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Elisabeth de Fontenay : l’énigme de l’animalité, la fragilité humaine, l’identité juive après la Shoah, l’engagement politique, la souffrance des exclus

Posted by Hervé Moine sur 30 mars 2011

Elisabeth de Fontenay

Entretiens avec Stéphane Bou

Actes de naissance

Seuil (mars 2011)

Présentation de l’éditeur

Elisabeth de Fontenay, ou comment une double appartenance (ici : juive par la mère, aristocrate et catholique par le père) peut déterminer le cours d’une vie, contrarier, notamment, le projet d’écrire un jour… son autobiographie. Car si cette femme déterminée n’y est pas parvenue toute seule, s’il lui a fallu, pour dire les tourments de sa vie personnelle et intellectuelle, un accoucheur de 30 ans son cadet, c’est d’abord sans doute pour cette raison qu’elle livre au milieu du livre :  » Malgré mon irréprochable père [il fut un grand résistant], j’ai l’impression d’être une scène où s’affrontent le christianisme antisémite et le judaïsme persécuté, je peux me raconter que c’est ma famille vychissoise qui a persécuté ma famille juive… « .

Tous les grands sujets auxquels la philosophe se sera mesurée, et qu’elle revisite ici d’un œil neuf, sont habités par cette tension originelle : l’énigme de l’animalité, la fragilité humaine, l’identité juive après la Shoah, l’engagement politique, la souffrance des exclus.

Ce voyage éclairé dans les idées contemporaines passionnera tous ceux, et ils sont nombreux, qui savent que seule l’intelligence humaine peut faire obstacle à la toute-puissance du conformisme de marché.

Pour se procurer l’ouvrage d’Elisabeth de Fontenay Actes de naissance

Elisabeth de Fontenay d'après une photo de Remi Jouan

Elisabeth de Fontenay

Née en 1934, Élisabeth de Fontenay est la fille d’Henri Bourdeau de Fontenay, grand résistant.

Maître de conférence émérite de philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle s’intéresse d’abord à Marx auquel elle consacre un ouvrage intitulé Les Figures juives de Marx. Marx dans l’idéologie allemande (1973). En 1984, elle fait paraître un livre qui a fait date sur le matérialisme de Diderot (Diderot ou le Matérialisme enchanté).

Comme ses ouvrages ultérieurs, cette contribution s’interroge sur les rapports entre les hommes et les animaux dans l’histoire. Cette réflexion culmine avec la parution de son magnum opus Le Silence des bêtes paru chez Fayard en 1998, un ouvrage qui repose la question de ce qu’est le « propre de l’homme » et remet en cause l’idée d’une différence arrêtée entre l’homme et l’animal. Privilégiant la longue durée, cet ouvrage interroge les conceptions de l’animal des Présocratiques jusqu’à nos jours en passant par Descartes et sa célèbre hypothèse de l’animal-machine.

Cette réflexion peut être rapprochée du courant actuel de la pensée post humaniste représenté notamment par Peter Sloterdijk ou Donna Haraway. Parmi les auteurs qui ont influencé ses travaux, on peut mentionner notamment Vladimir Jankélévitch, Michel Foucault et Jacques Derrida.

Juive par sa mère dont une grande partie de la famille a été exterminée à Auschwitz, Élisabeth de Fontenay est restée très attachée à cette culture. Elle est actuellement présidente de la « Commission Enseignement de la Shoah » de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et membre du comité de parrainage de l’association La paix maintenant pour la promotion du mouvement israélien Shalom Archav.

Parallèlement, elle fait partie du Comité d’éthique ERMES aux côtés notamment d’Henri Atlan. Préoccupée par les questions éthiques concernant le traitement de animaux, elle a publié en collaboration avec Donald M. Broom Le Bien-être animal (Éditions du Conseil de l’Europe, « Regard éthique », 2006) qui expose les problèmes d’éthique soulevées par ce sujet en exposant les points de vue religieux et les positions des différents pays.

D’après wikipédia

Critique de Télérama

Article de Nathalie Crom paru dans le n° 3194 de Télérama

http://www.telerama.fr/livres/actes-de-naissance,67109.php

Il relève à la fois de l’exercice autobiographique et du « ce que je pense » – plutôt que « ce que je crois » -, ce long entretien passionnant avec la philosophe Elisabeth de Fontenay, auteur du Silence des bêtes (éd. Fayard, 1998), mené par l’universitaire et journaliste Stéphane Bou.

Les premières questions guident Elisabeth de Fontenay vers l’enfance : née en 1934, grandie dans une famille catholique engagée dans la Résistance durant l’Occupation, elle dut attendre d’être une jeune femme pour apprendre la judéïté de sa mère et l’extermination de toute la famille de cette dernière à Auschwitz. Farouchement entretenu par sa mère elle-même, ce secret fonde son existence, sa volonté initiale d’investir intellectuellement « les choses juives », puis, prenant acte « du nouage dans l’histoire contemporaine entre les animaux et les Juifs », sa décision de déplacer le centre de gravité de sa réflexion philo­sophique vers la question de l’animal – son statut, sa place, le regard et l’attitude des hommes à son endroit.

Extrêmement riche, et d’une clarté constante, l’entretien examine de près ce « nouage », pour s’ouvrir vers une réflexion à la fois rigoureuse et très émouvante sur la « vulnérabilité des vivants ». Inscription dans la tradition philosophique, souci éthique et volonté politique vont ensemble pour cette femme qui, en tant qu’individu, se définit comme un « processus », une conscience et une intelligence toujours en « équilibre précaire et en devenir » – une subjectivité et une pensée en mouvement.

Nathalie Crom, Télérama n° 3194


Métamorphose d’une philosophe

Article de Jérôme Garcin paru dans Le Nouvel Observateur du 10 mars 2010

http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20110308.OBS9314/metamorphose-d-une-philosophe.html

Très tôt, Elisabeth de Fontenay a rompu avec le catholicisme paternel pour épouser le judaïsme maternel. Elle s’en explique dans ces «Actes de naissance»

Elle n’avait encore jamais si clairement désigné sa déchirure originelle, ontologique. Elle cachait bien la blessure dont la souffrance a pourtant déterminé toute sa pensée philosophique, partagée entre la rhétorique enchantée de Diderot et le douloureux mutisme des bêtes. Elle a attendu d’avoir atteint l’âge où l’enfance réclame son dû pour formuler enfin le conflit d’où elle est née, en 1934, et qui la fonde: «Malgré mon irréprochable père et deux de ses cousines qui ont fait de la Résistance, j’ai l’impression d’être une scène où s’affrontent le christianisme antisémite et le judaïsme persécuté, je peux me raconter que c’est ma famille vichyssoise qui a persécuté ma famille juive.»

Son père, Henri Bourdeau de Fontenay, un avocat acquis au Front populaire, un républicain dont le livre de chevet était «Quatrevingt-treize», d’Hugo, prit le maquis sous le pseudonyme de Seguin, fit partie du comité parisien de la Libération nationale et devint, nommé par de Gaulle, le premier directeur de l’ENA. Un parcours d’autant plus exemplaire qu’il appartenait à une vieille famille ultracatholique, Action française et antisémite. Sa mère, dont la famille fut exterminée à Auschwitz, s’appelait Nessia Hornstein. Née à Odessa, elle était dentiste, blonde et surtout silencieuse, n’évoquant jamais la tragédie qui avait emporté les siens, obligeant sa fille à vivre avec ce secret, lui léguant un devoir d’oubli qu’elle allait transformer en devoir de mémoire.

Très tôt, la moitié juive d’Elisabeth de Fontenay l’a en effet emporté sur sa moitié catholique. A 22 ans, celle qui avait été baptisée et élevée au collège Sainte-Marie abandonna la religion paternelle après avoir découvert que Pie XII «avait laissé faire les nazis sans intervenir». Sa rencontre, en 1968, avec Vladimir Jankélévitch, dont elle fut l’assistante à la Sorbonne, allait être déterminante. Engagée à la fois à gauche et en faveur d’Israël, elle écrivit, en 1973, son premier livre: «les Figures juives de Marx», où elle analysait l’antijudaïsme de l’auteur du «Capital». Après quoi, avec un éblouissement qui n’exclut pas la critique, elle se tourna vers les Lumières.

Chez Elisabeth de Fontenay, la construction de soi est indissociable de la destruction du silence. Car cette philosophe qui a enseigné à la Sorbonne (tout en considérant que la philosophie n’a plus de raison d’être après Auschwitz), porté à la scène Diderot et Michelet, embrassé la cause animale, milité à gauche, lutté contre le capitalisme, présidé la commission Enseignement de la Shoah, n’a eu de cesse de combler le silence – «le puits sans fond» – de sa mère; celui de son frère, victime d’une «maladie de l’esprit»; le sien propre, recouvert par la voix des grands philosophes ; et celui des animaux qu’on extermine à l’abattoir.

On voit par là que c’est une femme de parole, dans les deux acceptions du mot: éloquente et loyale. Stéphane Bou le sait bien, qui a réussi, au fil de cette conversation tourmentée, ardente et passionnante, à faire dire à cette intellectuelle d’exception ce qu’elle n’avait jamais dit: «Chaque âme doit au moins une fois devenir juive.»

Jérôme Garcin

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Journée mondiale contre le racisme. Peut-on encore croire à la citoyenneté du monde ?

Posted by Hervé Moine sur 23 mars 2011

Vincent Cespedes

Vincent Cespedes : « Eric Zemmour ou Nicolas Sarkozy sont lepénistes sans même le revendiquer »

http://www.streetpress.com/sujet/2200-vincent-cespedes-eric-zemmour-ou-nicolas-sarkozy-sont-lepenistes-sans-meme-le-revendiquer

Interview. Pour le philosophe Vincent Cespedes nous sommes « au stade final d’une phase de lepénisation accélérée ». Ça tombe mal pour La journée mondiale contre le racisme. Mais le philosophe croit encore au « citoyen du monde ».

Que pensez-vous de l’initiative de faire du 21 mars la journée mondiale contre le racisme ?

Il s’agit d’une journée symbolique qui nous oblige à réfléchir sur le thème du racisme qui reste un problème omniprésent et indolore. Commémorer certains évènements historiques afin de diffuser des idées est judicieux au même titre que d’autres fêtes telles que la journée de la femme ou la Saint-Valentin.

Y a-t-il un nouveau racisme aujourd’hui en France ?

