Actuphilo

Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

Posts Tagged ‘démocratie’

Penser la place du conflit dans la démocratie

Posted by Hervé Moine sur 22 octobre 2013

Vendredi 29 novembre 2013,

à l’ENS de Lyon

« La démocratie à l’épreuve du conflit »

Journée d’étude du 29 novembre 2013

ENS de Lyon, Laboratoire Triangle UMR 5206,

en partenariat avec le rectorat de Lyon

Avec pour invité d’honneur : Miguel Abensour, professeur émérite de philosophie politique à l’université Paris 7, Denis-Diderot. Organisé par Sébastien Roman, Marie Goupy du Laboratoire Triangle, ENS-Lyon.

Penser la place du conflit dans la démocratie constitue certainement l’un des enjeux majeurs de la pensée politique contemporaine. Au sein du paradigme libéral – devenu, dans la modernité, le modèle philosophique dominant – la prise en compte des potentialités conflictuelles des sociétés démocratiques s’est essentiellement exprimée sous la forme d’une réponse apportée à la reconnaissance du « fait du pluralisme ». Et il est certain que l’on ne peut plus partir aujourd’hui du constat que la société est une et homogène : l’hétérogénéité des valeurs ou le « fait du pluralisme » est indéniable. Sur ce fondement, et au nom du respect de la liberté individuelle, le libéralisme politique s’est donné pour ambition de permettre l’expression de toutes les voix discordantes, et inscrit un certain principe de conflictualité au cœur des sociétés démocratiques et de ses procédures discursives. Néanmoins, la conception libérale classique du conflit est à la fois négative et limitée. Négative puisque les divisions sociales, qui découlent de l’hétérogénéité des valeurs, sont essentiellement perçues comme un danger menaçant la stabilité et l’ordre démocratique. Limitée, surtout, par l’horizon même du conflit dans la théorie libérale qui exige son dépassement par l’exercice d’une rationalité discursive – contractuelle pour Rawls, post-métaphysique pour Habermas – dans une perspective consensualiste pleinement assumée.

La journée d’étude permettra d’interroger de manière approfondie la place et le rôle du conflit en démocratie, en abordant les questions suivantes :

1- Comment penser et définir le conflit ? Le conflit doit-il être restreint au domaine des valeurs ou des opinions ? Oppose-t-il irréductiblement des individus entre eux, ou faut-il le définir, en un sens néo ou post-marxiste, en termes de lutte des classes ? À moins que le conflit ne soit plutôt le moteur structurant de l’ensemble des rapports de pouvoir au sein de l’ordre social – impliquant de substituer au schème de la lutte des classes celui d’une microphysique du pouvoir ?

2- Quelle place accorder au conflit dans la démocratie ? Faut-il concevoir le conflit comme la simple conséquence du « fait du pluralisme » que la démocratie, sous sa forme libérale, prétend pouvoir surmonter ? Ou inversement, et à l’encontre de toute réduction de la démocratie à de simples procédures délibératives, ne faut-il pas l’inscrire au cœur même des sociétés démocratiques, pour le juger indépassable et en lui-même fécond ?

3- Enfin, le problème du maintien de l’ordre et de l’unité politique pourra conduire à s’interroger sur les limites de l’exercice du conflit en démocratie. Les situations de crise et de mise en péril de l’unité politique ne constituent-elles pas un pur et simple démenti aux théories cherchant à valoriser le rôle du conflit dans les démocraties ? Ou au contraire, repenser la place du conflit dans les démocraties invite-t-il à reposer le problème de l’unité politique autrement ? En définitive, jusqu’où peut-on, et dans quelles limites ou proportions, vouloir faire du conflit le principe de la vie politique pour permettre l’exercice d’une démocratie authentique ?

Au Programme

Matin (9h45-13h00) Le conflit : sa signification, ses motivations, sa fécondité

  • 9h45-10h00. Accueil des participants
  • 10h-10h15. Ouverture de la journée d’étude. Sébastien Roman et Marie Goupy
  • 10h15-10h45. Marie Gaille-Nikodimov (chargée de recherche, CNRS / CERSES) « Le désir de liberté est-il la matrice de la citoyenneté ? Retour sur la question de l’actualité machiavélienne. » 
  • 10h45-11h30. Christian Bouchindhomme (traducteur ; chargé de cours, Université Paris Dauphine) « Pragmatique et vertus du conflit. » 
  • 11h30-11h45. Discussion. Pause.
  • 11h45-12h30. Miguel Abensour (professeur émérite de philosophie politique à l’Université Paris 7, Denis-Diderot) « La politique : l’ordre ou le lien ? » 
  • 12h30-13h00. Discussion-débat 

Après-midi (14h30-17h00) Politique(s) du conflit, démocratie, et mouvements sociaux

  • 14h30-15h00. Ninon Grangé (maître de Conférences, Université Paris 8) « La guerre civile (mondiale?) et le dialogue Schmitt-Benjamin »
  • 15h00-15h30. Jean-Christophe Angaut (maître de Conférences, ENS de Lyon) « L’anarchisme est-il soluble dans la démocratie ? Approches du conflit chez Proudhon et Bakounine »
  • 15H00-15h30. Discussion et pause
  • 15H30-16h00. Alice Legoff (maître de Conférences, Université Paris Descartes) « Démocratie et conflit : apport des travaux de Charles Tilly à la théorie démocratique. »
  • 16h00-16h30. Pierre Sauvêtre (chargé de cours, Université Paris 8, Université Paris 13, IEP de Paris et professeur de lettres au collège) « Vérités d’Etat en conflit et processus de (dé)-démocratisation. D’après Foucault. » 
  • 16h30-17h00. Discussion finale

Posted in Journée d'étude, philosophie | Tagué: , , , , | Leave a Comment »

Démocratie grecque. De l’idée de référendum à l’arrivée de l’extrême droite au gouvernement

Posted by Hervé Moine sur 11 novembre 2011

Lucas Papademos, vice-président de la Banque centrale européenne de 2002 à 2010, nouveau Premier ministre de la Grèce

Le gouvernement grec de coalition formé par le Premier ministre Lucas Papademos a prêté serment ce vendredi 11 novembre à la résidence présidentielle.

Nous pouvons noter m’entrée de l’extrême droite.

C’est la première fois que le chef du gouvernement devra composer avec l’extrême droite depuis la chute de la dictature des colonels en 1974.

Alors que le président français Nicolas Sarkozy et la Chancelière allemande Angela Merkel se réjouissent de ce changement à la tête de l’Etat grec et s’apprêtent à soutenir le nouveau gouvernement, nous ne pouvons pas ne pas nous étonner sur le fait qu’en si peu de temps nous soyons passés de l’idée d’un référendum populaire à l’entrée de l’extrême droite dans le gouvernement.

Posted in Actualité, brève | Tagué: , | Leave a Comment »

Jürgen Habermas : L’Europe en danger. La crise requiert la plus grande attention

Posted by Hervé Moine sur 26 octobre 2011

Nous reproduisons ici le texte, traduit de l’allemand par Denis Trierweiler, extrait de la conférence que Jürgen Habermas donnera à l’université Paris-Descartes le 10 novembre prochain dans le cadre d’un colloque organisé, , par l’équipe PHILéPOL (philosophie, épistémologie et politique) dirigée par le philosophe Yves Charles Zarka. L’intégralité du texte sera publiée dans le numéro de janvier 2012 de la revue Cités (PUF).

Vers une Europe court-circuitée et un idéal européen bafoué

L'Europe vers la post-démocratie ?

Dans ce texte, le philosophe allemand, chef de file de l’école de Francfort, craint que le vieux continent, mais récente institution politique, l’Europe, n’entre dans une ère « post-démocratique ».  Jürgen Habermas redoute que le Président français, Nicolas Sarkozy et la Chancelière allemande, Angela Merkel aboutissent aboutissent finalement à un compromis entre le « l’étatisme français » et le « libéralisme économique allemand », et  ce, au détriment de la légitimité démocratique.

En effet, l’Europe politique ne court-elle pas un grand risque, celui d’un très fâcheux court-circuit ? Celui des gouvernements des différents Etats européens de décider à la place des représentants des citoyens européens des attributions des budgets nationaux par le Conseil de l’Europe.

Mais c’est de surcroît l’idéal européen qui serait affecté : « Les chefs de gouvernement transformeraient de la sorte le projet européen en son contraire : la première communauté supranationale démocratiquement légalisée deviendrait l’organe d’une domination post-démocratique. »

Jürgen Habermas en appelle aux élites européennes à « se retrousser les manches » et à se hâter de rendre l’Europe enfin plus populaire.

Un impératif : Rendre l’Europe davantage démocratique

Jürgen Habermas par Wolfram Huke

A court terme, la crise requiert la plus grande attention. Mais par-delà ceci, les acteurs politiques ne devraient pas oublier les défauts de construction qui sont au fondement de l’union monétaire et qui ne pourront pas être levés autrement que par une union politique adéquate : il manque à l’Union européenne les compétences nécessaires à l’harmonisation des économies nationales, qui connaissent des divergences drastiques dans leurs capacités de compétition.

Le « pacte pour l’Europe » à nouveau renforcé ne fait que renforcer un vieux défaut : les accords non contraignants dans le cercle des chefs de gouvernements sont ou bien sans effets ou bien non démocratiques, et doivent pour cette raison être remplacés par une institutionnalisation incontestable des décisions communes. Le gouvernement fédéral allemand est devenu l’accélérateur d’une désolidarisation qui touche toute l’Europe, parce qu’il a trop longtemps fermé les yeux devant l’unique issue constructive que même la Frankfurter Allgemeine Zeitung a décrit entre-temps par la formule laconique : « Davantage d’Europe ». Tous les gouvernements concernés se retrouvent désemparés et paralysés face au dilemme entre d’une part les impératifs des grandes banques et des agences de notation et d’autre part leur crainte face à la perte de légitimation qui les menace auprès de leur population frustrée. L’incrémentalisme écervelé trahit le manque d’une perspective plus large.

Depuis que le temps de l’embedded capitalism est révolu et que les marchés globalisés de la politique s’évanouissent, il devient de plus en plus difficile pour tous les Etats de l’OCDE de stimuler la croissance économique et de garantir une répartition juste des revenus ainsi que la Sécurité sociale de la majorité de la population. Après la libération des taux de change, ce problème a été désamorcé par l’acceptation de l’inflation. Etant donné que cette stratégie entraîne des coûts élevés, les gouvernements utilisent de plus en plus l’échappatoire des participations aux budgets publics financées par le crédit.

La crise financière qui dure depuis 2008 a aussi figé le mécanisme de l’endettement étatique aux frais des générations futures ; et en attendant, on ne voit pas comment les politiques d’austérité – difficiles à imposer en politique intérieure – pourraient être mises en accord sur la longue durée avec le maintien du niveau d’un Etat social supportable. Les révoltes de la jeunesse sont un avertissement des menaces qui pèsent sur la paix sociale. Au moins a-t-on reconnu, dans ces circonstances, comme étant le défi véritable le déséquilibre entre les impératifs du marché et la puissance régulatrice de la politique. Au sein de la zone euro, un « gouvernement économique » espéré devrait redonner une force neuve au pacte de stabilité depuis longtemps évidé.

Les représentations d’un « fédéralisme exécutif » d’un type particulier reflètent la crainte des élites politiques de transformer le projet européen, jusque-là pratiqué derrière des portes closes, en un combat d’opinion bruyant et argumenté, obligeant à se retrousser les manches, et qui serait public. Au vu du poids des problèmes, on s’attendrait à ce que les politiciens, sans délai ni condition, mettent enfin les cartes européennes sur table afin d’éclairer de manière offensive la population sur la relation entre les coûts à court terme et l’utilité véritable, c’est-à-dire sur la signification historique du projet européen.

Ils devraient surmonter leur peur des sondages sur l’état de l’opinion et faire confiance à la puissance de persuasion de bons arguments. Au lieu de cela, ils s’acoquinent avec un populisme qu’ils ont eux-mêmes favorisé par l’obscurcissement d’un thème complexe et mal-aimé. Sur le seuil entre l’unification économique et politique de l’Europe, la politique semble retenir son souffle et rentrer la tête dans les épaules. Pourquoi cette paralysie ? C’est une perspective engluée dans le XIXe siècle qui impose la réponse connue du demos : il n’existerait pas de peuple européen ; c’est pourquoi une union politique méritant ce nom serait édifiée sur du sable. A cette interprétation, je voudrais en opposer une autre : la fragmentation politique durable dans le monde et en Europe est en contradiction avec la croissance systémique d’une société mondiale multiculturelle, et elle bloque tout progrès dans la civilisation juridique constitutionnelle des relations de puissance étatiques et sociales.

Etant donné que jusque-là l’UE a été portée et monopolisée par les élites politiques, une dangereuse asymétrie en a résulté – entre la participation démocratique des peuples aux bénéfices que leurs gouvernements « en retirent » pour eux-mêmes sur la scène éloignée de Bruxelles, et l’indifférence, voire l’absence de participation des citoyens de l’UE eu égard aux décisions de leur Parlement à Strasbourg. Cette observation ne justifie pas une substantialisation des « peuples ». Seul le populisme de droite continue de projeter la caricature de grands sujets nationaux qui se ferment les uns aux autres et bloquent toute formation de volonté dépassant les frontières. Après cinquante ans d’immigration du travail, les peuples étatiques européens, au vu de leur croissant pluralisme ethnique, langagier et religieux, ne peuvent plus être imaginés comme des unités culturelles homogènes. Et Internet rend toutes les frontières poreuses.

Dans les Etats territoriaux, il a fallu commencer par installer l’horizon fluide d’un monde de la vie partagé sur de grands espaces et à travers des relations complexes, et le remplir par un contexte communicationnel relevant de la société civile, avec son système circulatoire d’idées. Il va sans dire que cela ne peut se faire que dans le cadre d’une culture politique partagée demeurant assez vague. Mais plus les populations nationales prennent conscience, et plus les médias portent à la conscience, à quelle profondeur les décisions de l’UE influent sur leur quotidien, plus croîtra l’intérêt qu’ils trouveront à faire également usage de leurs droits démocratiques en tant que citoyens de l’Union.

Ce facteur d’impact est devenu tangible dans la crise de l’euro. La crise contraint aussi, à contrecoeur, le Conseil à prendre des décisions qui peuvent peser de façon inégale sur les budgets nationaux. Depuis le 8 mai 2009, il a outrepassé un seuil par des décisions de sauvetage et de possibles modifications de la dette, de même que par des déclarations d’intentions en vue d’une harmonisation dans tous les domaines relevant de la compétition (en politique économique, fiscale, de marché du travail, sociale et culturelle).

Au-delà de ce seuil se posent des problèmes de justice de la répartition, car avec le passage d’une intégration « négative » à une intégration « positive », les poids se déplacent d’une légitimation de l’output à une légitimation de l’input. Il serait donc conforme à la logique de ce développement que des citoyens étatiques qui doivent subir des changements de répartition des charges au-delà des frontières nationales, aient la volonté d’influer démocratiquement, dans leur rôle de citoyen de l’Union, sur ce que leurs chefs de gouvernement négocient ou décident dans une zone juridique grise.

