Actuphilo

Actualité philosophique et réflexion philosophique sur l'actualité

Posts Tagged ‘libéralisme’

Révolutions arabes, Fukushima, dette des Etats, affaire DSK comme symptômes de notre monde en crise

Posted by Hervé Moine sur 31 octobre 2011

Une civilisation en crise

Article de Dany-Robert Dufour, philosophe, paru dans Le Monde des idées, le 29 octobre 2011

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/10/29/une-civilisation-en-crise_1596021_3232.html

L’actualité de ces derniers mois a été très riche : outre les « révolutions arabes », il y eut Fukushima, la dette des Etats, l' »affaire DSK »… On traite en général de ces trois derniers faits séparément. Notre pari sera de tenter de les penser ensemble comme des symptômes de notre temps. Autrement dit, bien décryptés, ils seraient susceptibles de dire certaines vérités de notre époque. Quelle vérité ? Celle d’un monde en profonde crise.

En effet, la civilisation occidentale, entraînant avec elle le reste du monde, est emportée par un nouveau démon où se mélangent en proportions diverses l’ultra et le néolibéralisme. Ce diagnostic, partagé, est cependant un peu trompeur : il porte à croire que la crise est d’abord économique et financière. De sorte que, pour la résoudre, on aurait avant tout besoin de la science des économistes. On aurait tort de le croire. Pour plusieurs raisons. La première est triviale : la science des économistes est au moins aussi versatile que celle du marc de café. La seconde est plus sérieuse : nous ne vivons pas seulement une crise économique et financière, mais aussi politique, écologique, morale, subjective, esthétique, intellectuelle… Ce sont les fondements sur lesquels repose notre civilisation qui sont atteints.

D’où vient donc cette courte vue qui pousse à croire que les remèdes à la crise sont économiques ? D’une illusion d’optique dont il serait temps de nous dépendre. Cette illusion émane des théories ultra et néolibérales elles-mêmes qui prennent l’économie marchande et financière pour référence unique. Du coup, ce sont les autres grandes économies humaines qui sont oubliées, avant d’être mises au pas : les économies politique, symbolique, sémiotique et psychique. Nous vivons en quelque sorte dans un nouveau totalitarisme sans le savoir, découlant de l’impérialisme théorique de l’économisme néo et ultralibéral faisant l’impasse sur tous les autres secteurs où les hommes échangent entre eux : qu’il s’agisse des règles pour gouverner la cité, des valeurs dont ils tirent des principes, des discours porteurs de signes à la recherche du sens, des intensités et des flux pulsionnels mis en jeu.

Dans la pensée libérale, en effet, la société des hommes, dans sa richesse et sa diversité, n’apparaît plus que comme une auxiliaire du marché. Comme l’a montré l’historien de l’économie Karl Polanyi dans son maître ouvrage écrit en 1944, La Grande Transformation (Gallimard, 1983), dans cette perspective, au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont déstructurées et restructurées afin d’être réencastrées de force dans le système économique. Bref, le marché oublie que les relations marchandes n’ont de sens qu’à s’intégrer dans des rapports plus vastes où les hommes échangent non seulement des produits manufacturés, mais aussi et surtout des formes symboliques, morales, juridiques, linguistiques, esthétiques, psychiques dont l’échange les constitue comme sujets.

La simple « économie économique » oublie que chacune de ces autres grandes économies humaines possède ses lois propres et qu’aucune n’est réductible à la loi de l’économie marchande, le gain, résultant de l’égoïsme des acteurs, en vue d’un accroissement infini des richesses censé profiter à tous. S’il est un symptôme révélant cette réduction de toutes les activités humaines au marché, c’est l’obsession contemporaine pour des indicateurs statistiques comme le PIB ou le PNB, même si quelques économistes, de préférence non occidentaux (comme Amartya Sen), luttent pour que d’autres indicateurs relatifs à ces autres grandes économies humaines soient pris en compte.

On commence à comprendre comment cette grande transformation a été mise en oeuvre. En effet, si ces économies sont différentes, elles n’en sont pas moins articulées entre elles. Autrement dit, si un changement survient dans l’une, il se produit des effets dans les autres. Ainsi, des changements dans l’économie marchande (la dérégulation en vue de maximiser le gain) entraînent des effets dans l’économie politique (l’obsolescence du gouvernement, le déni de son rôle interventionniste et l’apparition, à leur place, de la « gouvernance »). Ce qui, à son tour, provoque des mutations dans l’économie symbolique (la disparition de l’autorité du pacte républicain et l’apparition de « troupeaux » de consommateurs où chacun est attrapé par des objets manufacturés ou des services marchands qui lui promettent la satisfaction pulsionnelle).

De même, surgissent alors des transformations profondes dans l’économie sémiotique (la désuétude de la recherche de la vérité par le jeu de la pensée critique au profit de la recherche permanente de coups discursifs gagnants). Cette réaction en chaîne peut enfin produire des effets considérables dans une économie a priori à l’abri parce que bien enfouie en chacun, l’économie psychique.