On peut parler d’une forme de microracisme qui résulte d’un enclenchement du mouvement de lepénisation en 2002. Des individus tels qu’Eric Zemmour ou Nicolas Sarkozy sont lepénistes sans même le revendiquer, et le discours du gouvernement en est affecté. Bien évidemment, submergés par les médias de masse, on finit par assister à une lepénisation des esprits dont la logique est l’image dorée du français « blanc » tandis qu’on pointe du doigt « l’étranger ». Inversement, certaines chaînes de télévision, préétablissent un critère qui est d’avoir par exemple, une présentatrice de JT maghrébine. Un choix fondé sur l’apparence et non pas sur les compétences est discriminatoire.

Les débats sur l’identité nationale, « la laïcité », sont-ils utiles ?

Ce genre de débat est obscène et ne contribue aucunement à la cohésion de la société. Il s’agit surtout de recadrer les populations noires et arabes en remettant en question leur légitimité à être français. Une telle question ne devrait même pas avoir lieu, et ne devrait pas poser débat car le fait d’être français se résume au simple fait d’avoir une carte d’identité française. Ce raisonnement peut être qualifié de raciste car on substitue à la grille de lecture sociale, une grille de lecture ethno-raciale. On ne tient plus compte des disparités sociales et économiques mais seulement de l’origine ethnique pour expliquer la délinquance.

Peut-on être français sans ressentir une appartenance à la nation ?

Rien ne nous oblige à soumettre notre âme à un pays. Un français peut être très critique envers la France, et avoir une attitude désinvolte en sifflant la marseillaise ou en évoquant le déclin de la puissance française. D’ailleurs, les enfants d’immigrés nés sur le territoire français sont généralement intégrés puisqu’ils baignent dans la culture française. Lorsqu’on parle de communautarisme, le terme est inapproprié. Le regroupement de certaines communautés, s’explique par un système d’entraide et de solidarité qui se justifie lorsqu’on regarde l’accueil qu’on leur réserve en France.

Que vous inspire la bonne santé du FN ?

Depuis 10 ans, nous sommes entrés dans une phase de lepénisation accélérée et aujourd’hui nous en sommes au stade final car les gens n’ont même plus conscience d’avoir une logique lepéniste. De plus, les débats médiatiques sur l’Islam, la burqa, où l’identité nationale, ainsi que l’ébranlement économique, ont de toute évidence encouragé la lepénisation des esprits et le cliché que l’étranger vole le travail du français.

Le citoyen du monde, vous y croyez ?

Je pense que cela existe déjà, et ça s’appelle être instruit. Dans la communauté scientifique, il y a une fusion des idées scientifiques ; une découverte profite à tous les membres sans exclusion. Internet qui sera le premier vecteur des médias, renverse les barrières et on peut le constater dans des forums d’échanges à l’échelle internationale. En plus, avec la mondialisation, on sait très bien qu’il y a une forte acculturation puisqu’on mange chinois, on part en vacances en Tunisie, on regarde des films américains etc…

Cela dit, une nation unique et uniforme au monde me paraît dangereuse si on était tous dirigé par un « Kadhafi ». Il faut préserver les nations mais ouvrir les frontières comme avant 1974, afin d’avoir des flux humains qui circulent librement avec une régulation modérée de l’Etat pour éviter les dictatures économiques. Je ne pense pas qu’un homme qui vivait sous le soleil et qui s’installe loin de sa famille à envie de se sédentariser définitivement en France, avec des gens qui lui font la gueule et qui le traitent de bougnoul. Pour résumer je citerai Socrate qui disait : « Je ne suis ni Athénien, ni Grec, mais un citoyen du monde. »

Ornella Dullelari StreetPress

Lu dans le Blog de Vincent Cespedes à propos du débat sur l’identité nationale

http://www.vincentcespedes.net/blog/index.php?2009/12/08/30-tremble-francite#co

Tremble, francité !

On aurait tort de voir dans l’appel au débat sur l’identité nationale une invitation à une grand-messe fraternisante : ce genre de débat-là, tombé d’en haut et encadré par les préfets, est fait pour déchirer. Le concept même d’identité (ce qui reste toujours le même) est d’essence défensive et offensive. Conçu pour agiter mille menaces et résister aux identités adverses, il réaffirme la victoire de Parménide sur Héraclite, de l’Être absolu sur le Flux changeant. Et l’identité nationale étend cette paranoïa à la nation. Comment garder son calme ? Faut-il trouver à tout prix un consensus sous peine d’être taxés d’« antinationaux » par le front des anti-antiracistes, des déclinologues et les adeptes du « Nous » contre « Eux » ?

Problème. À l’instar de l’arabité, de l’ivoirité ou de la belgitude, la francité reste introuvable dans les souches généalogiques, les patrimoines génétiques et les pedigrees. Malgré les efforts d’un Brice Hortefeux, nul n’a réussi à ce jour à distinguer un bon Français d’un Auvergnat. Et près d’un tiers des mariages contractés en France sont mixtes, qu’ils soient « roses » (d’amour), « blancs » (truqués) ou « gris » (extorqués), cette nouvelle catégorie étant qualifiée « d’escroquerie sentimentale à but migratoire » par le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, Éric Besson.

Solutions ? S’agit-il de brandir fièrement les valeurs de la République (indivisible, laïque, démocratique et sociale, d’après la Constitution) ? De fait, les paniqués du péril multiculturaliste-communautariste mettent bien peu de zèle pour faire le grand écart entre un jeune à capuche et Sarkozy Jr. Faut-il en outre jeter en prison notre Renaud national pour avoir chanté « la Marseillaise même en reggae, ça m’a toujours fait dégueuler… et votre République, moi, j’la tringle » ?
Il y a deux mille ans, le géographe Strabon critiquait les Gaulois pour leur morgue et leur obsession de la parure. Si l’identité nationale verse inévitablement dans la caricature, laissons donc aux étrangers le soin de nous brosser le cliché ! Certains nous voient cartésiens, d’autres sensuels et rouleurs de pelles, d’autres encore, arrogants, gonflés d’un anarchisme de pacotille que contredisent des tendances foncièrement bourgeoises.

Cauchemar. L’historien Fernand Braudel démontre que l’identité de la France se nourrit historiquement de sa diversité foisonnante. Or, celle-ci a toujours été le cauchemar des administrations. Dans son abstraction militante, la phraséologie française de l’universalisme sert avant tout de paravent à un nationalisme gallocentré qui refuse de dire son nom. Mais la langue françoise ? Ailleurs, elle se dit « québécoise » ; et Aimé Césaire en exprime bien la nature polymorphe lorsqu’il parle « des francophonies » au pluriel. Et l’histoire de France ? Elle justifie ce que l’on veut, dit pertinemment Paul Valéry : « Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout. »
Dès lors, si l’on boudait le débat anxiogène sur l’identité nationalepour laisser à chacun le choix de définir sa propre identité ? Le 8 décembre, quand l’Assemblée s’empêtrera à son tour, que les députés pensent bien à Nathalie Sarraute, Française juive d’origine russe : « Vu de l’intérieur, l’identité n’est rien. »

Vincent Cespedes

Vincent Cespedes

Mélangeons-nous

Enquête sur l’alchimie humaine

Libella Maren Sell (2006)

 

Présentation de l’éditeur

 » Se mélanger socialement, ce n’est pas prendre un bain de foule, c’est prendre un bain d’autres, ayant chacun un visage, un nom, une dignité « . Rompant avec l’individualisme crispé sur les faux bonheurs de la culture de masse, Mélangeons-nous invite à une rencontre respectueuse et créative avec cet homme, cette femme, cet étranger, capables de nous transformer et de nous conduire jusqu’à des versants ignorés de nous-mêmes.

Plus encore qu’un hymne à l’ouverture, Mélangeons-nous est un Manifeste pour les années à venir. Il s’agit de faire du XXe siècle le premier siècle  » mixophile  » de l’Histoire. Une ère d’entraide, d’hospitalité et de disponibilité assez puissante pour dépasser la volonté d’assujettir, le management des névroses, et les terrorismes de démence ou d’Etat. Rendre les relations plus fécondes et fluidifier les identités, tel est l’horizon qui s’offre à nous. C’est sur ce nouveau territoire que nous convie Vincent Cespedes, nous frayant un passage entre les pensées, sagesses et auteurs auxquels il s’est lui-même mélangé. Au cours d’un voyage passionnant dans l’alchimie des rapports humains, où pointent les dérives fusionnelles du sécuritaire et du repli sur soi, Mélangeons-nous réinvente des formes de mixité intime, culturelle et sociale. Au-delà du simple essai philosophique, ce livre propose de vivre autrement.

Pour se procurer l’ouvrage de Vincent Cespedes Mélangeons-nous : Enquête sur l’alchimie humaine

 

 

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Avènement prometteur et périlleux d’une véritable modernité planétaire

Posted by Hervé Moine sur 23 mars 2011

Jean-Claude Guillebaud Photo J.R.

Débat à Jarnac avec Jean-Claude Guillebaud

Le Commencement d’un monde

Vendredi 1er avril 2011

« Le Commencement d’un monde » fera débat

Article de Jacques Rullier paru dans Sud-Ouest mercredi 23 mars 2011 06h00

http://www.sudouest.fr/2011/03/23/le-commencement-d-un-monde-fera-debat-350767-937.php

Chaque année, le groupe œcuménique du Pays de Jarnac invite une grande pointure du journalisme, philosophe ou essayiste pour « nous aider à réfléchir », confie un de ses membres.

Sont déjà venus l’académicien René Raymond, Jean-Claude Guillebaud une première fois, Olivier Roy, spécialiste de l’Islam, Jean Boissonnat et Jacques Duquesne, ou encore François Soulage, président du Secours catholique.

« Modernité métisse »

Le vendredi 1er avril, à 20 h 30, au premier étage de la mairie de Jarnac, Jean-Claude Guillebaud reviendra partager, cette-fois, une réflexion engagée dans « Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse », paru en 2008, rendez-vous inéluctable et sans équivalent dans l’histoire humaine. Sous-titré « Vers une modernité métisse », cet ouvrage, a nécessité trois années de préparation à son auteur.

Alarmé par l’immensité des changements auxquels nous devons faire face, Jean-Claude Guillebaud écrit : « Nous, Occidentaux, nous ne sommes plus devant le vaste monde, comme nous le fûmes pendant des siècles ». La globalisation ne se résume pas à la simple ouverture des frontières.