Au lieu de cela nous constatons des tactiques dilatoires du côté des gouvernements, et un rejet de type populiste du projet européen dans son ensemble du côté des populations. Ce comportement autodestructeur s’explique par le fait que les élites politiques et les médias hésitent à tirer des conséquences raisonnables du projet constitutionnel. Sous la pression des marchés financiers s’est imposée la conviction que, lors de l’introduction de l’euro, un présupposé économique du projet constitutionnel avait été négligé. L’UE ne peut s’affirmer contre la spéculation financière que si elle obtient les compétences politiques de guidage qui sont nécessaires pour garantir au moins dans le coeur de l’Europe, c’est-à-dire parmi les membres de la zone monétaire européenne, une convergence des développements économiques et sociaux.

Tous les participants savent que ce degré de « collaboration renforcée » n’est pas possible dans le cadre des traités existants. La conséquence d’un « gouvernement économique » commun, auquel se complaît aussi le gouvernement allemand, signifierait que l’exigence centrale de la capacité de compétition de tous les pays de la communauté économique européenne s’étendrait bien au-delà des politiques financières et économiques jusqu’aux budgets nationaux, et interviendrait jusqu’au ventricule du coeur, à savoir dans le droit budgétaire des Parlements nationaux.

Si le droit valide ne doit pas être enfreint de façon flagrante, cette réforme en souffrance n’est possible que par la voie d’un transfert d’autres compétences des Etats membres à l’Union. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont conclu un compromis entre le libéralisme économique allemand et l’étatisme français qui a un tout autre contenu. Si je vois juste, ils cherchent à consolider le fédéralisme exécutif impliqué dans le traité de Lisbonne en une domination intergouvernementale du Conseil de l’Europe contraire au traité. Un tel régime permettrait de transférer les impératifs des marchés aux budgets nationaux sans aucune légitimation démocratique propre.

Pour ce faire, il faudrait que des accommodements conclus dans l’opacité, et dépourvus de forme juridique, soient imposés à l’aide de menaces de sanctions et de pressions sur les Parlements nationaux dépossédés de leur pouvoir. Les chefs de gouvernement transformeraient de la sorte le projet européen en son contraire : la première communauté supranationale démocratiquement légalisée deviendrait un arrangement effectif, parce que voilé, d’exercice d’une domination post-démocratique. L’alternative se trouve dans la continuation conséquente de la légalisation démocratique de l’UE. Une solidarité citoyenne s’étendant à l’Europe ne peut pas se former si, entre les Etats membres, c’est-à-dire aux possibles points de rupture, se consolident des inégalités sociales entre nations pauvres et riches.

L’Union doit garantir ce que la Loi fondamentale de la République fédérale allemande appelle (art. 106, alinéa 2) : « l’homogénéité des conditions de vie ». Cette « homogénéité » ne se rapporte qu’à une estimation des situations de vie sociale qui soit acceptable du point de vue de la justice de répartition, non pas à un nivellement des différences culturelles. Or, une intégration politique appuyée sur le bien-être social est nécessaire pour que la pluralité nationale et la richesse culturelle du biotope de la « vieille Europe » puissent être protégées du nivellement au sein d’une globalisation à progression tendue.

Jürgen Habermas, traduit de l’allemand par Denis Trierweiler

On pourra lire ou relire un ouvrage déjà ancien de Jürgen Habermas, ancien mais ô combien actuel. Le philosophe qui s’intéressait déjà à la crise et formulait déjà le danger de la mise hors course des citoyens.

Jürgen Habermas

Raison et légitimité

Problème de légitimation dans le capitalisme avancé, 1988

Critique de la politique Chez Payot

Sous la direction de Miguel Abensour et traduit de l’allemand par Jean Lacoste

Face à la complexité croissante des sociétés du capitalisme avancé, J. Habermas élabore une nouvelle figure de la théorie critique qui se définit dans l’affrontement, d’une part, avec le marxisme dogmatique, de l’autre, avec la théorie technocratique des systèmes. Est-ce que la contradiction fondamentale de la formation sociale capitaliste est toujours à l’oeuvre sans changement, ou est-ce que la logique de la crise a changé ? Pour Habermas, on n’assiste pas tant à un dépassement de la crise économique qu’à son déplacement, à travers le système politique vers le système socio-culturel. L’antagonisme des classes plutôt que d’être résolu n’est que temporairement refoulé ; aussi la crise économique ne peut-elle être amortie qu’en engendrant une série d’autres tendances à la crise, un véritable faisceau de crises : crise économique, crise de la rationalité, crise de légitimation, crise de motivation. De par l’insistance sur le déplacement de la crise et la mise en lumière des problèmes de légitimation du système social, une nouvelle question surgit : la reproduction de la vie sociale est-elle liée comme auparavant à la raison ? Relève-t-elle encore d’une discussion qui consisterait à déterminer des intérêts universalisables et à fonder les normes en vérité ?

Contre toute réduction de la légitimité à la légalité, contre l’empirisme, contre le décisionnisme, Habermas pose la possibilité de la constitution d’une pratique rationnelle, en recourant aux normes fondamentales du discours rationnel que nous supposons dans chaque décision, ouvrant ainsi la voie à une éthique communicationnelle. Aufklärer pour qui la raison est raison décidée, Habermas fait appel à la partialité pour la raison : « On a déjà accepté le point de vue de l’adversaire lorsqu’on renonce devant les difficultés de l’Aufklärung et qu’en formulant le projet d’une organisation rationnelle de la société on se réfugie dans l’actionnisme, autrement dit lorsqu’on choisit un point de départ décisionniste… La partialité pour la raison ne justifie pas plus le repli dans une orthodoxie chamarrée de marxisme qui ne peut conduire aujourd’hui, dans le meilleur des cas, qu’à l’établissement sans arguments de sous-cultures protégées et politiquement sans conséquence. » La situation présente « ne découragerait pas la tentative critique pour soumettre les limites de la résistance du capitalisme avancé à des examens concrets, et cela ne paralyserait certes pas la résolution de reprendre le combat contre la stabilisation d’un système social pseudo-naturel qui s’effectuerait par dessus la tête des citoyens. »

Raison et légitimité : Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé

Posted in Actualité, philosophe, Point de vue | Tagué: , , , , | 1 Comment »

Gisèle Halimi en Tunisie : « Aller de l’avant pour la consécration de la liberté de la femme et des droits humains »

Posted by Hervé Moine sur 2 avril 2011

Le Premier ministre du gouvernement transitoire, Bji Cad Essebsi recevant samedi matin  la Kasbah la militante fministe franaise d'origine tunisienne Gisle Halimi

Le Premier ministre du gouvernement transitoire, Bji Cad Essebsi recevant samedi matin la Kasbah la militante fministe franaise d'origine tunisienne Gisle Halimi

Gisèle Halimi: « Il est impératif de préserver le statut de la femme tunisienne »

LA KASBAH, 2 avr 2011 (TAP) – Il est impératif de préserver le statut avant-gardiste de la femme tunisienne, a souligné, samedi, à Tunis, la militante féministe française d’origine tunisienne Gisèle Halimi.

« Le Code du Statut Personnel garantit à la femme tunisienne le statut de citoyenne à part entière », a soutenu Mme Halimi, affirmant que la « préoccupation majeure, aujourd’hui, est de ne pas toucher à ce statut qui a fait d’elle la femme la plus libre au monde arabe ».

Mme Halimi, qui était reçue à la Kasbah par le Premier ministre du gouvernement transitoire, Béji Caïd Essebsi, a fait part de sa vive émotion de revisiter « son pays, sa terre natale », et de retrouver « un vieil ami, un homme modeste et un grand patriote qui constituera le meilleur rempart contre le désordre, l’extrémisme et surtout la régression ».

L’avocate et femme politique française a assuré avoir « toute confiance » que la Tunisie, qui entame aujourd’hui une phase « cruciale » de son histoire, parviendra à la « construction d’une vraie démocratie » à la faveur de sa direction transitoire qui « comme Bourguiba, représente l’école des lumières, de la philosophie et du respect de l’autre ».

Mme Halimi donnera une conférence dans le cadre de la manifestation « Fête de la citoyenneté et de la solidarité », samedi à la Coupole d’El Menzah et participera à une conférence-débat, dimanche matin, au Zéphyr (la Marsa).

« Il s’agit d’encourager les jeunes femmes et les jeunes hommes de la société civile qui se sentent responsables de l’avenir de leur pays à préserver l’héritage bourguibiste et à aller de l’avant pour la consécration de la liberté de la femme et des droits humains », a-t-elle estimé.

Gisèle Halimi, femme engagée

Née le 27 juillet 1927 en Tunisie, au sein d’une famille juive traditionaliste, elle entre au barreau de Tunis en 1949 et poursuit sa carrière d’avocate à Paris en 1956.

Son enfance dans une famille traditionaliste sera l’origine de son combat dans la lutte féministe. En effet, dès son plus jeune âge, elle remet en cause ses obligations de fille au sein de sa famille. C’est pourquoi, à l’âge de 13 ans, elle entame une grève de la faim afin de ne plus avoir à faire le lit de son frère. Au bout de trois jours, ses parents cèdent et elle écrira dans son journal intime de l’époque : « aujourd’hui j’ai gagné mon premier petit bout de liberté ».

Mariée en secondes noces à Paul Halimi, administrateur civil au ministère de l’agriculture (français) — dont elle porte toujours le nom sous lequel elle s’est fait connaître —, puis en troisièmes noces à Claude Faux, ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre — dont elle a été l’amie et l’avocate. Elle est la mère de Jean-Yves Halimi, avocat, Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique, et d’Emmanuel Faux, journaliste à Europe 1.

Sur le plan politique Gisèle Halimi est fortement engagée. Elle milite en effet, dans plusieurs causes, notamment en faveur de l’indépendance de son pays la Tunisie et aussi pour l’Algérie, elle dénonce les tortures pratiquées par l’armée française et défend les militants du MNA (mouvement national algérien) poursuivis par la justice française. Elle cosigne avec Simone de Beauvoir Djamila Boupacha, livre dans lequel elle obtient de nombreux soutiens et la participation de grands noms comme Picasso dont le portrait de Djamila Boupacha figure sur la couverture.

Dans le même esprit, elle préside une commission d’enquête sur les crimes de guerre américains au Viêt Nam.

En 1965, Gisèle Halimi, en compagnie de Madeleine Guilbert, Marguerite Thibert, Évelyne Sullerot, Colette Audry, Andrée Michel, participèrent au Mouvement démocratique féminin, sorte d’union de la gauche avant la lettre qui soutint la candidature de François Mitterrand aux présidentielles de 1965 et veut unir socialisme et féminisme.

Féministe, Halimi est signataire en 1971 du Manifeste des 343, parmi 343 femmes qui déclarent avoir avorté et réclament le libre accès aux moyens anticonceptionnels et l’avortement libre.

Aux côtés notamment de Simone de Beauvoir et de Jean Rostand, elle fonde en 1971 le mouvement féministe « Choisir la cause des femmes » et milite en faveur de la dépénalisation de l’avortement. Elle prendra la présidence de cette association à la disparition de Simone de Beauvoir.

Au procès de Bobigny en 1972, qui eut un retentissement considérable, elle défend une mineure qui s’était fait avorter après un viol, en faisant une tribune contre la loi de 1920. Ce procès a contribué à l’évolution vers la loi Veil, votée en décembre 1974 et promulguée en janvier 1975, sur l’interruption volontaire de grossesse.

De même, sa stratégie de défense médiatisée de femmes victimes d’un viol collectif devant les Assises d’Aix-en-Provence en 1978 contribuera à l’adoption d’une nouvelle loi en 1980 définissant clairement le viol et l’attentat à la pudeur.

Gisèle Halimi est également une des fondatrices de l’association altermondialiste ATTAC en 1998. L’activiste palestinien Marouane Barghouti lui a demandé d’être l’un de ses avocats.

Elle est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine dont les travaux ont commencé le 4 mars 2009.

Le 23 février 2010 est adoptée par le Parlement français, en sa présence, une résolution européenne sur le principe de la « clause de l’Européenne la plus favorisée » visant l’harmonisation des législations européennes concernant les droits des femmes suivant l’idée qu’elle avait émise dès 1979 lors de la première élection du parlement européen au suffrage universel.

Gisèle Halimi ne se contente pas de militer, elle fut une représentante du peuple comme députée à l’Assemblée nationale et de la nation comme Ambassadrice auprès de l’Unesco. Élue à l’Assemblée nationale en tant que députée de l’Isère à Voiron près de Grenoble de 1981 à 1984, elle siège comme apparentée au groupe socialiste. Elle constate avec amertume que ses projets n’avancent pas autant qu’elle le souhaiterait et elle dénonce un bastion de la misogynie. Son amendement instaurant un quota pour les femmes aux élections a pourtant été voté à la « quasi-unanimité » par les députés, en 1982. La mise en échec de cet amendement revient au conseil constitutionnel qui le considéra comme une entrave à la liberté du suffrage et à la libre expression de la souveraineté nationale.

Bien qu’elle fut nommée par le président Mitterrand ambassadrice de la France auprès de l’UNESCO, d’avril 1985 à septembre 1986, elle se déclare déçue par cet homme qu’elle juge machiavélique.

Elle rejoindra Jean-Pierre Chevènement à l’occasion des élections européennes de 1994 (elle figure en seconde position sur la liste du MDC).

D’après Wikipédia

Posted in Actualité, annonces, conférence, Point de vue | Tagué: , , , , , , , | Leave a Comment »

Charles Taylor. Qu’en est-il de la liberté individuelle dans nos sociétés modernes ?

Posted by Hervé Moine sur 16 mars 2011

Charles Taylor, philosophe très influent sur la scène internationale mais assez méconnu en France. Photo d'après Landov / Maxppp

Charles Taylor : « La société moderne se fonde de plus en plus sur la discipline »

Entretien avec Charles Taylor, propos recueillis par François Gauvin, publié par le Point le 15 mars 2011

http://www.lepoint.fr/grands-entretiens/charles-taylor-la-societe-moderne-se-fonde-de-plus-en-plus-sur-la-discipline-15-03-2011-1306784_326.php

Selon cette figure emblématique de l’éthique communautariste, le libéralisme implique de laisser l’individu organiser sa vie comme il le désire tant qu’il n’entrave pas celle des autres. Quitte à choquer.

Comment un individu se définit-il aujourd’hui ? Par sa langue, son pays, sa religion ? Par son pays, son équipe de football, ou ses orientations sexuelles ? Ces questions sur « l’identité moderne » sont au coeur des recherches que mène le Canadien Charles Taylor, aujourd’hui professeur émérite de l’université McGill (Montréal). Le philosophe, peu connu en France, et pourtant très influent sur la scène internationale, a un parcours atypique : en 1961, sitôt son doctorat d’Oxford en poche, ce catholique pratiquant se présente à quatre reprises aux élections nationales sous la bannière du Nouveau parti démocratique, le plus à gauche de l’échiquier canadien. Éconduit par les électeurs, il retourne à ses premières amours, et publie, en 1975, un volumineux Hegel, (Hegel et la société moderne aux éditions du Cerf 1998 note d’ActuPhilo) qui présente sous un jour favorable les thèses éthiques et politiques de cet idéaliste maudit en terres anglo-américaines. Ce sera l’un des rares best-sellers philosophiques du XXe siècle.

