Actuphilo

Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

Posts Tagged ‘désir’

Le désir d’enfant, entre intime et politique

Posted by Hervé Moine sur 6 avril 2011

« Le désir d’enfant, entre intime et politique »

Conférence de Marie Gaille

Mercredi 6 avril 2011

à l’Université de Bordeaux 2

La prochaine conférence « l’invité du mercredi » de Bordeaux Ségalen aura lieu ce mercredi 6 avril 2011, sur le thème : « Le désir d’enfant, entre intime et politique », par Marie Gaille, philosophe, Chargée de recherches au CNRS, l’auteur de La valeur de la vie. Du désir d’enfant au droit à l’enfant, de l’aspiration personnelle au débat public, les champs de réflexion se sont considérablement élargis ces dernières années. Les progrès de la procréation médicalement assistée se sont accompagnés d’un vaste débat sur la scène publique autour du sens à donner à ce désir d’enfant. Débats d’ordre éthique, juridique, philosophique, l’intime a rejoint le politique. Quel lien existe-t-il entre ce désir personnel et l’espace public? Quels sont les enjeux sociaux et politiques autour de ces débats ? C’est à ces questions sensibles que Marie Gaille nous apportera quelques éléments de réponse et sujets de réflexion.

Infos pratiques

La conférence « Le désir d’enfant, entre intime et politique » aura lieu à 18h30, sur le site de Carreire de Bordeaux Ségalen, dans l’amphi P.A Louis de l’ISPED, 146 rue Leo Saignat à Bordeaux.

Contact :

Françoise impérial, Médiatrice Culturelle, Vice Présidente communication des Carabins de Bordeaux: service.culturel@u-bordeaux2.fr

La valeur de la vie selon Marie Gaille

Marie Gaille, docteur en philosophie, chargée de recherche au CERSES (Centre de recherche sens, éthique et société, CNRS-Université Paris Descartes), travaille depuis 1998 sur la manière dont la philosophie politique et morale est investie par la question de ses rapports avec la médecine. Elle est l’auteur de plusieurs essais sur Machiavel, traductrice d’ouvrages politiques en langue italienne, elle a co-signé avec Claire Crignon, dans la collection Médecine & Sciences humaines, A qui appartient le corps humain ? Médecine, politique et droit (2004). Paraît en février 2010, toujours dans la collection Médecine et Sciences Humaines aux édition des Belles Lettres « La valeur de la vie » de Marie Gaille :

« Ce n’est plus une vie », « je veux encore vivre, même avec cette maladie », « ma vie n’a plus de valeur » : confronté à la maladie, à la déchéance physique, à la perte provisoire ou définitive de certaines capacités, chacun d’entre nous peut être conduit à énoncer de tels propos. Quoi de plus délicat cependant, que l’évaluation de la valeur de la vie ? Cet ouvrage aborde le sens et la portée de cette réflexion dans une situation où elle s’impose dans toute sa radicalité : celle des décisions de maintien ou d’interruption de la vie prises au chevet du patient dans les hôpitaux. En choisissant d’aborder ainsi la question de la valeur de la vie, ce livre fait le pari qu’une approche philosophique nourrie par une rencontre avec l’univers de la médecine contemporaine éclairera davantage le sens de cette notion, son fondement et ses limites, qu’une approche abstraite de tout contexte.

La démarche cherche aussi à établir un dialogue entre philosophes et médecins en proposant une analyse des différents contextes thérapeutiques où une décision de maintien ou d’interruption de la vie doit être prise. À la lumière de cette analyse, l’ouvrage propose une réflexion critique sur les usages de l’idée de valeur de la vie pour en désavouer la pertinence et en nier la légitimité éthique. Les patients, malades mais aussi citoyens, doivent forger en concertation avec les médecins d’autres critères pour fonder une décision aussi déterminante que celle de maintenir ou d’interrompre le cours d’une vie humaine.

La réflexion de Marie Gaille sur le « désir d’enfant » prolonge celle menée dans La valeur de la vie au sujet de la décision de maintien ou d’interruption de la vie et l’approfondir dans le cas spécifique de la procréation. Elle se situe sur le plan de la philosophie politique et morale sur le désir d’enfant, en prenant appui, du point de vue empirique, sur une observation de consultation de conseil génétique et, du point de vue théorique, en développant une analyse des discours anthropologiques et psychanalytiques et de leur place dans le débat social contemporain sur la procréation. Dans le cadre de ce travail, Marie Gaille s’intéresse également à l’argument de la souffrance, notamment celle des parents ou de l’enfant à naître, afin d’examiner de façon descriptive et normative le rôle qu’il joue dans la décision d’interruption de grossesse ou de renoncement au projet d’enfant.

Les 5 points importants de la réflexion de Mari Gaille à propos du désir d’enfant :

  • une interrogation sur la nature et la légitimité du « désir d’enfant » et le renoncement à réaliser ce désir face au risque ou à la certitude de la transmission d’une maladie génétique
  • une réflexion sur l’identité parentale (qu’est-ce qu’être mère ? qu’est-ce qu’être père ? qu’est-ce qu’être parent ?) (engendrer/porter/mettre au monde/élever)
  • une analyse des modalités de construction de la famille autour d’un individu atteint ou susceptible d’être atteint par une maladie génétique (dans le sens des ascendants et des descendants déjà nés ou à venir)
  • un examen de la question de « l’amélioration » et notamment de la pertinence de l’idée de « bébé parfait » pour penser la manière dont le diagnostic prénatal est pratiqué dans la société contemporaine
  • une analyse des effets du droit de la filiation dans le débat bioéthique.

Le livre de Marie Gaille « Désir d’enfant, entre intime et politique » va paraître prochainement aux PUF, nous en reparlerons sur ActuPhilo. En attendant, on pourra lire avec profit l’ouvrage de Marie Gaille La valeur de la vie.

 

Le désir d’enfant

Entretien avec Marie Gaille, paru dans Sud Ouest le 6 avril 2011

La philosophe Marie Gaille analyse le passage de cette question intime vers le politique et donc le public

« Sud Ouest ». Vous êtes philosophe chargée de recherche au CNRS. Et vous animez ce soir un débat sur le désir d’enfant. Allez-vous évoquer l’évolution du désir vers le droit à l’enfant ?

Marie Gaille. Je tiens à parler de désir et pas du tout de droit à l’enfant. Cette expression pour moi n’a pas de crédit. Juridiquement, elle ne veut pas dire grand-chose. En revanche, je travaille depuis longtemps sur ce désir d’enfant que l’on peut envisager sous l’angle biologique, social ou de parcours de vie. Souvent, les différents aspects se combinent, et les situations sont différentes pour chaque personne.

J’en ai discuté avec des généticiens, mais aussi avec des psychanalystes et des psychologues. Le désir d’enfant peut tenir à celui de fonder une famille, de s’inscrire dans une chaîne générationnelle. En revanche, je n’envisage pas l’enfant comme désir d’objet de consommation, en essayant de trancher si c’est bon ou mauvais. Ce type de débat me paraît douteux.