« On annonce un choc de civilisation alors que c’est une rencontre progressive. On s’inquiète d’une aggravation des différences quand les influences n’ont jamais été aussi fortes », confie Jean-Claude Guillebaud en décrivant l’avènement prometteur – et périlleux – d’une véritable modernité planétaire.

Né à Alger en 1944, journaliste au quotidien « Sud Ouest », puis au journal « Le Monde » et au « Nouvel Observateur », il a également dirigé « Reporters sans frontières ». Lauréat du prix Albert-Londres en 1972, il est membre du comité de parrainage de la coordination française pour la « décennie de la culture de paix et de non-violence ». Il signe chaque semaine l’édito politique du « Nouvel Observateur » et une chronique d’observation de la société et de la vie politique françaises dans l’hebdomadaire catholique « La Vie ». Dans les colonnes du « Sud Ouest dimanche », il assure la chronique Paris-Province.

Au printemps 2007, il parraine l’agence de presse associative « Reporters d’espoirs ». Depuis juin 2008, il est membre du conseil de surveillance du groupe de presse Bayard Presse.

Jean Claude Guillebaud

Le commencement d’un monde

Vers une modernité métisse

Seuil broché 2008

ou

Seuil Points Essais 2010

Présentation de l’éditeur

Nous sommes au commencement d’un monde. Vécu dans la crainte, ce prodigieux surgissement signe la disparition de l’ancien monde, celui dans lequel nous sommes nés. Pourtant, la sourde inquiétude qui habite nos sociétés doit être dépassée.

Le monde « nouveau » qui naît sous nos yeux est sans doute porteur de menaces mais plus encore de promesses. Il correspond à l’émergence d’une modernité radicalement « autre « . Elle ne se confond plus avec l’Occident comme ce fut le cas pendant quatre siècles. Nous sommes en marche vers une modernité métisse. Deux malentendus nous empêchent de prendre la vraie mesure de l’événement.

On annonce un  » choc des civilisations », alors même que c’est d’une rencontre progressive qu’il s’agit. On s’inquiète d’une aggravation des différences entre les peuples, quand les influences n’ont jamais été aussi fortes. De l’Afrique à la Chine et de l’Inde à l’Amérique latine, Jean-Claude Guillebaud examine posément l’état des grandes cultures en mouvement, pour décrire l’avènement prometteur – et périlleux – d’une véritable modernité planétaire.

Un rendez-vous inéluctable et sans équivalent dans l’histoire humaine.

Résumé de l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud

Nous sommes au commencement d’un monde.

Vécu dans la crainte, ce prodigieux surgissement signe la disparition de l’ancien monde, celui dans lequel nous sommes nés. Pourtant, la sourde inquiétude qui habite nos sociétés doit être dépassée. Le monde  » nouveau » qui naît sous nos yeux est sans doute porteur de menaces mais plus encore de promesses. Il correspond à l’émergence d’une modernité radicalement « autre ». Elle ne se confond plus avec l’Occident comme ce fut le cas pendant quatre siècles.

Une longue séquence historique s’achève et la stricte hégémonie occidentale prend fin. Nous sommes en marche vers une modernité métisse. Deux malentendus nous empêchent de prendre la vraie mesure de l’événement. On annonce un « choc des civilisations « , alors même que c’est d’une rencontre progressive qu’il s’agit. On s’inquiète d’une aggravation des différences entre les peuples, quand les influences réciproques n’ont jamais été aussi fortes.

Le discours dominant est trompeur. En réalité, au-delà des apparences, les « civilisations » se rapprochent les unes des autres. De l’Afrique à la Chine et de l’Inde à l’Amérique latine, Jean-Claude Guillebaud examine posément l’état des grandes cultures en mouvement, pour décrire l’avènement prometteur – et périlleux – d’une véritable modernité planétaire. Ce rendez-vous pourrait connaître des revers et engendrer des violences.

Il est pourtant inéluctable et sans équivalent dans l’histoire humaine.

Se procurer l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Seuil 2008 OU Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Points Seuil 2010

Interview : Jean-Claude Guillebaud et « le commencement d’un monde »: en route vers une modernité métisse

Propos recueillis par Joel Aubert pour aqui.fr

http://www.aqui.fr/cultures/interview-jean-claude-guillebaud-et-le-commencement-d-un-monde-en-route-vers-une-modernite-metisse,1337.html

Après avoir mis à nu sa foi dans « Comment je suis redevenu chrétien »? publié en 2007, Jean-Claude Guillebaud, dans la lignée de « La Trahison des Lumières » de « la Refondation du Monde » de « La Force de conviction » nous entraîne, au fil de son dernier ouvrage, sur les chemins escarpés mais qui méritent d’être empruntés, de ce qu’il appelle « une modernité métisse ». Le « commencement d’un monde : Vers une modernité métisse » ne règle pas son compte à l’Occident; il le remet à sa place comme « une province du monde » avec des accents de vérité dont nos gouvernants pourraient parfois s’inspirer- on pense à certain discours prononcé à Dakar- et il propose à la délibération de tous, citant le philosophe allemand Habermas, la vision qu’on se fait de l’universel.

@qui! : La venue de Benoît XVI en France, l’empressement du pouvoir français à son égard, cette revendication des valeurs de la chrétienté participent-ils, selon vous, de » cette réapparition de la religion comme sujet d’avenir »? Singulier acte de foi alors que la « fille aînée de l’Eglise » s’éloigne chaque jour un peu plus de la pratique religieuse.

La question religieuse est devant nous

Jean-Claude Guillebaud : Une chose est sûre : la « question religieuse » est devant nous, et non derrière. Cela peut être pour le pire avec la virulence des fondamentalismes de tous ordres qui prennent, aujourd’hui, le relais de fondamentalismes idéologiques (et athées) du siècle dernier. Mais cela peut-être aussi pour le meilleur, c’est-à-dire une exigence de sens, de transcendance et de bienveillance partagée. Pour prendre un exemple américain, le candidat démocrate Barack Obama est sûrement plus fermement chrétien que son adversaire républicain. On avait trop pris l’habitude, chez nous, de monter en épingle la « droite chrétienne » en Amérique. Le succès d’Obama nous rappelle qu’il y a aussi, en Amérique, des chrétiens résolument « à gauche », du moins selon les critères américains. Concernant la France, c’est vrai que la pratique a beaucoup diminué. Mais d’une part cette diminution semble bien avoir cessé; la pratique est désormais stationnaire. Et puis, surtout, il faut perdre l’habitude d’évaluer la sensibilité chrétienne d’un pays comme on compte les entrées dans les cinémas. Crise de la pratique et des vocations ne signifie pas disparition annoncée du christianisme.

Des formes nouvelles se cherchent, dans l’Église comme ailleurs. Enfin, je suis frappé par le fait que la Russie, soumise pendant trois quarts de siècle à une éradication volontaire et parfois violente du religieux, la Russie où la plupart des Églises avaient été désaffectées ou transformées en étables dans les années 1920 et 1930, s’est rechristianisée à très grande vitesse depuis 1980. Il y a aujourd’hui 400 monastères en activité et les églises sont pleines.

@qui! : Votre analyse se fonde, à la fois, sur la fin du primat de l’Occident et le constat qu’un monde nouveau et multiple émerge de façon irrésistible…

Jean-Claude Guillebaud : Pendant quatre siècles, la culture européenne, puis euro-américaine, a été hégémonique. Vers la fin du XVIe siècle, elle a commencé à rattraper le grand retard qu’elle avait par rapport aux autres grandes civilisations, par exemple chinoise ou indienne. Les Chinois ont inventé l’imprimerie huit siècles avant nous et les astronomes indiens ont découvert la réalité du mouvement des astres plusieurs siècles avant Galilée. Dès le milieu du XVIIe siècle la culture européenne avait effacé ce retard et même distancé les civilisations concurrentes. Ainsi a-t-elle pu devenir la véritable « organisatrice » du monde. Elle a régné par la conquête coloniale, la supériorité économique et militaire, mais aussi par le rayonnement culturel. De ce point de vue, on peut dire que le monde entier est déjà bien plus occidentalisé qu’on ne le croit. Même la Chine. Même l’Inde. Mais ce qui s’achève aujourd’hui, c’est cette « séquence » purement occidentale. Les autres civilisations se réveillent et accède, à leur façon, à la modernité. Cette dernière ne pourra plus se confondre avec le seul « Occident ». La modernité devra intégrer ces apports venus d’ailleurs.

C’est d’ailleurs ce qui se passe dans les faits.

L’Occident ne devra pas renoncer à ses valeurs mais…

@qui! : Vous nous proposez en quelque sorte d’entrer joyeusement et de façon volontariste vers cette « modernité métisse » qui correspond au »commencement d’un monde ». Et de le faire par le biais de la délibération de tous. Faut-il comprendre, quand on considère l’état de la démocratie dans le monde, qu’il y faudra beaucoup de temps encore et que ce sera au prix d’inévitables et graves convulsions?

Jean-Claude Guillebaud : Quand je parle de modernité métisse, je ne veux pas dire par là que l’Occident devra renoncer aux valeurs qu’il porte (droits de l’homme, démocratie, etc.), même s’il est souvent le premier à les trahir. Cela veut dire que ces valeurs, ces concepts, ce rapport au monde seront désormais « pluriels », pourront être enrichis, complétés, transformés par des approches venues de la périphérie. Prenons un exemple simple. Au milieu des années 1980, l’Afrique a élaboré une « Charte africaine des droits de l’homme » qui reprend à son compte le concept occidental de « droits individuels » mais lui ajoute une valeur trop négligée chez nous : la solidarité. Je vois cela comme un enrichissement. Deuxième remarque. Ce que j’appelle une modernité « métisse », ne signifie pas que le monde va s’uniformiser, bien au contraire. Nous devons garder nos racines particulières, notre identité mais apprendre à l’ouvrir au reste du monde, à refuser la clôture angoissée, le barricadement. Je pense souvent à cette très belle phrase du Portugais Miguel Torga, aujourd’hui disparu : l’universel, c’est le « local » moins les murs. Et puis, voyez comme chez nous, les plus jeunes ont déjà pris l’habitude d’évoquer la « world music » ou la « world littérature », c’est-à-dire des formes « métisses » de création. Dernière remarque : quand je parle de « modernité métisse », cela ne doit pas être confondu avec « société métisse ». Si vous prenez le cas du Japon, il s’agit d’une société non métissée, ou très peu, mais d’une modernité qui, elle, l’est beaucoup. Le Japon a su concilier ses traditions avec une modernité venue d’Occident, et qui s’en est trouvée transformée.