Il s’impose dès lors comme une figure emblématique de l’éthique communautariste outre-Atlantique, qui allie les principes de la société libérale avec un sens aigu de l’appartenance à la communauté. À la fois critique et interlocuteur privilégié du philosophe libéral américain John Rawls et de l’Allemand Jürgen Habermas, il publie en 1989 The sources of self : the making of modern identity (Les sources du moi pour la traduction française en 1999, note d’ActuPhilo), qui retrace l’évolution de la notion de « soi » (self) depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Puis, dans A Secular Age (2007), (L’âge séculier, traduction française aux édition Boréal en mars 2011, note d’ActuPhilo) il approfondit sa lecture de l’évolution des fondements de la société depuis la Renaissance. Salué par la critique, ce livre lui vaut en 2007 le prestigieux prix britannique Templeton. Spécialiste du multiculturalisme, il accepte la même année de diriger, avec le sociologue Gérard Bouchard, une commission commandée par le gouvernement québécois sur les adaptations possibles aux différences culturelles (dite Commission Bouchard-Taylor). Rencontre avec un philosophe de terrain.

Le Point.fr : Vous passez pour un apôtre du communautarisme. En France, autant parler du diable… À quoi attribuez-vous cette allergie française ?

Charles Taylor : D’abord à un fâcheux contresens, qui vient du mot lui-même. En anglais, il a en effet deux sens, qu’on ne retrouve pas en français. On peut être communautarian, au sens où l’est par exemple le sociologue américain Amitai Etzioni, et cela équivaut pratiquement au républicanisme français. C’est une philosophie de la communauté nationale envers laquelle ses membres ont des responsabilités et des devoirs. L’autre sens, le seul retenu en français, renvoie plutôt aux communautés qui existent à l’intérieur d’un pays, les « communautés culturelles », comme on les appelle au Québec. En français, l’idée d’une « philosophie communautariste » pourrait laisser entendre que cette philosophie cherche à favoriser les replis communautaires. Mais que les Français se rassurent : aucun philosophe, ni aucun pays, dans le monde occidental, ne prône cette forme-là de communautarisme. C’est un mythe tenace, mais rien qu’un mythe ! Je me considère plutôt communautariste au sens où l’entend Amitai Etzioni : je crois que la société est davantage qu’un ensemble d’individus isolés, et qu’il existe dans les sociétés libérales modernes des normes universelles, comme les droits de l’homme, que tout le monde doit respecter.

Mais vous êtes plutôt conciliant envers la politique multiculturelle du Canada. Dans le rapport de la commission que vous avez codirigée avec le sociologue Gérard Bouchard, vous préconisez même un « interculturalisme »…

Ces termes n’ont rien à voir avec une politique favorable à la création des ghettos, et il faut absolument les replacer dans leur contexte. Le Canada est depuis la fin du XIXe siècle un pays d’immigration, et qui se définit en fonction de celle-ci. Ce n’est pas le cas de pays européens comme la France qui, même si elle accueille des étrangers, ne se définit pas en premier lieu à partir de l’immigration.

Le multiculturalisme canadien est tout simplement une politique d’intégration, qui vise justement à décloisonner les communautés d’immigrants. Cette politique se soucie d’enseigner à tous les immigrants les deux langues nationales (anglais et français) ; elle veut favoriser une politique de contact, d’ouverture et de dialogue culturel, pour éviter les replis communautaires. Quant à l’interculturalisme, ce n’est pas bien différent. À cette différence près qu’au Québec, il fallait que la politique d’intégration puisse tenir compte d’un élément fondamental aux yeux de la population : la survie de la langue française. L’interculturalisme souligne cette spécificité. Mais le multiculturalisme et l’interculturalisme ne diffèrent pas fondamentalement – ce n’est certainement pas la différence entre une politique qui favoriserait l’immigration et une autre qui ne le ferait pas.

La laïcité n’est-elle pas une façon plus simple de gérer les différences ?

L’histoire de la laïcité est très riche et complexe, y compris en France. Il y a plusieurs traditions, certaines tendances sont plus ouvertes, d’autres plus fermées. On ne peut pas ramener toutes ces tendances à la laïcité, comme on le fait aujourd’hui en France.

Que pensez-vous du débat sur l’identité nationale tel qu’il s’est posé en France au cours des derniers mois ?

C’est un débat empoisonné, dont les motivations politiques sont extrêmement suspectes. Il porte surtout sur l’Autre, et non pas d’abord sur les Français. Car il ne faut pas se voiler la face: au fond, la question soulevée est de savoir si les étrangers sont compatibles ou non avec « l’identité française ». Ce n’est pas vraiment une réflexion sur les normes auxquelles tiennent les Français, mais une tentative de tirer une ligne de démarcation. Le problème, c’est que des immigrants se trouvent ainsi soupçonnés de communautarisme (ici, au mauvais sens du terme), même s’ils ne recherchent pas nécessairement ce but-là. On cherche à les mettre dans une position de minorisation pour pouvoir ensuite justifier des mesures à leur encontre. C’est donc un débat qui divise, qui crée des tensions énormes dans la société, et une société libérale doit éviter ce genre de dérapage.

Vous êtes contre l’interdiction totale de la burqa telle que l’envisage le gouvernement français. Mais son principe est pourtant de préserver la liberté de la femme.

Le projet de loi français est à mon avis très problématique dans la perspective d’une société moderne libérale, et même d’une société de droit. On ne peut évidemment pas porter la burqa dans certaines situations, à l’école, et pour des raisons de sécurité ou d’identification de la personne, par exemple. Mais de là à interdire de pouvoir sortir de sa maison avec une burqa ! C’est une mesure farouchement antilibérale. Invoquer l’idée qu’il s’agit de protéger la liberté individuelle des femmes ne suffit pas : on ne connaît pas leurs motivations. Les recherches sociologiques montrent d’ailleurs que celles-ci sont variées. De jeunes femmes vont, par exemple, porter le voile ou la burqa pour se révolter contre leurs parents, une motivation bien occidentale ! Au fond, la vraie question est de savoir qui doit décider de la signification du port de ce type de vêtement. Le gouvernement ? Ou l’individu lui-même ? Il me semble qu’en l’absence de preuve probante, le principe de liberté, au fondement de notre société, exige qu’on opte pour la dernière réponse. Il faut accepter que les autres décident librement de leur vie tant qu’ils n’entravent pas la nôtre, et même quand cela nous choque. Sinon, on revient au bon vieux paternalisme d’autrefois, à la Genève de Calvin, ou à l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad.

C’est ainsi que vous définissez l’identité moderne dans votre livre Les sources du moi ?

En effet, un individu peut se définir lui-même. C’était différent à d’autres époques, au Moyen Âge par exemple. Le fait d’accorder autant d’importance à l’identité individuelle est quelque chose de récent. Aujourd’hui, on reconnaît que les individus ont un rôle à jouer dans la définition de leur propre identité. Évidemment, personne ne peut se définir totalement, et chacun s’inscrit dans un contexte et des traditions spécifiques. Mais il est admis que les individus peuvent, dans une certaine mesure, choisir parmi ces traditions celles qui leur conviennent, ou tenter de les redéfinir, comme l’ont fait les mouvements féministes ou gays ces dernières années. Ce phénomène s’est d’ailleurs accentué dans la deuxième moitié du XXe siècle, avec ce que j’appelle « l’ère de l’authenticité ». C’est l’époque où fleurissent, par exemple, les théories et les pratiques du « développement personnel ». Il faut prendre la mesure de ce fait : la quête de soi est un aspect fondamental de l’identité moderne.

Ne vient-elle pas naturellement du déclin de la religion ?

C’est une vision trop simpliste. Nos sociétés modernes occidentales n’ont certes plus de fondation unique philosophico-religieuse. Mais on a longtemps associé ce processus de sécularisation à une marginalisation de la religion qui conduirait finalement à sa disparition. J’ai montré dans A Secular Age que la sécularisation est un phénomène beaucoup plus complexe, qui d’ailleurs résiste à toute généralisation. Prenez, dans l’ancien bloc de l’Est, le cas de l’ancienne RDA. L’athéisme y est majoritaire. Mais dans la Pologne voisine, anciennement communiste elle aussi, c’est tout le contraire. Et aux États-Unis, pays capitaliste et libéral, des sondages ont révélé que 90% de la population croit en Dieu ou en une force spirituelle supérieure. Alors, certes, on ne légifère plus dans les pays occidentaux en fonction des autorités religieuses, mais l’évolution vers la sécularisation va de pair avec des niveaux de participation religieuse très différents. Quand Nietzsche annonce, au chapitre 125 de son livre Le gai savoir, avec une image poétique très forte, que « Dieu est mort », certains s’y retrouveront, d’autres pas. Il y a certainement une part de vrai dans ce qu’il déclare, mais on se trompe si on y voit une vérité valable pour tous.

C’est donc une autre approche de l’histoire que je propose. Je pense, en effet, que nous allons vers davantage de diversification dans le rapport à la religion et, plus généralement, dans la façon de penser les critères d’une vie bonne. J’ai employé le concept d’hyper-nova pour illustrer ce phénomène de diversification toujours plus complexe. C’est là un autre trait de notre monde sécularisé, à savoir qu’il faut fonctionner avec une pluralité de fondements. Les assises de notre société sont plurielles, ou pluralistes, ce qui n’était pas le cas dans le passé. Si vous reculez de deux siècles, vous aurez des sociétés qui étaient entièrement fondées sur le christianisme. Nous n’en sommes plus là : nous cherchons à nous sentir en accord avec des principes qui reflètent nos convictions intimes.

La sécularisation marque-t-elle pour vous un progrès? Un brin de nostalgie semble percer dans vos propos…

C’est une tendance générale vers le mieux. Les droits de l’homme, la possibilité laissée à chacun de se définir, etc., marquent des progrès, et il n’est pas question de revenir à l’Ancien Régime ! Mais il y a aussi des éléments négatifs dans cette évolution, entre autres le fait que la société moderne se fonde de plus en plus sur la discipline, comme l’a très bien montré Foucault. Ce qui entraîne aussi le refoulement de pans entiers de la vie humaine.

Nous sommes refoulés ?

À certains égards, oui. Prenez le carnaval qui, au Moyen Âge, permettait d’inverser en public les rôles sociaux, de marquer une pause l’espace d’un jour, de rappeler le sens de la communauté humaine par-delà les divisions de la vie courante. Ce genre de festivités publiques ̶- on pourrait citer aussi les bals ̶-, a pratiquement disparu. Dans le privé, on se permet tout, mais dans le public, nous restons très disciplinés. Nous avons du mal à prendre contact avec certains de nos désirs profonds.

Le Point du 15 mars 2011

Quelques dates repères à propos de Charles Taylor

Sélection bibliographique de l’oeuvre de Charles Taylor par ActuPhilo

Charles taylor

Hegel et la société moderne

Cerf

 

Présentation de Hegel et la société moderne

D’abord paru au Québec aux Presses de l’Université de Laval, Hegel et la société moderne parait aux éditions du Cerf en 1998. Ce livre est la traduction française de l’ouvrage de Charles Taylor, Hegel and modem society, dont on apprend incidemment qu’il a été publié en 1979 mais sans que soient mentionnés ni le lieu ni la date d’édition. Il ne s’agit pas simplement d’une présentation de plus de la pensée politique de Hegel, comme pourrait le faire croire le titre.

Constituant d’une part «un exposé plus court et plus accessible» du Hegel que Charles Taylor a fait paraître en 1975 au Cambridge University Press, il a toutefois pour principal enjeu de «démontrer la pertinence et l’importance de cette philosophie pour les penseurs contemporains». La conviction de Taylor est en effet «que Hegel a puissamment contribué à former des concepts et des manières de penser qui sont indispensables à une perception claire de certains problèmes et dilemmes propres à notre époque». En quoi consiste donc cette actualité de Hegel ? Non pas, estime Taylor, dans l’ontologie de l’Esprit qui soutient son système qu’il juge au contraire, sans à vrai dire étayer avec beaucoup de soin son jugement, quasi invraisemblable (p. 69) : l’argumentation dialectique sur laquelle se fonde cette ontologie — en particulier celle relative à la catégorie de Dasein dans la Science de la logique que Taylor semble tenir pour particulièrement décisive — lui paraît incapable de «persuader» le penseur contemporain (p. 67); cela «ressemble davantage, écrit-il, à une expression pénétrante de sa vision qu’à une preuve rigoureuse» (p. 68).

Reste que s’il convient ainsi, selon Taylor, de prendre acte de l’ «échec» de l’ontologie hégélienne, son entreprise correspond toutefois à une tentative de synthèse qui, tant par son ampleur que par ses modalités, garde pour nous toute son importance et sa pertinence dans la mesure où la tension qu’elle affronte et cherche à résoudre continue de caractériser au plus haut point notre époque et notre civilisation. Voir la présentation de Gérard Gilbert

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Hegel et la société moderne

Extrait de Hegel et la société moderne

Penser l’être humain dans sa communauté culturelle

« Penser à un être humain (…) c’est évoquer davantage qu’un simple organisme vivant ; c’est voir un être capable de penser, d’agir, de décider, d’être ému, de réagir et d’entrer en rapport avec les autres ; tout cela sous-entend un langage, un mode d’appréhension du monde, d’interprétations des sentiments, de compréhension de la relation aux autres, au passé, à l’avenir, à l’absolu, etc. L’identité d’un individu est faite de sa manière particulière de se situer dans son univers culturel.

Or, un langage, ainsi que l’ensemble des distinctions qui sous-tendent notre expérience et notre mode d’interprétation du monde ne peuvent naître et grandir que par la communauté. En ce sens, ce que nous sommes, en tant qu’être humains, nous le sommes seulement dans une communauté culturelle. » (p. 87.)

La notion hégélienne d’esprit objectif

« Une certaine conception de l’homme et de la société est implicite dans certaines pratiques et institutions sociales que nous pouvons voir, dès lors, comme l’expression de certaines idées. Et il arrive effectivement, lorsque la société ne s’est pas donnée d’elle-même une théorie cohérente et précise, que pratiques et expressions soient l’expression la plus adéquate, et parfois même la seule, de ces idées. Ces idées sous-jacentes, qui font de certaines pratiques ce qu’elles sont (…) ne sont pas forcément définies de façon cohérente en plusieurs propositions sur la nature humaine, la volonté, la société, etc. Il se peut même qu’un langage théorique adéquat reste à élaborer.

En ce sens, nous pouvons penser les pratiques et les institutions propres à une société comme une sorte de langage qui en exprime les idées fondamentales. Mais ce qui est « dit » par ce langage ce ne sont pas les idées qui pourraient n’exister que dans l’esprit de certains individus; il s’agit plutôt des idées communes à une société parce qu’elles sont inscrites dans la vie collective, dans les pratiques et les institutions enchâssées dans cette société. En elles, l’esprit de la société est en un sens objectivé. Elles sont « esprit objectif » (Hegel). » (p. 89.)

