.

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Générations : Le Philosophe et la Jeune Fille

http://www.place-publique.fr/spip.php?article6562

Article de Caroline de Hugo paru dans le Magazine de mai 2012 de Place Publique

Dans un petit ouvrage en forme de plaidoyer, Michel Serres observe avec bienveillance la naissance d’une jeune génération qui va devoir réinventer le monde.

Bien sûr, Michel Serres est l’un de nos plus célèbres philosophes. Mais c’est aussi un historien des sciences et un grand pédagogue, passionné par l’idée de la transmission du savoir. Dans Petite Poucette, il raconte l’histoire de la naissance d’une nouvelle race humaine : les Petit Poucet et Petite Poucette. Il les a ainsi baptisé à cause de l’impressionnante dextérité avec laquelle ces jeunes mutants utilisent leurs deux pouces pour envoyer des SMS à leurs milliers « d’amis » et twitter leur vie en temps réel. Michel Serres les envisage avec tendresse, ces écoliers qui grandissent dans un monde en plein bouleversement.

La troisième révolution est en marche.

Lui, comme nous tous est un enfant de la deuxième révolution, celle du passage de l’écrit à l’imprimé qui a succédé à la première, celle du passage de l’oral à l’écrit. En scrutateur avisé des transformations du monde et des hommes, il analyse le fossé qui se creuse entre nous et ces enfants de la troisième révolution, celle des nouvelles technologies.
Cette faille est plus profonde encore que ceux qui marquèrent la fin de l’empire romain ou la Renaissance. Déjà, nous ne parlons plus la même langue. Alors que depuis Richelieu, l’Académie française publie tous les vingt ans un nouveau Dictionnaire, riche de quatre à cinq mille mots nouveaux, la prochaine version différera d’au moins trente cinq mille mots. À ce rythme, explique l’académicien, « assez vite nos successeurs pourraient se trouver aussi séparés de notre langue que nous le sommes de l’ancien français pratiqué par Chrétien de Troyes ou Joinville ». Leur géographie aussi est différente de la notre, eux qui n’habitent plus le même espace que nous : « Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la Toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinage, alors que nous vivons dans un espace métrique, référé par des distances ».

Cours Poucette, le vieux monde est derrière toi !

Contrairement à leurs grands-parents, Petite Poucette et ses congénères n’ont pas connu la famine ou la guerre. À leur naissance programmée, ils peuvent espérer vivre quatre vingt ans et vivre plusieurs vies amoureuses successives, au cœur de mégapoles interconnectées. Ils vont pratiquer de nouveaux métiers et se déplacer sans cesse, dans un monde où le multiculturalisme est devenue la règle.
Quand nous, « nous vivions d’appartenances à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes un sexe, un patois, un parti, la Patrie », eux sont redevenus des individus. D’après Michel Serres, c’est plutôt une bonne nouvelle, au vu des crimes du passé commis au nom du collectif. Un passé pour lequel le philosophe n’éprouve pas de nostalgie particulière, lui qui observe avec émerveillement les soubresauts d’un nouveau monde qui s’élabore. Il le sait bien, les périodes de crise se sont toujours accompagnées de mutations politiques et sociales : lors du passage de l’oral à l’écrit, s’est inventée la pédagogie. Lors de l’invention de l’imprimerie, nous avons préféré, comme Montaigne posséder une tête bien faite à une tête bien pleine, sûrs que nous étions de pouvoir accéder au savoir accumulé dans les rayonnages remplis de livres et dispensé par les professeurs.

Comment penser, la tête dans les mains.

Or Petite Poucette, elle, n’a plus besoin de travailler dur pour apprendre le savoir. Il lui suffit d’ouvrir son ordinateur, cette tête qu’elle tient dans ses mains, « bien pleine en raison de la réserve énorme d’informations, mais aussi bien faite, puisque les moteurs de recherche y activent , à l’envi, textes et images, et que dix logiciels peuvent y traiter d’innombrables données, plus vite qu’elle ne le pourrait. Elle tient là, hors d’elle sa cognition jadis interne, comme saint Denis tint son chef hors du cou ». Avec ce décollement, le sujet même de la pensée vient de se métamorphoser.
Les neurones activés des Petits Poucets diffèrent de ceux auxquels l’écriture et la lecture se référaient dans la tête des hommes du XXe siècle. Ils vivent et pensent dans un bruissement virtuel. Dès lors, comment enseigner le savoir ?
Dans ce léger brouhaha des voix du XXIe siècle, tout reste à réinventer. Le vieux philosophe a décidé de suivre allégrement les petits cailloux blancs semés par les Petits Poucets pour imaginer avec eux ce que pourrait être notre vivre ensemble. Ce chemin qui nous mènera du modèle pyramidal et figé de l’antique Tour de Babel ou de la Tour Eiffel à celui, incandescent d’une « tour dansante, volubile, mobile, bariolée, fluctuante, nuée, musicale, vivace, kaléidoscopique ». Celle de notre avenir planétaire commun.

> Se procurer Petite poucette de Michel Serres

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Révolutions arabes, Fukushima, dette des Etats, affaire DSK comme symptômes de notre monde en crise

Posted by Hervé Moine sur 31 octobre 2011

Une civilisation en crise

Article de Dany-Robert Dufour, philosophe, paru dans Le Monde des idées, le 29 octobre 2011

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/10/29/une-civilisation-en-crise_1596021_3232.html

L’actualité de ces derniers mois a été très riche : outre les « révolutions arabes », il y eut Fukushima, la dette des Etats, l' »affaire DSK »… On traite en général de ces trois derniers faits séparément. Notre pari sera de tenter de les penser ensemble comme des symptômes de notre temps. Autrement dit, bien décryptés, ils seraient susceptibles de dire certaines vérités de notre époque. Quelle vérité ? Celle d’un monde en profonde crise.

En effet, la civilisation occidentale, entraînant avec elle le reste du monde, est emportée par un nouveau démon où se mélangent en proportions diverses l’ultra et le néolibéralisme. Ce diagnostic, partagé, est cependant un peu trompeur : il porte à croire que la crise est d’abord économique et financière. De sorte que, pour la résoudre, on aurait avant tout besoin de la science des économistes. On aurait tort de le croire. Pour plusieurs raisons. La première est triviale : la science des économistes est au moins aussi versatile que celle du marc de café. La seconde est plus sérieuse : nous ne vivons pas seulement une crise économique et financière, mais aussi politique, écologique, morale, subjective, esthétique, intellectuelle… Ce sont les fondements sur lesquels repose notre civilisation qui sont atteints.

D’où vient donc cette courte vue qui pousse à croire que les remèdes à la crise sont économiques ? D’une illusion d’optique dont il serait temps de nous dépendre. Cette illusion émane des théories ultra et néolibérales elles-mêmes qui prennent l’économie marchande et financière pour référence unique. Du coup, ce sont les autres grandes économies humaines qui sont oubliées, avant d’être mises au pas : les économies politique, symbolique, sémiotique et psychique. Nous vivons en quelque sorte dans un nouveau totalitarisme sans le savoir, découlant de l’impérialisme théorique de l’économisme néo et ultralibéral faisant l’impasse sur tous les autres secteurs où les hommes échangent entre eux : qu’il s’agisse des règles pour gouverner la cité, des valeurs dont ils tirent des principes, des discours porteurs de signes à la recherche du sens, des intensités et des flux pulsionnels mis en jeu.

Dans la pensée libérale, en effet, la société des hommes, dans sa richesse et sa diversité, n’apparaît plus que comme une auxiliaire du marché. Comme l’a montré l’historien de l’économie Karl Polanyi dans son maître ouvrage écrit en 1944, La Grande Transformation (Gallimard, 1983), dans cette perspective, au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont déstructurées et restructurées afin d’être réencastrées de force dans le système économique. Bref, le marché oublie que les relations marchandes n’ont de sens qu’à s’intégrer dans des rapports plus vastes où les hommes échangent non seulement des produits manufacturés, mais aussi et surtout des formes symboliques, morales, juridiques, linguistiques, esthétiques, psychiques dont l’échange les constitue comme sujets.

La simple « économie économique » oublie que chacune de ces autres grandes économies humaines possède ses lois propres et qu’aucune n’est réductible à la loi de l’économie marchande, le gain, résultant de l’égoïsme des acteurs, en vue d’un accroissement infini des richesses censé profiter à tous. S’il est un symptôme révélant cette réduction de toutes les activités humaines au marché, c’est l’obsession contemporaine pour des indicateurs statistiques comme le PIB ou le PNB, même si quelques économistes, de préférence non occidentaux (comme Amartya Sen), luttent pour que d’autres indicateurs relatifs à ces autres grandes économies humaines soient pris en compte.

On commence à comprendre comment cette grande transformation a été mise en oeuvre. En effet, si ces économies sont différentes, elles n’en sont pas moins articulées entre elles. Autrement dit, si un changement survient dans l’une, il se produit des effets dans les autres. Ainsi, des changements dans l’économie marchande (la dérégulation en vue de maximiser le gain) entraînent des effets dans l’économie politique (l’obsolescence du gouvernement, le déni de son rôle interventionniste et l’apparition, à leur place, de la « gouvernance »). Ce qui, à son tour, provoque des mutations dans l’économie symbolique (la disparition de l’autorité du pacte républicain et l’apparition de « troupeaux » de consommateurs où chacun est attrapé par des objets manufacturés ou des services marchands qui lui promettent la satisfaction pulsionnelle).

De même, surgissent alors des transformations profondes dans l’économie sémiotique (la désuétude de la recherche de la vérité par le jeu de la pensée critique au profit de la recherche permanente de coups discursifs gagnants). Cette réaction en chaîne peut enfin produire des effets considérables dans une économie a priori à l’abri parce que bien enfouie en chacun, l’économie psychique.