Pour répondre à la fin de votre question, je suis optimiste sur le long terme mais je ne suis ni irénique ni béat. Dans le court terme, cette marche des civilisations les unes vers les autres, cette « rencontre » inévitable, va continuer à susciter des réactions de replis, des refus, des crispations identitaires et fondamentalistes. Autrement dit, en passant ce « cap des tempêtes », nous devrons certainement affronter des violences, des menaces dont le terrorisme est un bon exemple. Il faudra faire face, mais avec sang froid.


Se procurer l’ouvrage de Jean-Claude Guillebaud Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Seuil 2008 OU Le commencement d’un monde : Vers une modernité métisse Points Seuil 2010

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Joute philosophique sur le thème de l’idée de cité et identité

Posted by Hervé Moine sur 18 mars 2011

Une 1re joute verbale très disputée entre étudiants de Corte et d'Aix-en-Provence

Coupe de philosophie : une première joute verbale très disputée

Article publié dans Corse Matin jeudi 17 mars 2011

Ci-contre photo de Jeannot Filippi : Organisée par la fédération Alma di Luce, la première coupe interuniversitaire de philosophie, Alma Cup, s’est déroulée mardi soir, à Corte, opposant deux équipes aux arguments très affûtés.

Ils ont ferraillé dur, rivalisé d’arguments, d’exemples et de références pour convaincre le jury et emporter l’adhésion du public. Une compétition très disputée entre les étudiants de Corte et d’Aix-en-Provence qui a, par sa qualité, signé la réussite de la première édition de la Coupe interuniversitaire de philosophie et de joute verbale, Alma Cup.

Ils étaient six compétiteurs par équipe, dont deux « coaches », à avoir pris place, mardi soir, de part et d’autre de la scène cortenaise de l’espace Natale-Luciani. Sous l’oeil attentif de Christophe Di Caro, le président de la fédération organisatrice Alma di Luce, des spectateurs enthousiastes et, bien sûr, des membres du jury*.

Le thème, L’idée de cité et identité, ayant été annoncé, la joute verbale pouvait donc s’engager, selon un déroulement bien établi. Un exposé de dix minutes, tout d’abord, pour permettre à chaque équipe de présenter son analyse de la question. Puis un débat de quarante minutes, pour favoriser la libre confrontation des points de vue et un approfondissement de la réflexion philosophique.

Après tirage au sort, l’équipe des « bleus » de l’université de Corse a donné le coup d’envoi de la manifestation en introduisant notamment l’idée d’autrui, de dialogique, d’État et de nation. De son côté, l’équipe d’Aix-en-Provence a exploré les notions de cité, de construction collective et sociale, d’assimilation, d’intégration et de citoyenneté universelle, entre autres. Freud, Marx, Lévi-Strauss et Descartes figuraient parmi les penseurs convoqués. De quoi largement préparer le terrain du débat, qui a, à nouveau, permis de questionner le problème de la construction identitaire de l’individu, dans son rapport aux autres et à la collectivité. À cet égard, le concept de nation a particulièrement occupé les participants.

Pierre Marini sacré meilleur orateur

Autant dire que les résultats des votes étaient donc attendus par tous avec impatience. Après un intermède musical assuré par le groupe Vogulera, la présidente du jury, l’universitaire Dominique Verdoni, a mis fin au suspens en dévoilant les lauréats de la joute, trois prix honorifiques ayant été mis en jeu pour sacrer ces candidats aux formations très variées. Si le prix du public a ainsi été décerné à l’équipe cortenaise, le jury a pour sa part choisi « à l’unanimité » l’équipe d’Aix-en-Provence.

Quant au prix du jury pour le meilleur orateur, il est allé à Pierre Marini, 19 ans, étudiant en 2e année de Sciences politiques à l’université de Corse. « Je suis évidemment content mais, au-delà des récompenses, je suis surtout ravi d’avoir vécu cette très bonne expérience, a souligné le jeune homme. Nos adversaires étaient redoutables et nous nous sommes tous investis pleinement dans cette aventure, notamment par le biais de l’atelier de philosophie du Centre culturel universitaire. »

Tous étaient en définitive satisfaits d’avoir surmonté leur stress et de s’être prêté à cet exercice délicat, mais aussi « très formateur et porteur d’une ouverture d’esprit », comme l’ont à juste titre salué les membres du jury. En attendant une possible « revanche », pourquoi pas de l’autre côté de la Méditerranée, cette fois.

D’ici là, Christophe Di Caro a déjà fixé un nouveau rendez-vous à tous les amateurs de débats d’idées : le 13 avril prochain à Ajaccio, pour la 4e Coupe de philosophie et de joute verbale interlycéenne…

* Commission votante : Dominique Verdoni (université de Corse), Antoine Sindali (maire de Corte), Jean-Baptiste Calendini (université de Corse), Jean-Charles Boschi (médecin).

Commission d’objectivité : Guillaume Kessler (université de Corse), Roland Frias (journaliste).

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Charles Taylor. Qu’en est-il de la liberté individuelle dans nos sociétés modernes ?

Posted by Hervé Moine sur 16 mars 2011

Charles Taylor, philosophe très influent sur la scène internationale mais assez méconnu en France. Photo d'après Landov / Maxppp

Charles Taylor : « La société moderne se fonde de plus en plus sur la discipline »

Entretien avec Charles Taylor, propos recueillis par François Gauvin, publié par le Point le 15 mars 2011

http://www.lepoint.fr/grands-entretiens/charles-taylor-la-societe-moderne-se-fonde-de-plus-en-plus-sur-la-discipline-15-03-2011-1306784_326.php

Selon cette figure emblématique de l’éthique communautariste, le libéralisme implique de laisser l’individu organiser sa vie comme il le désire tant qu’il n’entrave pas celle des autres. Quitte à choquer.

Comment un individu se définit-il aujourd’hui ? Par sa langue, son pays, sa religion ? Par son pays, son équipe de football, ou ses orientations sexuelles ? Ces questions sur « l’identité moderne » sont au coeur des recherches que mène le Canadien Charles Taylor, aujourd’hui professeur émérite de l’université McGill (Montréal). Le philosophe, peu connu en France, et pourtant très influent sur la scène internationale, a un parcours atypique : en 1961, sitôt son doctorat d’Oxford en poche, ce catholique pratiquant se présente à quatre reprises aux élections nationales sous la bannière du Nouveau parti démocratique, le plus à gauche de l’échiquier canadien. Éconduit par les électeurs, il retourne à ses premières amours, et publie, en 1975, un volumineux Hegel, (Hegel et la société moderne aux éditions du Cerf 1998 note d’ActuPhilo) qui présente sous un jour favorable les thèses éthiques et politiques de cet idéaliste maudit en terres anglo-américaines. Ce sera l’un des rares best-sellers philosophiques du XXe siècle.

Il s’impose dès lors comme une figure emblématique de l’éthique communautariste outre-Atlantique, qui allie les principes de la société libérale avec un sens aigu de l’appartenance à la communauté. À la fois critique et interlocuteur privilégié du philosophe libéral américain John Rawls et de l’Allemand Jürgen Habermas, il publie en 1989 The sources of self : the making of modern identity (Les sources du moi pour la traduction française en 1999, note d’ActuPhilo), qui retrace l’évolution de la notion de « soi » (self) depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Puis, dans A Secular Age (2007), (L’âge séculier, traduction française aux édition Boréal en mars 2011, note d’ActuPhilo) il approfondit sa lecture de l’évolution des fondements de la société depuis la Renaissance. Salué par la critique, ce livre lui vaut en 2007 le prestigieux prix britannique Templeton. Spécialiste du multiculturalisme, il accepte la même année de diriger, avec le sociologue Gérard Bouchard, une commission commandée par le gouvernement québécois sur les adaptations possibles aux différences culturelles (dite Commission Bouchard-Taylor). Rencontre avec un philosophe de terrain.

Le Point.fr : Vous passez pour un apôtre du communautarisme. En France, autant parler du diable… À quoi attribuez-vous cette allergie française ?

Charles Taylor : D’abord à un fâcheux contresens, qui vient du mot lui-même. En anglais, il a en effet deux sens, qu’on ne retrouve pas en français. On peut être communautarian, au sens où l’est par exemple le sociologue américain Amitai Etzioni, et cela équivaut pratiquement au républicanisme français. C’est une philosophie de la communauté nationale envers laquelle ses membres ont des responsabilités et des devoirs. L’autre sens, le seul retenu en français, renvoie plutôt aux communautés qui existent à l’intérieur d’un pays, les « communautés culturelles », comme on les appelle au Québec. En français, l’idée d’une « philosophie communautariste » pourrait laisser entendre que cette philosophie cherche à favoriser les replis communautaires. Mais que les Français se rassurent : aucun philosophe, ni aucun pays, dans le monde occidental, ne prône cette forme-là de communautarisme. C’est un mythe tenace, mais rien qu’un mythe ! Je me considère plutôt communautariste au sens où l’entend Amitai Etzioni : je crois que la société est davantage qu’un ensemble d’individus isolés, et qu’il existe dans les sociétés libérales modernes des normes universelles, comme les droits de l’homme, que tout le monde doit respecter.

Mais vous êtes plutôt conciliant envers la politique multiculturelle du Canada. Dans le rapport de la commission que vous avez codirigée avec le sociologue Gérard Bouchard, vous préconisez même un « interculturalisme »…

Ces termes n’ont rien à voir avec une politique favorable à la création des ghettos, et il faut absolument les replacer dans leur contexte. Le Canada est depuis la fin du XIXe siècle un pays d’immigration, et qui se définit en fonction de celle-ci. Ce n’est pas le cas de pays européens comme la France qui, même si elle accueille des étrangers, ne se définit pas en premier lieu à partir de l’immigration.

Le multiculturalisme canadien est tout simplement une politique d’intégration, qui vise justement à décloisonner les communautés d’immigrants. Cette politique se soucie d’enseigner à tous les immigrants les deux langues nationales (anglais et français) ; elle veut favoriser une politique de contact, d’ouverture et de dialogue culturel, pour éviter les replis communautaires. Quant à l’interculturalisme, ce n’est pas bien différent. À cette différence près qu’au Québec, il fallait que la politique d’intégration puisse tenir compte d’un élément fondamental aux yeux de la population : la survie de la langue française. L’interculturalisme souligne cette spécificité. Mais le multiculturalisme et l’interculturalisme ne diffèrent pas fondamentalement – ce n’est certainement pas la différence entre une politique qui favoriserait l’immigration et une autre qui ne le ferait pas.