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Hegel et la société moderne

Charles Taylor

Les sources du moi

La formation de l’identité moderne

Seuil

Les idées clés Des sources du moi par Business Digest

Cet ouvrage dresse un tableau saisissant de l’identité moderne sans en taire ni la grandeur ni la misère. Il s’agit de comprendre cette révolution inouïe qui a fait que les modernes se voient comme des êtres doués d’intériorité, comme des «moi» ayant une profondeur. Loin de pouvoir se ramener à l’essor de l’individualisme libéral, cette histoire est celle d’une longue quête pour définir et atteindre le bien. Au coeur de cette définition, on trouve ce que l’auteur appelle «l’affirmation de la vie ordinaire». La montée en puissance de cette valeur, retracée ici de ses origines dans la Réforme jusqu’à ses formes actuelles, a profondément transformé notre conception de la Raison. Ce livre d’histoire des idées ne saurait être séparé du combat, philosophique et politique, que mène l’auteur depuis de nombreuses années au nom du communautarisme. Il s’agit de défendre la modernité, moins contre ses détracteurs, que contre la philosophie libérale qui prétend seule en porter les couleurs. Trouvant son apogée dans l’oeuvre majeure de John Rawls (Théorie de la justice, seuil 1987), celle-ci est accusée de faire bon marché de l’exigence de cohésion sociale et de ne s’intéresser qu’à la liberté des individus et à la justice dans la répartition des richesses.

Description Des sources du moi

Les Sources du moi est un ouvrage magistral sur l’identité moderne. Il en dresse un tableau saisissant sans en taire ni la grandeur ni la misère, et il tente de la définir en retraçant la genèse. Cette généalogie remonte à saint Augustin, passe par Descartes et Montaigne et se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de comprendre cette révolution inouïe qui a fait que les modernes se voient comme des êtres doués d’intériorité, comme des  » moi  » ayant une profondeur. Loin de pouvoir se ramener à l’essor de l’individualisme liberal, cette histoire est celle d’une très longue quête pour définir et atteindre le bien. Au coeur de cette définition, on trouve ce que l’auteur appelle l’affirmation de la vie ordinaire. La montée en puissance de cette valeur, retracée ici de ses origines dans la Réforme jusqu’aux formes qu’elle prend de nos jours, aura profondément transformé notre conception de la Raison. Ce livre d’histoire des idées, d’une grande érudition, ne saurait être séparé du combat, philosophique et politique, que mène l’auteur depuis de nombreuses années au nom du communautarisme. Il s’agit de défendre la modernité, moins contre ses détracteurs, que contre la philosophie libérale qui prétend seule en porter les couleurs. Trouvant son apogée dans l’oeuvre majeure de John Rawls, Théorie de la justice (Seuil, 1987), celle-ci est accusée de faire bon marché de l’exigence de cohésion sociale et de ne s’intéresser qu’à la liberté des individus et à la justice dans la répartition des richesses. A cette abstraction du libéralisme, Taylor oppose une démarche qui fait fond sur le monde de l’expérience, l’analyse des faits, l’autoconception de la société telle qu’elle est vécue par les gens, leur imaginaire social.

Pour se procurer l’ouvrage de Charles taylor Les sources du moi

 

Charles Taylor

L’âge séculier

Boréal (mars 2011)

 

Présentation de l’éditeur

Il est d’usage de dire que nous, modernes Occidentaux, appartenons à un « âge séculier ». Comment est-on passé d’un temps, encore proche, où il était inconcevable de ne pas croire en Dieu, à l’époque actuelle, où la foi n’est plus qu’une option parmi d’autres et va jusqu’à susciter la commisération ?

L’explication la plus courante consiste à affirmer qu’à la faveur des progrès de la connaissance, la vérité aurait triomphé de l’illusion, nous poussant à ne chercher qu’en nous-mêmes notre raison d’être et les conditions de notre épanouissement ici-bas.

En révélant les impensés de ce récit classique de la victoire des Lumières qui fait du « désenchantement du monde » la seule clé de l’énigme, Charles Taylor entreprend une enquête philosophique et historique monumentale qui renoue les liens entre l’humanisme et l’aspiration à la transcendance. Loin d’être une « soustraction » de la religion, la sécularisation est un processus de redéfinition de la croyance qui a vu se multiplier les options spirituelles. Si plus aucune n’est en mesure de s’imposer, les impasses du « matérialisme » et les promesses déçues de la modernité continuent d’éveiller un besoin de sens.

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor L’âge séculier

Charles Taylor

Le Malaise de la modernité

Cerf (2002)

 

Etre sincère avec moi-même signifie être fidèle à ma propre originalité, chose que je suis le seul à pouvoir découvrir : tel est le fondement de l’idéal moderne d’authenticité ainsi que des objectifs d’épanouissement de soi. Apparemment, un véritable tournant s’opère au XVIIIe siècle avec Rousseau, Goethe et les Romantiques, Taylor pense qu’il s’agit d’un moment décisif des transitions à la faveur desquelles le sujet est devenu un pôle d’expérience privilégié. Certes, le tournant ne s’est pas accompli indépendamment d’un processus d’émancipation de la raison dont il étudie aussi les principaux moments. Mais le sens nouveau que donne au moi la révolution romantique, « l’expressionnisme » qui y trouve ses racines, le constituent durablement comme la référence privilégiée, voire exclusive, de toute morale et de toute valeur. Mais, pour Taylor, une intériorité, une subjectivité qui ne communiquerait pas avec un horizon ou un langage commun sont proprement impensables comme l’ont montré des penseurs aussi différents que Hegel et Wittgenstein.

En fait, il s’agit d’éviter ce qu’il appelle un « dérapage du subjectivisme », une sorte de « culture du narcissisme » qui fait de l’épanouissement de soi la principale valeur de la vie et ne reconnait que peu d’exigences morales extérieures ou d’engagements profonds avec les autres. L’explication de cette déviation de la culture de l’authenticité est certainement liée à l’enracinement de l’individualisme dans la vie quotidienne, le monde du travail et la vie politique. Mais le danger que met en lumière Taylor à propos de cette promotion exclusive du moi, facilité par les transformations sociales de la culture moderne est que ces exigences de sincérité envers soi aille jusqu’à nier l’exigence de justice que nous devons aux autres.

Quatrième de couverture

« Raison instrumentale », « désenchantement du monde », « narcissisme contemporain » : le philosophe Charles Taylor reprend ces trois thèmes dominants du malaise de la modernité. A l’écart des redondances de la mode et des facilités de la critique, il montre pourquoi l’éthique de la réalisation de soi, noyau consistant de l’individualisme, recèle une aspiration dont les présupposés bien compris seraient en fait incompatibles avec l’instrumentalisme et l’égoïsme possessif.
Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Le Malaise de la modernité

 

Charles Taylor

Multiculturalisme

Différence et démocratie

Flammarion Champs Essais

Présentation de l’éditeur

Une société démocratique doit traiter tous ses membres comme des égaux. Mais jusqu’où peut-elle aller dans la reconnaissance de leur spécificité culturelle, jusqu’à quel point peut-elle admettre leur différence pour permettre à leur identité de s’exercer librement et de s’épanouir ? Doit-elle veiller à garantir et à maintenir cette spécificité ? Cette reconnaissance politique est-elle nécessaire à la dignité des individus ? Telles sont quelques-unes des questions qui sont au coeur de la controverse sur le multiculturalisme.

Charles Taylor nous propose une réflexion historique et une perspective philosophique concernant l’enjeu fondamental de la demande de reconnaissance par tous les groupes « ethniques » – communautés religieuses, associations féministes, minorités culturelles, etc. – qui coexistent au sein d’une même communauté étatique. La démocratie doit garantir les droits et le bien-être de ses citoyens.

Doit-elle privilégier une culture, celle qui la fonde, ou s’accommoder de toutes ?

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Multiculturalisme : Différence et démocratie


Jocelyn Maclure

Charles Taylor

Laïcité et liberté de conscience

La Découverte (2010)

Présentation de l’éditeur

 

Présentation de l’éditeur

Ce n’est que récemment que le modèle d’une société politique fondée sur le respect de la pluralité des perspectives philosophiques, religieuses et morales s’est imposé comme le plus susceptible de conduire à une vie harmonieuse du corps social et à l’épanouissement de ceux qui le composent. Un large consensus s’est établi autour de l’idée que la  » laïcité  » est une composante essentielle de toute démocratie libérale.

Mais qu’est-ce au juste qu’une société laïque ?

Bien que des travaux récents en sciences sociales, en droit et en philosophie aient permis des avancées majeures sur le plan de la compréhension de la laïcité comme mode de gouvernance, une analyse conceptuelle des principes constitutifs de la laïcité manquait toujours à l’appel. Ce livre vient remédier à une telle lacune. Pour les auteurs, les deux grandes finalités de la laïcité sont le respect de l’égalité morale des individus et la protection de la liberté de conscience et de religion. C’est pourquoi la laïcité doit aujourd’hui se comprendre dans le cadre plus large de la diversité des croyances et des valeurs (religieuses ou non) auxquelles adhèrent les citoyens. Depuis près de vingt ans, la France ne cesse de débattre (et de légiférer) sur la place et la visibilité des minorités culturelles et religieuses, comme en témoignent les controverses passionnées sur le foulard islamique et aujourd’hui de la burqa. Cet ouvrage de philosophie, qui prend appui sur l’expérience originale et passionnante du Québec en matière de politique multiculturelle, constitue une contribution forte au débat sur les rapport entre religion et politique.

Jocelyn Maclure, coauteur de l’ouvrage Laïcité et liberté de conscience, est professeur agrégé à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il est également l’auteur de « Récits identitaires ». Le Québec à l’épreuve du pluralisme. Il a contribué, en tant qu’analyste-expert, à la rédaction du rapport final de la commission Bouchard-Taylor sur les  » accommodements raisonnables « .

Pour se procurer l’ouvrage de Jocelyn Maclure et Charles Taylor Laïcité et liberté de conscience

Posted in Actualité, Les parutions, philosophe, philosophie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 1 Comment »

Le sexe en politique

Posted by Hervé Moine sur 7 mars 2011

A l’occasion du 10e anniversaire de la loi sur la parité en politique

Les 7 et 8 mars 2011

Colloque « Egalité – Parité, une nouvelle approche de la démocratie ? »

organisé par le Centre d’Études et de Recherches Constitutionnelles et Politiques

Université de Toulouse 1 Capitol

Retour à la page d'accueil CERCP

 

Ce colloque interdiscipinaire est organisé par le Centre d’Etudes et de Recherches Constitutionnelles et Politiques. Pour y participer l’inscription obligatoire et gratuite pour le colloque dans la limite des places disponibles sur le site de l’université de Toulouse 1 Capitol à l’adresse suivante : http://cercp.univ-tlse1.fr

Vous trouverez ici Programe du Colloque_ »égalite – Parité » des 7 et 8 mars 2011 ainsi que toutes les informations.

La question du genre peut-elle renouveler la conception de la démocratie ?

Dans le cadre du dixième anniversaire de la mise en oeuvre de la loi française du 6 juin 2000 tendant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives (élections municipales et cantonales de mars 2001), il apparaît nécessaire de saisir l’opportunité de cette “décennie électorale” afin de discuter des perspectives d’évolution des concepts d’égalité et de parité. La journée internationale de la femme semble être le moment approprié pour une telle manifestation.

Ce colloque est à vocation inter-disciplinaire, il permettra ainsi d’appréhender les concepts d’égalité et de parité dans leur acception globale, en recourant à l’éclairage d’autres champs disciplinaires, tels que la philosophie avec la participation de Sylviane Agacinski, philosophe, la sociologie avec Jacqueline Heinen et la science politique avec Mariette Sineau. En outre, cette manifestation réunira des universitaires spécialistes de la question Gwénaële Calves, Claire Bazy-Malaurie, Haut Conseiller et membre du Conseil constitutionnel et Elisabeth Guigou, députée et ancienne Ministre de la République.

D’autre part ce colloque se veut international. En effet, les réflexions ne se limiteront pas seulement à une analyse du droit français. Bien au contraire, il s’agira d’ouvrir les débats, par des échanges et contributions, aux aspects internationaux et européens. Seront notamment présentes Judith Baroody, Ministre conseiller aux affaires publiques des Etats-Unis et Madame Soukeina Bouraoui, Directeur du Centre internationale pour le droit des femmes arabes (CAWTAR).

On remarquera par ces multiples interventions que dans ce colloque, les femmes sont à l’honneur. Le choix des dates pour l’organisation de cette manifestation ne sont pas du fait du hasard. Le colloque se déroulant sur deux jours, se terminera par la journée de la femme.2 rue du Doyen-Gabriel-Marty

Programe du Colloque_ »égalite – Parité » des 7 et 8 mars 2011

Le cumul des mandats, obstacle à la parité

Article paru dans la Dépêche dans l’édition de Toulouse, le 7 mars 2011

La philosophe Sylviane Agacinski est aujourd’hui à l’université UT 1 Capitole, où s’ouvre le colloque sur « Egalité-Parité, une nouvelle approche de la démocratie ? », thème retenu par le Centre d’Études et de Recherches Constitutionnelles et Politiques à l’occasion du 10e anniversaire de la loi sur la parité en politique. Le colloque se poursuit demain, Journée de la femme.

Comment évaluez-vous le bilan de la mise en place de la parité ?

Le bilan est positif dans le cas des scrutins de liste, aux élections européennes, régionales, ou municipales. Beaucoup de femmes ont ainsi accédé à des responsabilités politiques. C’est beaucoup plus difficile pour les scrutins uninominaux : là, personne ne tient à laisser sa place.

Où sont les freins essentiels ?

Le cumul des mandats est un obstacle majeur au renouvellement. Femmes et jeunes en pâtissent. Qui peut croire qu’on peut être en même temps maire d’une grande ville et ministre des Affaires étrangères ?

Où porter l’effort désormais ?

Sur le point précis de la parité économique. Cela passe par la lutte contre le chômage, contre la discrimination, par la question des nominations aux postes de direction, et bien sûr par celle de l’égalité des salaires.

Sylviane Agacinski, une philosophe engagée

Après des études à l’université de Lyon, où elle a pu suivre les cours de Gilles Deleuze et d’Henri Maldiney, puis à la Sorbonne pour la préparation des concours du CAPES et de l’Agrégation de philosophie, Sylviane Agacinski fut nommée professeur et enseigna successivement au lycée Gérard-de-Nerval à Soissons, et au lycée Carnot de Paris.

Elle participa à la création du Greph, Groupe de recherches sur l’enseignement philosophique, puis à la direction du Collège international de philosophie, aux côtés notamment de Jacques Derrida. En 1991, elle est affectée comme professeur agrégée à l’EHESS, (École des hautes études en sciences sociales), qu’elle quitte en 2010. 

Elle a publié de nombreux articles et une dizaine de livres, dont les derniers sont consacrés à la question des rapports entre les sexes. On comprendra ainsi le choix du Centre d’Etudes et de Recherches Constitutionnelles et Politiques  pour intervenir au colloque toulousain à l’occasion du 10e anniversaire de la parution de la loi sur la parité. Sur ce sujet, la philosophe s’est engagée publiquement dans la presse en prenant position en faveur de la parité et publiant, en 1998, un ouvrage s’intitulant Politique des sexes, mixité et parité, aux éditions du Seuil, dans la collection La Librairie du XXe siècle.