C’est en effet le sujet moderne caractérisé, outre sa dimension critique (qui le rend apte, selon Kant, à penser par lui-même), par la dimension névrotique (résultant, selon Freud, de la culpabilité) qui disparaît. Il est remplacé par un autre sujet, naviguant dans une autre région psychique qu’on peut représenter par un triangle dont les trois pointes seraient constituées de l’instrumentalisation de l’autre caractéristique de la perversion, de la recherche effrénée de la satisfaction pulsionnelle jusqu’à l’addiction aux objets et de la dépression comme ultime refuge.

Le terme qui nous semble convenir pour décrire ce phénomène de propagation d’une économie à l’autre est celui de transduction, introduit par le philosophe Gilbert Simondon dans L’Individu et sa genèse physico-biologique (PUF, 1964). On parle de propagation transductive lorsque chaque région constituée sert à la région suivante de principe, de modèle et d’amorce, si bien qu’une modification peut s’étendre et qu’une mutation générale peut apparaître après s’être propagée de proche en proche.

Au terme de cette réaction en chaîne où les différents changements se renforcent l’un l’autre, ce que nous percevons, c’est le passage d’une culture à une autre, d’une cité à une autre… dont on s’aperçoit qu’à peine installée elle se trouve déjà en sérieuse crise. Ajoutons que ce sont non seulement les autres grandes économies humaines que l’économie ultra et néolibérale altère, mais aussi l’économie du vivant. Il existe en effet, comme Fukushima le montre, une contradiction majeure entre le fantasme de la richesse infinie et le réel caractérisé par la limite et la finitude des ressources offertes par la terre. La nature n’est-elle pas en train d’émettre d’inquiétants symptômes de dérèglement et d’épuisement ?

Pourtant, la civilisation occidentale dispose de ressources exceptionnelles. Sa spécificité, nous semble-t-il, c’est d’avoir su viser, au travers de nombreuses vicissitudes, la réalisation de l’individu. Il faut reprendre ce projet abandonné, car notre époque, contrairement à l’opinion courante, n’est pas à l’individualisme, mais à l’égoïsme. De sorte qu’on se trouve dans une troisième impasse historique en un siècle.

En effet, après l’impasse du fascisme qui a fait disparaître l’individu dans les foules fanatisées et après celle du communisme qui a interdit à l’individu de parler tout en le collectivisant, est venue celle de l’ultra et du néolibéralisme qui réduit l’individu à son fonctionnement pulsionnel en le gavant d’objets – n’est-ce pas un symptôme parfait de notre temps que l’économiste en chef de la plus grande institution monétaire internationale, Dominique Strauss-Kahn, ait fait preuve d’un sérieux dérèglement pulsionnel jusqu’au point de se faire prendre en flagrant délit ?

Il faut relancer le projet philosophique occidental, car l’individu n’a jamais encore véritablement existé, pas plus aujourd’hui qu’hier. Plusieurs fois déjà, la civilisation occidentale a su se sortir d’impasses historiques tragiques en se réinventant un avenir possible visant la pleine réalisation de l’individu.

Pensons à l' »esprit de Philadelphie » qui s’est imposé au sortir de la seconde guerre mondiale. Fondé sur le principe de dignité, cet esprit présidait alors à la reconstruction complète d’un monde mené à sa ruine en grande partie à cause du chaos de 1929 provoqué par l’ultralibéralisme d’avant-guerre, sur lequel le nazisme avait surgi. Il suffit de relire des textes aussi fondateurs que le programme du Conseil national de la Résistance adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944 sous le titre Les Jours heureux, la déclaration internationale des droits à vocation universelle de Philadelphie proclamée le 10 mai 1944, l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, pour sentir qu’un souffle nouveau était à l’oeuvre.

Plus loin de nous, il faut se souvenir que la civilisation occidentale a su se sortir de dogmes obscurs en inventant l’esprit de ce qu’on allait connaître ensuite sous le nom de Renaissance. Esprit de l’humanisme qui s’est mis à souffler à Florence à partir du cercle des néoplatoniciens réuni autour de Politien, de Landino, de Pic de La Mirandole et de Marcile Ficin, traducteur de Platon, dans la villa des Médicis où les Leonardo, Brunelleschi et Botticelli étaient invités. Ne pourrait-on mettre à profit la campagne présidentielle qui s’ouvre pour (re)commencer à penser à un avenir possible ?

Dany Robert-Dufour

Dany Robert-Dufour

Dany-Robert Dufour

Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l’éducation à l’université Paris-VIII, ex-directeur de programme au Collège international de philosophie.

Il a notamment publié une anthropologie critique du libéralisme en trois volumes chez Denoël

L’Art de réduire les têtes,

Le Divin Marché,

La Cité perverse

et, récemment, L’individu qui vient… après le libéralisme toujours chez Denoël.

Dany-Robert Dufour

L’Art de réduire les têtes

Sur la nouvelle servitude

de l’homme libéré

à l’ère du capitalisme total

Chez Denoël

Après l’enfer du nazisme et la terreur du communisme, il est possible qu’une nouvelle catastrophe se profile à l’horizon. Cette fois, c’est le néo-libéralisme qui veut fabriquer à son tour un  » homme nouveau « .

Tous les changements en cours, aussi bien dans l’économie marchande que dans l’économie politique, l’économie symbolique ou l’économie psychique, en témoignent. Le sujet critique de Kant et le sujet névrotique de Freud nous avaient fourni à eux deux la matrice du sujet de la modernité. La mort de ce sujet est déjà programmée par la grande mutation du capitalisme contemporain. Déchu de sa faculté de jugement, poussé à jouir sans entrave, cessant de se référer à toute valeur absolue ou transcendantale, le nouvel  » homme nouveau  » est en train d’apparaître au fur et à mesure que l’on entre dans l’ère du  » capitalisme total  » sur la planète. C’est cette véritable mutation anthropologique, et les conséquences pour le moins problématiques sur la vie des hommes qu’elle implique, autrement dit ce que l’auteur appelle  » l’art de réduire les têtes « , qu’analyse cet ouvrage.

L’auteur traite ainsi, en philosophe, des questions pratiques auxquelles sont confrontés aujourd’hui les sociologues, les psychanalystes ou les spécialistes de l’éducation. En s’interrogeant très concrètement sur l’avenir des jeunes générations aux prises avec de nouvelles façons de consommer, de s’informer, de s’éduquer, de travailler ou, plus généralement, de vivre avec les autres.

Dany-Robert Dufour

Le Divin Marché

La révolution culturelle libérale

Chez Denoël

Présentation de l’ouvrage

 » Les vices privés font la fortune publique « 

Cette formule aujourd’hui banale scandalisa l’Europe des Lumières lorsqu’elle fut énoncée pour la première fois en 1704 par Bernard de Mandeville. Pourtant. Ce médecin, précurseur trop méconnu du libéralisme, ne faisait qu’énoncer la morale perverse qui, au-delà de l’Occident, régit aujourd’hui la planète. Elle est au cœur d’une nouvelle religion qui semble désormais régner sans partage, celle du marché : si les faiblesses individuelles contribuent aux richesses collectives, ne doit-on pas privilégier les intérêts égoïstes de chacun ?

En philosophe, Dany-Robert Dufour poursuit dans cet ouvrage ses interrogations sur les évolutions radicales de notre société. En présentant, en autant de chapitres. les  » dix commandements  » inquiétants qui résultent de la morale néolibérale aujourd’hui dominante. il analyse les ébranlements qu’elle provoque dans tous les domaines : le rapport de chacun à soi et à l’autre, à l’école. au politique, à l’économie et à l’entreprise, au savoir, à la langue, à la Loi, à l’art, à l’inconscient, etc. Et il démontre ainsi qu’une véritable révolution culturelle est en cours.

Qui nous mènera jusqu’où ?

Se procurer l’ouvrage de Dany-Robert Dufour : Le Divin Marché : La révolution culturelle libérale

« Les critiques du libéralisme ne manquent pas. L’ouvrage de Dany-Robert Dufour s’en distingue pour deux raisons principales. La première tient au fait que son travail est celui d’un philosophe qui pense le monde comme une totalité, à savoir comme un système qui interagit en permanence et qui exprime une circulation du sens. D’où, d’autre part, son analyse qui embrasse les nouveaux rapports qu’instaure le libéralisme : le rapport à soi, à l’autre, à la politique, à la religion, à la langue, à l’art, voire à l’inconscient. Mais cette vision d’ensemble ne vaut que par la radicalité de son questionnement qui permet de tisser le fil conducteur d’une critique lucide.

Revenant sur la prétendue sortie du religieux, D.‑R. Dufour montre que nous assistons plutôt au remplacement d’une divinité par une autre, en l’occurrence un divin marché sadien dont le principal commandement – « Jouissez ! » – conduit à un comportement de consommateur pulsionnel.

Dans un rapport dialectique permanent, le marché parvient ainsi à intégrer jusqu’à ses opposés pour les transformer en une arme nouvelle pour ses propres fins. Ainsi de la critique soixante-huitarde, la critique artiste, digérée jusqu’à devenir une composante du soft-management et de la créativité marketing infinie.

La langue elle-même est investie (puisque tout fait sens et que rien n’est innocent) ; mieux vaut parler de gouvernance que de pouvoir, de genre plutôt que de sexe… Cette progressive création d’une « novlangue » accompagne celle d’un « novmonde » technologique qui, sous couvert d’un progrès permanent, ne résout les problèmes qu’en créant de nouveaux dangers incontrôlés dans un cercle parfaitement vicieux.

Enfin, et c’est l’aspect le plus inquiétant, le monde du marché conduit, selon l’auteur, à une modification de l’économie libidinale et pulsionnelle elle-même. L’inconscient, au lieu d’être d’une essence intemporelle et infrangible, subirait les effets du dérèglement généralisé auquel conduit le libéralisme (« Laissez faire ! »).