Et je comprends mal qu’il y ait des parents qui manifestent un désir d’enfant en exigeant carrément une garantie sur facture.

« Sud Ouest ». L’expression publique de ce désir d’enfant n’est-elle pas quelque chose de relativement récent ?

Marie Gaille. Dans un premier temps, dans les années 1960-1970, le mouvement féministe a exprimé un besoin d’émancipation, d’appropriation de son corps. On parlait alors d’un enfant si on voulait, quand on voulait. Le désir d’enfant est apparu suite à ce premier temps.

« Sud Ouest ». La question touche-t-elle n’importe quelle classe sociale ou certaines en particulier ?

Marie Gaille. Cela touche surtout les femmes qui ont fait des études longues et qui ont socialement réussi un parcours professionnel. Elles se sont tardivement posé la question de l’enfant. Mais nous ne possédons pas d’enquête sur ce sujet et je ne tiens pas à réduire la question par rapport à des classes sociales.

« Sud Ouest ». Le désir d’enfant est-il réservé aux femmes ?

Marie Gaille. Pendant longtemps, il n’a été évoqué et pris en compte que par rapport aux femmes. Mais depuis dix ou vingt ans, un certain nombre d’études ont évoqué clairement le désir de paternité. C’est le cas de « La Part du père », de Geneviève Delaisi de Parseval.

« Sud Ouest ». Comment la question intime est-elle devenue publique et politique ?

Marie Gaille. Pour comprendre l’articulation, il faut redéfinir la frontière entre vie privée et politique. C’est un choix de société qui a donné la priorité à la procréation et à un certain type de vie familiale. Les pouvoirs publics ont ainsi décidé d’accompagner trois tentatives d’aide à la procréation médicalement assistée. Mais ils favorisent aussi les couples hétérosexuels. Les décisions collectives sont prises en droit et sous un certain regard social.

« Sud Ouest ». Le choix des politiques est-il moral ?

Marie Gaille. Je parlerais plutôt de mœurs sociales de fermeture. Ce n’est pas un vrai travail de gouvernants capables d’introduire une grande variabilité dans le débat. Quant à la question du non-désir d’enfant, qui est aussi développée, celles qui ne souhaitent pas être mères sont soumises à la morale diffuse de la norme majoritaire.

Désir d’enfant et maladie génétique

Marie Gaille, participait, il y a quelques mois en novembre 2010 à l’état des lieux de bioéthique. Elle évoquait alors la notion du désir d’enfant. Nous publions les prises de notes de Caroline Laplace-Jourdain et de Patrice Fabre

La notion du désir d’enfant ne concerne qu’une très petite fraction de la population mondiale car cela suppose l’accès à la contraception et à l’assistance à la procréation. L’enfant devient un choix, l’absence d’enfant, peut donc aussi l’être. Ce discours sur le désir d’enfant a donc émergé dans les années 70 avec les techniques de contraception et elle est devenue une revendication. Le désir d’enfant s’inscrit dans le temps, succédant à un temps où il était inévitable d’avoir un enfant : il était naturel pour la femme de se réaliser dans la procréation, naturel pour le couple de procréer, naturel pour l‘espèce de se perpétuer. C’est une conception très naturaliste. Aujourd’hui le désir est mis au devant de la scène car ces notions de naturel ont partiellement vécu à travers la technique. On a la tendance aux désirs, recevables ou non.

Les objets du désir d’enfant sont multiples : une femme peut avoir le désir de l’expérience de la grossesse, de l’enfantement, d’avoir un enfant sans ces étapes (problématique des mères porteuses, voire de l’utérus artificiel si c’était possible) ; femme ou homme peuvent vouloir fonder une famille avec des variations très importantes dans la conception de ce qu’est la famille (seul, en couple homo ou hétérosexuel, avec un ou plusieurs enfants), que la famille soit le fruit de mes gènes et donc refuser l’adoption ou les donneurs génétiques ou encore peu importent les gènes et avoir recours à un donneur mais au moins un des deux du couple restant géniteur ou encore à travers l’adoption afin de garder une « transmission culturelle ». Bref tous les cas sont imaginables, cette énumération montre l‘extrême diversité des objets possibles du désir d’enfant. Quelques niveaux sont toutefois importants : la continuité génétique et l’appartenance sociale et psychique (situation de l‘individu dans le groupe d’appartenance).

Les fluctuations du désir d’enfant : si l’enfant est l’expression du narcissisme, comme le suggère Freud, le bébé peut se trouver dans un rapport de soi à soi et donc avoir la possibilité de décevoir les attentes narcissique du parent. Le désir peut donc varier selon le diagnostic établi pendant la grossesse. Sur des diagnostics prénataux spécifiques (liés à recherche de pathologie à cause d’histoires familiales) : l’annonce d’un diagnostic de problème génétique peut susciter un désinvestissement maternel et briser le rêve de maternité, cet état est réversible. Il y a ambivalence, un enfant oui… mais anormal… Blessure narcissique difficilement surmontable, incapacité à faire aussi bien que ce que sa propre mère a fait… miroir brisé. Divers cas possibles : le maintien du désir d’enfant aussi fort ; désir plus instable voire qui disparaît.

Pour se procurer l’ouvrage de Marie Gaille La valeur de la vie

Publicités

Posted in annonces, conférence, philosophie | Tagué: , , , , , , , , | Leave a Comment »

Un avant goût de Saint Valentin

Posted by Hervé Moine sur 12 février 2011

 

Amour, couple et philosophie

Publié dans la Dépèche Rozès et sa région

 

Dans le cadre du week-end littéraire organisé par les quatre associations culturelles de Bonas, Bezolles, Rozès et Valence, « Confluences » était hébergé par le charmant village de Lagardère. Plus de 60 personnes ont assisté à une très intéressante et passionnante conférence-débat de Patrick Dupouey, professeur de philosophie. Elle a porté sur le thème : « L’amour, le couple, le mariage », s’inspirant des écrits des philosophes Alain et Sartre. La clôture de ce week-end littéraire autour du verre de l’amitié a ensuite été l’occasion de remercier tous les bénévoles qui se sont investis sans compter pour la réussite de ce premier rendez-vous et plus particulièrement Fabienne Corby, la coordinatrice de ce week-end, qui ne demande qu’à être renouvelé. Les coprésidents de « Confluences », Bernard Delor et Christelle Thiriet, peuvent être satisfaits de leur initiative.

Posted in conférence, débat, philosophe, philosophie | Tagué: , , , , , | Leave a Comment »

Le « care ». La vie vaut-elle la peine d’être vécue ?