En outre, dans Corps en miettes, et dans la presse, elle développe une longue argumentation contre toute légalisation des mères porteuses, pratique qui implique selon elle une aliénation de la personne et une marchandisation du corps des femmes les plus vulnérables. Elle dénonce en général l’extension du marché du corps, qu’il s’agisse du marché biologique ou du marché du sexe. Aux côtés du Mouvement du Nid, qui « milite pour une société sans prostitution », elle s’oppose à toute règlementation de la prostitution. Sylviane Agacinski est hostile au mariage homosexuel et totalement opposée à l’homoparentalité. Le mariage homosexuel et l’homoparentalité briseraient, selon elle, le « modèle dans lequel s’articulent la génération, la différence des sexes et celle des générations ».

Sylviane Agacinski et la philosophie

Dans un article de PhiloMag , à la question « pour qui philosophez-vous ? » l’auteur du Drame des sexes répondait ceci : « On ne fait jamais de la philosophie seul. On fait toujours de la philosophie à la fois pour soi et avec les autres, c’est-à-dire d’abord avec les philosophes qui ont écrit avant nous, avec ceux qui nous sont contemporains et également avec ceux auxquels on s’adresse. Il n’y a pas de philosophie possible sans dialogue. Je crois pour autant qu’un philosophe ne s’exprime jamais pour un public rassemblé ou une collectivité, qu’il s’agisse d’un peuple, d’une communauté, d’un groupe quelconque. Parler de philosophie, c’est s’adresser à chacun en particulier, en aparté. Pour ma part, je m’intéresse depuis longtemps à la dimension sexuée de l’existence. Cette dimension m’apparaît comme une énigme fondamentale, que j’explore à partir des mythes, de la théologie, de la philosophie mais aussi de la littérature et du théâtre. Je ne dirais pas, cependant, que mes livres s’adressent en priorité à un sexe, aux lecteurs ou aux lectrices, mais plus généralement à quiconque se pose la question de son existence sexuée. Dans une certaine mesure, j’aurais envie de dire, ce qui n’est pas une boutade, que j’écris pour « l’autre sexe » ».

Sa bibliographie

Pour lire les ouvrages de Sylviane Agacinski

  • Aparté, conceptions et morts de Søren Kierkegaard, Aubier, 1978
  • Critique de l’égocentrisme, la question de l’Autre, Galilée, 1994
  • Volume, philosophie et politique de l’architecture, Galilée, 1996
  • Politique des sexes, mixité et parité, Seuil, La Librairie du XXe siècle, 1998
  • Le Passeur de temps, modernité et nostalgie, Seuil, La Librairie du XXe siècle, 2000
  • Journal interrompu, 25 janvier-25 mai 2002, Seuil, 2002
  • Métaphysique des sexes, masculin féminin aux sources du christianisme, Points-poche, 2007
  • Engagements, Seuil, 2007
  • Le Drame des sexes. Ibsen, Strindberg, Bergman, Seuil, coll. « Librairie du XXIe siècle », 2008
  • Corps en miettes, Flammarion, 2009

Posted in Actualité, annonces, Colloque, philosophe | Tagué: , , , , , , | Leave a Comment »

La patience de la construction démocratique

Posted by Hervé Moine sur 7 mars 2011

Révolutions arabes : laisser du temps à la démocratie

Article de Pierre-Antoine Chardel, dans la Tribune de Marianne, publié lundi 7 Mars 2011

http://www.marianne2.fr/Revolutions-arabes-laisser-du-temps-a-la-democratie_a203428.html

L’émergence rapide des révoltes tunisienne, égyptienne et libyenne, facilitée par l’immédiateté d’Internet ne doit pas faire oublier le temps nécessaire à la maturation d’un régime démocratique. C’est l’idée que défend le philosophe Pierre-Antoine Chardel [1] dans cette tribune.

Le philosophe Jacques Derrida identifiait, au moment de l’ébranlement des démocraties populaires de l’Est de l’Europe à la fin des années 1980, la force de déstabilisation que pouvaient générer les réseaux de communication et d’information. Il soulignait que tout régime autoritaire pouvait être, tôt ou tard, mis en cause par la densité des flux de communication : « On sait qu’un système totalitaire, écrivait-il, ne peut lutter efficacement contre un réseau téléphonique intérieur dont la densité passe un certain seuil et devient alors incontrôlable (…). Le téléphone devient alors, pour le totalitarisme, la préfiguration invisible et la prescription impérieuse de sa propre ruine » [2] .

Les récents événements en Tunisie et en Égypte font retentir avec une acuité particulière ces réflexions sur les impacts éthiques et politiques des réseaux de communication. Tout le monde s’accorde aujourd’hui à penser que ceux-ci ont joué un rôle considérable dans les révolutions qui viennent de toucher ces deux pays. Beaucoup d’observateurs ont mis en exergue depuis ces dernières semaines, à juste titre, la formidable dimension émancipatrice des médiations technologiques, non seulement des téléphones portables, mais de l’Internet et des réseaux sociaux (tels que Facebook et Twiter), permettant à l’opinion publique de s’affranchir des canaux officiels de diffusion de l’information, donnant ainsi aux citoyens la possibilité de provoquer des mobilisations sans précédent, de déborder les systèmes de contrôle qui furent pourtant si drastiquement mis en place par les régimes de Ben Ali et de Moubarak au fil des années. Ce sont bien de nouvelles modalités d’expression et de résistance politiques qui sont apparues, confortant l’idée que le pouvoir n’est plus seulement celui des États mais qu’il réapparaît dans ses interstices et des formes inédites de résistances.

Cela étant dit, nous ne devons pas nous méprendre quant à l’impact des réseaux dans ces deux révolutions politiques majeures. Car celles-ci sont évidemment loin d’être soudaines. L’interactivité et l’instantanéité qui furent en jeu lors de ces récents événements ne doivent pas nous faire oublier le temps qui fut nécessaire à la maturation de ces mouvements de révolte, elles ne doivent pas non plus nous faire oublier ces années d’abnégation et de paroles confisquées, de silence forcé, d’incarcérations arbitraires et de censures. Ces systèmes répressifs ont éclaté relativement soudainement certes, mais un tel phénomène d’éclatement s’inscrit dans une très longue et douloureuse histoire d’humiliations et de sévices subis par ces deux peuples.

Il convient donc d’éviter tout déterminisme technologique qui consisterait à nous faire croire que les technologies de communication et que le Web 2.0 permettraient d’instaurer, comme dans un rapport de cause à effet, davantage de démocratie et d’égalité. Si la diffusion des contestations fut évidemment accélérée par les nouvelles technologies, comme l’a observé très justement Olivier Mongin dans le dernier numéro de la revue Esprit, « les photos circulant sur les portables (en tous genres) ont fait de Mohamed Bouazizi le martyr d’une cause partagée » [3] , nous nous devons de rester attentifs au fait que la démocratie ne s’instaure pas instantanément, elle requiert non seulement un cadre législatif et une organisation constitutionnelle spécifiques, mais elle doit aussi se construire en tenant compte des contextes culturels et historiques dans lesquels elle est susceptible d’émerger.

L’apport considérable des nouveaux médias ne saurait nous aveugler sur la complexité des tâches politiques à accomplir en vue de réorganiser l’espace public, dans le respect et la reconnaissance de chacun. Ce qui nécessitera beaucoup de temps et d’écoute mutuelle. Les nouvelles technologies interviendront-elles de manière aussi décisive dans ce processus ? Les mouvements de contestation et de libération qui ont été accentués par les réseaux pourront-ils à eux seuls créer les conditions d’émergence de sociétés pleinement démocratiques ? Une nouvelle étape devra ici être franchie. Car le temps court et la vitesse des réseaux, qui de manière inespérée a permis de déborder des pouvoirs que l’on croyait quasiment intouchables, ne doivent pas nous faire oublier le temps long qui fut nécessaire à la maturation de ces révoltes et qui sera également nécessaire à l’instauration de sociétés civiles justes et harmonieuses.

[1] Pierre-Antoine Chardel est philosophe, maître de conférences à l’Institut Télécom (TEM).

Il est également chercheur associé au CERSES (CNRS / Université Paris Descartes.

Dernier ouvrage paru : Technologies de contrôle dans la mondialisation. Enjeux politiques, éthiques et esthétiques (Ed. Kimé, 2009).

[2] Jacques Derrida, L’autre cap, Paris, Minuit, 1991, p. 44

[3] Olivier Mongin, « Pour la Tunisie. La démocratie à l’horizon ! », Esprit, février 2011, p. 8.

Posted in Actualité, philosophie, Point de vue | Tagué: , , , , | Leave a Comment »

Média. Géraldine Muhlmann, une philosophe engagée au service de la démocratie

Posted by Hervé Moine sur 27 février 2011

Une philosophe pour « C Politique »

La journaliste et agrégée de philo Géraldine Muhlmann prend la succession de Nicolas Demorand pour animer "C Politique". d'après une photo © Ibo / Sipa

Elle est journaliste, agrégée de philosophie, et a enseigné à l’université Paris-II. Elle se nomme Géraldine Muhlmann. Elle remplacera Nicolas Demorand parti diriger Libération, sur France 5 pour animer l’émission dominicale « C Politique ».

Géraldine Mulhmann n’a jamais caché son engagement politique à gauche. En 1995, elle avait soutenu la candidature de Lionel Jospin à la présidentielle. Dans un clip de campagne elle expliquait qu' »il faut redonner un sens à la gauche et aux valeurs de la République ». Elle ajoutait qu' »il faut rompre alors avec ce discours gestionnaire qui considère la politique comme la résolution technique des problèmes ». Lectrice certainement du Contrat Social et de l’Emile de Jean-Jacques Rousseau pour quoi morale et politique sont indissociable, la philosophe-journaliste considère que « la politique, c’est d’abord vouloir réaliser des exigences éthiques ». D’après Géraldine Mulhmann, il faut défendre un enseignement pour tous pour que tout le monde devienne citoyen.

 

Comme le dit Emmanuel Berreta dans un article du Point : « Au moins, on ne pourra pas dire que Rémy Pflimlin, le président de France Télévisions nommé par Nicolas Sarkozy, a souhaité confier le rendez-vous politique de France 5 à un journaliste au profil plus conciliant avec l’UMP ».

Né en 1972, Géraldine Muhlmann a fait ses études à l’Institut d’études politiques de Paris et décroche son diplôme de journalisme à la New York University en 1996, année où elle entame sa carrière en travaillant avec le journaliste américain Charlie Rose sur PBS.

Elle devient ensuite enseignante à l’Université Panthéon-Assas Paris 2, en étant rattachée au Centre d’études et de recherches de science administrative2 et à l’Université Paris XI.

Elle a obtenu en 2003 le prix « Le Monde de la recherche universitaire » pour sa thèse portant sur le regard du journaliste en démocratie. Parallèlement, Géraldine Muhlmann  publie  aux PUF Donner à voir. Figures du journalisme depuis l’invention du reportage. (Ouvrage aujourd’hui épuisé). Sur sa lancée, elle publie en 2004, deux ouvrages qui articulent journalisme et politique : le premier aux Presses Universitaires de France et chez Payot, Une histoire politique du journalisme, XIXe-XXe siècles et le second chez Payot, « Du journalisme en politique », ces ouvrages seront à nouveau publiés quelques années plus tard. Ces deux ouvrages lui valurent

Sur un plan plus purement philosophique, ses travaux portent sur l’Ecole de Francfort et participe, en 2002, avec Miguel Abensour à la rédaction du numéro 17-18  de Tumultes : « Tumultes, numéro 17-18 : L’Ecole de Francfort, la théorie critique entre philosophie et sociologie » et sur Hannah Arendt où elle co-écrit avec Anne Kupiec, Martine Leibovici, Géraldine Muhlmann et Etienne Tassin un ouvrage s’intitulant « Hannah Arendt, crises de l’Etat-nation : Pensées alternatives« , édition 2007.

Parallèlement, elle exerce dans le monde de la radio et de la télévision. Elle est chroniqueuse dans plusieurs émissions : « On refait le monde » (depuis 2003) sur RTL, « Le Bateau Livre » (2004-2008) de Frédéric Ferney sur France 5, « Le Rendez-vous des Politiques » (2006-2007) sur France Culture et Les Matins de France Culture (septembre 2007-Février 2008).

Entre février et juin 2008, elle présente « Le Doc du Dimanche » sur France 5 et depuis octobre de la même année, elle est aux commandes de l’émission d’actualité « Cactus » sur Paris Première. Et depuis janvier dernier, elle rejoint Guillaume Durand dans l’émission Face aux français, conversations inédites, sur France 2, où elle relaie les questions des internautes.

Souhaitons à cette femme philosophe engagé de permettre le dialogue constructif dans le paysage audiovisuel français qui en a bien besoin.

Hervé Moine, ActuPhilo

Géraldine Muhlmann

Une histoire politique du journalisme

XIXe-XXe siècles (2004)

PUF


Présentation de l’éditeur

Ne plus se contenter d’exprimer des opinions, mais se mettre à voir : tel était l’enjeu de cette révolution du journalisme qui marqua la seconde moitié du XIXe siècle. La grande presse d’information sacrait ainsi la figure du reporter. Quel rôle le reporter se donne-t-il dans l’espace social ? Comment se situe-t-il par rapport à ceux qu’il observe, et ceux qui sont les destinataires de son regard, son public ? Comment se joue ce jeu à trois, orchestré par le journaliste ? Pour répondre à ces questions, Géraldine Muhlmann nous fait voyager dans l’histoire du journalisme moderne, s’arrêtant sur des figures essentielles, quoique parfois méconnues : Séverine, qui couvrit le procès en révision de Dreyfus ; Nellie Bly, une jeune reporter qui se fit interner afin de mieux décrire la réalité des  » asiles pour femmes  » de la fin du XIXe aux États-Unis ; Lincoln Steffens, ce muckraker ( » fouille-merde ») qui voulait  » scientifiser  » le journalisme ; Seymour M. Hersh, qui  » sortit  » l’affaire du massacre de My Lai pendant la guerre du Vietnam …, Albert Londres, George Orwell, Edward R. Murrow, et d’autres encore…

En quatrième de couverture

Ne plus se contenter d’exprimer des opinions, mais se mettre à voir : tel était l’enjeu de cette révolution du journalisme qui marqua la seconde moitié du XIXe siècle. La grande presse d’information sacrait ainsi la figure du reporter.

Quel rôle le reporter se donne-t-il dans l’espace social ? Comment se situe-t-il par rapport à ceux qu’il observe, et ceux qui sont les destinataires de son regard, son public ? Comment se joue ce jeu à trois, orchestré par le journaliste ?

Pour répondre à ces questions, Géraldine Muhlmann nous fait voyager dans l’histoire du journalisme moderne, s’arrêtant sur des figures essentielles, quoique parfois méconnues : Séverine, qui couvrit le procès en révision de Dreyfus ; Nellie Bly, une jeune reporter qui se fit interner afin de mieux décrire la réalité des « asiles pour femmes » de la fin du XIXe aux ÉtatsUnis , Lincoln Steffens, ce muckraker (« fouille-merde ») qui voulait « scientifiser » le journalisme ; Seymour M. Hersh, qui « sortit » l’affaire du massacre de My Lai pendant la guerre du Vietnam …, Albert Londres, George Orwell, Edward R. Murrow, et d’autres encore…

Pour se procurer l’ouvrage Une histoire politique du journalisme, XIXe-XXe siècle Edition de 2004.