On le voit, le livre de D.‑R. Dufour porte loin le questionnement. On peut ne pas partager ses conclusions. Espérons qu’elles susciteront au moins le débat. »

Thierry Jobard pour Sciences Humaines

Dany-Robert Dufour

La Cité perverse

Libéralisme et pornographie

Chez Denoël

Présentation de l’ouvrage

La crise, qui n’est pas seulement économique et financière, a mis à nu ces mécanismes pervers qui régissent aujourd’hui le fonctionnement de la Cité. S’il faut s’empresser de les révéler, c’est parce qu’il est fort possible que bientôt, en attendant une nouvelle crise de plus grande ampleur encore, tout redevienne comme avant.

Entre-temps, nous aurons mesuré l’ampleur des dégâts. Nous vivons dans un univers qui a fait de l’égoïsme, de l’intérêt personnel, du self love, son principe premier. Ce principe commande désormais tous les comportements, ceux de l' » hyperbourgeoisie  » ou des bandes de jeunes délinquants comme ceux des classes intermédiaires. Destructeur de l’être-ensemble et de l’être-soi, il nous conduit à vivre dans une Cité perverse. Pornographie, égotisme, contestation de toute loi, acceptation du darwinisme social, instrumentalisation de l’autre : notre monde est devenu sadien. Il célèbre désormais l’alliance d’Adam Smith et du marquis de Sade. A l’ancien ordre moral qui commandait à chacun de réprimer ses pulsions, s’est substitué un nouvel ordre incitant à les exhiber, quelles qu’en soient les conséquences.

Revisitant l’histoire de la pensée, jusqu’à saint Augustin et Pascal, Dany-Robert Dufour éclaire notre parcours. Afin de mieux savoir comment sortir de ce nouveau piège (a) moral.

La Cité perverse. Libéralisme et pornographie de Dany-Robert Dufour

Notre monde est de plus en plus sadien.

C’est le régime postmoderne de la « pornocratie », explique le philosophe Dany-Robert Dufour.

Au-delà de la distinction augustinienne des trois concupiscences (passion de la chair, libido sentiendi ; de la domination, libido dominandi ; du savoir, libido sciendi), il montre que la dimension sexuelle n’est pas la seule à travers laquelle se réalise l’impératif de la jouissance : la crise de la civilisation et ses pratiques obscènes, l’indécence des moeurs financières (avec ses « patrons voyous », véritables « scélérats » au sens sadien), révèlent un monde postpornographique du « plus-de-jouir », selon l’expression de Lacan. Déjà, le divin marquis associait nécessairement éthique, politique et économie. De son côté, La Cité perverse met en évidence le lien étroit entre pratiques pornographiques et activités marchandes, entre sadisme et libéralisme. Comment lutter contre la nouvelle normativité (l’incitation pornographique de masse), où le collectif menace le privé, au nom d’une libération sexuelle libertaire ? « Tyrannie sans tyran », dit Hannah Arendt. Règne du libéralisme triomphant. Du xviiie siècle aux années 1960, de Sade à Bataille et à Blanchot, en passant par la montée de la « perversion ordinaire » du capitalisme depuis 1929, Dany-Robert Dufour dégage les aspects de la Cité perverse dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Aliocha Wald Lasowski pour le Magazine Littéraire

Dany-Robert Dufour

L’individu qui vient

… après le libéralisme

Chez Denoël

Présentation de l’ouvrage
Après avoir surmonté en un siècle différents séismes dévastateurs – le nazisme et le stalinisme au premier rang -, la civilisation occidentale est aujourd’hui emportée par le néolibéralisme. Entraînant avec elle le reste du monde. Il en résulte une crise générale d’une nature inédite : politique, économique, écologique, morale. subjective, esthétique, intellectuelle… Une nouvelle impasse ? Il n’y a là nulle fatalité.
En philosophe, mais dans un langage accessible à tous, Dany-Robert Dufour s’interroge sur les moyens de résister au dernier totalitarisme en date. Une fois déjà, lors de la Renaissance, la civilisation occidentale a su se dépasser en mobilisant ses deux grands récits fondateurs : le monothéisme venu de Jérusalem et le Logos et la raison philosophique venus d’Athènes. Pour sortir de la crise, il convient aujourd’hui de reprendre cet élan humaniste. Ce qui implique de dépoussiérer, réactualiser et laïciser ces grands récits.
L’auteur propose donc de faire advenir un individu qui, rejetant les comportements grégaires sans pour autant adopter une attitude égoïste, deviendrait enfin « sympathique » c’est-à-dire libre et ouvert à l’autre.
Une utopie de plus ? Plutôt une façon souhaitable mais aussi réalisable, face à la crise actuelle, de se diriger vers une nouvelle Renaissance, qui tiendrait les promesses oubliées de la première.

Se procurer l’ouvrage de Dany-Robert : L’individu qui vient : … Après le libéralisme

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Jürgen Habermas : L’Europe en danger. La crise requiert la plus grande attention

Posted by Hervé Moine sur 26 octobre 2011

Nous reproduisons ici le texte, traduit de l’allemand par Denis Trierweiler, extrait de la conférence que Jürgen Habermas donnera à l’université Paris-Descartes le 10 novembre prochain dans le cadre d’un colloque organisé, , par l’équipe PHILéPOL (philosophie, épistémologie et politique) dirigée par le philosophe Yves Charles Zarka. L’intégralité du texte sera publiée dans le numéro de janvier 2012 de la revue Cités (PUF).

Vers une Europe court-circuitée et un idéal européen bafoué

L'Europe vers la post-démocratie ?

Dans ce texte, le philosophe allemand, chef de file de l’école de Francfort, craint que le vieux continent, mais récente institution politique, l’Europe, n’entre dans une ère « post-démocratique ».  Jürgen Habermas redoute que le Président français, Nicolas Sarkozy et la Chancelière allemande, Angela Merkel aboutissent aboutissent finalement à un compromis entre le « l’étatisme français » et le « libéralisme économique allemand », et  ce, au détriment de la légitimité démocratique.

En effet, l’Europe politique ne court-elle pas un grand risque, celui d’un très fâcheux court-circuit ? Celui des gouvernements des différents Etats européens de décider à la place des représentants des citoyens européens des attributions des budgets nationaux par le Conseil de l’Europe.

Mais c’est de surcroît l’idéal européen qui serait affecté : « Les chefs de gouvernement transformeraient de la sorte le projet européen en son contraire : la première communauté supranationale démocratiquement légalisée deviendrait l’organe d’une domination post-démocratique. »

Jürgen Habermas en appelle aux élites européennes à « se retrousser les manches » et à se hâter de rendre l’Europe enfin plus populaire.

Un impératif : Rendre l’Europe davantage démocratique

Jürgen Habermas par Wolfram Huke

A court terme, la crise requiert la plus grande attention. Mais par-delà ceci, les acteurs politiques ne devraient pas oublier les défauts de construction qui sont au fondement de l’union monétaire et qui ne pourront pas être levés autrement que par une union politique adéquate : il manque à l’Union européenne les compétences nécessaires à l’harmonisation des économies nationales, qui connaissent des divergences drastiques dans leurs capacités de compétition.

Le « pacte pour l’Europe » à nouveau renforcé ne fait que renforcer un vieux défaut : les accords non contraignants dans le cercle des chefs de gouvernements sont ou bien sans effets ou bien non démocratiques, et doivent pour cette raison être remplacés par une institutionnalisation incontestable des décisions communes. Le gouvernement fédéral allemand est devenu l’accélérateur d’une désolidarisation qui touche toute l’Europe, parce qu’il a trop longtemps fermé les yeux devant l’unique issue constructive que même la Frankfurter Allgemeine Zeitung a décrit entre-temps par la formule laconique : « Davantage d’Europe ». Tous les gouvernements concernés se retrouvent désemparés et paralysés face au dilemme entre d’une part les impératifs des grandes banques et des agences de notation et d’autre part leur crainte face à la perte de légitimation qui les menace auprès de leur population frustrée. L’incrémentalisme écervelé trahit le manque d’une perspective plus large.

Depuis que le temps de l’embedded capitalism est révolu et que les marchés globalisés de la politique s’évanouissent, il devient de plus en plus difficile pour tous les Etats de l’OCDE de stimuler la croissance économique et de garantir une répartition juste des revenus ainsi que la Sécurité sociale de la majorité de la population. Après la libération des taux de change, ce problème a été désamorcé par l’acceptation de l’inflation. Etant donné que cette stratégie entraîne des coûts élevés, les gouvernements utilisent de plus en plus l’échappatoire des participations aux budgets publics financées par le crédit.

La crise financière qui dure depuis 2008 a aussi figé le mécanisme de l’endettement étatique aux frais des générations futures ; et en attendant, on ne voit pas comment les politiques d’austérité – difficiles à imposer en politique intérieure – pourraient être mises en accord sur la longue durée avec le maintien du niveau d’un Etat social supportable. Les révoltes de la jeunesse sont un avertissement des menaces qui pèsent sur la paix sociale. Au moins a-t-on reconnu, dans ces circonstances, comme étant le défi véritable le déséquilibre entre les impératifs du marché et la puissance régulatrice de la politique. Au sein de la zone euro, un « gouvernement économique » espéré devrait redonner une force neuve au pacte de stabilité depuis longtemps évidé.

Les représentations d’un « fédéralisme exécutif » d’un type particulier reflètent la crainte des élites politiques de transformer le projet européen, jusque-là pratiqué derrière des portes closes, en un combat d’opinion bruyant et argumenté, obligeant à se retrousser les manches, et qui serait public. Au vu du poids des problèmes, on s’attendrait à ce que les politiciens, sans délai ni condition, mettent enfin les cartes européennes sur table afin d’éclairer de manière offensive la population sur la relation entre les coûts à court terme et l’utilité véritable, c’est-à-dire sur la signification historique du projet européen.