Posted by Hervé Moine sur 11 février 2011

Bernard Stiegler

Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue

De la pharmacologie

Flammarion

Présentation de l’éditeur

Qu’on l’admette ou qu’on le dénie, chacun sent bien qu’à présent l’avenir de la vie terrestre se trouve mis en jeu dans une urgence inouïe. Et chacun sait que, depuis la séquence historique qui s’est engagée en 2007 et qui paraît avoir déclenché ce qu’on appellerait en physique nucléaire une réaction en chaîne, chaque pas compte et semble se surcharger systémiquement de conséquences très difficilement réversibles – sinon absolument irréversibles. Cette crise est sans précédent d’abord en cela. Si krisis signifie bien et d’abord décision, elle est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain – qui est un destin inéluctablement technique et technologique – est pharmacologique au sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin – au sens où il faut y faire attention: c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Tel est aussi le feu dans la mythologie grecque. Devenu technologie industrielle, le pharmakon est de nos jours hégémoniquement contrôlé par l’économie, c’est-à-dire par le marketing, et c’est une calamité. Cet état de fait, qui a installé une économie de l’incurie génératrice d’une bêtise systémique, signifie que la question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique.

En Quatrième de couverture

Qu’on l’admette ou qu’on le dénie, chacun sent bien qu’à présent l’avenir de la vie terrestre se trouve mis en jeu dans une urgence inouïe. Et chacun sait que, depuis la séquence historique qui s’est engagée en 2007 et qui paraît avoir déclenché ce qu’on appellerait en physique nucléaire une réaction en chaîne, chaque pas compte et semble se surcharger systémiquement de conséquences très difficilement réversibles – sinon absolument irréversibles. Cette crise est sans précédent d’abord en cela. Si krisis signifie bien et d’abord décision, elle est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain – qui est un destin inéluctablement technique et technologique – est pharmacologique au sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin – au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Tel est aussi le feu dans la mythologie grecque. Devenu technologie industrielle, le pharmakon est de nos jours hégémoniquement contrôlé par l’économie, c’est-à-dire par le marketing, et c’est une calamité. Cet état de fait, qui a installé une économie de l’incurie génératrice d’une bêtise systémique, signifie que la question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique.

Pour se procurer l’ouvrage de Bernard Stiegler Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie

 

Présentation de l’ouvrage de Bernard Stiegler sur France Culture

Bernard Stiegler était l’invité de l’émission de Philippe Petit, la Fabrique de l’humain du jeudi 27 janvier 2011.

Qu’est-ce que le soin ? Que veut dire prendre soin ? Quelle différence établir entre le soin thérapique et le soin thérapeuthique ? Existe-t-il une obligation de soin ? Sur quoi reposent les enjeux d’une politique de soin ? Le soin est-il une relation intégrale ? On n’en finirait pas d’énoncer les multiples dimensions du soin. Prendre soin de soi et des autres ne relèvent pas d’une quelconque vertu morale transcendant les siècles et les civilisations telle la pitié primitive ou l’amour de soi dans l’état de nature chez Rousseau. La question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique selon le philosophe Bernard Stiegler. Elle s’inscrit au cœur des alternatives économico-politiques. Elle requiert la mise en œuvre d’une politique d’adoption capable de promouvoir une véritable écologie de l’esprit. Bernard Stiegler est de ceux qui anticipé la crise économique et financière de 2008. Il a tiré les leçons de l’effondrement du modèle industriel fondé sur l’automobile et la télévision. À ceux qui ne voient pas que le consumérisme est menacé par sa limite propre du fait que le désir du consommateur s’épuise en même temps que son savoir vivre s’émousse, il répond que la domination du court terme sur le long terme a assez duré. À la morgue du marketing irresponsable, il préfère contribuer à la formation d’un nouvel âge industriel. Face à une économie de l’incurie génératrice de bêtise sytémique, il préfère se demander ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. C’est le titre de son dernier livre. Ce n’est pas un livre de plus sur le soin. Mais un livre qui prend soin de la vie humaine. Il est venu à La Fabrique de l’Humain pour nous en parler…. http://www.franceculture.com/player?p=reecoute-3732621#reecoute-3732621

Pour se procurer l’ouvrage de Bernard Stiegler Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie

Critique

Deux choses à la fois

article de Manola Antonioli paru dans nonfiction.fr  lundi 7 février 2011

http://www.nonfiction.fr/article-4224-deux_choses_a_la_fois.htm

Dans son dernier ouvrage, issu des cours qu’il a donnés dans plusieurs universités durant l’hiver 2010, le philosophe Bernard Stiegler tente de penser l’indécidabilité qui règne autour du développement à la fois de la technique et des technologies industriels.

Depuis la publication du premier tome de sa thèse sur La Technique et le temps en 19941, le philosophe Bernard Stiegler élabore une pensée originale de la technique nourrie des influences décisives d’Husserl, Heidegger, Derrida, Foucault, Deleuze, Leroi-Gourhan et Simondon. Auteur très prolifique, il a publié un grand nombre d’ouvrages qui explorent les conséquences sociales, culturelles, politiques et économiques des mutations technologiques en cours, et notamment leurs conséquences sur le « processus d’individuation » de l’individu et de l’ensemble de la société. Grand inventeur de néologismes, Stiegler a ainsi analysé, au fil des années, la « misère symbolique » de l’ »époque hyperindustrielle », la constitution de l’Europe, la « mécréance » du capitalisme contemporain, la « télécratie », le « psychopouvoir », la « mécroissance ». Son dernier ouvrage est issu des cours qu’il a donnés dans plusieurs universités durant l’hiver 2010 et il est axé sur le devenir techno-industriel du pharmakon.

Pharmakon

Stiegler reprend la notion de pharmakon au commentaire de Phèdre de Platon donné par Jacques Derrida dans « La pharmacie de Platon » en 1972. 2 Platon parle de pharmakon à propos de l’écriture comme hypomnématon, support artificiel de la mémoire, à laquelle il attribue un caractère dangereux et « empoisonnant » pour la pensée, en lui opposant l’anamnésis, la pensée et la mémoire dans leur autonomie. Derrida a montré que l’autonomie de la pensée est toujours intimement liée à une forme d’hétéronomie technique (l’écriture, dans le dialogue de Platon) et que, là où le philosophe grec les opposait, autonomie et hétéronomie composent toujours, dans la logique propre au pharmakon (le poison et le remède, ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut se méfier, la puissance curative et la puissance destructrice, toujours les deux à la fois). La « pharmacologie » que Stiegler développe dans ces pages est fondée sur cet à la fois qui lui permet d’interpréter l’évolution de la technique et de la technologie industrielle. L’aspect pharmacologique de la prothéticité technique qui caractérise le processus d’hominisation aurait été ignoré par tous les philosophes qui l’ont précédé, et surtout par Jacques Derrida lui-même : « Pour autant que je sache, Derrida n’aura jamais envisagé ne serait-ce que la possibilité d’une telle pharmacologie – c’est-à-dire d’un discours sur le pharmakon appréhendé du même geste dans ses dimensions curatives et dans ses dimensions toxiques. » (p. 16)

On comprend aisément le désir de « meurtre du père » philosophique qui anime Stiegler, mais cette critique réitérée est profondément inexacte et infondée. Toute la pensée de Derrida peut être en effet interprétée comme une  réflexion sur la portée vertigineuse de cet à la fois qui émerge de son commentaire de Platon (qu’il l’appelle pharmakon, indécidabilité ou aporie), et il a toujours fait de la technique (comme télé-technologie, télé-technoscience ou télé-vision) le lieu privilégié de manifestation de toutes ses possibilités créatrices comme de tous ses dangers. Stiegler s’attribue donc visiblement à tort la paternité philosophique d’une « pharmacologie de la technique », en flagrante contradiction avec le « soin » qu’il nous invite par ailleurs à prêter au fragile équilibre de la transmission et des générations (soin qui devrait concerner également, à notre avis, les généalogies et les générations philosophiques).