________________________________

Une nouvelle édition d' »Une histoire politique du journalisme » de Géraldine Muhlmann co-écrit avec Marc Kravetz parait aux éditions du Points en octobre 2007.

Géraldine Muhmann

et Marc Kravetz

Une histoire politique du journalisme

XIXe-XXe siècles (2007)

Aux éditions du Points

Présentation de l’éditeur

La presse d’information a sacré la figure du reporter. Cet ouvrage repère les moments essentiels où le reporter occupe une place singulière. De Séverine, qui couvrit le procès en révision de Dreyfus, à Seymour M. Hersh, qui  » sortit  » l’affaire du massacre de My Lai pendant la guerre du Vietnam, Géraldine Muhlmann explore les enjeux politiques du travail journalistique.

 

Le Mot de l’éditeur : Du journalisme en démocratie

Il existe une grande confusion dans les critiques faites actuellement au journalisme. On s’irrite, on condamne, sans élaborer pour autant avec netteté un  » journalisme idéal  » à l’aune duquel juger de manière conséquente le  » journalisme réel « . Bref, on n’arrive pas à penser en profondeur le rôle du journalisme en démocratie.

Sous la question du journalisme, c’est en effet celle de la démocratie (sa nature, ses difficultés propres) qui est posée. Ce livre montre que la position du journaliste, qui regarde le monde et nous le fait voir, est cruciale en démocratie, car elle permet de réaliser le rassemblement de la communauté politique et d’y faire vivre du conflit. Dès lors, la question majeure à leur poser est la suivante : comment font-ils vivre ou, au contraire, trahissent-ils ce double mouvement ?

En proposant une nouvelle manière d’interroger  » ce que font les journalistes « , Géraldine Muhlmann ouvre une brèche dans la philosophie politique, jusqu’à présent demeurée étrangement indifférente à l’objet  » journalisme « , et pointe la nécessité d’enrichir la réflexion sur la démocratie.

Géraldine Muhlmann est professeur de sciences politiques à l’université Paris-XI. Agrégée de philosophie, diplômée de l’école de journalisme de New York University, elle a exercé le journalisme en France et aux États-Unis. Elle a obtenu en 2003 le prix Le Monde de la recherche universitaire pour sa thèse portant sur le regard du journaliste en démocratie. Elle publie parallèlement aux PUF Donner à voir. Figures du journalisme depuis l’invention du reportage.

Pour se procurer l’édition de 2007 de l’ouvrage de Géraldine Muhlmann Une histoire politique du journalisme : XIXe-XXe siècle

____________________________

Géraldine Muhlmann

Du journalisme en démocratie

Petite Bibliothèque Payot (2004)


Le Mot de l’éditeur : Du journalisme en démocratie

Il existe une grande confusion dans les critiques faites actuellement au journalisme. On s’irrite, on condamne, sans élaborer pour autant avec netteté un « journalisme idéal » à l’aune duquel juger de manière conséquente le « journalisme réel ». Bref, on n’arrive pas à penser en profondeur le rôle du journalisme en démocratie.

Sous la question du journalisme, c’est en effet celle de la démocratie (sa nature, ses difficultés propres) qui est posée. Ce livre montre que la position du journaliste, qui regarde le monde et nous le fait voir, est cruciale en démocratie, car elle permet de réaliser le rassemblement de la communauté politique et d’y faire vivre du conflit. Dès lors, la question majeure à leur poser est la suivante : comment font-ils vivre ou, au contraire, trahissent-ils ce double mouvement ?

En proposant une nouvelle manière d’interroger « ce que font les journalistes », Géraldine Muhlmann ouvre une brèche dans la philosophie politique, jusqu’à présent demeurée étrangement indifférente à l’objet « journalisme », et pointe la nécessité d’enrichir la réflexion sur la démocratie.

Géraldine Muhlmann est professeur de sciences politiques à l’université Paris-XI. Agrégée de philosophie, diplômée de l’école de journalisme de New York University, elle a exercé le journalisme en France et aux États-Unis.

Elle a obtenu en 2003 le prix Le Monde de la recherche universitaire pour sa thèse portant sur le regard du journaliste en démocratie.

Elle publie parallèlement aux PUF Donner à voir. Figures du journalisme depuis l’invention du reportage.

Pour se procurer l’édition 2004 de l’ouvrage de Géraldine Muhlmann
Du journalisme en démocratie

 

Géraldine Muhlmann

Du journalisme en démocratie

Petite Bibliothèque Payot (2006)

Présentation de l’éditeur

A quoi sert le journalisme en démocratie ? Que veut dire voir et faire voir le monde au présent ? Quel est le sens politique d’une telle activité ? Existe-t-il un journalisme  » idéal « , à l’aune duquel juger le journalisme  » réel  » ? Sur quelle base le critiquer, et pour lui donner quels chemins aujourd’hui ?

Dans cet essai stimulant, le premier à soumettre le journalisme à un questionnement philosophique, Géraldine Muhlmann montre qu’une double tâche est assignée au journalisme : faire vivre du conflit et tisser du commun au sein de la communauté politique.

C’est finalement l’énigme de la démocratie qu’elle explore : la coexistence de deux scènes, celles des actions et celle des représentations, la seconde offrant une issue symbolique aux conflits qui agitent la première.

Pour se procurer l’édition 2006 de l’ouvrage de Géraldine Muhlmann Du journalisme en démocratie


 

 

 

 

Henri Maler

Après tant d’éloge à la suite de la parution de ses deux ouvrages sur le journalisme, voici une critique sans concession de Henri Maler, maître de conférences à l’Université de Paris 8, Département de Sciences politiques, équipe Théories du politique, pouvoir et relations sociales. Henri s’attaque au fond, c’est-à-dire au contenu philosophique et notamment à la critique de Pierre Bourdieu entreprise par l’auteure du journalisme en démocratie. « On les décréta « philosophiques » puisqu’ils se présentaient comme tels et que l’adjectif ennoblit tout ce qu’il touche. On les trouva passionnants. Mais sans rien en dire, » dit le philosophe. Il parlera même de balivernes…

Géraldine Muhlmann, critique de Pierre Bourdieu

Publié le 6 juin 2006 par Henri Maler dans acrimed.org

http://www.acrimed.org/article2380.html

En 2004, paraissaient deux ouvrages – Du journalisme en démocratie et Une histoire politique du journalisme – qui valurent à leur auteure, Géraldine Muhlmann, un moment de gloire médiatique particulièrement intense. Que l’on ne s’imagine pas pour autant que le contenu de ces livres fut mis en discussion. On les décréta « philosophiques » puisqu’ils se présentaient comme tels et que l’adjectif ennoblit tout ce qu’il touche. On les trouva passionnants. Mais sans rien en dire. En revanche, le chapitre I du premier de ces livres mobilisa l’attention des journalistes, puisqu’il était consacré à Pierre Bourdieu, Serge Halimi et quelques autres [1]

Dans ses versions caricaturales [2], la philosophie se repaît de commentaires qui jaugent tous les savoirs, mais n’en produit aucun : une méthode qui culmine dans le traitement que Géraldine Muhlmann réserve à Serge Halimi et à Pierre Bourdieu. Sa recette est simple : s’abstenir de se prononcer sur la validité de leurs observations et leur opposer ce dont ils ne parlent pas en leur attribuant ce qu’ils en auraient dit s’ils en avaient parlé. Ou plus simplement : ajuster les citations à leur interprétation quitte à les triturer.

Serge Halimi

Serge Halimi est l’heureux bénéficiaire de cette lecture économique. Géraldine Muhlmann parvient à dire quelques mots sur son méchant petit livre – Les Nouveaux chiens de garde – sans en défigurer complètement le propos. Mais, devoir d’abstinence philosophique oblige, elle se garde bien de se prononcer sur son exactitude. Car son ambition philosophique est d’une toute autre envergure : disqualifier ce que dit l’ouvrage en fonction de ses non-dits.

Ainsi, quand Serge Halimi critique et dénonce les rapports de connivence entretenus par les journalistes dominants, Géraldine Muhlmann, relève le diagnostic … et se tait. En revanche, parvenue d’un seul coup d’aile au sommet de la philosophie, elle découvre que la critique de ces journalistes équivaut à tenir le public pour « innocent ». Problème : Halimi non seulement ne dit rien de tel (et ne parle pas ce langage moralisant), mais n’aborde pas cette question. Mais n’est-ce pas précisément la preuve qu’il « innocente » le public ?

Variante : Serge Halimi aurait implicitement recours à une notion d’idéologie (alors qu’il mentionne très peu le terme) qui ne serait pas marxienne. Et en quelques citations Géraldine Muhlmann, peu au fait des dizaines d’ouvrages qui se sont coltinés le sujet, prétend rétablir dans toute sa pureté la conception marxienne de l’idéologie, s’abstient de se prononcer sur sa discutable pertinence, et l’oppose à celui qui en fait un usage d’autant plus impur qu’il est quasi-inexistant.

Pierre Bourdieu

Le traitement réservé à Pierre Bourdieu permet de franchir un pas supplémentaire sur le chemin escarpé de la philosophie du journalisme. Serge Halimi avait été classé sous la rubrique « Le public otage des journalistes » Pierre Bourdieu mérite de figurer dans une deuxième « catégorie » : « Les journalistes otages du public ». Le lecteur déjà sursaute. Le public, preneur d’otages ? Comment Géraldine Muhlmann va-t-elle parvenir à faire entrer de force Pierre Bourdieu dans une telle « catégorie » ? Et pour en dire quoi ?

C’est ce que peut nous apprendre une lecture comparée de Sur la télévision et du chapitre destiné à dissiper – c’est son titre – « La confusion des critiques actuelles du journalisme » [3]

Baliverne n°1 : Bourdieu, à la différence d’Halimi, met en cause le public

Après un résumé scolaire, mais acceptable de quelques positions défendues par Bourdieu, Géraldine Muhlmann découvre une citation qui explique que les dominants sont dominés – « manipulés » – par leur propre domination et la traduit : « En d’autres termes [qui n’ont rien à voir avec la citation], les torts [ ?] ne sauraient être distribués facilement » (p .44). Géraldine scrute alors la citation pour découvrir ceci : « il semble que beaucoup d’éléments interviennent dans les logiques du champ journalistique, notamment le public » (ibidem).

Bourdieu devait s’en douter. Pour s’en assurer, il a fallu que notre lectrice torture une citation qui ne parle pas du public. Mais il faut une preuve supplémentaire. Patrick Champagne évoque-t-il les taux d’audience ? Cela suffit à établir que … le public joue un rôle. « Il semble » donc que Géraldine Muhlmann ne voit aucune différence entre la préoccupation pour l’audience mesurée par l’Audimat et toute autre intervention du public. « Il semble » qu’elle entérine ainsi l’assujettissement aux logiques commerciales.

Mais Géraldine Muhlmann est pressée : elle franchit donc un nouveau pas. Un pas décisif. Il s’agit en effet de démontrer que la sociologie de Pierre Bourdieu condamne l’existence même du journalisme et met en péril la démocratie. Pourquoi ? D’abord parce que Bourdieu s’attaquerait à l’exigence de « visibilité » qu’il assimilerait au « vide », privant ainsi le journalisme de toute justification.

Baliverne °2 : Bourdieu s’attaque à l’exigence de visibilité

Certaines formes de participation à la télévision n’ont pas pour objet de dire quelque chose mais d’être vu, souligne Pierre Bourdieu : « Pour certains de nos philosophes (et de nos écrivains), être c’est être perçu, c’est-à-dire, en définitive, être perçu par les journalistes […] ». Et Bourdieu de faire précéder ce constat par ce rappel ironique : « Etre, disait Berkeley, c’est être perçu ». Une conception que Bourdieu entend non reprendre à son compte, mais mettre au débit de « certains de nos philosophes (et de nos écrivains) ». Insensible à cette critique précise, Géraldine Muhlmann introduit la référence à Berkeley par cette affirmation absurde : « P. Bourdieu place […] les pratiques journalistiques sous l’égide de la formule de Berkeley ». (p. 45). Et par un tour de magie stupéfiant, elle en conclut que Pierre Bourdieu conteste non les « m’as-tu vu », mais la « visibilité » !

« Nommer, on le sait, c’est faire voir, c’est créer », déclare Bourdieu qui précise aussitôt « Et les mots peuvent faire des ravages (p.19) « Il semble », pour parler comme Géraldine Muhlmann, qu’il veuille attirer l’attention sur la nécessité de ne pas nommer n’importe comment et donc faire voir n’importe quoi. Or, non seulement Géraldine Muhlmann élude ce que Bourdieu dit du pouvoir ravageur que peuvent exercer les mots, mais elle fait parler ainsi la citation sortie de son contexte : Bourdieu déplore que même la presse écrite « se meut dans […] dans un monde d’objets apparents [.. .] ». Il en découlerait que, selon Bourdieu, le « faire voir » est une limite structurelle du journalisme : « Le journalisme est ainsi limité à un forme d’intellection étroitement dépendante d’une « visualisation », ce qui, selon Bourdieu, est une source de biais, de violence faite au réel, celui-ci comportant de nombreuses dimensions qui ne sont pas susceptibles de s’offrir au regard. » (p. 45). Qu’importe si Bourdieu ne dit rien de tel : cette pensée lui est généreusement attribuée.

A l’appui de sa démonstration, Géraldine Muhlmann cite un passage du livre de … Florence Aubenas et Miguel Benasayag [4] qui fait état de la construction du personnage médiatique de Tarzan lors de la grève des routiers de 1992 : « Le problème est que Tarzan ne représentait le symbole des routiers qu’aux yeux des journalistes », écrivent Aubenas et Benasayag, qui précisent : « Les chauffeurs, eux, ne se sont pas reconnus dans le miroir tendu ». Le problème ainsi soulevé n’existe pas pour Géraldine Muhlmann qui affecte de comprendre qu’il s’agit d’une critique de la visibilité elle-même quelle qu’en soit la forme. : « La métaphore du « miroir tendu » laisse bien voir [sic !] la nature du problème : la création d’une visibilité, d’une image, d’une manifestation sensible […] » (p.45-46). Peu importe l’image captée par le miroir ; et peu importe si ce dernier déformant.

Pierre Bourdieu, Sur la télévision

Ayant ainsi décanté toutes ses citations, Géraldine Muhlmann dépose ses conclusions ultimes : « […] P. Bourdieu […] s’attaque à ce règne du voir de façon si radicale, qu’il finit par mettre en cause la notion de « public » elle-même. » (p.46) Rien ne permet d’étayer ce verdict. Mais Géraldine Muhlmann est déjà passée au suivant : « P. Bourdieu oppose bel et bien, dans Sur la télévision, ce qui se voit du réel et ce qui est l’essence de ce réel » (p.47). En additionnant plusieurs « il semble », vous obtenez un « bel et bien »…

Bel et bien ? Faute de pouvoir trouver la moindre phrase dans l’ouvrage concerné, Géraldine Muhlmann s’appuie sur une longue citation extraite d’un livre de 1967 – Le métier de sociologue – qui explique pourquoi « le sociologue n’en a jamais fini avec la sociologie spontanée ». La question du « métier de sociologue » n’ayant aucun rapport direct avec la question du journalisme, Géraldine Muhlmann s’empresse de l’établir à l’aide d’un « donc » éblouissant qui lui permet de transformer la critique de la sociologie spontanée en une prétendue critique du journalisme : « Rivé au « voir », le journaliste est donc le grand brasseur de « vide ». » (p.47) Le « vide », soudainement invité à figurer dans la démonstration, va nous valoir quelques fragments d’une grande leçon d’ontologie.