La laïcité n’est-elle pas une façon plus simple de gérer les différences ?

L’histoire de la laïcité est très riche et complexe, y compris en France. Il y a plusieurs traditions, certaines tendances sont plus ouvertes, d’autres plus fermées. On ne peut pas ramener toutes ces tendances à la laïcité, comme on le fait aujourd’hui en France.

Que pensez-vous du débat sur l’identité nationale tel qu’il s’est posé en France au cours des derniers mois ?

C’est un débat empoisonné, dont les motivations politiques sont extrêmement suspectes. Il porte surtout sur l’Autre, et non pas d’abord sur les Français. Car il ne faut pas se voiler la face: au fond, la question soulevée est de savoir si les étrangers sont compatibles ou non avec « l’identité française ». Ce n’est pas vraiment une réflexion sur les normes auxquelles tiennent les Français, mais une tentative de tirer une ligne de démarcation. Le problème, c’est que des immigrants se trouvent ainsi soupçonnés de communautarisme (ici, au mauvais sens du terme), même s’ils ne recherchent pas nécessairement ce but-là. On cherche à les mettre dans une position de minorisation pour pouvoir ensuite justifier des mesures à leur encontre. C’est donc un débat qui divise, qui crée des tensions énormes dans la société, et une société libérale doit éviter ce genre de dérapage.

Vous êtes contre l’interdiction totale de la burqa telle que l’envisage le gouvernement français. Mais son principe est pourtant de préserver la liberté de la femme.

Le projet de loi français est à mon avis très problématique dans la perspective d’une société moderne libérale, et même d’une société de droit. On ne peut évidemment pas porter la burqa dans certaines situations, à l’école, et pour des raisons de sécurité ou d’identification de la personne, par exemple. Mais de là à interdire de pouvoir sortir de sa maison avec une burqa ! C’est une mesure farouchement antilibérale. Invoquer l’idée qu’il s’agit de protéger la liberté individuelle des femmes ne suffit pas : on ne connaît pas leurs motivations. Les recherches sociologiques montrent d’ailleurs que celles-ci sont variées. De jeunes femmes vont, par exemple, porter le voile ou la burqa pour se révolter contre leurs parents, une motivation bien occidentale ! Au fond, la vraie question est de savoir qui doit décider de la signification du port de ce type de vêtement. Le gouvernement ? Ou l’individu lui-même ? Il me semble qu’en l’absence de preuve probante, le principe de liberté, au fondement de notre société, exige qu’on opte pour la dernière réponse. Il faut accepter que les autres décident librement de leur vie tant qu’ils n’entravent pas la nôtre, et même quand cela nous choque. Sinon, on revient au bon vieux paternalisme d’autrefois, à la Genève de Calvin, ou à l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad.

C’est ainsi que vous définissez l’identité moderne dans votre livre Les sources du moi ?

En effet, un individu peut se définir lui-même. C’était différent à d’autres époques, au Moyen Âge par exemple. Le fait d’accorder autant d’importance à l’identité individuelle est quelque chose de récent. Aujourd’hui, on reconnaît que les individus ont un rôle à jouer dans la définition de leur propre identité. Évidemment, personne ne peut se définir totalement, et chacun s’inscrit dans un contexte et des traditions spécifiques. Mais il est admis que les individus peuvent, dans une certaine mesure, choisir parmi ces traditions celles qui leur conviennent, ou tenter de les redéfinir, comme l’ont fait les mouvements féministes ou gays ces dernières années. Ce phénomène s’est d’ailleurs accentué dans la deuxième moitié du XXe siècle, avec ce que j’appelle « l’ère de l’authenticité ». C’est l’époque où fleurissent, par exemple, les théories et les pratiques du « développement personnel ». Il faut prendre la mesure de ce fait : la quête de soi est un aspect fondamental de l’identité moderne.

Ne vient-elle pas naturellement du déclin de la religion ?

C’est une vision trop simpliste. Nos sociétés modernes occidentales n’ont certes plus de fondation unique philosophico-religieuse. Mais on a longtemps associé ce processus de sécularisation à une marginalisation de la religion qui conduirait finalement à sa disparition. J’ai montré dans A Secular Age que la sécularisation est un phénomène beaucoup plus complexe, qui d’ailleurs résiste à toute généralisation. Prenez, dans l’ancien bloc de l’Est, le cas de l’ancienne RDA. L’athéisme y est majoritaire. Mais dans la Pologne voisine, anciennement communiste elle aussi, c’est tout le contraire. Et aux États-Unis, pays capitaliste et libéral, des sondages ont révélé que 90% de la population croit en Dieu ou en une force spirituelle supérieure. Alors, certes, on ne légifère plus dans les pays occidentaux en fonction des autorités religieuses, mais l’évolution vers la sécularisation va de pair avec des niveaux de participation religieuse très différents. Quand Nietzsche annonce, au chapitre 125 de son livre Le gai savoir, avec une image poétique très forte, que « Dieu est mort », certains s’y retrouveront, d’autres pas. Il y a certainement une part de vrai dans ce qu’il déclare, mais on se trompe si on y voit une vérité valable pour tous.

C’est donc une autre approche de l’histoire que je propose. Je pense, en effet, que nous allons vers davantage de diversification dans le rapport à la religion et, plus généralement, dans la façon de penser les critères d’une vie bonne. J’ai employé le concept d’hyper-nova pour illustrer ce phénomène de diversification toujours plus complexe. C’est là un autre trait de notre monde sécularisé, à savoir qu’il faut fonctionner avec une pluralité de fondements. Les assises de notre société sont plurielles, ou pluralistes, ce qui n’était pas le cas dans le passé. Si vous reculez de deux siècles, vous aurez des sociétés qui étaient entièrement fondées sur le christianisme. Nous n’en sommes plus là : nous cherchons à nous sentir en accord avec des principes qui reflètent nos convictions intimes.

La sécularisation marque-t-elle pour vous un progrès? Un brin de nostalgie semble percer dans vos propos…

C’est une tendance générale vers le mieux. Les droits de l’homme, la possibilité laissée à chacun de se définir, etc., marquent des progrès, et il n’est pas question de revenir à l’Ancien Régime ! Mais il y a aussi des éléments négatifs dans cette évolution, entre autres le fait que la société moderne se fonde de plus en plus sur la discipline, comme l’a très bien montré Foucault. Ce qui entraîne aussi le refoulement de pans entiers de la vie humaine.

Nous sommes refoulés ?

À certains égards, oui. Prenez le carnaval qui, au Moyen Âge, permettait d’inverser en public les rôles sociaux, de marquer une pause l’espace d’un jour, de rappeler le sens de la communauté humaine par-delà les divisions de la vie courante. Ce genre de festivités publiques ̶- on pourrait citer aussi les bals ̶-, a pratiquement disparu. Dans le privé, on se permet tout, mais dans le public, nous restons très disciplinés. Nous avons du mal à prendre contact avec certains de nos désirs profonds.

Le Point du 15 mars 2011

Quelques dates repères à propos de Charles Taylor

Sélection bibliographique de l’oeuvre de Charles Taylor par ActuPhilo

Charles taylor

Hegel et la société moderne

Cerf

 

Présentation de Hegel et la société moderne

D’abord paru au Québec aux Presses de l’Université de Laval, Hegel et la société moderne parait aux éditions du Cerf en 1998. Ce livre est la traduction française de l’ouvrage de Charles Taylor, Hegel and modem society, dont on apprend incidemment qu’il a été publié en 1979 mais sans que soient mentionnés ni le lieu ni la date d’édition. Il ne s’agit pas simplement d’une présentation de plus de la pensée politique de Hegel, comme pourrait le faire croire le titre.

Constituant d’une part «un exposé plus court et plus accessible» du Hegel que Charles Taylor a fait paraître en 1975 au Cambridge University Press, il a toutefois pour principal enjeu de «démontrer la pertinence et l’importance de cette philosophie pour les penseurs contemporains». La conviction de Taylor est en effet «que Hegel a puissamment contribué à former des concepts et des manières de penser qui sont indispensables à une perception claire de certains problèmes et dilemmes propres à notre époque». En quoi consiste donc cette actualité de Hegel ? Non pas, estime Taylor, dans l’ontologie de l’Esprit qui soutient son système qu’il juge au contraire, sans à vrai dire étayer avec beaucoup de soin son jugement, quasi invraisemblable (p. 69) : l’argumentation dialectique sur laquelle se fonde cette ontologie — en particulier celle relative à la catégorie de Dasein dans la Science de la logique que Taylor semble tenir pour particulièrement décisive — lui paraît incapable de «persuader» le penseur contemporain (p. 67); cela «ressemble davantage, écrit-il, à une expression pénétrante de sa vision qu’à une preuve rigoureuse» (p. 68).

Reste que s’il convient ainsi, selon Taylor, de prendre acte de l’ «échec» de l’ontologie hégélienne, son entreprise correspond toutefois à une tentative de synthèse qui, tant par son ampleur que par ses modalités, garde pour nous toute son importance et sa pertinence dans la mesure où la tension qu’elle affronte et cherche à résoudre continue de caractériser au plus haut point notre époque et notre civilisation. Voir la présentation de Gérard Gilbert

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Hegel et la société moderne

Extrait de Hegel et la société moderne

Penser l’être humain dans sa communauté culturelle

« Penser à un être humain (…) c’est évoquer davantage qu’un simple organisme vivant ; c’est voir un être capable de penser, d’agir, de décider, d’être ému, de réagir et d’entrer en rapport avec les autres ; tout cela sous-entend un langage, un mode d’appréhension du monde, d’interprétations des sentiments, de compréhension de la relation aux autres, au passé, à l’avenir, à l’absolu, etc. L’identité d’un individu est faite de sa manière particulière de se situer dans son univers culturel.

Or, un langage, ainsi que l’ensemble des distinctions qui sous-tendent notre expérience et notre mode d’interprétation du monde ne peuvent naître et grandir que par la communauté. En ce sens, ce que nous sommes, en tant qu’être humains, nous le sommes seulement dans une communauté culturelle. » (p. 87.)