Pour Stiegler, la question du pharmakon et de sa puissance curative et destructrice à la fois, n’est plus seulement un enjeu de controverses philosophiques et savantes, mais une question qui nous concerne tous, face aux crises sans précédents auxquelles nous sommes confrontés au niveau planétaire, crise financière, crise écologique et crise de l’esprit, indissolublement liées. La crise économique qui s’est révélée au grand jour entre 2007 et 2008 n’a fait que mettre définitivement en lumière la « nature profondément destructrice du système industriel planétarisé », d’un monde engagé dans une vraie « guerre » économique, où les technologies industrielles sont devenues des armes de destruction des écosystèmes, des structures sociales et des appareils psychiques. L’élément essentiel de cette analyse est, de nouveau, le à la fois qu’il s’agit de comprendre dans toute sa portée : contrairement à ce que veulent nous faire croire des discours politiques et médiatiques souvent dénués de toute ambition de pensée, aucune de ces crises ne pourra être résolue isolément. Ce qu’il s’agit de penser et de bâtir est désormais un rapport à la technique et aux technologies qui permettrait de penser la reconstruction d’un avenir mondial, au niveau écologique, social, économique et psychique.

Relisant « La crise de l’esprit » et les Regards sur le monde actuel de Valéry, Stiegler affirme donc qu’on ne pourra plus considérer isolément l’économie spirituelle et l’économie matérielle, lenegotium et l’otium, deux économies inséparables et pourtant contradictoires qui appellent une nouvelle pharmacologie. La technique joue un rôle essentiel dans ces deux économies, puisqu’elle forme depuis l’âge industriel un nouveau système d’organes artificiels qui ouvrent d’immenses possibilités créatrices mais qui entraînent également des effets destructeurs contraires et systémiques, comme Sigmund Freud le soulignait déjà dans Malaise dans la civilisation.

Au cours du XXe siècle, la technique est devenue technoscientifique et industrielle et les industries culturelles et le marketing ont mis en œuvre des psychotechnologies, dont Adorno et Horkheimer ont amorcé la critique à partir de l’analyse de l’imagination artificielle hollywoodienne. Dans l’horizon technoscientifique, industriel et psychotechnologique qui est désormais définitivement le nôtre, le projet philosophique de Stiegler est d’identifier le rôle des pharmaka dans la formation du désir et de la raison et de constituer une thérapeutique de cette pharmacologie. C’est là le point de départ qu’il assigne à une nouvelle théorie critique, qui serait nécessairement aussi une critique de l’inconscient et une économie politique de l’esprit.

Prolétarisation des esprits

Dans le diagnostic de Stiegler, le devenir industriel de la technique entre le XXe  et le XXIe siècle a produit une perte globale des savoirs sous toutes leurs formes, un processus massif dedésapprentissage et une société de plus en plus addictive, perte comparable à une « prolétarisation généralisée » de l’esprit. On a depuis longtemps identifié cette perte des savoirs dans le domaine culturel, en essayant de s’en protéger par des réformes du système éducatif, par les mesures françaises sur l’ »exception culturelle » ou par des stratégies internationales de protection de la « diversité culturelle », jusqu’aux formes extrêmes des intégrismes et du terrorisme. Mais on a largement sous-estimé une perte des savoirs beaucoup plus générale, qui s’étend à toutes les formes traditionnelles des savoir-vivre et des savoir-faire, perte devenue de plus en plus massivement toxique parce qu’elle nous rend incapables de « prendre soin » de nous-mêmes et des autres.

Nous sommes ainsi confrontés à une vaste problématique écologique, qui ne concerne pas exclusivement l’environnement naturel, mais aussi notre environnement psychique et social, le tissu de relations qui constitue notre cerveau et l’espace transitionnel qui permet une individuation psychique ou collective (une transindividuation), sans laquelle « la vie ne vaut pas la peine d’être vécue » et le désir s’effondre dans un monde fait de sujets et d’objets également « jetables » et consommables.

Le destin des appareils psychiques et celui des appareils sociaux apparaissent désormais étroitement liés dans un modèle économique fondé sur un « psychopouvoir » qui vise à capter l’attention des individus pour les transformer en consommateurs passifs, processus commencé avec la radio et la télévision et qui s’est ensuite disséminé sur toute la planète à travers la multiplication des réseaux de communication. Cette « perte d’attention » généralisée a déterminé également l’énorme crise financière que nous connaissons, déterminée par une vision de l’économie axée sur le court terme et qui se caractérise par une perte généralisée des capacités de projection dans le long terme (c’est le fonctionnement même du spéculateur : « le spéculateur est typiquement celui qui ne prête aucune attention aux objets de sa spéculation – qui n’en prend aucun soin. » (p. 131)).

Il s’agit donc de changer de modèle économique, pour sortir du modèle actuel, fondé sur une confusion entre système technique et système économique dans laquelle la nature pharmacologique propre aux deux systèmes ne fait qu’exacerber et démultiplier leurs tendances toxiques et autodestructrices. Lutter contre la « tendance incurieuse » propre au capitalisme contemporain ne peut plus passer par la « relance de la consommation » ; mais Stiegler refuse également d’explorer les pistes ouvertes par une perspective de « décroissance », pour prôner ce qu’il appelle une véritable croissance et qu’il oppose à la « mécroissance » du consumérisme. Dans la logique propre au pharmakon, les puissances curatives et thérapeutique coexistent avec le potentiel de destruction. C’est ainsi dans l’évolution de la technique elle-même, dont le développement orienté exclusivement vers la recherche du profit à court terme a produit la prolétarisation des esprits dénoncée par Stiegler, qu’on pourra puiser les ressources d’une réorientation générale de l’économie et de la société.

Les nouvelles technologies numériques forment un effet un « nouveau milieu technologique, réticulaire et relationnel », susceptible de reconfigurer le processus d’individuation psychique et collectif. Les technologies relationnelles  mettent progressivement en place de nouvelles dynamiques sociales, qui permettent la constitution des « réseaux sociaux ». Susceptibles d’agir comme des instruments de destruction des relations sociales prénumériques, ces réseaux possèdent cependant un grand potentiel politique, culturel et économique. C’est dans les réseaux socio-numériques que s’inventent les formes futures du collectif, mais c’est là aussi qu’elles peuvent s’effondrer, faute d’une radicale réorientation du système économique actuel.