C’est en effet le sujet moderne caractérisé, outre sa dimension critique (qui le rend apte, selon Kant, à penser par lui-même), par la dimension névrotique (résultant, selon Freud, de la culpabilité) qui disparaît. Il est remplacé par un autre sujet, naviguant dans une autre région psychique qu’on peut représenter par un triangle dont les trois pointes seraient constituées de l’instrumentalisation de l’autre caractéristique de la perversion, de la recherche effrénée de la satisfaction pulsionnelle jusqu’à l’addiction aux objets et de la dépression comme ultime refuge.

Le terme qui nous semble convenir pour décrire ce phénomène de propagation d’une économie à l’autre est celui de transduction, introduit par le philosophe Gilbert Simondon dans L’Individu et sa genèse physico-biologique (PUF, 1964). On parle de propagation transductive lorsque chaque région constituée sert à la région suivante de principe, de modèle et d’amorce, si bien qu’une modification peut s’étendre et qu’une mutation générale peut apparaître après s’être propagée de proche en proche.

Au terme de cette réaction en chaîne où les différents changements se renforcent l’un l’autre, ce que nous percevons, c’est le passage d’une culture à une autre, d’une cité à une autre… dont on s’aperçoit qu’à peine installée elle se trouve déjà en sérieuse crise. Ajoutons que ce sont non seulement les autres grandes économies humaines que l’économie ultra et néolibérale altère, mais aussi l’économie du vivant. Il existe en effet, comme Fukushima le montre, une contradiction majeure entre le fantasme de la richesse infinie et le réel caractérisé par la limite et la finitude des ressources offertes par la terre. La nature n’est-elle pas en train d’émettre d’inquiétants symptômes de dérèglement et d’épuisement ?

Pourtant, la civilisation occidentale dispose de ressources exceptionnelles. Sa spécificité, nous semble-t-il, c’est d’avoir su viser, au travers de nombreuses vicissitudes, la réalisation de l’individu. Il faut reprendre ce projet abandonné, car notre époque, contrairement à l’opinion courante, n’est pas à l’individualisme, mais à l’égoïsme. De sorte qu’on se trouve dans une troisième impasse historique en un siècle.

En effet, après l’impasse du fascisme qui a fait disparaître l’individu dans les foules fanatisées et après celle du communisme qui a interdit à l’individu de parler tout en le collectivisant, est venue celle de l’ultra et du néolibéralisme qui réduit l’individu à son fonctionnement pulsionnel en le gavant d’objets – n’est-ce pas un symptôme parfait de notre temps que l’économiste en chef de la plus grande institution monétaire internationale, Dominique Strauss-Kahn, ait fait preuve d’un sérieux dérèglement pulsionnel jusqu’au point de se faire prendre en flagrant délit ?

Il faut relancer le projet philosophique occidental, car l’individu n’a jamais encore véritablement existé, pas plus aujourd’hui qu’hier. Plusieurs fois déjà, la civilisation occidentale a su se sortir d’impasses historiques tragiques en se réinventant un avenir possible visant la pleine réalisation de l’individu.

Pensons à l' »esprit de Philadelphie » qui s’est imposé au sortir de la seconde guerre mondiale. Fondé sur le principe de dignité, cet esprit présidait alors à la reconstruction complète d’un monde mené à sa ruine en grande partie à cause du chaos de 1929 provoqué par l’ultralibéralisme d’avant-guerre, sur lequel le nazisme avait surgi. Il suffit de relire des textes aussi fondateurs que le programme du Conseil national de la Résistance adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944 sous le titre Les Jours heureux, la déclaration internationale des droits à vocation universelle de Philadelphie proclamée le 10 mai 1944, l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, pour sentir qu’un souffle nouveau était à l’oeuvre.

Plus loin de nous, il faut se souvenir que la civilisation occidentale a su se sortir de dogmes obscurs en inventant l’esprit de ce qu’on allait connaître ensuite sous le nom de Renaissance. Esprit de l’humanisme qui s’est mis à souffler à Florence à partir du cercle des néoplatoniciens réuni autour de Politien, de Landino, de Pic de La Mirandole et de Marcile Ficin, traducteur de Platon, dans la villa des Médicis où les Leonardo, Brunelleschi et Botticelli étaient invités. Ne pourrait-on mettre à profit la campagne présidentielle qui s’ouvre pour (re)commencer à penser à un avenir possible ?

Dany Robert-Dufour

Dany Robert-Dufour

Dany-Robert Dufour

Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l’éducation à l’université Paris-VIII, ex-directeur de programme au Collège international de philosophie.

Il a notamment publié une anthropologie critique du libéralisme en trois volumes chez Denoël

L’Art de réduire les têtes,

Le Divin Marché,

La Cité perverse

et, récemment, L’individu qui vient… après le libéralisme toujours chez Denoël.