Ils devraient surmonter leur peur des sondages sur l’état de l’opinion et faire confiance à la puissance de persuasion de bons arguments. Au lieu de cela, ils s’acoquinent avec un populisme qu’ils ont eux-mêmes favorisé par l’obscurcissement d’un thème complexe et mal-aimé. Sur le seuil entre l’unification économique et politique de l’Europe, la politique semble retenir son souffle et rentrer la tête dans les épaules. Pourquoi cette paralysie ? C’est une perspective engluée dans le XIXe siècle qui impose la réponse connue du demos : il n’existerait pas de peuple européen ; c’est pourquoi une union politique méritant ce nom serait édifiée sur du sable. A cette interprétation, je voudrais en opposer une autre : la fragmentation politique durable dans le monde et en Europe est en contradiction avec la croissance systémique d’une société mondiale multiculturelle, et elle bloque tout progrès dans la civilisation juridique constitutionnelle des relations de puissance étatiques et sociales.

Etant donné que jusque-là l’UE a été portée et monopolisée par les élites politiques, une dangereuse asymétrie en a résulté – entre la participation démocratique des peuples aux bénéfices que leurs gouvernements « en retirent » pour eux-mêmes sur la scène éloignée de Bruxelles, et l’indifférence, voire l’absence de participation des citoyens de l’UE eu égard aux décisions de leur Parlement à Strasbourg. Cette observation ne justifie pas une substantialisation des « peuples ». Seul le populisme de droite continue de projeter la caricature de grands sujets nationaux qui se ferment les uns aux autres et bloquent toute formation de volonté dépassant les frontières. Après cinquante ans d’immigration du travail, les peuples étatiques européens, au vu de leur croissant pluralisme ethnique, langagier et religieux, ne peuvent plus être imaginés comme des unités culturelles homogènes. Et Internet rend toutes les frontières poreuses.

Dans les Etats territoriaux, il a fallu commencer par installer l’horizon fluide d’un monde de la vie partagé sur de grands espaces et à travers des relations complexes, et le remplir par un contexte communicationnel relevant de la société civile, avec son système circulatoire d’idées. Il va sans dire que cela ne peut se faire que dans le cadre d’une culture politique partagée demeurant assez vague. Mais plus les populations nationales prennent conscience, et plus les médias portent à la conscience, à quelle profondeur les décisions de l’UE influent sur leur quotidien, plus croîtra l’intérêt qu’ils trouveront à faire également usage de leurs droits démocratiques en tant que citoyens de l’Union.

Ce facteur d’impact est devenu tangible dans la crise de l’euro. La crise contraint aussi, à contrecoeur, le Conseil à prendre des décisions qui peuvent peser de façon inégale sur les budgets nationaux. Depuis le 8 mai 2009, il a outrepassé un seuil par des décisions de sauvetage et de possibles modifications de la dette, de même que par des déclarations d’intentions en vue d’une harmonisation dans tous les domaines relevant de la compétition (en politique économique, fiscale, de marché du travail, sociale et culturelle).

Au-delà de ce seuil se posent des problèmes de justice de la répartition, car avec le passage d’une intégration « négative » à une intégration « positive », les poids se déplacent d’une légitimation de l’output à une légitimation de l’input. Il serait donc conforme à la logique de ce développement que des citoyens étatiques qui doivent subir des changements de répartition des charges au-delà des frontières nationales, aient la volonté d’influer démocratiquement, dans leur rôle de citoyen de l’Union, sur ce que leurs chefs de gouvernement négocient ou décident dans une zone juridique grise.

Au lieu de cela nous constatons des tactiques dilatoires du côté des gouvernements, et un rejet de type populiste du projet européen dans son ensemble du côté des populations. Ce comportement autodestructeur s’explique par le fait que les élites politiques et les médias hésitent à tirer des conséquences raisonnables du projet constitutionnel. Sous la pression des marchés financiers s’est imposée la conviction que, lors de l’introduction de l’euro, un présupposé économique du projet constitutionnel avait été négligé. L’UE ne peut s’affirmer contre la spéculation financière que si elle obtient les compétences politiques de guidage qui sont nécessaires pour garantir au moins dans le coeur de l’Europe, c’est-à-dire parmi les membres de la zone monétaire européenne, une convergence des développements économiques et sociaux.

Tous les participants savent que ce degré de « collaboration renforcée » n’est pas possible dans le cadre des traités existants. La conséquence d’un « gouvernement économique » commun, auquel se complaît aussi le gouvernement allemand, signifierait que l’exigence centrale de la capacité de compétition de tous les pays de la communauté économique européenne s’étendrait bien au-delà des politiques financières et économiques jusqu’aux budgets nationaux, et interviendrait jusqu’au ventricule du coeur, à savoir dans le droit budgétaire des Parlements nationaux.

Si le droit valide ne doit pas être enfreint de façon flagrante, cette réforme en souffrance n’est possible que par la voie d’un transfert d’autres compétences des Etats membres à l’Union. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont conclu un compromis entre le libéralisme économique allemand et l’étatisme français qui a un tout autre contenu. Si je vois juste, ils cherchent à consolider le fédéralisme exécutif impliqué dans le traité de Lisbonne en une domination intergouvernementale du Conseil de l’Europe contraire au traité. Un tel régime permettrait de transférer les impératifs des marchés aux budgets nationaux sans aucune légitimation démocratique propre.

Pour ce faire, il faudrait que des accommodements conclus dans l’opacité, et dépourvus de forme juridique, soient imposés à l’aide de menaces de sanctions et de pressions sur les Parlements nationaux dépossédés de leur pouvoir. Les chefs de gouvernement transformeraient de la sorte le projet européen en son contraire : la première communauté supranationale démocratiquement légalisée deviendrait un arrangement effectif, parce que voilé, d’exercice d’une domination post-démocratique. L’alternative se trouve dans la continuation conséquente de la légalisation démocratique de l’UE. Une solidarité citoyenne s’étendant à l’Europe ne peut pas se former si, entre les Etats membres, c’est-à-dire aux possibles points de rupture, se consolident des inégalités sociales entre nations pauvres et riches.

L’Union doit garantir ce que la Loi fondamentale de la République fédérale allemande appelle (art. 106, alinéa 2) : « l’homogénéité des conditions de vie ». Cette « homogénéité » ne se rapporte qu’à une estimation des situations de vie sociale qui soit acceptable du point de vue de la justice de répartition, non pas à un nivellement des différences culturelles. Or, une intégration politique appuyée sur le bien-être social est nécessaire pour que la pluralité nationale et la richesse culturelle du biotope de la « vieille Europe » puissent être protégées du nivellement au sein d’une globalisation à progression tendue.

Jürgen Habermas, traduit de l’allemand par Denis Trierweiler

On pourra lire ou relire un ouvrage déjà ancien de Jürgen Habermas, ancien mais ô combien actuel. Le philosophe qui s’intéressait déjà à la crise et formulait déjà le danger de la mise hors course des citoyens.

Jürgen Habermas

Raison et légitimité

Problème de légitimation dans le capitalisme avancé, 1988

Critique de la politique Chez Payot

Sous la direction de Miguel Abensour et traduit de l’allemand par Jean Lacoste

Face à la complexité croissante des sociétés du capitalisme avancé, J. Habermas élabore une nouvelle figure de la théorie critique qui se définit dans l’affrontement, d’une part, avec le marxisme dogmatique, de l’autre, avec la théorie technocratique des systèmes. Est-ce que la contradiction fondamentale de la formation sociale capitaliste est toujours à l’oeuvre sans changement, ou est-ce que la logique de la crise a changé ? Pour Habermas, on n’assiste pas tant à un dépassement de la crise économique qu’à son déplacement, à travers le système politique vers le système socio-culturel. L’antagonisme des classes plutôt que d’être résolu n’est que temporairement refoulé ; aussi la crise économique ne peut-elle être amortie qu’en engendrant une série d’autres tendances à la crise, un véritable faisceau de crises : crise économique, crise de la rationalité, crise de légitimation, crise de motivation. De par l’insistance sur le déplacement de la crise et la mise en lumière des problèmes de légitimation du système social, une nouvelle question surgit : la reproduction de la vie sociale est-elle liée comme auparavant à la raison ? Relève-t-elle encore d’une discussion qui consisterait à déterminer des intérêts universalisables et à fonder les normes en vérité ?

Contre toute réduction de la légitimité à la légalité, contre l’empirisme, contre le décisionnisme, Habermas pose la possibilité de la constitution d’une pratique rationnelle, en recourant aux normes fondamentales du discours rationnel que nous supposons dans chaque décision, ouvrant ainsi la voie à une éthique communicationnelle. Aufklärer pour qui la raison est raison décidée, Habermas fait appel à la partialité pour la raison : « On a déjà accepté le point de vue de l’adversaire lorsqu’on renonce devant les difficultés de l’Aufklärung et qu’en formulant le projet d’une organisation rationnelle de la société on se réfugie dans l’actionnisme, autrement dit lorsqu’on choisit un point de départ décisionniste… La partialité pour la raison ne justifie pas plus le repli dans une orthodoxie chamarrée de marxisme qui ne peut conduire aujourd’hui, dans le meilleur des cas, qu’à l’établissement sans arguments de sous-cultures protégées et politiquement sans conséquence. » La situation présente « ne découragerait pas la tentative critique pour soumettre les limites de la résistance du capitalisme avancé à des examens concrets, et cela ne paralyserait certes pas la résolution de reprendre le combat contre la stabilisation d’un système social pseudo-naturel qui s’effectuerait par dessus la tête des citoyens. »

Raison et légitimité : Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé

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La crise finale du créditisme

Posted by Hervé Moine sur 26 octobre 2011

Peter Sloterdijk

Des crédits pour rembourser des crédits n’est pas crédible !