À en juger par cet ouvrage, on pourrait dire que la logique des deux choses à la fois décrite par Stiegler a fini par envahir toute sa pensée : il se montre à la fois trop enthousiaste et trop catastrophiste dans son approche de l’évolution des réseaux techniques et sociaux, il souhaite sauvegarder à la fois le capitalisme et la « valeur esprit ». Se réclamant souvent de Marx, il espère réorienter le capitalisme vers une croissance « vertueuse », créatrice de « soin » et de nouvelles possibilités pour l’esprit. Mais il oublie trop vite, à notre avis, dans une sorte d’aveuglement volontaire, que la « schizophrénie » qu’il décrit est l’essence même du capitalisme, que la « valeur esprit » n’a jamais été cotée en bourse et ne le sera probablement jamais et que le court-termisme et la recherche du profit immédiat seront très difficilement abandonnés pour la temporalité longue du savoir et de l’espace relationnel dans le modèle économique actuel. C’est l’idée même de « croissance » qui devra probablement être mise radicalement en question (et pas simplement réorientée) pour que le changement radical de culture et de société qu’il appelle de ses voeux puisse au moins s’amorcer dans les années à venir.

L’urgence de la mission réformatrice de la pensée, de l’action, de l’économie et de la culture que  Stiegler s’attribue frôle souvent le ton prophétique et se traduit dans l’accumulation des références et des citations, dans les renvois systématiques à d’autres passages de ses livres, dans les notes qui renvoient à des ouvrages qu’il n’a pas encore publiés (et très probablement pas encore écrits). Même le lecteur le plus motivé et intéressé par les thématiques traités dans l’ouvrage, risque d’avoir l’impression d’être confronté à des textes disparates, collectés et publiés trop vite, comme si l’auteur avait fini par être pris dans la même dynamique folle d’accélération du temps médiatique et économique, dans le même court-termisme dont il montre par ailleurs si bien les travers et le potentiel de destruction.

Une telle pensée, potentiellement si utile pour comprendre le monde actuel et ses transformations, mériterait justement plus de « soin » et exigerait de s’inscrire dans la temporalité longue des savoirs et de la pensée dont cet ouvrage fait un si bel éloge : publier moins pour penser plus (ou plus lentement) .

rédacteur : Manola ANTONIOLI, Critique à nonfiction.fr
Illustration : wikipedia

Notes :
1 – La Technique et le temps 1. La faute d’Épiméthée, Galilée, 1994 ; La Technique et le temps 2. La désorientation, Galilée, 1996 et La Technique et le temps 3. Le temps du cinéma, Galilée, 2001
2 – Jacques Derrida, « La pharmacie de Platon », in La Dissémination, Paris, Seuil, 1972

 

Pour se procurer l’ouvrage de Bernard Stiegler Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue : De la pharmacologie

Posted in Non classé | Tagué: , , , , , , , | Leave a Comment »

L’éclectique Albert Jacquard kantien

Posted by Hervé Moine sur 9 février 2011

L'humanisme selon Albert Jacquard

L’humanisme selon Albert Jacquard

Article paru dans Sud-Ouest : http://www.sudouest.fr/2011/02/09/l-humanisme-selon-albert-jacquard-313826-4344.php

Dans le cadre des Rendez-vous de la connaissance, le Groupe ESC Pau recevait hier soir, dans un amphithéâtre comble (300 personnes et retransmission dans une seconde salle de 200 personnes), l’humaniste mondialement reconnu Albert Jacquard.

Ancien directeur de l’Institut national de la démographie, généticien, mathématicien, philosophe, Albert Jacquard a développé la question de « l’importance de reconnaître l’autre comme un être humain porteur de ses propres désirs, et de l’importance de ne pas le prendre comme un objet ou moyen pour satisfaire nos désirs ».

Ci-contre Albert Jacquard photo de Guillaume Bonnaud

Pouvons-nous rapprocher le propos d’Albert Jacquard de celui d’Emmanuel Kant qui exprime ce célèbre impératif catégorique : « Agis de telle manière que tu traites l’humanité de ta personne dans la personne de tout autre non simplement comme un moyen mais toujours en même temps comme une fin » ? Fondements de la métaphysique des moeurs.

Posted in compte-rendu, conférence, philosophie | Tagué: , , , , , , | Leave a Comment »

Colloque : Platon, Socrate et le désir du bien

Posted by Hervé Moine sur 9 avril 2010

Platon, Socrate et le désir du bien

vendredi 16 2010 à l’ENS, Salle des Actes

et samedi 17 avril 2010 à Paris 1, Salle Cavaillès

Au programme de ces deux journée :

Vendredi 16 avril à la Salle des Actes, Ecole Normale Supérieure, 45 rue d’Ulm, 75005 Paris
Séance présidée par Michel Narcy du C.N.R.S., Centre Jean Pépin :

  • 14h30 – 16h : Katja Maria Vogt (Columbia University) : « Desiring the Good Forever: Theory of Action in Plato’s Symposium »
  • 16h30 – 18h : Christopher Rowe (University of Durham) : « Knowledge in the Charmides »

Samedi 17 avril à la Salle Cavaillès, U.F.R. de Philosophie, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris
Séance présidée par Pierre-Marie Morel de l’E.N.S. – L.S.H. Lyon :

  • 10h30-12h : David Sedley (University of Cambridge) : « Socratic Psychology in Republic V-VII »

Séance présidée par Annick Jaulin de l’Université Paris I) :

  • 14h30-16h00 : Malcolm Schofield, University of Cambridge : « The consistency problem at Laws IX, 860c-e »
  • 16h30- 18h00 : Louis-André Dorion, Université de Montréal : « Philosophie et désir du bien, ou pourquoi Socrate n’est pas autarcique »

Desiring the Good in Plato is a year-long research project, jointly conducted by Katja Maria Vogt (Columbia University) and Dimitri El Murr (Université Paris I Panthéon-Sorbonne). The project is funded by the Columbia-Paris Alliance Program, Paris I University and the Paris I Research Group « GRAMATA » (U.M.R. 7219 du C.N.R.S.).

Posted in Colloque, philosophe, philosophie | Tagué: , , , , | Leave a Comment »

L’auteur de « la condition postmoderne » au centre d’un colloque

Posted by Hervé Moine sur 13 octobre 2009

On sait le rôle que la pensée et l’activité de Lyotard ont joué dans le groupe Socialisme ou barbarie dès les années 50, puis dans le mouvement 22 mars en 1968, avant d’intégrer ensuite le département de philosophie de l’Université de Paris VIII à Vincennes et se faire connaître internationalement (non sans confusion) sous les désignations de « philosophie du désir » ou, plus tard, de « philosophie postmoderne ».