Baliverne °3 : Bourdieu oppose le « vide « et le « plein »

Retour à Sur la télévision. Pour « prouver » que, selon cet ouvrage, « le journaliste est […] un grand brasseur de « vide » » et que « le vocabulaire ontologique fleurit sous la plume de P. Bourdieu », Géraldine Muhlmann a trouvé une citation. La voici :

« Le fait divers, c’est cette sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information parce qu’elle intéresse tout le monde, sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose. […] Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare, avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. » (p.16-17)

Extraire une ontologie de cette citation est une opération extrêmement délicate, puisque, pour y parvenir, il faut non seulement la sortir de son contexte, mais encore en tordre le sens. Or, à condition de rétablir le contexte, on découvre que Pierre Bourdieu essaie de montrer que la télévision privilégie le fait divers parce qu’il est consensuel, donc ajusté à l’Audimat. Géraldine Muhlmann n’en a cure : elle lit le texte comme une critique du fait divers quel qu’il soit. Et, à condition de lire vraiment la citation elle-même, on comprend que Pierre Bourdieu met en cause non les faits divers, mais l’importance qui leur est accordée. Géraldine Muhlmann ne se soucie guère de ces nuances ; elle a déjà « chevillé » la suite de son commentaire : « Or, il est évident que c’est l’espace public lui-même qui, plus fondamentalement, brasse du vide » (p.47). Donc, Pierre Bourdieu déteste l’espace public. CQFD.

Ce n’est pas tout. Pierre Bourdieu souligne qu’ « en mettant l’accent sur les faits divers […], on écarte les informations pertinentes », et plus loin que les « faits divers font le vide politique ». Géraldine Muhlmann, oublie « politique », et ne retient que le « vide ». Ayant ainsi sorti une phrase de son contexte, glissé de la critique de la place accordée aux faits divers à la critique des faits divers eux-mêmes, et … évidé les citations de Pierre Bourdieu des adjectifs et précisions qui la dérangent, Géraldine Muhlmann triomphe : elle a réussi à transformer « le vide » et « le plein » en catégories et à démasquer l’ontologie secrète de la sociologie de Pierre Bourdieu !

Pour atteindre ce résultat, il a fallu triturer deux citations complémentaires.

1. Bourdieu se demande pourquoi la télévision donne volontiers la parole à des « fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… ». Et risque cette réponse : parce qu’ils « pensent par idées reçues ». » Ou par « lieux communs ». Et de souligner : « L’échange de lieux communs est une communication sans autre contenu que le fait même de la communication. ». (p.30-31) Géraldine Muhlmann en conclut que cette citation vise « le » journalisme et que Bourdieu s’oppose… à la communication. Et, puisant dans ses fiches, notre philosophe du journalisme rapproche immédiatement cette citation d’une autre qui se trouve, dans un autre contexte, 20 pages plus loin. Et qu’elle traite avec autant de pénétration, comme on va le voir.

2. Sous le sous-titre « Une force de banalisation », Bourdieu s’efforce de montrer que la télévision diffuse une « information omnibus, sans aspérité, homogénéisée », parce que l’obligation commerciale de viser le public le plus large exclut les sujets qui peuvent choquer ou diviser. Et il poursuit : « Dans la vie quotidienne, on parle beaucoup de la pluie et du beau temps, parce que c’est le problème sur lequel on est sûr de ne pas se heurter – sauf si vous discutez avec un paysan qui a besoin de pluie alors que vous êtes en vacances, c’est le sujet soft par excellence. » Et Bourdieu précise (sans que Muhlmann ne cite cette explication) : « Plus un journal étend sa diffusion, plus il va vers des sujets omnibus qui ne soulèvent pas de problèmes ». (p.50).

Commentaire immédiat de Géraldine Muhlmann, sans aucun rapport logique avec la citation : « En somme le « plein » pour P. Bourdieu correspond au conflictuel ; tandis que le vide est ce qui sert le consensus minimal nécessaire à l’échange social » (p.48-49). Devant tant de lumière philosophique, on en aurait presque oublié que ce qui est en question, c’est la hiérarchie des informations diffusées par la presse.

En attendant, le moment est venu de s’affliger : « Si le « plein » est conflictuel, il est probable qu’il soit par définition une menace pour la socialisation. Or, celle-ci paraît être une condition requise pour un espace public, c’est-à-dire un échange relativement pacifié d’opinions » (p.49). Passons sur le « plein », mais pas sur le conflit… Ainsi il faudrait, du moins si les mots ont un sens, soit supprimer les conflits sociaux et politiques soit les esquiver dans l’espace public, pour ne pas mettre en péril la socialisation ! Mais il n’est pas sûr que les mots aient ici le moindre sens…

Reste à accomplir une ultime prouesse : passer de ce que dit Bourdieu sur certaines conversations dans la vie quotidienne à la quotidienneté elle-même. Géraldine s’y emploie sans barguigner : « P. Bourdieu semble [sic] tout de même accorder un statut ontologique à la quotidienneté : une sorte d’être du vide ou du rien. » (p. 49) Faut-il encore argumenter ? Il faut bien le reconnaître : La Misère du monde accorde à la quotidienneté « une sorte d’être du vide ou du rien » !

Ayant établi que Bourdieu s’opposerait, de toute la force de son ontologie, au visible et à la communication auxquels il préfèrerait le plein conflictuel qui met en péril la socialisation et l’espace public, Géraldine Muhlmann n’en a pas fini pour autant.

Selon elle, préserver l’autonomie des champs scientifique et culturel équivaudrait à mépriser tout espace public et à subordonner le journalisme à la sociologie : rien que ça !

Baliverne °4 : Bourdieu veut se cacher et tout cacher

Bourdieu souhaite que voient le jour « des tentatives collectives pour protéger l’autonomie qui est la condition du progrès scientifique contre l’emprise croissante de la télévision ». Géraldine Muhlmann commente préventivement, en affirmant que ces « recommandations » (c’est elle qui parle) « sonnent comme une invitation à rester caché » (c’est elle qui souligne). Laisser tinter à son oreille permet d’entendre ce qu’ « il semble ». Et peu importe si des dizaines de citations de Pierre Bourdieu soulignent que l’autonomie a comme contrepartie le devoir de ne pas « rester caché ». Mais comme ce dont on ne parle pas (du moins à cet endroit) livre le sens de ce dont on parle effectivement, Géraldine Muhlmann s’insurge : « Les éventuels dangers d’un cloisonnement de chaque champ ne sont jamais évoqués » (p. 50). Comme si le principal danger n’était pas la fusion et la confusion des divers pouvoirs sociaux !

Comme le montre la suite, Géraldine Muhlmann n’en a pas fini de faire « sonner » à sa convenance. « Le champ politique lui-même a une certaine autonomie », souligne Bourdieu qui évoque celle du Parlement, pour montrer, sur la base d’un exemple, que le court-circuit médiatique peut conduire à « une forme perverse de démocratie directe » (p.73). Ce qui ne signifie pas, d’ailleurs, que toute forme de démocratie directe soit perverse. Mais la philosophe entend cela tout autrement : « le personnel politique est invité à une telle autoprotection par rapport à la visibilité permanente » (p. 51). Ainsi, jamais avare de raccourcis, Géraldine Muhlmann « glisse » de l’autonomie du champ politique à l’invisibilité médiatique du personnel politique et fait « sonner » la défense de l’autonomie du champ politique par rapport à l’emprise des médias comme une invitation à rester caché. Quand des énoncés font problème, Muhlmann résout le problème en le supprimant.

Inutile par conséquent de s’appesantir sur la « théorie des champs » ou sur ce que peut bien signifier leur autonomie. D’ailleurs ils sont interchangeables. Bourdieu mentionne le travail de Gisèle Sapiro sur le champ littéraire français sous l’occupation où elle montre que plus des écrivains étaient reconnus par leurs pairs (donc autonomes), plus ils étaient portés à résister. Quelle horreur ! Géraldine Muhlmann est obligée de se fendre d’une petite note venimeuse où elle oppose à cette analyse une évocation du champ … juridique.

La sentence ne tarde pas à tomber : « Les perspectives réformistes lancées dans ce petit ouvrage à l’intention de la profession journalistique [sic !] […] se réduisent, explicitement ou non, à une mort pure et simple de la pratique journalistique » (p.52).

Géraldine Muhlmann aurait pu s’arrêter là (et nous dispenser de poursuivre), mais elle n’a toujours pas fini.

Baliverne n°5 : Bourdieu veut soumettre le journalisme au contrôle des sociologues

Bourdieu déclare : « Pour échapper à l’alternative de l’élitisme et de la démagogie, il faut à la fois défendre le maintien et même l’élévation du droit d’entrée dans les champs de production [scientifique et culturel] et le renforcement du devoir de sortie, accompagné d’un amélioration des conditions et des moyens de sortie. » De ce « souci démocratique de rendre ces acquis [ceux du travail scientifique] accessibles au plus grand nombre », Pierre Bourdieu tire la conséquence suivante : « Il faut défendre à la fois l’ésotérisme inhérent (par définition) à toute recherche d’avant garde et la nécessité d’exotériser l’ésotérique et de lutter pour le faire dans de bonnes conditions » (p.76-77).

Ce que Géraldine Muhlmann réinterprète ainsi : « Lorsque P. Bourdieu envisage malgré tout (? ??) un processus de vulgarisation, c’est dans une perspective qui offre à chaque champ [alors qu’il n’est question ici que de la recherche scientifique], la maîtrise parfaite [alors qu’il n’est question que de « bonnes conditions »] de sa mise en public [… ]. » (p.52) Et plus loin : « Le « bon »journaliste sera sous la coupe du champ en question, parfaitement contrôlé par les acteurs du champ, exécutant leurs volontés, posant les questions qu’on leur dira de poser. » On imagine assez la terreur qu’une telle falsification peut inspirer aux journalistes, même les mieux intentionnés.

Car il s’agit d’une falsification. Géraldine Muhlmann a « sauté » tout un développement où il est question, quelques dizaines de pages auparavant, des conditions que des artistes, des écrivains et des savants doivent réunir pour que, avec les journalistes, soient recherchés « des moyens de surmonter en commun les menaces d’instrumentalisation » (p. 11-12). Et elle n’a jamais atteint la fin du livre, où à la dernière page et en conclusion (p. 94), parlant des « contraintes cachées qui pèsent sur les journalistes et qu’ils font peser à leur tour sur tous les producteurs culturels », il incite à « proposer peut-être le programme d’une action concertée entre les artistes, les écrivains, les savants et les journalistes, détenteurs du (quasi-) monopole de diffusion. »

« Il semble » que, pour Géraldine Mulmann, ce quasi-monopole, pour peu qu’il soit partagé avec les intellectuels médiatiques qui acceptent de s’y soumettre, soit un pur accomplissement de la démocratie… et que la parole des gueux ne doit pas le troubler non plus. Comme on va le voir.

Baliverne n° 6 : Bourdieu ne connaît pas le journalisme socratique

Bourdieu s’interroge sur les conditions de distribution de la parole sur les plateaux de télévision et constate : « Il est évident que tous les locuteurs ne sont pas égaux sur les plateaux. » Et de poursuivre : « Vous avez des professionnels du plateau, des professionnels de la parole et du plateau, et en face d’eux des amateurs […], c’est une inégalité extraordinaire. Et pour rétablir un tout petit peu d’égalité, il faudrait que le présentateur soit inégal, c’est-à-dire qu’il assiste les plus démunis relativement […] Il faut faire un travail d’assistance à la parole. ». (p.36). Et pour couronner le tout, Bourdieu ajoute : « Pour ennoblir ce que je viens de dire, je dirais que c’est la mission socratique dans toute sa splendeur. »

Géraldine Muhlmann – qui ne s’intéresse guère à de si prosaïques questions – s’empresse d’oublier qu’il est ici question d’aide à la parole de ceux qui, tels des grévistes lors d’un conflit social, ne sont pas des professionnels du discours (et encore moins du discours philosophique…).

En revanche, elle tient enfin la preuve que Bourdieu n’a pas révisé son cours de philosophie de Terminale, puisqu’il n’évoque que la fonction de sage-femme du philosophe, ne mentionne pas (alors que le contexte justifie amplement cette omission prétendument scandaleuse…) les fonctions de taon et de torpille revendiquées par Socrate. C’est donc que Bourdieu se borne à dessiner, déclare Géraldine Muhlmann, le « personnage du docile accoucheur »… que chacun a pu voir en exercice quand il s’agit de donner la parole à des chômeurs ou des salariés en lutte.

Ce faisant, Bourdieu confirme son hostilité à Kant ! (p. 53-54). Quoi de plus chic et toc que de tels cours de Philosophie ?

Balivernes sans chiffre, balivernes sans titre

Ayant étudié avec précision ce qu’est l’Audimat, Géraldine Muhlmann attribue à ceux qui critiquent son emprise l’idée stupide selon laquelle cette mesure d’audience serait une « construction des journalistes » (p.55 et p. 47).

Ayant lu avec attention le « petit ouvrage à l’intention des journalistes » [sic], Géraldine a découvert que Bourdieu « rapporte les « lunettes » des journalistes aux seules rivalités internes entre les journalistes ou à leur simple et exclusive stupidité. » Deux citations de Bourdieu suffisent à Géraldine Muhlmann pour étayer ce diagnostic d’une « volte face de P. Bourdieu face aux implications de ses propres thèses » (p. 55). Géraldine Muhlmann n’a décidément pas de chance, ni au grattage, ni au tirage. La première citation qu’elle convoque rapporte la rivalité entre les journalistes à leur concurrence dans la course à l’Audimat (et non à leur « seules rivalités internes ») ; la seconde explique qu’un présentateur mime la stupidité qu’il prête au public (au nom de l’audience, précisément), pour censurer tout discours intelligent.

Ayant parcouru une intervention de Bourdieu, elle découvre qu’il y propose une représentation du pouvoir des maîtres du monde « qui paraît bien éloignée du motif, plus complexe des « manipulateurs manipulés » ? » (p. 56). Une représentation tellement éloignée de ce « motif » que le titre même de cette intervention de Pierre Bourdieu reprend exactement la même idée sous forme d’une question : « Maîtres du monde, avez-vous la maîtrise de votre maîtrise ? »

Ayant découvert une citation de Bourdieu où ce dernier insiste sur la nécessité de prendre en compte les conditions de réception des messages, Géraldine Muhlmann ne peut admettre cette banalité (dès lors qu’elle apparaît sous la plume de Bourdieu) sans la mettre au service d’une assertion imaginaire « […] Pierre Bourdieu insiste : on ne doit jamais discuter réellement avec quiconque n’est pas dans le même « champ » ou quiconque n’a pas le même « code ». » (p. 58) Et voici la citation que Géraldine vient ainsi de « décoder » : « […] le problème majeur de la communication est de savoir si les conditions de la réception sont remplies ; est-ce que celui qui écoute a le code pour décoder ce que je suis en train de dire ? » (p.31). A l’évidence, cette citation (mentionnée en note par Géraldine Muhlmann, p. 59) « prouve » que Bourdieu ne veut pas discuter… alors qu’il s’agit précisément de prendre en compte les conditions d’un échange véritable.