La notion hégélienne d’esprit objectif

« Une certaine conception de l’homme et de la société est implicite dans certaines pratiques et institutions sociales que nous pouvons voir, dès lors, comme l’expression de certaines idées. Et il arrive effectivement, lorsque la société ne s’est pas donnée d’elle-même une théorie cohérente et précise, que pratiques et expressions soient l’expression la plus adéquate, et parfois même la seule, de ces idées. Ces idées sous-jacentes, qui font de certaines pratiques ce qu’elles sont (…) ne sont pas forcément définies de façon cohérente en plusieurs propositions sur la nature humaine, la volonté, la société, etc. Il se peut même qu’un langage théorique adéquat reste à élaborer.

En ce sens, nous pouvons penser les pratiques et les institutions propres à une société comme une sorte de langage qui en exprime les idées fondamentales. Mais ce qui est « dit » par ce langage ce ne sont pas les idées qui pourraient n’exister que dans l’esprit de certains individus; il s’agit plutôt des idées communes à une société parce qu’elles sont inscrites dans la vie collective, dans les pratiques et les institutions enchâssées dans cette société. En elles, l’esprit de la société est en un sens objectivé. Elles sont « esprit objectif » (Hegel). » (p. 89.)

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Hegel et la société moderne

Charles Taylor

Les sources du moi

La formation de l’identité moderne

Seuil

Les idées clés Des sources du moi par Business Digest

Cet ouvrage dresse un tableau saisissant de l’identité moderne sans en taire ni la grandeur ni la misère. Il s’agit de comprendre cette révolution inouïe qui a fait que les modernes se voient comme des êtres doués d’intériorité, comme des «moi» ayant une profondeur. Loin de pouvoir se ramener à l’essor de l’individualisme libéral, cette histoire est celle d’une longue quête pour définir et atteindre le bien. Au coeur de cette définition, on trouve ce que l’auteur appelle «l’affirmation de la vie ordinaire». La montée en puissance de cette valeur, retracée ici de ses origines dans la Réforme jusqu’à ses formes actuelles, a profondément transformé notre conception de la Raison. Ce livre d’histoire des idées ne saurait être séparé du combat, philosophique et politique, que mène l’auteur depuis de nombreuses années au nom du communautarisme. Il s’agit de défendre la modernité, moins contre ses détracteurs, que contre la philosophie libérale qui prétend seule en porter les couleurs. Trouvant son apogée dans l’oeuvre majeure de John Rawls (Théorie de la justice, seuil 1987), celle-ci est accusée de faire bon marché de l’exigence de cohésion sociale et de ne s’intéresser qu’à la liberté des individus et à la justice dans la répartition des richesses.

Description Des sources du moi

Les Sources du moi est un ouvrage magistral sur l’identité moderne. Il en dresse un tableau saisissant sans en taire ni la grandeur ni la misère, et il tente de la définir en retraçant la genèse. Cette généalogie remonte à saint Augustin, passe par Descartes et Montaigne et se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de comprendre cette révolution inouïe qui a fait que les modernes se voient comme des êtres doués d’intériorité, comme des  » moi  » ayant une profondeur. Loin de pouvoir se ramener à l’essor de l’individualisme liberal, cette histoire est celle d’une très longue quête pour définir et atteindre le bien. Au coeur de cette définition, on trouve ce que l’auteur appelle l’affirmation de la vie ordinaire. La montée en puissance de cette valeur, retracée ici de ses origines dans la Réforme jusqu’aux formes qu’elle prend de nos jours, aura profondément transformé notre conception de la Raison. Ce livre d’histoire des idées, d’une grande érudition, ne saurait être séparé du combat, philosophique et politique, que mène l’auteur depuis de nombreuses années au nom du communautarisme. Il s’agit de défendre la modernité, moins contre ses détracteurs, que contre la philosophie libérale qui prétend seule en porter les couleurs. Trouvant son apogée dans l’oeuvre majeure de John Rawls, Théorie de la justice (Seuil, 1987), celle-ci est accusée de faire bon marché de l’exigence de cohésion sociale et de ne s’intéresser qu’à la liberté des individus et à la justice dans la répartition des richesses. A cette abstraction du libéralisme, Taylor oppose une démarche qui fait fond sur le monde de l’expérience, l’analyse des faits, l’autoconception de la société telle qu’elle est vécue par les gens, leur imaginaire social.

Pour se procurer l’ouvrage de Charles taylor Les sources du moi

 

Charles Taylor

L’âge séculier

Boréal (mars 2011)

 

Présentation de l’éditeur

Il est d’usage de dire que nous, modernes Occidentaux, appartenons à un « âge séculier ». Comment est-on passé d’un temps, encore proche, où il était inconcevable de ne pas croire en Dieu, à l’époque actuelle, où la foi n’est plus qu’une option parmi d’autres et va jusqu’à susciter la commisération ?

L’explication la plus courante consiste à affirmer qu’à la faveur des progrès de la connaissance, la vérité aurait triomphé de l’illusion, nous poussant à ne chercher qu’en nous-mêmes notre raison d’être et les conditions de notre épanouissement ici-bas.

En révélant les impensés de ce récit classique de la victoire des Lumières qui fait du « désenchantement du monde » la seule clé de l’énigme, Charles Taylor entreprend une enquête philosophique et historique monumentale qui renoue les liens entre l’humanisme et l’aspiration à la transcendance. Loin d’être une « soustraction » de la religion, la sécularisation est un processus de redéfinition de la croyance qui a vu se multiplier les options spirituelles. Si plus aucune n’est en mesure de s’imposer, les impasses du « matérialisme » et les promesses déçues de la modernité continuent d’éveiller un besoin de sens.

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor L’âge séculier

Charles Taylor

Le Malaise de la modernité

Cerf (2002)

 

Etre sincère avec moi-même signifie être fidèle à ma propre originalité, chose que je suis le seul à pouvoir découvrir : tel est le fondement de l’idéal moderne d’authenticité ainsi que des objectifs d’épanouissement de soi. Apparemment, un véritable tournant s’opère au XVIIIe siècle avec Rousseau, Goethe et les Romantiques, Taylor pense qu’il s’agit d’un moment décisif des transitions à la faveur desquelles le sujet est devenu un pôle d’expérience privilégié. Certes, le tournant ne s’est pas accompli indépendamment d’un processus d’émancipation de la raison dont il étudie aussi les principaux moments. Mais le sens nouveau que donne au moi la révolution romantique, « l’expressionnisme » qui y trouve ses racines, le constituent durablement comme la référence privilégiée, voire exclusive, de toute morale et de toute valeur. Mais, pour Taylor, une intériorité, une subjectivité qui ne communiquerait pas avec un horizon ou un langage commun sont proprement impensables comme l’ont montré des penseurs aussi différents que Hegel et Wittgenstein.

En fait, il s’agit d’éviter ce qu’il appelle un « dérapage du subjectivisme », une sorte de « culture du narcissisme » qui fait de l’épanouissement de soi la principale valeur de la vie et ne reconnait que peu d’exigences morales extérieures ou d’engagements profonds avec les autres. L’explication de cette déviation de la culture de l’authenticité est certainement liée à l’enracinement de l’individualisme dans la vie quotidienne, le monde du travail et la vie politique. Mais le danger que met en lumière Taylor à propos de cette promotion exclusive du moi, facilité par les transformations sociales de la culture moderne est que ces exigences de sincérité envers soi aille jusqu’à nier l’exigence de justice que nous devons aux autres.

Quatrième de couverture

« Raison instrumentale », « désenchantement du monde », « narcissisme contemporain » : le philosophe Charles Taylor reprend ces trois thèmes dominants du malaise de la modernité. A l’écart des redondances de la mode et des facilités de la critique, il montre pourquoi l’éthique de la réalisation de soi, noyau consistant de l’individualisme, recèle une aspiration dont les présupposés bien compris seraient en fait incompatibles avec l’instrumentalisme et l’égoïsme possessif.
Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Le Malaise de la modernité

 

Charles Taylor

Multiculturalisme

Différence et démocratie

Flammarion Champs Essais

Présentation de l’éditeur

Une société démocratique doit traiter tous ses membres comme des égaux. Mais jusqu’où peut-elle aller dans la reconnaissance de leur spécificité culturelle, jusqu’à quel point peut-elle admettre leur différence pour permettre à leur identité de s’exercer librement et de s’épanouir ? Doit-elle veiller à garantir et à maintenir cette spécificité ? Cette reconnaissance politique est-elle nécessaire à la dignité des individus ? Telles sont quelques-unes des questions qui sont au coeur de la controverse sur le multiculturalisme.

Charles Taylor nous propose une réflexion historique et une perspective philosophique concernant l’enjeu fondamental de la demande de reconnaissance par tous les groupes « ethniques » – communautés religieuses, associations féministes, minorités culturelles, etc. – qui coexistent au sein d’une même communauté étatique. La démocratie doit garantir les droits et le bien-être de ses citoyens.

Doit-elle privilégier une culture, celle qui la fonde, ou s’accommoder de toutes ?

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Multiculturalisme : Différence et démocratie


Jocelyn Maclure

Charles Taylor

Laïcité et liberté de conscience

La Découverte (2010)

Présentation de l’éditeur

 

Présentation de l’éditeur

Ce n’est que récemment que le modèle d’une société politique fondée sur le respect de la pluralité des perspectives philosophiques, religieuses et morales s’est imposé comme le plus susceptible de conduire à une vie harmonieuse du corps social et à l’épanouissement de ceux qui le composent. Un large consensus s’est établi autour de l’idée que la  » laïcité  » est une composante essentielle de toute démocratie libérale.

Mais qu’est-ce au juste qu’une société laïque ?

Bien que des travaux récents en sciences sociales, en droit et en philosophie aient permis des avancées majeures sur le plan de la compréhension de la laïcité comme mode de gouvernance, une analyse conceptuelle des principes constitutifs de la laïcité manquait toujours à l’appel. Ce livre vient remédier à une telle lacune. Pour les auteurs, les deux grandes finalités de la laïcité sont le respect de l’égalité morale des individus et la protection de la liberté de conscience et de religion. C’est pourquoi la laïcité doit aujourd’hui se comprendre dans le cadre plus large de la diversité des croyances et des valeurs (religieuses ou non) auxquelles adhèrent les citoyens. Depuis près de vingt ans, la France ne cesse de débattre (et de légiférer) sur la place et la visibilité des minorités culturelles et religieuses, comme en témoignent les controverses passionnées sur le foulard islamique et aujourd’hui de la burqa. Cet ouvrage de philosophie, qui prend appui sur l’expérience originale et passionnante du Québec en matière de politique multiculturelle, constitue une contribution forte au débat sur les rapport entre religion et politique.