_________________________

Passages de Jean-François Lyotard

Jean-Francois_Lyotard3

14 octobre 2009 au 17 octobre 2009

Université de Paris 8 Vincennes à Saint-Denis

Rencontre internationale organisée par le département de philosophie de Paris 8,

Bruno Cany, Jacques Poulain et Plínio W. Prado, à l’occasion des 40 ans de « Vincennes ».

Rencontre organisée avec le soutien du Conseil scientifique de l’Université de Paris 8, du Laboratoire d’études et de recherches sur les logiques contemporaines de philosophie (LLCP) et de la Chaire UNESCO de Philosophie de la culture et des Institutions…

____________________________________________

Présentation du colloque

Passages Lyotard

« Le présent colloque international, consacré à la pensée de Jean-François Lyotard, s’inscrit à plus d’un titre dans le cadre des manifestations du 40e anniversaire de l’Université de Vincennes qui auront lieu en automne de 2009 à Paris, sur fond de la situation critique que traverse l’université française aujourd’hui.

On sait le rôle que la pensée et l’activité de Lyotard ont joué dans le groupe Socialisme ou barbarie dès les années 50, puis dans le mouvement 22 mars en 1968, avant d’intégrer ensuite le département de philosophie de l’Université de Paris VIII à Vincennes et se faire connaître internationalement (non sans confusion) sous les désignations de « philosophie du désir » ou, plus tard, de « philosophie postmoderne ».

Plus précisément encore, on ne saurait oublier le rôle décisif que La condition postmoderne, son livre le plus connu (mais dont on oublie souvent qu’il s’agit d’un « rapport sur le savoir »), a joué dans la survie de l’Université de Paris VIII Vincennes à la fin des années 70, déjà aux prises alors avec le diktat de l’« optimisation des performances ». Critiquant à la fois la philosophie analytique et la pragmatique communicationnelle anglo-américaine et allemande, le livre ouvrait en même temps l’espace d’une discussion internationale, dans le climat de laquelle naîtrait quelques années plus tard le Collège international de philosophie.

Onze ans après la disparition de Jean-François Lyotard, et à l’occasion aujourd’hui des quarante ans de l’Université de Vincennes, ce colloque international se propose de dresser un état des lieux des travaux consacrés, un peu partout dans le monde, à la pensée de Lyotard.

On vise à contribuer à une compréhension à la fois plus large et plus fine de la teneur et du ton singuliers de cette pensée, ainsi que de l’enjeu, plus actuel que jamais, qui est le sien (et ce à l’encontre de son assimilation courante à l’amalgame de « la pensée française », « poststructurale » ou « postmoderne »). Ce sera en particulier l’opportunité d’expérimenter la force et la pertinence particulières de l’apport de cette pensée à l’intelligence de la situation contemporaine, Université comprise.

Le thème des « passages », qui témoigne d’une exigence fondamentale, indéfectible de la pensée, servira de fil conducteur au cours de ces journées de réflexion et de discussion.

En effet, bien que le penseur ait cherché à distinguer ce qu’il a nommé « la condition postmoderne » de « ce qui s’appelle postmodernité ou postmodernisme sur le marché des idéologies contemporaines », il reste que c’est au terme courant de « postmoderne » que son nom demeure généralement associé. Une telle réception, internationalement répandue, appelle une sévère révision. S’en tenir à cela reviendrait à oublier l’exigence dont fait preuve ici la pensée, son sens des différences et du « différend » (ce sens même que s’attache à occulter toute idéologie, à commencer par celle d’une « rationalité » qui dénierait le cas singulier, la venue de ce qui advient en tant qu’événement). Ce serait, en somme, faire tort à sa « responsabilité criticiste » intransigeante, qui est justement d’être judicieuse dans le différend.

Or c’est de cette exigence que témoigne foncièrement le thème des « passages ». Il atteste l’incommensurabilité des régimes des « phrases » dont est fait ce qu’on appelle « le langage » et leur agonistique (pour le dire dans le lexique du Différend, lequel prend source notamment dans une lecture de Kant révisée par celle de Wittgenstein). À commencer par l’incommensurabilité entre figure et discours, forme et concept, événement et signification.

Lyotard écrit qu’il a constaté après-coup avoir toujours tenté de réserver cela : « l’inaccordable », sous des noms (et des déplacements) divers – figural, hétérogénéité, différend, événement – qui jalonnent l’œuvre, depuis les premiers écrits esthétiques, voire politiques, jusqu’aux tout derniers textes.

Dès lors le thème des « passages », à résonance benjaminienne (mais revenant sous la plume de Lyotard à travers surtout le Kant du « jugement esthétique »), pourra s’entendre ici dans deux sens, au moins.

D’abord, les « passages » tels que Lyotard les élabore, les pense et les fraye tout au long de son œuvre (en prenant acte très tôt, depuis toujours peut-être, de « l’inaccordable »). Ce qui renverra à la figure du penseur comme « veilleur critique », ayant à s’orienter, sans règle préétablie, à travers la guerre civile des phrases.

Ensuite, les passages auxquels la pensée des « passages » de Lyotard elle-même n’aura cessé de donner lieu à travers le monde (sa réception, comme on dit), engendrant de nouvelles « phrases », animant d’autres actions, traversant la multiplicité des champs qu’elle aura explorés : politique, psychanalyse, judaïsme, pédagogie, sciences humaines, technosciences, peinture, cinéma, musique, littérature.

C’est à l’examen et à l’exploration de ces champs, suivant le fil conducteur des passages, que seront consacrées les journées de ce colloque.

On ne manquera pas de remarquer que cela ouvrira, à nouveaux frais, sur la problématique de l’affect, qui fera un retour insistant dans les derniers écrits. C’est que non seulement l’affect constitue la dernière boussole du « veilleur critique » (y compris, donc, en matière politique), mais en tant que ce qui excède constitutivement l’humanité de l’humain, il est décisif aussi pour l’élaboration d’une pensée de l’art ou de l’artistique, à l’écart de l’esthétique culturelle.

De plus, et par là même, il est crucial pour penser ce qui est finalement en jeu avec le développement technoscientifique, s’il est vrai que celui-ci exige des humains qu’ils se dépassent, se « déshumanisent » désormais, pour se mettre à la hauteur du défi de la complexité et de son rythme.