« Nous sommes entrés dans une époque où la capacité du crédit d’ouvrir un avenir tenable est de plus en plus bloquée, parce qu’aujourd’hui on prend des crédits pour rembourser d’autres crédits.

Autrement dit, le « créditisme » est entré dans une crise finale.

On a accumulé tant de dettes que la promesse du remboursement sur laquelle repose le sérieux de notre construction du monde ne peut pas être tenue. »

Peter Sloterdijk, philosophe allemand.

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Avènement prometteur et périlleux d’une véritable modernité planétaire

Posted by Hervé Moine sur 23 mars 2011

Jean-Claude Guillebaud Photo J.R.

Débat à Jarnac avec Jean-Claude Guillebaud

Le Commencement d’un monde

Vendredi 1er avril 2011

« Le Commencement d’un monde » fera débat

Article de Jacques Rullier paru dans Sud-Ouest mercredi 23 mars 2011 06h00

http://www.sudouest.fr/2011/03/23/le-commencement-d-un-monde-fera-debat-350767-937.php

Chaque année, le groupe œcuménique du Pays de Jarnac invite une grande pointure du journalisme, philosophe ou essayiste pour « nous aider à réfléchir », confie un de ses membres.

Sont déjà venus l’académicien René Raymond, Jean-Claude Guillebaud une première fois, Olivier Roy, spécialiste de l’Islam, Jean Boissonnat et Jacques Duquesne, ou encore François Soulage, président du Secours catholique.

« Modernité métisse »

Le vendredi 1er avril, à 20 h 30, au premier étage de la mairie de Jarnac, Jean-Claude Guillebaud reviendra partager, cette-fois, une réflexion engagée dans « Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse », paru en 2008, rendez-vous inéluctable et sans équivalent dans l’histoire humaine. Sous-titré « Vers une modernité métisse », cet ouvrage, a nécessité trois années de préparation à son auteur.

Alarmé par l’immensité des changements auxquels nous devons faire face, Jean-Claude Guillebaud écrit : « Nous, Occidentaux, nous ne sommes plus devant le vaste monde, comme nous le fûmes pendant des siècles ». La globalisation ne se résume pas à la simple ouverture des frontières.

« On annonce un choc de civilisation alors que c’est une rencontre progressive. On s’inquiète d’une aggravation des différences quand les influences n’ont jamais été aussi fortes », confie Jean-Claude Guillebaud en décrivant l’avènement prometteur – et périlleux – d’une véritable modernité planétaire.

Né à Alger en 1944, journaliste au quotidien « Sud Ouest », puis au journal « Le Monde » et au « Nouvel Observateur », il a également dirigé « Reporters sans frontières ». Lauréat du prix Albert-Londres en 1972, il est membre du comité de parrainage de la coordination française pour la « décennie de la culture de paix et de non-violence ». Il signe chaque semaine l’édito politique du « Nouvel Observateur » et une chronique d’observation de la société et de la vie politique françaises dans l’hebdomadaire catholique « La Vie ». Dans les colonnes du « Sud Ouest dimanche », il assure la chronique Paris-Province.

Au printemps 2007, il parraine l’agence de presse associative « Reporters d’espoirs ». Depuis juin 2008, il est membre du conseil de surveillance du groupe de presse Bayard Presse.

Jean Claude Guillebaud

Le commencement d’un monde

Vers une modernité métisse

Seuil broché 2008

ou

Seuil Points Essais 2010

Présentation de l’éditeur

Nous sommes au commencement d’un monde. Vécu dans la crainte, ce prodigieux surgissement signe la disparition de l’ancien monde, celui dans lequel nous sommes nés. Pourtant, la sourde inquiétude qui habite nos sociétés doit être dépassée.

Le monde « nouveau » qui naît sous nos yeux est sans doute porteur de menaces mais plus encore de promesses. Il correspond à l’émergence d’une modernité radicalement « autre « . Elle ne se confond plus avec l’Occident comme ce fut le cas pendant quatre siècles. Nous sommes en marche vers une modernité métisse. Deux malentendus nous empêchent de prendre la vraie mesure de l’événement.

On annonce un  » choc des civilisations », alors même que c’est d’une rencontre progressive qu’il s’agit. On s’inquiète d’une aggravation des différences entre les peuples, quand les influences n’ont jamais été aussi fortes. De l’Afrique à la Chine et de l’Inde à l’Amérique latine, Jean-Claude Guillebaud examine posément l’état des grandes cultures en mouvement, pour décrire l’avènement prometteur – et périlleux – d’une véritable modernité planétaire.

Un rendez-vous inéluctable et sans équivalent dans l’histoire humaine.

Résumé de l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud

Nous sommes au commencement d’un monde.

Vécu dans la crainte, ce prodigieux surgissement signe la disparition de l’ancien monde, celui dans lequel nous sommes nés. Pourtant, la sourde inquiétude qui habite nos sociétés doit être dépassée. Le monde  » nouveau » qui naît sous nos yeux est sans doute porteur de menaces mais plus encore de promesses. Il correspond à l’émergence d’une modernité radicalement « autre ». Elle ne se confond plus avec l’Occident comme ce fut le cas pendant quatre siècles.

Une longue séquence historique s’achève et la stricte hégémonie occidentale prend fin. Nous sommes en marche vers une modernité métisse. Deux malentendus nous empêchent de prendre la vraie mesure de l’événement. On annonce un « choc des civilisations « , alors même que c’est d’une rencontre progressive qu’il s’agit. On s’inquiète d’une aggravation des différences entre les peuples, quand les influences réciproques n’ont jamais été aussi fortes.

Le discours dominant est trompeur. En réalité, au-delà des apparences, les « civilisations » se rapprochent les unes des autres. De l’Afrique à la Chine et de l’Inde à l’Amérique latine, Jean-Claude Guillebaud examine posément l’état des grandes cultures en mouvement, pour décrire l’avènement prometteur – et périlleux – d’une véritable modernité planétaire. Ce rendez-vous pourrait connaître des revers et engendrer des violences.

Il est pourtant inéluctable et sans équivalent dans l’histoire humaine.

Se procurer l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Seuil 2008 OU Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Points Seuil 2010

Interview : Jean-Claude Guillebaud et « le commencement d’un monde »: en route vers une modernité métisse

Propos recueillis par Joel Aubert pour aqui.fr

http://www.aqui.fr/cultures/interview-jean-claude-guillebaud-et-le-commencement-d-un-monde-en-route-vers-une-modernite-metisse,1337.html

Après avoir mis à nu sa foi dans « Comment je suis redevenu chrétien »? publié en 2007, Jean-Claude Guillebaud, dans la lignée de « La Trahison des Lumières » de « la Refondation du Monde » de « La Force de conviction » nous entraîne, au fil de son dernier ouvrage, sur les chemins escarpés mais qui méritent d’être empruntés, de ce qu’il appelle « une modernité métisse ». Le « commencement d’un monde : Vers une modernité métisse » ne règle pas son compte à l’Occident; il le remet à sa place comme « une province du monde » avec des accents de vérité dont nos gouvernants pourraient parfois s’inspirer- on pense à certain discours prononcé à Dakar- et il propose à la délibération de tous, citant le philosophe allemand Habermas, la vision qu’on se fait de l’universel.

@qui! : La venue de Benoît XVI en France, l’empressement du pouvoir français à son égard, cette revendication des valeurs de la chrétienté participent-ils, selon vous, de » cette réapparition de la religion comme sujet d’avenir »? Singulier acte de foi alors que la « fille aînée de l’Eglise » s’éloigne chaque jour un peu plus de la pratique religieuse.

La question religieuse est devant nous

Jean-Claude Guillebaud : Une chose est sûre : la « question religieuse » est devant nous, et non derrière. Cela peut être pour le pire avec la virulence des fondamentalismes de tous ordres qui prennent, aujourd’hui, le relais de fondamentalismes idéologiques (et athées) du siècle dernier. Mais cela peut-être aussi pour le meilleur, c’est-à-dire une exigence de sens, de transcendance et de bienveillance partagée. Pour prendre un exemple américain, le candidat démocrate Barack Obama est sûrement plus fermement chrétien que son adversaire républicain. On avait trop pris l’habitude, chez nous, de monter en épingle la « droite chrétienne » en Amérique. Le succès d’Obama nous rappelle qu’il y a aussi, en Amérique, des chrétiens résolument « à gauche », du moins selon les critères américains. Concernant la France, c’est vrai que la pratique a beaucoup diminué. Mais d’une part cette diminution semble bien avoir cessé; la pratique est désormais stationnaire. Et puis, surtout, il faut perdre l’habitude d’évaluer la sensibilité chrétienne d’un pays comme on compte les entrées dans les cinémas. Crise de la pratique et des vocations ne signifie pas disparition annoncée du christianisme.

Des formes nouvelles se cherchent, dans l’Église comme ailleurs. Enfin, je suis frappé par le fait que la Russie, soumise pendant trois quarts de siècle à une éradication volontaire et parfois violente du religieux, la Russie où la plupart des Églises avaient été désaffectées ou transformées en étables dans les années 1920 et 1930, s’est rechristianisée à très grande vitesse depuis 1980. Il y a aujourd’hui 400 monastères en activité et les églises sont pleines.