Jocelyn Maclure, coauteur de l’ouvrage Laïcité et liberté de conscience, est professeur agrégé à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il est également l’auteur de « Récits identitaires ». Le Québec à l’épreuve du pluralisme. Il a contribué, en tant qu’analyste-expert, à la rédaction du rapport final de la commission Bouchard-Taylor sur les  » accommodements raisonnables « .

Pour se procurer l’ouvrage de Jocelyn Maclure et Charles Taylor Laïcité et liberté de conscience

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Les dérives xénophobes doivent-elles museler la discussion sur l’identité nationale ?

Posted by Hervé Moine sur 30 janvier 2011

Finkielkraut: «La culture c’est unplugged!»

Article d’Arthur Bayon paru dans Libération – Culture – édition du 29 janvier 2011

http://www.liberation.fr/culture/01012316784-finkielkraut-la-culture-c-est-unplugged

Ci-contre Alain Finkielkrauit (sina MIRABDOLBAGHI)

Pétri de références littéraires et philosophiques, l’exposé de Finkielkraut s’articule autour de quelques faits marquants d’actualité, à commencer par les «attaques répétées du président de la République contre La princesse de Clèves». «Comment peut-on vouloir se réclamer de l’identité nationale et faire soi-même si peu de cas de la littérature qui en est une composante essentielle?», assène l’écrivain, rappelant au passage que les questions de culture générale ont été éjectées des concours administratifs en 2009.

Forcément, le philosophe en vient rapidement au fameux débat sur l’identité nationale en France.  S’il admet que «les suspicions sont légitimes vis-à-vis du gouvernement», il s’exclame: «Pourquoi s’indigner d’une réflexion sur l’identité nationale ?». Pour lui, les dérives xénophobes ne doivent pas museler la discussion. Peu de temps avant, Finkielkraut prétendait néanmoins que  «la société se décharge[ait] facilement sur les hommes politiques de ses propres turpitudes.» De l’identité nationale, on passe à l’Histoire et au devoir de mémoire. Au programme, des mises en garde: «Tout récit national doit être déconstruit», attention au «chauvinisme du présent» sauce «nous sommes supérieurs à nos ancêtres qui ont pratiqué l’esclavage et la colonisation» et des sentences cinglantes: «La grande culture ne vous rend pas fier, elle vous rappelle votre médiocrité» ainsi que le retentissant «il n’y a pas de peuple français». Petit détour par Frédéric Mitterrand et sa décision de retirer Louis-Ferdinand Céline des célébrations nationales 2011: «Il y a un conflit entre bien moral et bien esthétique», «il est difficile d’assumer l’héritage contradictoire de Céline».

«Je fais partie d’une génération où la lecture allait de soi». C’est peut-être pour cela qu’Alain Finkielkraut fait sans cesse référence à la littérature et à la philosophie quand il parle de culture. Presque rien sur la musique, le cinéma ou la peinture. Peut-être par manque de temps… Mais l’écrivain-essayiste trouve tout de même le moyen de donner son opinion sur les nouvelles technologies,  qu’il juge «grisantes et inquiétantes»: «Ce qui me gêne, c’est la connexion constante. Je pense que la culture est un moment de déconnexion. La culture c’est unplugged!»

ARTHUR BAYON, étudiant à l’école de journalisme de Grenoble

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La différence des sexes, une question philosophique ?

Posted by Hervé Moine sur 10 janvier 2011

Geneviève Fraisse

A côté du genre

Sexe et philosophie de l’égalité

aux édition du bord de l’eau

Présentation de l’éditeur

Eros et libido, sexe et genre : Les mots se succèdent depuis un peu plus d’un siècle pour dire la dualité et le rapport entre hommes et femmes. Si on cherche l’objet philosophique, on trouve l’expression « différence des sexes », « Gechlechtdifferenz » sous la plume hegelienne. Quant au genre, ce mot fait le pari de brouiller les pistes des représentations contraintes qui assignent chaque sexe à sa place. Et si, toute terminologie confondue, on s’en tenait à ce que la « différence des sexes » est une catégorie vide ?

Alors, on se situerait « à côté du genre », à côté des affaires de définition et d’identité, pour faire le repérage des lieux où sont pensés les sexes, dans leur tension, leur décalage, leur disparité au regard du contemporain démocratique. Au fond, la démarche est inversée : il ne s’agit pas de dire ce qu’il en est du sexe et du genre, mais de dire ce qui surgit dans la pensée quand égalité et liberté révèlent des enjeux sexués dans la politique et la création, l’économique et le corps, la pensée et l’agir.

Pour se procurer A côté du genre : Sexe et philosophie de l’égalité

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Geneviève Fraisse est philosophe, directrice de recherche au CNRS. Elle a publié récemment Du Consentement (Seuil, 2007), Le Privilège de Simone de Beauvoir (Actes sud, 2008), Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains (Le Bord de L’eau, 2009), et Les Femmes et leur histoire (Gallimard, Folio histoire, 2010).
Photographie © Christine Chaudagne

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La condition de l’étranger

Posted by Hervé Moine sur 7 janvier 2011

Parution de « Dedans, dehors, la condition d’étranger »,

de Guillaume Le Blanc,

aux éditions du Seuil

Une réflexion philosophique nécessaire sur la condition d’étranger dans les démocraties européennes (et particulièrement française), exclu de toute participation active à la vie commune.

Pour se procurer Dedans, dehors : La condition d’étranger de Guillaume Le Blanc

Ci-dessous un article de  Yala KISUKIDI paru dans nonfiction.fr

“Il faudrait faire une anthologie des vies infâmes”.1 Ainsi commence l’ouvrage de Guillaume Le Blanc, intitulé Dedans, dehors. La condition d’étranger. Le livre explore l’expérience même de ceux qui sont désignés du nom d’étranger, relégués au ban du monde social, rendus invisibles juridiquement, politiquement et humainement. Mais plus encore, il ancre la réflexion philosophique au sein d’un moment politique précis en France, celui qui a vu naître le Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, celui qui a donné une assise politique à la stigmatisation des Roms, celui qui a défendu la possibilité de déchoir certains Français de leur nationalité.

Quel peut-être le sens d’une telle “anthologie des vies infâmes” ? Et pourquoi une telle anthologie requerrait-elle, pour se constituer, le geste même de la réflexion philosophique ?

En effet, Dedans, Dehors, loin d’être un ouvrage de sociologie ou une enquête ethnographique sur la situation des étrangers en France, se présente comme une réflexion philosophique, qui s’inscrit au cœur d’un constant dialogue avec la pensée de Judith Butler, à laquelle le livre est dédié, et qui se nourrit des travaux des postcolonial studies (E. Said, H. K Bhabha, G. C. Spivak…). La force du livre tient au sens qui est donné à la réflexion philosophique. Si la philosophie peut se saisir de la question de la condition d’étranger, c’est, en un sens critique, parce qu’elle est un outil efficace de déconstruction des discours (et ici, des discours hégémoniques produits par la logique de désignation et de délimitation de l’Etat-nation), mais c’est aussi, en un sens positif, parce qu’elle rend possible l’inscription réfléchie au cœur d’une expérience (celle de l’étranger, ou des multiples figures qu’il revêt), permettant de la décrire en sa vérité. À cet égard, le livre s’appuie à de nombreuses reprises sur les témoignages recueillis par le collectif “Cette France-là”, ayant donné lieu à deux publications en 2009 et 2010, ou sur les travaux du GISTI et de la Cimade.

Ainsi, du fait de sa double dimension critique et positive, le geste philosophique du livre se mue en geste politique, invitant à rendre visible ce qui est maintenu dans l’invisibilité par une certaine normativité nationale, car non autorisé à participer à la vie publique, non autorisé à édifier ou à enrichir la vie d’une société. La force de la réflexion de Guillaume Le Blanc tient à l’inscription du geste politique dans la réflexion philosophique, faisant de son livre Dedans, Dehors, au sein du contexte politique actuel mais aussi bien au-delà de lui, une véritable action.

Que montre le regard du philosophe sur la condition d’étranger ? Qui sont ces étrangers dont parle le livre ? La condition d’étranger renvoie au problème des vies subalternes. Affranchi du mythe de l’exil au sein duquel l’étranger trouverait une liberté souveraine, Dedans, Dehors s’attache à l’expérience de ces étrangers vaincus, rendus invisibles par les chiffres2, l’appareil juridico-politique des puissances publiques. Son objet n’est pas de porter son regard sur les vies de ces étrangers vainqueurs dont la présence ne déstabilise pas les frontières de l’Etat-nation, ou de ces étrangers qui sont de simples visiteurs. La condition d’étranger, qui est celle de vies subalternes, reléguables, désigne ces vies qui ne sont jamais dedans, jamais dehors : vies maintenues à la frontière tout en étant convoquées par la nation (pour un travail, particulièrement). La frontière entre le dedans et le dehors, instaurée par la logique de l’Etat-Nation à travers la fiction du national, crée une zone, où sont regroupées ces vies altérisées, désignées comme étrangères, et qui rend possible leur exploitation. Ainsi, si le livre de G. Le Blanc s’attache à analyser le sens de la désignation injurieuse d’un individu comme étranger, il ne s’en tient pas à l’analyse performative du discours faisant du mot “étranger” “le nom d’une malédiction sociale”3 créant de fait le “non-rapport”.4 Il ouvre une “scène d’intelligibilité”4 qui permet de prendre la mesure des implications juridiques et politiques d’une telle désignation, faisant de l’étranger un exclu intérieur.

Dans un premier temps, en effet, ces implications juridiques et politiques renvoient à l’expérience même de l’individu désigné comme étranger. L’étranger, considéré comme simple débarquant sans attache ni histoire, n’est pas un sujet qui a moins de droits que les sujets nationaux, mais proprement celui qui n’a aucun droit. Cette absence de droit, en le maintenant dans une certaine invisibilité, rend possible son exploitation économique, sa déshumanisation.