Ce qui ouvre en grand la question du « conflit des inhumanités », celle du système et celle, native, constitutive de l’humain. »

Plínio W. Prado, Université de Paris VIII Vincennes à St Denis, Département de philosophie

E-mail : plinio.prado@univ-paris8.fr

Programme du colloque

Mercredi 14 Octobre

=> Ouverture Lyotard aujourd’hui

  • Plínio Prado, Paris 8 : « D’un Il faut y aller qui ne dit pas où »
  • René Schérer, Paris 8 : Jean-François à fleur de peau
  • Vladimir Safatle, Université de São Paulo : Pour une critique de l’économie libidinale : retour sur les rapports de Lyotard et de la psychanalyse
  • Modérateur : Bruno Cany, Paris 8

=> Les passages

  • Amparo Vega, Paris 8, Bogota : Des cas et des passages d’enchaînement
  • Denis Viennet, Paris 8, Bruyères : Un passage de ce qui ne passe pas : Lyotard et l’enfance de l’âme
  • Paulette Kayser, Paris : Inarticulée… passage d’une sensation sans âge
  • Modérateur : Plínio Prado, Paris 8

Jeudi 15 Octobre

=> La justice postmoderne

  • Marcelo Raffin, Buenos Aires : Liberté, identité et assujettissement : la capture de la subjectivité dans les politiques des disparitions et les apories de l’Etat de droit
  • Wang Xiaosheng, Guangzhou : Universal Pragmatics or Special Pragmatics: on Habermas and Lyotard’s conceptions of justice
  • Liu Zhuohong, Guangzhou : On Lyotard’s Thought of discursive justice
  • Modérateur : Jacques Poulain, Paris 8

=> Destins du « postmoderne »

  • Gaëlle Bernard, Lille 3 : Une critique de la raison altruiste : résistance ou souveraineté ?
  • Alberto Gualandi, Urbino : Relativisme postmoderne et exercice du jugement
  • Arild Utaker, Université de Bergen : « La condition postmoderne » 30 ans après
  • Modérateur : Marcelo Raffin, Buenos Aires

Vendredi 16 Octobre

=> L’art du pragmatique

  • Vicente Ulive Schnell, Paris 8, Caracas : La critique des théories des actes de parole par Jean-François Lyotard
  • Irma Angue Medoux, Paris 8, Libreville : Une critique pragmatique du postmoderne : Richard Rorty critique de Jean-François Lyotard
  • Eliane Beaufils, Strasbourg : Avatars du théâtre postmoderne
  • Modérateur : Amparo Vega, Bogota

=> L’art du politique

  • Bruno Cany, Paris 8 : Le philosophe artiste et la sophistique
  • Adrian Navigante, Darmstadt : Le sublime et l’enthousiasme chez JF Lyotard : la relation entre l’esthétique et le politique
  • René Schérer, Paris 8 : Un juste
  • Modérateur : Vicente Ulive Schnell, Paris 8, Caracas

Samedi 17 Octobre

=> Ouvertures paralogiques

  • Jacques Poulain, Paris 8 : Le passage Jean-François Lyotard
  • Plínio Prado, Paris 8 : L’impasse « esthétique » comme passage. Dérive à partir de Wittgenstein et Freud
  • Modérateur : Bruno Cany, Paris 8

Table ronde : voies, passages, ouvertures

Pour davantage de renseignements, vous pouvez télécharger l’affiche et le programme du colloque :

ou consulter la page du site calenda consacré au colloque : http://calenda.revues.org/nouvelle14669.html

enfin vous pouvez contacter :

  • Université de Paris VIII – Département de philosophie 2, rue de la Liberté 93526 – SAINT-DENIS cedex 02 tél : 01 49 40 66 13

_____________________________________________________

Cet article a été construit à partir des 2 sources suivantes :


Posted in Actualité, Colloque, Lu sur la toile, philosophie, Point de vue | Tagué: , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Bac philo juin 2009 : Les sujets nationaux

Posted by Hervé Moine sur 18 juin 2009

Je viens de recevoir par mes collègues métropolitains, les sujets de l’épreuve de philosophie du baccalauréat sur les quels ont planché, aujourd’hui, les candidats de la France hexagonale. Aussi, je vous les soumets, avant d’aller chercher mon lot de copies à corriger. C’est la 20ème session de bac que je corrige : ça se fête !

Je n’ai pas les sujets des séries technologiques.

Hervé Moine

Série L

Sujet 1

Le langage trahit-il la pensée ?

Sujet 2

L’objectivité de l’histoire suppose-t-elle l’impartialité de l’historien ?

Sujet 3

Un extrait du «Monde comme volonté et comme représentation» de SCHOPENHAUER.

Il n’y a pas de satisfaction qui d’elle-même et comme de son propre mouvement vienne à nous ; il faut qu’elle soit la satisfaction d’un désir. Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or avec la satisfaction cesse le désir et par conséquent la jouissance aussi. Donc la satisfaction, le contentement ne sauraient être qu’une délivrance à l’égard d’une douleur, d’un besoin ; sous ce nom, il ne faut pas entendre en effet seulement la souffrance effective, visible, mais toute espèce de désir qui, par son importunité, trouble notre repos, et même cet ennui qui tue, qui nous fait de l’existence un fardeau.

Or c’est une entreprise difficile d’obtenir, de conquérir un bien quelconque ; pas d’objet qui ne soit séparé de nous par des difficultés, des travaux sans fin ; sur la route, à chaque pas, surgissent des obstacles. Et la conquête une fois faite, l’objet atteint, qu’a-t-on gagné ? Rien assurément, que de s’être délivré de quelque souffrance, de quelque désir, d’être revenu à l’état où l’on se trouvait avant l’apparition de ce désir.

Le fait immédiat pour nous, c’est le besoin tout seul c’est-à-dire la douleur. Pour la satisfaction et la jouissance, nous ne pouvons les connaître qu’indirectement ; il nous faut faire appel au souvenir de la souffrance, de la privation passée, qu’elles ont chassées tout d’abord. Voilà pourquoi les biens, les avantages qui sont actuellement en notre possession, nous n’en avons pas une vraie conscience, nous ne les apprécions pas ; il nous semble qu’il n’en pouvait être autrement ; et, en effet, tout le bonheur qu’ils nous donnent, c’est d’écarter de nous certaines souffrances. Il faut les perdre pour en sentir le prix ; le manque, la privation, la douleur, voilà la chose positive, et qui sans intermédiaire s’offre à nous.

Série ES

Sujet 1

Que gagne-t-on à échanger ?

Sujet 2

Le développement technique transforme-t-il les hommes ?

Sujet 3

Un extrait d’ «Essai sur l’entendement humain» de John LOCKE

Quant à savoir s’il existe le moindre principe moral qui fasse l’accord de tous, j’en appelle à toute personne un tant soit peu versée dans l’histoire de l’humanité, qui ait jeté un regard plus loin que le bout de son nez. Où trouve-t-on cette vérité pratique universellement acceptée sans doute ni problème aucun, comme devrait l’être une vérité innée ? La justice et le respect des contrats semblent faire l’accord du plus grand nombre ; c’est un principe qui, pense-t-on, pénètre jusque dans les repaires de brigands, et dans les bandes des plus grands malfaiteurs ; et ceux qui sont allés le plus loin dans l’abandon de leur humanité respectent la fidélité et la justice entre eux.

Je reconnais que les hors-la-loi eux-mêmes les respectent entre eux ; mais ces règles ne sont pas respectées comme des lois de nature innées : elles sont appliquées comme des règles utiles dans leur communauté ; et on ne peut concevoir que celui qui agit correctement avec ses complices mais pille et assassine en même temps le premier honnête homme venu, embrasse la justice comme un principe pratique.