@qui! : Votre analyse se fonde, à la fois, sur la fin du primat de l’Occident et le constat qu’un monde nouveau et multiple émerge de façon irrésistible…

Jean-Claude Guillebaud : Pendant quatre siècles, la culture européenne, puis euro-américaine, a été hégémonique. Vers la fin du XVIe siècle, elle a commencé à rattraper le grand retard qu’elle avait par rapport aux autres grandes civilisations, par exemple chinoise ou indienne. Les Chinois ont inventé l’imprimerie huit siècles avant nous et les astronomes indiens ont découvert la réalité du mouvement des astres plusieurs siècles avant Galilée. Dès le milieu du XVIIe siècle la culture européenne avait effacé ce retard et même distancé les civilisations concurrentes. Ainsi a-t-elle pu devenir la véritable « organisatrice » du monde. Elle a régné par la conquête coloniale, la supériorité économique et militaire, mais aussi par le rayonnement culturel. De ce point de vue, on peut dire que le monde entier est déjà bien plus occidentalisé qu’on ne le croit. Même la Chine. Même l’Inde. Mais ce qui s’achève aujourd’hui, c’est cette « séquence » purement occidentale. Les autres civilisations se réveillent et accède, à leur façon, à la modernité. Cette dernière ne pourra plus se confondre avec le seul « Occident ». La modernité devra intégrer ces apports venus d’ailleurs.

C’est d’ailleurs ce qui se passe dans les faits.

L’Occident ne devra pas renoncer à ses valeurs mais…

@qui! : Vous nous proposez en quelque sorte d’entrer joyeusement et de façon volontariste vers cette « modernité métisse » qui correspond au »commencement d’un monde ». Et de le faire par le biais de la délibération de tous. Faut-il comprendre, quand on considère l’état de la démocratie dans le monde, qu’il y faudra beaucoup de temps encore et que ce sera au prix d’inévitables et graves convulsions?

Jean-Claude Guillebaud : Quand je parle de modernité métisse, je ne veux pas dire par là que l’Occident devra renoncer aux valeurs qu’il porte (droits de l’homme, démocratie, etc.), même s’il est souvent le premier à les trahir. Cela veut dire que ces valeurs, ces concepts, ce rapport au monde seront désormais « pluriels », pourront être enrichis, complétés, transformés par des approches venues de la périphérie. Prenons un exemple simple. Au milieu des années 1980, l’Afrique a élaboré une « Charte africaine des droits de l’homme » qui reprend à son compte le concept occidental de « droits individuels » mais lui ajoute une valeur trop négligée chez nous : la solidarité. Je vois cela comme un enrichissement. Deuxième remarque. Ce que j’appelle une modernité « métisse », ne signifie pas que le monde va s’uniformiser, bien au contraire. Nous devons garder nos racines particulières, notre identité mais apprendre à l’ouvrir au reste du monde, à refuser la clôture angoissée, le barricadement. Je pense souvent à cette très belle phrase du Portugais Miguel Torga, aujourd’hui disparu : l’universel, c’est le « local » moins les murs. Et puis, voyez comme chez nous, les plus jeunes ont déjà pris l’habitude d’évoquer la « world music » ou la « world littérature », c’est-à-dire des formes « métisses » de création. Dernière remarque : quand je parle de « modernité métisse », cela ne doit pas être confondu avec « société métisse ». Si vous prenez le cas du Japon, il s’agit d’une société non métissée, ou très peu, mais d’une modernité qui, elle, l’est beaucoup. Le Japon a su concilier ses traditions avec une modernité venue d’Occident, et qui s’en est trouvée transformée.

Pour répondre à la fin de votre question, je suis optimiste sur le long terme mais je ne suis ni irénique ni béat. Dans le court terme, cette marche des civilisations les unes vers les autres, cette « rencontre » inévitable, va continuer à susciter des réactions de replis, des refus, des crispations identitaires et fondamentalistes. Autrement dit, en passant ce « cap des tempêtes », nous devrons certainement affronter des violences, des menaces dont le terrorisme est un bon exemple. Il faudra faire face, mais avec sang froid.


Se procurer l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Seuil 2008 OU Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Points Seuil 2010

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Changer sa vie plutôt que l’ordre du monde

Posted by Hervé Moine sur 16 février 2011

Peter Sloterdijk

Tu dois changer ta vie

Libella / Maren Sell

 

Présentation de l’éditeur

« Tu dois changer ta vie ! » La voix que Rilke entendit au Louvre émanant d’un torse antique s’est détachée aujourd’hui de son origine. En l’espace d’un siècle elle s’est amplifiée, mieux, elle est devenue l’impératif absolu qui résonne autour du globe. C’est indéniable : l’unique préoccupation dans le monde actuel est la compréhension croissante du fait que cela ne peut pas continuer ainsi. Et c’est la verticalité, opposée à l’horizontalité de la circulation matérialiste du système capitaliste, qui est le véritable défi. Pour sortir de la crise, l’homme doit se grandir. Seulement en haut, il n’y a aucun dieu, aucune métaphysique qui peut nous aider. Nous devons nous sauver nous-mêmes en devenant, par des exercices d’ascèse, par l’entraînement assidu des muscles du cerveau et du corps, par des disciplines artistiques que nous nous imposons, davantage maîtres de notre destin. La visée est un développement spirituel et personnel, afin d’inaugurer un nouveau cycle de comportements responsables. Pour survivre dignement, l’élaboration d’un système d’immunologie s’impose de plus en plus : un bouclier de protection pour l’individu, l’humanité, la terre et l’environnement technique. L’être humain est appelé à se débarrasser des fatalités et résignations réductrices, en se formant par lui-même, pour un autre mode d’existence. Tu dois changer ta vie propose, à travers la lecture de textes, un panorama des exercices requis pour être un homme et le rester. Bienvenue dans le fitness center de la pensée du maître Peter Sloterdijk qui fait passer la pilule du dur labeur de l’exercice permanent (la rigueur) par l’invention abondante et jubilatoire des concepts. Une réponse à la crise : au lieu d’attendre un miracle (divin), il faut que chacun, l’individu, le collectif, s’efforce de changer sa vie. Seul un exercice permanent peut (r)établir la dignité humaine.

Pour se procurer l’ouvrage de Peter Sloterdijk, Tu dois changer ta vie !

L’auteur

Né le 26 juin 1947 à Karlsruhe, Peter Sloterdijk est philosophe et essayiste allemand. Professeur de philosophie et d’esthétique, il enseigne à la Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe, il est également recteur (Rektor) du même établissement depuis 2001. Il enseigne aussi aux Beaux-Arts de Vienne.

Bibliographie de Peter Sloterdijk

Quelques autres ouvrages de Peter Sloterdijk parmi une longue liste :

  • Critique de la raison cynique, 1987 (Kritik der zynischen Vernunft, 1983)
  • Le penseur sur scène, 1990 (Der Denker auf der Bühne. Friedrich Nietzsches Materialismus, 1986)
  • Sphère I. Bulles, Pauvert, 2002, Pluriel, 2003, traduit par Olivier Mannoni (Sphären I. Blasen, Mikrosphärologie, 1998)
  • Règles pour le parc humain, Mille et Une Nuits, 2000, traduit par Olivier Mannoni (Regeln für den Menschenpark. Ein Antwortschreiben zu Heideggers Brief über den Humanismus, 1999)
  • L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, 2000, traduit par Olivier Mannoni (Nicht gerettet. Versuche nach Martin Heidegger, 2000)
  • Sphères II. Globes, 2010, traduit par Olivier Mannoni, Sphären II. Globen, Makrosphärologie, 1999.
  • avec Alain Finkielkraut, Diagnostic sur le temps présent, 2003, Was zählt, kehrt wieder, 2004.
  • Sphère III. Écumes, Éditions Maren Sell, 2006, traduit par Olivier Mannoni (Sphären III. Schäume, Plurale Sphärologie, 2004).
  • Derrida, un Égyptien, Éditions Maren Sell, 2006, traduit par Olivier Mannoni.
  • Le Palais de Cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire, Éditions Maren Sell, 2006 (Im Weltinnenraum des Kapitals. Für eine philosophische Theorie der Globalisierung, Francfort/M., Suhrkamp, 2005), traduit par Olivier Mannoni.
  • Colère et Temps. Essai politico-psychologique, Éditions Maren Sell, 2007. Prix européen de l’essai Charles Veillon en 2008. Traduit par Olivier Mannoni.
  • Théorie des après-guerres, remarque sur les relations franco-allemandes depuis 1945, Éditions Maren Sell, 2008. Traduit par Olivier Mannoni.
  • La folie de Dieu. Du combat des trois monothéismes, Libella-Maren Sell, 2008. Traduit par Olivier Mannoni.
  • Jours de colère – L’esprit du capitalisme, Descartes et Cie, 2009 (en collaboration avec Pierre Dockès, Francis Fukuyama, Marc Guillaume).
  • Essai d’intoxication volontaire, suivi de L’Heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, Éditions Fayard, 2010. Traduit par Olivier Mannoni.

 

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La crise de l’identité culturelle européenne selon Françoise Bonardel

Posted by Hervé Moine sur 12 janvier 2011


Françoise Bonardel est philosophe et écrivain, Professeur de Philosophie des religions à l’Université de Paris1-Sorbonne où elle enseigne depuis 1990. Se destinant d’abord à une carrière artistique (musique, théâtre), elle a finalement choisi d’étudier la philosophie et l’anthropologie de l’imaginaire sous la direction de Gilbert Durand. Agrégée et Docteur d’État, elle est aujourd’hui l’auteur d’une dizaine d’ouvrages et de nombreux articles pour des revues françaises et étrangères et des ouvrages collectifs ( cf. bibliographie jointe).