Dans un deuxième temps, les implications politiques de la désignation d’étranger permettent une compréhension plus profonde du geste par lequel s’édifie la nation – geste réitéré de façon paroxystique par les puissances publiques en France durant tout l’été 2010. La nation s’édifie en excluant, s’arrogeant le droit d’expulser des vies dehors. L’expulsion est rendue légitime grâce à la production de la fiction du national : l’ “identité nationale n’est que la fiction engendrée par la délimitation qui accrédite une entité nation par la désignation de ses étrangers”.6 Délimitation qui n’est jamais stable, mais qui, paradoxalement, prétend exhiber des identités homogènes, anhistoriques, qui font nation.

On comprend dès lors quel est le sens de la réflexion philosophique qui se construit dans le livre : le travail philosophique se présente comme une entreprise de “dé-désignation7; il contribue “à faire émerger à nouveau un visage et une voix disqualifiés a priori« 7 par la désignation injurieuse d’étranger et propose une déstabilisation de la normativité nationale, permettant la reconnaissance de la puissance productrice et créatrice des marges, des vies subalternes qui composent la nation. Cette entreprise de “dé-désignation” constitue le geste politique du livre ; elle prend corps au sein d’une analyse des phénomènes d’hybridation, d’une politique de l’hospitalité et de la promotion d’une infra-politique attachée aux vies subalternes – infra-politique qui est cette politique des sujets privés de droits politiques se révélant comme une force de résistance aux types hégémoniques construits par les pouvoirs de l’Etat-nation.9

L’entreprise de dé-désignation sort la représentation de l’étranger de la figure du manquement10, de celle de l’être en défaut. L’étranger n’est plus celui qui est en manque de nation, situé “à la lisère du genre national par des dénominations injurieuses”.11 Explorer la condition d’étranger, c’est rendre compte de la création continue opérée par les vies reléguées à la marge – création continue qui est le fait de l’hybridation, résultante des flux nécessaire au déploiement de la vie. L’hybridation brouille la logique close de l’Etat-nation qui repose sur la fiction de la pureté des origines. Dé-désigner consiste ainsi à rendre visible ce que la normativité de l’Etat-nation relègue dans l’invisibilité, suivant la logique quasi-mortifère du repli identitaire. Dé-désigner révèle l’étranger non plus comme simple désignation, mais comme puissance de vie.12

À ce titre, le geste politique qui constitue le livre de Guillaume Le Blanc ne cultive aucunement les passions tristes, mais il se présente, selon nous, comme un geste d’engagement joyeux. “Joie” qu’il faudrait dès lors entendre en un sens bergsonien ici, au sens où la joie, chez cet auteur, est le signe empirique manifestant qu’un acte de création est à l’œuvre au sein même du réel. En effet,Dedans, dehors montre que l’étranger ne se réduit aucunement à une figure infâme, cristallisée sous les images du banlieusard, du clandestin, du délinquant, du parasite social. Prendre pour objet de réflexion la condition d’étranger, c’est se rendre attentif à cette création continue, résultant des flux, des circulations individuelles, qui enrichit les existences humaines et défait, à la marge, la logique identitaire de la nation, favorisant son renouvellement en acte par la déstabilisation de ses frontières.

Penser la condition d’étranger, c’est penser une politique d’accueil, d’hospitalité, qui soit à la fois un acte éthique ordinaire (prendre soin de cet autre, qui n’est plus considéré comme un paria) et une critique politique (remise en cause des politiques publiques de l’Etat-Nation à l’égard des étrangers pensés comme immigrés). Actes éthiques et critiques politiques qui sont les conditions d’une recréation, d’un enrichissement effectif du monde social, déjà mis en œuvre par certains mouvements associatifs.

Mais, comme le montre G. Le Blanc, penser cette nouvelle politique d’accueil exige des sujets singuliers, non altérisés par la norme du national, qu’ils accueillent aussi en eux tous les autres qui les constituent (livres, paysages, visages, affects, idées etc…) : parce que je ne suis pas une identité homogène, donnée une fois pour toute, je peux reconnaître en l’étranger non plus un danger, mais aussi celui qui enrichit et recrée un espace national sclérosé par la logique de la clôture. L’un que je suis est toujours une “unité multiple”, pour paraphraser Bergson cité d’ailleurs en fin d’ouvrage13 – unité multiple façonnée par les rencontres, les circulations, les flux propres au déploiement de toute vie. Parce que je suis unité multiple, je peux trouver en moi des ressources pour résister à une certaine normativité sociale – terreau d’un conformisme rendant insensible à ces vies que l’Etat-Nation relègue “hors du champ de la perception autorisée”14 et faisant croire à l’homogénéité des identités, au mythe de la pureté des origines.

Résister au pouvoir de relégation de l’Etat-Nation c’est se penser soi-même comme un étranger, “consentir à ses autres”15 qui déstabilisent ce qu’on croit être de manière définitive. Se penser “soi-même comme étranger” devient ainsi la condition d’un accueil de l’autre, soustrait à la violence politique de l’Etat-nation, permettant d’en brouiller concrètement les frontières et les délimitations fictives. C’est à une telle opération de brouillage, que nous invite le livre très stimulant et nécessaire de Guillaume Le Blanc, révélant derrière les désignations injurieuses, des visages, des vies singulières, incarnées.

 

rédacteur : Yala KISUKIDI, Critique à nonfiction.fr
Illustration : liber/flickr.fr

Notes :
1 – p.11
2 – Une citation de Georges Pérec, tirée des Récits d’Ellis Island, est mise en exergue à l’ouvrage : “Ne pas dire seulement : seize millions d’émigrants sont passés en trente ans par Ellis Island mais tenter de se représenter ce que furent ces seize millions d’histoires individuelles.”
3 – p.19
4 – p.41
5 – p.41
6 – p.136
7 – p.194
8 – p.194
9 – p.176
10 – p.21
11 – p.26
12 – p.160
13 – p.217
14 – p.13
15 – p.206

Qui est Guillaume Le Blanc ?

Guillaume Le Blanc est professeur de philosophie à l’Université de Michel de Montaigne à Bordeaux III.

Depuis septembre 2002, il est responsable d’un séminaire sur la médecine à la revue Esprit dont les membres actifs sont médecins, juristes, philosophes, sociologues, psychiatres et dont le but est d’aborder un problème spécifique qui touche les questions de la responsabilité.

En outre, il est responsable depuis septembre 2006 avec Michaël Foessel du groupe « Philosophie » à la revue Esprit et membre de l’équipe de recherche de Bordeaux3 « Crephinat » (centre de recherches philosophiques sur la nature.

Enfin, il est créateur d’un groupe « Foucault » à Bordeaux.

 

>>>>>>>>>>les ouvrages de Guillaume Le Blanc<<<<<<<<<<<<<<<

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Parution prochaine du volume Philosophie du corps

Posted by Hervé Moine sur 22 février 2010

L’équipe ACCORPS (associée au LHSP Archives H. Poincaré/ UMR 7117 CNRS/ Nancy Université) est heureuse de vous annoncer la parution prochaine du volume Philosophie du corps. Expériences, interactions et écologie corporelle, dans la collection « Textes clés » des éditions Vrin. Regroupant des textes de de N. Depraz, F.J. Varela et P. Vermersch, H.L. Dreyfus, S. Gallagher et A. Meltzoff, D. Legrand, M. Mauss, M. Merleau-Ponty, M. Pradines, Ph. Rochat; R. Shusterman, introduits par différents chercheurs, ce volume fait le point sur les recherches contemporaines en philosophie du corps, introduisant ainsi une réflexion nouvelle sur l’ontologie.

Philosophie du corps

Expériences, interactions et écologie corporelle

Bernard Andrieu, Alexandre Klein, Isabelle Joly, Claudia Passos Ferreira, Jérémie Rollot

Les textes du présent recueil abordent  l’expérience corporelle sous les thèmes liés de l’identité corporelle, de l’image du corps et du schéma corporel. La philosophie du corps ainsi conçue fournit une méthodologie interdisciplinaire et une ontologie de l’immersion aux débats contemporains sur la bioéthique, le care et le genre.

Avec des textes de N. Depraz, F.J. Varela et P. Vermersch, H.L. Dreyfus, S. Gallagher et A. Meltzoff, D. Legrand, M. Mauss, M. Merleau-Ponty, M. Pradines, Ph. Rochat; R. Shusterman

La philosophie du corps, depuis Merleau-Ponty, décrit dans l’expérience vécue les relations écologiques du soi avec les autres, par l’étude des interactions entre le corps, le cerveau-esprit, les cultures et le monde. Le renouvellement des travaux de la phénoménologie du corps par les neurosciences permet de fonder une nouvelle ontologie humanisant le corps dès sa constitution.

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La question de l’altérité

Posted by Hervé Moine sur 17 février 2010

Les Rencontres de Sophie 2010

du 5 au 7 mars

à Nantes

Les autres

“Les autres” ne se peuvent nommer qu’en référence à un “nous” ou un “moi”, en tout cas à un homme qui a mis des millénaires à s’identifier comme “animal raisonnable”, situé entre le tout autre (l’être minéral, végétal et animal) et le Grand Autre (Dieu). Mais la modernité démocratique, du fait même de sa tentative de faire vivre ensemble des hommes déclarés “semblables” et donc d’égale dignité, a déplacé au sein même de l’humanité la question de l’altérité : les hommes ne diffèrent-ils pas plus qu’ils ne se ressemblent ? Aujourd’hui, la rencontre des cultures due à la mondialisation, les controverses politiques, morales et religieuses, l’évolution des sciences et des techniques mais aussi de la littérature et des arts, tout comme la libéralisation des moeurs, réactivent ces questions en déplaçant nombre de lignes de démarcation entre “les autres”, “eux et nous”, “toi et moi”, aussi bien dans la vie publique (discrimination, exclusion, choc des civilisations…) que dans la vie privée (jusqu’en amour et en amitié).

C’est à l’examen de ces questions que la dixième édition des Rencontres de Sophie invite le public, lors de conférences et débats, d’un abécédaire, d’un atelier philo-enfants, de cinés-philo et de projections vidéo.

Avec Michel Agier, Jean-Marc Ferry, Gilles Geneviève,  Sylvain George, Patrick Lang, Michela Marzano, Robert Misrahi, Catherine Portevin, Ollivier Pourriol, Joëlle Proust, Marie-Hélène Prouteau, Myriam Revault d’Allonnes, Christian Ruby, Jean Schneider, Paul Thibaud, Yves Touchefeu…

En partenariat avec

Télérama Arte RadioPhilosophie TV

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