La justice et la vérité sont les liens élémentaires de toute société : même les hors-la-loi et les voleurs, qui ont par ailleurs rompu avec le monde, doivent donc garder entre eux la fidélité et les règles de l’équité, sans quoi ils ne pourraient rester ensemble. Mais qui soutiendrait que ceux qui vivent de fraude et de rapine ont des principes innés de vérité et de justice, qu’ils acceptent et reconnaissent ?

Série S

Sujet 1

Est-il absurde de désirer l’impossible ?

Sujet 2

Y a-t-il des questions auxquelles aucune science ne répond ?

Sujet 3

Un extrait de «De la démocratie en Amérique» de TOCQUEVILLE

Les affaires générales d’un pays n’occupent que les principaux citoyens. Ceux-là ne se rassemblent que de loin en loin dans les mêmes lieux ; et, comme il arrive souvent qu’ensuite ils se perdent de vue, il ne s’établit pas entre eux de liens durables. Mais quand il s’agit de faire régler les affaires particulières d’un canton par les hommes qui l’habitent, les mêmes individus sont toujours en contact, et ils sont en quelque sorte forcés de se connaître et de se complaire.

On tire difficilement un homme de lui-même pour l’intéresser à la destinée de tout l’État, parce qu’il comprend mal l’influence que la destinée de l’État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d’un premier coup d’œil qu’il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu’on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l’intérêt particulier à l’intérêt général.

C’est donc en chargeant les citoyens de l’administration des petites affaires, bien plus qu’en leur livrant le gouvernement des grandes, qu’on les intéresse au bien public et qu’on leur fait voir le besoin qu’ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire.

On peut, par une action d’éclat, captiver tout à coup la faveur d’un peuple ; mais, pour gagner l’amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une réputation bien établie de désintéressement. Les libertés locales, qui font qu’un grand nombre de citoyens mettent du prix à l’affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s’entraider.

Posted in Dissertation, Etude de texte, Philo bac, Sujet de dissertation, Sujet texte, Term. ES, Term. L, Term. S | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Baccalauréat 2009 Antilles-Guyane Série L

Posted by Hervé Moine sur 16 juin 2009

Sujet 1

La connaissance rationnelle comble-t-elle toutes les attentes de l’homme ?

Sujet 2

Le dialogue permet-il de surmonter les obstacles qui nous empêchent de comprendre autrui ?

Sujet 3

Expliquer le texte suivant :

Il me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la bonté qui naissent en nous. Les âmes réglées d’elles-mêmes et bien nées, elles suivent même train, et représentent en leurs actions même visage que les vertueuses; mais la vertu sonne je ne sais quoi de plus grand et de plus actif que de se laisser, par une heureuse complexion1, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. Celui qui, d’une douceur et facilité naturelle, mépriserait les offenses reçues, ferait sans doute chose très belle et digne de louange; mais celui qui, piqué et outré jusqu’au vif d’une offense, s’armerait des armes de la raison contre ce furieux appétit de vengeance, et après un grand conflit s’en rendrait enfin maître, ferait sans doute beaucoup plus. Celui-là ferait bien, et celui-ci vertueusement: l’une action se pourrait dire bonté, l’autre vertu; car il semble que le nom de la vertu présuppose de la difficulté au combat et du contraste, et qu’elle ne peut être sans partie2. C’est à l’aventure pourquoi nous nommons Dieu3, bon, fort, et libéral, et juste; mais nous ne le nommons pas vertueux; ses opérations sont toutes naïves et sans effort.

Montaigne, Essais – Livre II

1.  tempérament

2.  adversaire

3.  Comprendre: « C’est pourquoi, parmi d’autres noms, nous nommons Dieu … »

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Posted in Dissertation, Etude de texte, LPO Pointe-Noire, Philo bac, Sujet de dissertation, Sujet texte, Term. L | Tagué: , , , , , , , , | 1 Comment »

Baccalauréat 2009 Antilles-Guyane Série S

Posted by Hervé Moine sur 16 juin 2009

Sujet 1

La maîtrise de la technique donne-t-elle le pouvoir de gouverner les hommes ?

Sujet 2

Peut-on douter d’une vérité démontrée ?

Sujet 3

Nous ne savons ce que c’est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie; on n’y goûte aucun sentiment pur, on n’y reste pas deux moments dans le même état. Les affections de nos âmes, ainsi que les modifications de nos corps, sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont communs à tous, mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui sent le moins de peines; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances: voilà la différence commune à tous. La félicité de l’homme ici-bas n’est donc qu’un état négatif; on doit la mesurer par la moindre quantité de maux qu’il souffre.

Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s’en délivrer; toute idée de plaisir est inséparable du désir d’en jouir; tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on sent sont pénibles; c’est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux.

Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l’éducation

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Posted in Dissertation, Etude de texte, LPO Pointe-Noire, Philo bac, Sujet de dissertation, Sujet texte, Term. S | Tagué: , , , , , | 3 Comments »

Baccalauréat 2009 Antilles-Guyane Série ES

Posted by Hervé Moine sur 16 juin 2009

Sujet 1

Pourquoi vouloir à tout prix connaître la vérité ?

Sujet 2

Le droit doit-il être fondé sur la nature ?

Sujet 3

Nous sentons la douleur, mais non l’absence de douleur; le souci, mais non l’absence de souci ; la crainte, mais non la sécurité. Nous ressentons le désir, comme nous ressentons la faim et la soif ; mais le désir est-il satisfait, aussitôt il en advient de lui comme de ces morceaux goûtés par nous et qui cessent d’exister pour notre sensibilité, dès le moment où nous les avalons. Nous remarquons douloureusement l’absence des jouissances et des joies, et nous les regrettons aussitôt; au contraire, la disparition de la douleur, quand bien même elle ne nous quitte qu’après longtemps, n’est pas immédiatement sentie, mais tout au plus y pense-t-on parce qu’on veut y penser, par le moyen de la réflexion. Seules, en effet, la douleur et la privation peuvent produire une impression positive et par là se dénoncer d’elles-mêmes : le bien-être, au contraire, n’est que pure négation. Aussi n’apprécions-nous pas les trois plus grands biens de la vie, la santé, la jeunesse et la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre la valeur, il faut que nous les ayons perdus, car ils sont aussi négatifs. Que notre vie était heureuse, c’est ce dont nous ne nous apercevons qu’au moment où ces jours heureux ont fait place à des jours malheureux. Autant les jouissances augmentent, autant diminue l’aptitude à les goûter : le plaisir devenu habitude n’est plus éprouvé comme tel. Mais par là-même grandit la faculté de ressentir la souffrance; car la disparition d’un plaisir habituel cause une impression douloureuse. Ainsi la possession accroît la mesure de nos besoins, et du même coup la capacité de ressentir la douleur.

Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Posted in Dissertation, Etude de texte, LPO Pointe-Noire, Philo bac, Sujet de dissertation, Sujet texte, Term. ES | Tagué: , , , , , , , , , , | 2 Comments »