Parallèlement à son enseignement à la Sorbonne elle dispense également des cours à l’Université Bouddhique Européenne (UBE) dont elle est membre depuis 2001 ; cours portant sur l’acculturation du bouddhisme en Occident et sur ses possibles relations avec la philosophie occidentale (cf. Bouddhisme et philosophie, 2008).
Rédacteur en chef de la revue Connaissance des religions de 2002 à 2006, elle s’est efforcée d’y promouvoir une réflexion sur les faits religieux prenant aussi bien en compte les acquis spirituels des différentes traditions  que les exigences propres à la modernité.
De nombreux voyages d’étude ou de découverte personnelle l’ont d’ores et déjà conduite dans la plupart des pays d’Europe du Sud, de l’Est et du Nord, au proche et Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Asie (Inde principalement) et Amérique du Nord (USA, Canada). La philosophie du voyage, de l’errance et de la « vie nomade » constitue d’ailleurs un des axes de sa réflexion placée depuis ses premiers travaux sous le signe d’Hermès, dieu des voyages, des échanges et des transformations, matérielles autant que spirituelles.
Découvrant dans l’hermétisme occidental une philosophie de la non-dualité marginalisée par l’histoire des idées, Françoise Bonardel invite aussi à  une relecture de cette histoire à la lumière de courants philosophico-religieux tout aussi négligés (gnosticisme, théologie négative, théosophie). Son intérêt pour le dialogue entre Orient et Occident, bouddhisme et philosophie, la porte aujourd’hui à réfléchir sur le nécessaire dépassement  de toutes les formes de dualisme au sein même de la culture européenne. Des héritiers sans passé : Essai sur la crise de l’identité culturelle européenne

Source : http://www.baglis.tv/intervenants/888-francoise-bonardel.html

Françoise Bonardel était l’invité du mois sur Radio Courtoisie dans l’émission du 11 janvier 2011, présentée par Patrick péhèle, Philippe Christèle et Lucien Valdes.

Pour écouter l’émission : Europe, des héritiers sans passé Durée 60′

Voir l’article du Post.fr à ce propos : http://www.lepost.fr/article/2011/01/12/2368178_europe-des-heritiers-sans-passe.html

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Réflexion critique sur la culture de l’Europe

Françoise Bonardel

Des héritiers sans passé

Essai sur la crise de l’identité culturelle européenne

aux Editions de la transparence / Philosophie

 

Lors de la publication d’Errata, en 1998, George Steiner était présenté par son éditeur comme l' » une des dernières figures de la grande culture européenne « .
Le message est brutal, peut-être excessif ; il annonce en tout cas une Europe en voie de déculturation… et cela semble aller de soi. Mais s’il y a une crise de la  » grande culture européenne « , encore faut-il s’interroger sur la signification du mot culture et sur ce que représente aux yeux de nos contemporains le patrimoine culturel européen. Or, au moment où les débats sur l’identité se multiplient de part et d’autre en Europe, force est de constater que ce qui devrait précisément faire l’enjeu de la réflexion est présupposé, voire ignoré.

À l’ère de la mondialisation, sommés de choisir entre l’attachement patriotique, exclusif et autoritaire, et le  » métissage « , source de bien des confusions et d’un relativisme culturel intégral, nous sommes les héritiers d’un passé au regard duquel nous nous reconnaissons de moins en moins endettés. En ce sens, il n’a peut-être jamais existé de crise culturelle plus inquiétante. Ni nostalgique ni passéiste, l’auteur du présent essai ne délivre pas une leçon de géopolitique ; elle préfère montrer de quelle manière la culture européenne a durant des siècles refusé l’alternative contemporaine entre cosmopolitisme et enracinement dont elle a au contraire enseigné le dépassement.

Pour se procurer l’ouvrage : Des héritiers sans passé : Essai sur la crise de l’identité culturelle européenne

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Le Débat 161ème numéro

Posted by Hervé Moine sur 23 septembre 2010

Le 161ème numéro de la revue Le Débat, vient de paraitre.

Marcel GauchetJacques Julliard, Face à la crise : Sarkozy et les forces politiques françaises (entretien)

Déclin de la gauche occidentale ? (suite) :
Alain Bergounioux, Demain la social-démocratie ?
René Cuperus, La schizophrénie sociale de la gauche : quelle réponse ?

Quel après-crise ? (suite) :
Jean-Luc Gréau, Le rétablissement ou la rechute ?
Paul Jorion, De la chute à l’apaisement ?

Au cœur du capitalisme d’aujourd’hui :
Jacques Richard, Comment la comptabilité modèle le capitalisme (entretien)
Maxence Brischoux, De l’autocratie managériale. Comment expliquer la rémunération des dirigeants
Jean-Philippe Robé, Les États, les entreprises et le droit. Repenser le système-monde
Valérie Charolles, Le capitalisme est-il libéral ?

Actualités du social :
Pierre-Henri d’ Argenson, Souffrance au travail : ce qui a changé
Claude Le Pen, Assurance maladie : le modèle de 45 est-il mort ?
Paul Jorion, Comment on devient l’« anthropologue de la crise »

Israël, Palestine : le poids des représentations :
Diana Pinto, « Plus jamais ça ». Europe, Israël : les malentendus
John Rogove, Les États-Unis et l’Europe devant le conflit israélo-palestinien. La force des a priori
Samy Cohen, Gaza : Tsahal dans le piège du conflit asymétrique

De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? (Suite) :
Gérard Dupuy, Vers une autre modernité ?


Un article des Echos du 23 septembre 2010

Jean-Marie Colomb

Le temps d’un nouveau Bretton Woods

http://www.lesechos.fr/economie-politique/france/actu/020806470206-le-temps-d-un-nouveau-bretton-woods.htm

Le constat. Fini l’imagination réformiste : pour Marcel Gauchet, cofondateur et directeur du « Débat », elle est morte avec la crise actuelle. Dans un échange avec le journaliste Jacques Julliard, le philosophe souligne une « panne d’imagination » complète des experts, sans parler de la « pauvreté » de la discussion autour des retraites. Autre trait remarquable de la conjoncture, selon lui : les opinions publiques sont tétanisées, sans que l’on puisse observer la moindre radicalisation ou secousse politique de grande ampleur dans une Europe qui peine. Même en Grèce, le Premier ministre Papandréou n’a pas été remis en question, semble presque s’étonner le penseur. Les opinions, plutôt légitimistes, semblent se raccrocher aux gouvernements en place, seuls « remparts » face à une menace économique très présente.

Le danger. Face à des populations se raccrochant à un présent fragile, mais qu’elles aimeraient voir se prolonger, nos dirigeants écartent volontiers, et peut-être un peu vite, selon l’économiste Jean-Luc Gréau, la perspective d’une rechute de l’économie. Or, en cas de résurgence des problèmes liés au surendettement public et privé, en Europe comme aux Etats-Unis, une crise de l’euro et de nouvelles faillites bancaires nous plongeraient certainement dans une « dépression historique », insiste l’auteur.

La proposition. L’anthropologue Paul Jorion parle également de la crise des dettes souveraines comme une histoire qui finira mal, de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons et de la nécessité, pour en sortir, d’un nouveau Bretton Woods…

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Le Débat, pour essayer de comprendre un monde de plus en plus compliqué

Le Débat a été fondé en mai 1980 par l’historien Pierre Nora, qui anime depuis 1966 le secteur des sciences humaines chez Gallimard. Il est l’éditeur de Raymond Aron, Georges Dumézil, François Jacob, Michel Foucault, Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Jacques Le Goff… pour ne citer que quelques noms. Sans oublier Marcel Gauchet, devenu rédacteur en chef de la revue.
Le Débat est donc apparu comme l’émanation de ce milieu intellectuel – un instrument indispensable d’analyse et de discussion, à leur meilleur niveau, des grands problèmes et débats du monde contemporain.

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Quand un philosophe et un banquier se rencontrent, qu’est-ce qu’ils se disent sur la crise ?

Posted by Hervé Moine sur 24 février 2010

Parution d’un ouvrage sur la crise financière entre

un énarque, banquier de Rothschild & Cie

et

un normalien agrégé et docteur de philosophie…

Pour vous procurer Le banquier et le philosophe : Ou La double paire d’yeux de Roger Pol-Droit et de François Henrot

Ci-dessous un entretien-débat entre les deux auteurs de cet ouvrage, Roger Pol-Droit et François Henrot paru le 24 février dans les Echos, http://www.lesechos.fr/info/france/020379319182-le-banquier-et-le-philosophe-une-nouvelle-lecture-de-la-crise.htm

UN DÉBAT ENTRE ROGER-POL DROIT ET FRANÇOIS HENROT

Le banquier et le philosophe : une nouvelle lecture de la crise

Dans un livre à paraître ce jeudi 25 février, François Henrot et Roger-Pol Droit éclairent la crise financière de 2008-2009 d’un jour nouveau : selon eux, elle est la manifestation d’un désarroi social plus profond et d’une perte générale de repères. Ils ont le sentiment commun que les explications données jusqu’ici étaient sans doute trop courtes. Un dialogue décapant.

« Le Banquier et le Philosophe », c’est le titre de votre livre, c’est aussi une rencontre inédite.

Roger-Pol Droit : François Henrot et moi, nous nous connaissons de longue date. Au cours de nos conversations, nous nous sommes aperçus que nous avions à la fois, à propos de cette crise, une approche semblable et des divergences de fond. Nous partageons l’idée que la crise n’est pas seulement financière, mais aussi politique, sociale, éthique, intellectuelle, qu’elle prend sa source dans une perte globale de repères. Nous avons eu aussi le sentiment commun que les explications données jusqu’ici étaient sans doute trop courtes. Nous n’avons évidemment pas la prétention de donner les ultimes clefs de compréhension de cette crise. Mais nous espérons apporter au lecteur de nouvelles incitations à la penser.

François Henrot : Jusqu’ici, j’avais refusé de m’exprimer sur cette crise, sous quelque forme que ce soit. Mais la situation, son évolution, m’ont incité à franchir le pas. Comme Roger-Pol Droit, j’ai eu en effet le sentiment que l’analyse de cette situation hors normes manquait de profondeur de champ. Elle passait notamment sous silence tout ce qui, dans ses mécanismes déclencheurs, relevait de l’impensé, de croyances. Or, depuis des années, j’avais le sentiment que, derrière la rationalité apparente des chiffres, des modèles mathématiques, ce sont en réalité ces croyances qui avaient structuré les pratiques de mes confrères banquiers, des pratiques que les financiers du monde entier ont partagées pendant les années d’euphorie 2000-2007.