Finalement, du livre de Pierre Bourdieu, il ne reste rien. Même pas les points aveugles et les ambiguïtés qui rendraient féconde la contestation de ce qu’il dit. En guise de réfutation, la philosophie du journalisme nous a offert une litanie de soupçons sur des arguments préalablement transformés en charpie.

Un apéritif

À défaut d’une discussion libre mais rigoureuse d’un livre – Sur la télévision – qui mérite une critique sans complaisance, Géraldine Muhlmann a servi aux journalistes qui se sont pressés autour du buffet un apéritif tellement surchargé en amuse-gueules qu’ils se sont dispensés de lire vraiment la suite de son essai de philosophie. Et pourtant, celui-ci est porteur d’une promesse qui mérite toute notre attention : doter la critique du journalisme et des médias d’une base normative, élaborer un idéal-critique du journalisme qui permette d’évaluer les pratiques journalistiques, leurs qualités, leurs défauts, leurs défaillances. Nous y reviendrons, en essayant d’oublier le tord-boyaux servi à des fins de démarcation préalable, mais en nous souvenant que « tant vaut la méthode, tant valent les produits ».

Henri Maler

Notes

[1] Parmi les comptes rendus mis au service de règlements de compte polémiques, deux méritent particulièrement d’être mentionnés : celui de Nicolas Weil dans Le Monde ( voir « Le Monde contre « les critiques antimédias », antidémocrates et antisémites » et celui de Philippe Corcuff dans Charlie Hebdo (voir « Philippe Corcuff, critique « intelligent » de la critique des médias »).

[2] J’avais intialement écrit « dans sa version académique », prenant l’adjectif dans un sens péjoratif qui peut inviter à des généralisations abusives, comme l’a fait fait remarquer un lecteur (note du 28 juin 2006).

[3] Les pages indiquées en marge après chaque citation renvoient donc aux ouvrages originaux : Sur la télévision, Liber/Raisons d’agir, 1996 et Du journalisme en démocratie, Payot, 2004.

[4] La Fabrication de l’information. Les journalistes et l’idéologie de la communication, Paris, La Découverte, 1999

Posted in Actualité, philosophe | Tagué: , , , , | Leave a Comment »

Egypte : peuple contre dictature ? laïcs contre islamistes ? jeunes contre vieux ?

Posted by Hervé Moine sur 10 février 2011

Comment comprendre la révolution égyptienne ?

Peut-être un article permettant de mieux comprendre la situation en Egypte, au moins nous permet-il d’éviter tout jugement hâtif ou naïf se fondant sur une sorte d’européocentrisme, de réviser toute analyse sommaire ou parcellaire en prenant acte de la complexité de la situation.

En outre, pour compléter, on pourra se référer à l’hebdomadaire de février 2011 du Courrier International Le printemps arabe vu par la presse arabe :

http://www.courrierinternational.com/magazine/2011/1058-le-printemps-arabe-vu-par-la-presse-arabe

Au moment même où je rédige cet article, j’apprends à la radio que le Président égyptien Hosni Moubarak, serait sur le point de démissionner, dès ce soir ou dans les tous prochains jours. Il ne serait déjà plus au Caire. Sont-ce des rumeurs ? Il devrait prendre la parole dans les prochaines heures.

Ci-contre la couverture de l’hebdo n°10 du Courrier International

Hervé Moine

Moubarak aux ordres de l’armée

La grande muette n’est pas un simple outil de répression aux mains d’un dictateur. Les différents groupes qui la composent ont réussi à imposer leur rythme à la révolte populaire.

Article paru dans le courrier international : http://www.courrierinternational.com/article/2011/02/10/moubarak-aux-ordres-de-l-armee

Pour comprendre où va l’Egypte et la forme que pourrait y prendre la démocratie, il nous faut replacer la mobilisation populaire dans son contexte militaire, économique et social. Quelles sont les forces à l’œuvre derrière la dégringolade de Moubarak ? Et comment ce gouvernement de transition centré sur l’armée s’accommodera-t-il du mouvement de protestation qui rassemble des millions de personnes ?

Nombreux sont les commentateurs internationaux, mais aussi les analystes politiques et universitaires, qui peinent à comprendre la complexité des forces qui sont à l’origine de ces événements historiques. Trois modèles binaires prévalent en ce moment, chacun comportant son propre passif : 1. Le peuple contre la dictature : ce thème est synonyme de naïveté et de confusion libérale quant au rôle actif de l’armée et des élites du soulèvement. 2. Laïcs contre islamistes : ce modèle débouche sur un appel à la “stabilité”, comme dans les années 1980, suscitant des peurs islamophobes et le désir de contenir la “rue arabe” censément extrémiste. 3. La vieille garde contre la jeunesse en colère : cette vision romantique des manifestations, digne des années 1960, ne peut suffire à expliquer les dynamiques structurelles et institutionnelles qui sous-tendent le soulèvement, pas plus qu’elle ne permet de comprendre le rôle essentiel joué par bien des leaders septuagénaires.

Les commentateurs occidentaux, qu’ils soient libéraux, de gauche ou conservateurs, ont tendance à considérer toutes les forces de l’ordre dans les Etats non démocratiques comme le bras armé de la “dictature” ou comme des expressions de la volonté d’un dirigeant autoritaire. Or, chaque corps de police, chaque force armée ou service de sécurité a sa propre histoire, sa propre culture, ses propres allégeances de classe et bien souvent ses propres sources autonomes de revenus et de soutien.

En Egypte, les forces de police sont sous le commandement du ministère de l’Intérieur, qui était très proche de Moubarak, au point de dépendre politiquement de lui. Mais, au fil des dernières décennies, les commissariats de police ont acquis une autonomie relative. Jusqu’à prendre la forme, dans certains postes, d’une idéologie militante ou d’une mission morale. D’autres en revanche se sont adonnés au trafic de drogue – quelques-uns organisaient un racket qui pressurait les petits commerces. La police, à commencer par les hommes du rang, ne fait pas preuve d’une grande fiabilité politique. Elle est aujourd’hui avant tout intéressée, et, au niveau des commissariats, elle gère ses affaires comme une entreprise.

Dans les années 1980, elle avait été confrontée au développement de “gangs”, surnommés les baltagiya [voyous] en arabe égyptien. Ces organisations des rues avaient imposé leur domination à nombre de quartiers et de bidonvilles du Caire. Les étrangers et la bourgeoisie égyptienne pensaient que les baltagiya étaient des islamistes, mais, en réalité, ils étaient surtout dépourvus de toute idéologie. Au début des années 1990, le ministère de l’Intérieur décréta : “Si on ne peut pas les battre, autant les recruter.” Donc, les autorités et les services de la Sécurité centrale ont commencé à sous-traiter leurs opérations de coercition aux baltagiya, les rémunérant copieusement et les formant au recours à une brutalité sexuelle (des attouchements jusqu’au viol), afin de punir et de dissuader indifféremment les manifestantes et les détenus masculins. Pendant cette période, le ministère de l’Intérieur a par ailleurs transformé les “enquêtes de la sécurité d’Etat” (ESE) en une menace monstrueuse qui a permis d’interpeller et de torturer un grand nombre de dissidents.

Les services de la Sécurité centrale constituent un organisme autonome du ministère de l’Intérieur. Il s’agit de ces hommes casqués et en uniforme noir que les médias présentent comme “la police”. La Sécurité centrale était censée agir en tant qu’armée privée de Moubarak. Il ne faut pas y voir un équivalent des gardiens de la révolution ou des brigades de moralité comme les bassidjis, qui ont réprimé les manifestants du Mouvement vert en Iran. En comparaison, les éléments de la Sécurité centrale sont mal payés et sans idéologie. De plus, aux moments cruciaux, ces unités se sont soulevées en masse contre Moubarak lui-même, pour réclamer des augmentations de salaire et de meilleures conditions de travail. Sans l’appui sinistre des brutaux baltagiya, peut-être ne représenteraient-elles pas une force si intimidante que cela. L’air résigné et peu enthousiaste qu’affichaient les soldats de la Sécurité centrale, alors que les manifestants les embrassaient et les désarmaient amoureusement, est l’un des symboles les plus forts jusqu’à présent de cette révolution. On pourrait sans doute faire remonter le délitement de l’autorité de Moubarak précisément à l’instant où des manifestants ont embrassé sur la joue des officiers de la Sécurité centrale qui ont promptement disparu dans des nuages de gaz lacrymogènes et ne sont jamais reparus.

Les forces armées de la république arabe d’Egypte n’ont aucun lien avec la Sécurité et la police, et se considèrent comme une caste tout à fait à part. On pourrait dire que l’Egypte est encore une “dictature militaire”, puisque l’on est toujours face au régime mis en place dans les années 1950 lors de la “révolution des officiers libres” [coup d’Etat militaire de 1952]. Mais l’armée a été marginalisée depuis que le président Anouar El-Sadate a signé les accords de Camp David avec Israël. Depuis 1977, elle n’a plus eu la possibilité de se battre contre qui que ce soit. Au lieu de cela, les généraux ont touché de généreuses subventions des Etats-Unis. Ils ont obtenu des licences qui leur permettent de gérer des centres commerciaux en Egypte, ont développé des cités grillagées dans le désert et des zones de villégiature sur la côte.

Ces prébendes ont fait d’eux un groupe d’intérêts et des hommes d’affaires nationalistes bien organisés. Comme on peut le voir quand on étudie d’autres cas dans la région (tels le Pakistan, l’Irak, le Golfe), les subventions militaires américaines n’achètent pas la loyauté envers Washington, mais seulement du ressentiment. Ces dernières années, l’armée égyptienne a éprouvé collectivement le sentiment d’une honte cuisante face à ce qu’elle considère comme la “castration de sa virilité”, l’idée qu’elle ne défend pas son peuple, sa nation. Les forces armées nationalistes ont été écœurées par la corruption de la police. Et il semblerait que les militaires, en tant que “capitalistes nationaux”, se voient comme les pires ennemis des “capitalistes népotistes”, néolibéraux associés à Gamal, le fils de Hosni Moubarak, qui ont privatisé tout ce qu’ils ont pu trouver et qui ont vendu les actifs du pays à des capitaux chinois, américains et du golfe Arabo-Persique.

Mais l’armée est aussi victime de contradictions internes. En son sein coexistent deux branches d’élite, la garde présidentielle et l’armée de l’air, proches de Moubarak, tandis que le reste des forces s’est retourné contre lui. Omar Souleiman, nommé vice-président le 29 janvier, était auparavant chef des services de renseignement (moukhabarat). C’est encore une branche de l’armée (et non de la police). Le renseignement est chargé des opérations extérieures clandestines, des détentions et des interrogatoires (et par conséquent de la torture). Toutefois, n’ayant pas arrêté et torturé autant de dissidents égyptiens au niveau national, les moukhabarat sont moins haïs que les mabahith [unités de la Sécurité centrale]. Les services de renseignement occupent une position décisive et pourraient faire pencher la balance. Ils détesteraient Gamal Moubarak et la faction du “capitalisme népotiste”, mais ils sont obsédés par la stabilité et entretiennent depuis longtemps des relations étroites avec la CIA et l’armée américaine.

L’ascendant pris par les forces armées et, en leur sein, par les services de renseignement explique pourquoi tous les alliés de Gamal Moubarak ont été expulsés du gouvernement le vendredi 28 janvier, pourquoi Omar Souleiman a été nommé vice-président par intérim (et pourquoi il joue en fait le rôle de président en exercice). Cette révolution, ou ce changement de régime, sera terminée quand les courants anti-Moubarak dans l’armée auront consolidé leur position et auront rassuré les services de renseignement et l’armée de l’air. Un lecteur optimiste pourrait voir dans cette évolution ce qu’Obama et Clinton dépeignent comme une “transition ordonnée”.

Posted in Actualité | Tagué: , , | 1 Comment »

Sujet de dissertation : Vaut-il mieux une justice imparfaite ou une justice politisée ?

Posted by Hervé Moine sur 5 février 2011

Une justice imparfaite préférable à une justice politisée ?

Le Procureur de la République de Nice Eric de Montgolfier réagit dans Libération du 5 février 2011 aux propos présidentiels mettant en cause le monde des magistrats suite au drame survenu à la jeune Laetitia Perrais, victime d’un prédateur récidiviste en liberté. Protestant contre cette intervention du politique, il en appelle au respect du principe fondamental de la séparation des pouvoirs. « Car, dit-il, si le politique doit prendre les rênes de la justice, où est la garantie pour le citoyen que la justice sera rendue équitablement ? Peut-être vaut-il mieux qu’elle soit imparfaite plutôt que politisée. » Cela signifie-t-il alors qu’une justice politisée pourrait être parfaite ? Mais dans ce cas, alors pourquoi préférer une justice imparfaite ? Assurément, cela donne pas à penser ? Peut-être un sujet de philo pour les candidats aux épreuves de philosophie du baccalauréat !

Hervé Moine

lire l’interview d’Eric de Montgolfier paru dans Libération paru ce jour

 

Quel est l’intérêt de la séparation des pouvoirs pour le fonctionnement de la justice ?

article paru dans le site officiel de vie-publique.fr, mis à jour le 15.10.2008

http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/justice/definition/principes/quel-est-interet-separation-pouvoirs-pour-fonctionnement-justice.html

La théorie de la séparation des pouvoirs désigne la distinction entre les différentes fonctions de l’État, mise en œuvre afin de limiter l’arbitraire et d’empêcher les abus liés à l’exercice de la souveraineté. Cette doctrine, qui est au cœur de l’organisation actuelle de nos institutions, garantit l’indépendance fonctionnelle des juridictions par rapport aux différents pouvoirs.

La théorie classique de la séparation des pouvoirs distingue dans tout régime politique trois fonctions fondamentales : le pouvoir législatif édicte les normes générales organisant la vie sociale, tandis que le pouvoir exécutif se charge de l’exécution de ces règles et de la gestion de leurs conséquences administratives, et que le pouvoir judiciaire en assure l’application dans le cadre du règlement des litiges.

On retrouve cette distinction dans la Constitution de la Ve République, qui garantit solennellement l’indépendance de la fonction judiciaire à l’égard des autres pouvoirs :

L’indépendance de la justice par rapport au pouvoir législatif résulte d’une double interdiction : celle fait aux juges de se substituer du législateur en rendant des décisions générales et impersonnelles (les arrêts de règlement), et celle fait au législateur d’intervenir (sauf impérieux motif d’intérêt général) dans une affaire judiciaire en cours en édictant une loi rétroactive.

L’indépendance de la justice par rapport au pouvoir exécutif est garantie par la séparation des fonctions administratives et judiciaires, ainsi que par les diverses règles statutaires détaillées dans la question qui suit.

 

 

Posted in Actualité, débat, Dissertation, philosophie, Point de vue | Tagué: , , , , , | Leave a Comment »