Ces croyances, quelles sont-elles ?

F. H. Je les résumerais en disant que, durant les années que je viens d’évoquer, s’est développée dans le secteur financier l’idée que l’on avait définitivement réussi à s’affranchir de tout aléa. Ceci est le résultat de plusieurs innovations majeures, et notamment la titrisation et les dérivés de crédit, qui ont permis aux banques de sortir de leurs bilans les crédits qu’elles consentaient ou le risque de défaillance des emprunteurs. Cette pratique, que le grand public a découverte en 2007 avec l’éclatement de la crise des « subprimes », consiste à assembler des crédits et à les structurer pour les revendre au marché. Cette innovation a eu deux conséquences : la première est de répartir le risque de crédit sur un grand nombre d’acteurs, le plus souvent non bancaires, ce qui a donné l’illusion de le faire disparaître. Ce faisant, on a ouvert la porte à une production de crédit de plus en plus abondante et de plus en plus risquée. L’autre conséquence est que cette abondance de crédit a donné un formidable coup d’accélérateur à une prospérité, qui, par son existence même, semblait valider le modèle adopté.

C’était, finalement, l’idée que l’on avait atteint la prospérité éternelle.

R-P. D. Effectivement, dans ce fonctionnement du système financier, on s’est persuadé que l’on avait engendré le meilleur des mondes. Le plus extraordinaire est qu’on l’a fait en toute bonne foi, muni de tous les outils de la raison que sont les modèles mathématiques, les ordinateurs, les tableaux statistiques. Loin de nous éclairer, ces outils nous ont au contraire aveuglés, ils ont rendu invisible l’emballement général. Les philosophes de l’Antiquité grecque pensaient que seule la pensée rationnelle pouvait nous permettre d’atteindre le vrai et de faire preuve de tempérance. Nous sommes aux antipodes : une confiance démesurée dans l’hyperrationalité nous a entraîné dans cette crise. Le paradoxe actuel, c’est que la raison elle-même est devenue démesure.

F. H. Je rejoins sur ce point Roger-Pol Droit. Je peux témoigner que, pendant toute ces années récentes, la transgression continuelle des limites était perceptible. Un homme normal ne pouvait plus suivre l’accélération des processus financiers, ni leur complexification extrême ni la globalisation à l’échelle du monde des produits et outils financiers..

R-P. D. Ce constat fait me paraît éclairer un phénomène marquant de notre époque : l’homme d’aujourd’hui semble de plus en plus dépourvu de la faculté d’analyse des limites et des perspectives que lui confère normalement la raison. C’est ce que l’historien François Hartog a nommé le « présentisme » : le moment présent devient le seul horizon. L’histoire pas plus que le futur ne sont suffisamment convoqués pour comprendre les événements en cours. Or notre humanité est précisément fondée sur cette continuité, cette conscience de transmettre, qui paraît aujourd’hui faire défaut. C’est ce qui explique, par exemple, que nous soyons aussi indifférents aux générations futures.

Roger-Pol Droit, il y a un point, dans le livre, peut-être le seul, sur lequel vous semblez en désaccord profond avec François Henrot. Il s’agit de la façon de surmonter cette crise, de faire en sorte qu’elle ne soit plus jamais possible .

R-P. D. Dans l’analyse de cette crise, nous sommes d’accord pour éviter deux tentations : l’une consiste à penser que nous sommes en face d’un simple accident de parcours, comme en a déjà vécu le capitalisme, et qu’il s’en remettra pour peu qu’on le laisse fonctionner. L’autre tentation, aussi simpliste que la première, consiste à profiter de cet épisode pour annoncer, une fois de plus, la fin du capitalisme. Pour ma part, je crois en sa longévité, mais à condition qu’il soit soumis à des règles. C’est là que nous divergeons…

F. H. Je ne nie pas le fait qu’il existe une résistance naturelle du milieu bancaire à entrer dans une discussion avec l’Etat sur davantage de réglementation ou sur un contrôle spécifique des rémunérations. Il y a, dans nos milieux, cette idée très vivace que l’Etat est illégitime à se mêler de la gestion de nos établissements. J’accepte, pour ma part, l’intervention publique pour établir des règles du jeu afin de prévenir, de surveiller et, le cas échéant, de punir. Mais encore faut-il identifier les règles nouvelles pertinentes à élaborer après cette crise. Il faut rappeler ici que nos métiers se sont globalisés. Nous pouvons traiter dans n’importe quelle capitale du monde des opérations pour le compte de nos clients français. De ce fait, nous ne nous battons plus seulement contre nos concurrents locaux, mais contre ceux de tous les pays développés. Alors de deux choses l’une : ou bien l’on prend le pari que tous les régulateurs bancaires du monde s’entendront pour fixer des règles communes, ce qui est du domaine du rêve, ou bien nous empruntons une voie de régulation européenne de façon à éviter des limitations autoritaires, pays par pays, qui nous conduiraient à une impasse.

Quelle est votre solution ?

F. H. Je pense que nous pouvons trouver dans les anciennes sagesses financières une partie des matériaux nécessaires pour reconstruire des systèmes efficaces. Il existait par exemple la très vieille pratique de la « double paire d’yeux » qui imposait à un banquier, dès lors qu’il procédait à un engagement important, de le soumettre à aux moins deux personnes de même niveau hiérarchique mais de culture différente, l’un plus commercial, l’autre plus focalisé sur le risque. Plus généralement, il existait un ensemble de contrôles qui ont été frappés d’obsolescence par la globalisation. J’en donne le détail dans notre livre. Nous pouvons tout à fait y revenir.

Roger-Pol Droit, êtes-vous d’accord ?

R-P. D. Non. Je ne crois guère que le monde financier, soudain saisi par la vertu, parvienne dans son ensemble à s’autoréguler. Ce qui met l’opinion en colère et suscite les imprécations excessives que nous dénonçons dans ce livre, c’est d’abord l’impression que la sanction n’existe pas.

F. H. Mais il y a eu sanction ! Beaucoup de banques ont disparu ou ont été absorbées comme Lehman Brothers, Merrill Lynch, Bear Stearns, de nombreux états-majors ont été décapités, des procédures judiciaires sont toujours en cours qui déboucheront elles aussi sur des sanctions. J’ajoute que, en dépit des débats passionnels sur le sujet, les bonus sont en baisse très sensible, de l’ordre de 50 %, dans les échelons les plus élevés des banques, et l’on constate une baisse de 30 % chez les juniors. En outre, ces mêmes bonus ne sont plus payés en cash mais en actions bloquées sur une certaine durée, ce qui, au passage, est un bon moyen de lutter contre ce phénomène de « présentisme » que critique Roger-Pol Droit. Je rappelle enfin que les futures règles prudentielles négociées à Bâle joueront un rôle considérable dans le futur des banques.

N’est-ce pas, précisément, la complexité de la matière financière, qui rend la régulation si faillible ?

R-P. D. Cet argument ne me paraît pas tenable. Je suis membre du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie. La complexité des biotechnologies n’a rien à envier à celle de la finance. Il n’empêche que l’on parvient à proposer des règles, sans brider pour autant l’effort de recherche des laboratoires. Peut-être est-ce une solution pour la régulation financière : la mise en place de comités d’éthique.

F. H. Il faut certes revoir la supervision du système financier. Il faut notamment remédier au fractionnement de cette supervision, qui, à mon sens, a précipité la crise. Je souhaite en revanche qu’on soit attentif aux effets pervers de toute régulation. Une fois que le régulateur trace une ligne de bon comportement, cela amène naturellement les opérateurs, dont l’instinct grégaire est en quelque sorte légitimé, libéré par la règle obligatoire, à rouler tous le long de cette ligne. Si l’on ne régule pas, on constate au contraire une dispersion des comportements du plus audacieux au plus prudent. On repère plus facilement et plus vite les « têtes brûlées » et cette dispersion des comportements aboutit très souvent à un moindre risque systémique.

Finalement, au terme de ce livre, que vous êtes-vous apporté l’un à l’autre dans le champ de vos réflexions ?

R-P. D. Ce qui m’a fait le plus réfléchir, c’est la sévérité implacable avec laquelle François Henrot critique la réglementation ainsi que sa foi inébranlable dans la vitalité du système capitaliste.

F. H. De mon côté, j’ai pris conscience que la méfiance de ma profession à l’égard de la régulation était une position inaudible vis-à-vis de l’opinion. Je pense, du coup, qu’il serait sage que, pendant un temps, la sphère financière se souvienne que la puissance publique l’a sauvée, qu’elle évite les provocations et qu’elle se force à la modestie. Et cette modestie devra aller, je crois, jusqu’à la diminution de son prélèvement sur la richesse nationale.

PROPOS RECUEILLIS PAR DANIEL FORTIN ET JEAN-CLAUDE HAZERA, Les Echos

Lire un extrait du livre sur   lesechos.fr/documents

François Henrot

Banquier vedette de Rothschlid & Cie, dont il préside la banque d’affaires, cet énarque de soixante ans, éphémère patron de France Télécom pendant une semaine, en septembre 1995, a toujours préféré l’ombre à la lumière. Impliqué dans les plus gros deals de l’histoire du business français, il est l’un des hommes les plus influents de France et l’un des financiers hexagonaux les plus respectés à l’étranger. Longtemps silencieux sur la crise actuelle, il accepte, pour la première fois, de la commenter.

Roger-Pol Droit

Normalien, agrégé et docteur en philosophie, Roger-Pol Droit, soixante ans, enseigne à Sciences po. Il tient également une chronique régulière aux « Echos »  (lire également « L’OEil du philosophe ») et au « Monde ». Chercheur au CNRS, il est également membre du Comité national consultatif d’éthique pour les sciences de la vie. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont « Les héros de la sagesse », paru chez Plon en 2009, ce philosophe affable a su toucher le grand public.

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