Dany-Robert Dufour

L’Art de réduire les têtes

Sur la nouvelle servitude

de l’homme libéré

à l’ère du capitalisme total

Chez Denoël

Après l’enfer du nazisme et la terreur du communisme, il est possible qu’une nouvelle catastrophe se profile à l’horizon. Cette fois, c’est le néo-libéralisme qui veut fabriquer à son tour un  » homme nouveau « .

Tous les changements en cours, aussi bien dans l’économie marchande que dans l’économie politique, l’économie symbolique ou l’économie psychique, en témoignent. Le sujet critique de Kant et le sujet névrotique de Freud nous avaient fourni à eux deux la matrice du sujet de la modernité. La mort de ce sujet est déjà programmée par la grande mutation du capitalisme contemporain. Déchu de sa faculté de jugement, poussé à jouir sans entrave, cessant de se référer à toute valeur absolue ou transcendantale, le nouvel  » homme nouveau  » est en train d’apparaître au fur et à mesure que l’on entre dans l’ère du  » capitalisme total  » sur la planète. C’est cette véritable mutation anthropologique, et les conséquences pour le moins problématiques sur la vie des hommes qu’elle implique, autrement dit ce que l’auteur appelle  » l’art de réduire les têtes « , qu’analyse cet ouvrage.

L’auteur traite ainsi, en philosophe, des questions pratiques auxquelles sont confrontés aujourd’hui les sociologues, les psychanalystes ou les spécialistes de l’éducation. En s’interrogeant très concrètement sur l’avenir des jeunes générations aux prises avec de nouvelles façons de consommer, de s’informer, de s’éduquer, de travailler ou, plus généralement, de vivre avec les autres.

Dany-Robert Dufour

Le Divin Marché

La révolution culturelle libérale

Chez Denoël

Présentation de l’ouvrage

 » Les vices privés font la fortune publique « 

Cette formule aujourd’hui banale scandalisa l’Europe des Lumières lorsqu’elle fut énoncée pour la première fois en 1704 par Bernard de Mandeville. Pourtant. Ce médecin, précurseur trop méconnu du libéralisme, ne faisait qu’énoncer la morale perverse qui, au-delà de l’Occident, régit aujourd’hui la planète. Elle est au cœur d’une nouvelle religion qui semble désormais régner sans partage, celle du marché : si les faiblesses individuelles contribuent aux richesses collectives, ne doit-on pas privilégier les intérêts égoïstes de chacun ?

En philosophe, Dany-Robert Dufour poursuit dans cet ouvrage ses interrogations sur les évolutions radicales de notre société. En présentant, en autant de chapitres. les  » dix commandements  » inquiétants qui résultent de la morale néolibérale aujourd’hui dominante. il analyse les ébranlements qu’elle provoque dans tous les domaines : le rapport de chacun à soi et à l’autre, à l’école. au politique, à l’économie et à l’entreprise, au savoir, à la langue, à la Loi, à l’art, à l’inconscient, etc. Et il démontre ainsi qu’une véritable révolution culturelle est en cours.

Qui nous mènera jusqu’où ?

Se procurer l’ouvrage de Dany-Robert Dufour : Le Divin Marché : La révolution culturelle libérale

« Les critiques du libéralisme ne manquent pas. L’ouvrage de Dany-Robert Dufour s’en distingue pour deux raisons principales. La première tient au fait que son travail est celui d’un philosophe qui pense le monde comme une totalité, à savoir comme un système qui interagit en permanence et qui exprime une circulation du sens. D’où, d’autre part, son analyse qui embrasse les nouveaux rapports qu’instaure le libéralisme : le rapport à soi, à l’autre, à la politique, à la religion, à la langue, à l’art, voire à l’inconscient. Mais cette vision d’ensemble ne vaut que par la radicalité de son questionnement qui permet de tisser le fil conducteur d’une critique lucide.

Revenant sur la prétendue sortie du religieux, D.‑R. Dufour montre que nous assistons plutôt au remplacement d’une divinité par une autre, en l’occurrence un divin marché sadien dont le principal commandement – « Jouissez ! » – conduit à un comportement de consommateur pulsionnel.

Dans un rapport dialectique permanent, le marché parvient ainsi à intégrer jusqu’à ses opposés pour les transformer en une arme nouvelle pour ses propres fins. Ainsi de la critique soixante-huitarde, la critique artiste, digérée jusqu’à devenir une composante du soft-management et de la créativité marketing infinie.

La langue elle-même est investie (puisque tout fait sens et que rien n’est innocent) ; mieux vaut parler de gouvernance que de pouvoir, de genre plutôt que de sexe… Cette progressive création d’une « novlangue » accompagne celle d’un « novmonde » technologique qui, sous couvert d’un progrès permanent, ne résout les problèmes qu’en créant de nouveaux dangers incontrôlés dans un cercle parfaitement vicieux.

Enfin, et c’est l’aspect le plus inquiétant, le monde du marché conduit, selon l’auteur, à une modification de l’économie libidinale et pulsionnelle elle-même. L’inconscient, au lieu d’être d’une essence intemporelle et infrangible, subirait les effets du dérèglement généralisé auquel conduit le libéralisme (« Laissez faire ! »).

On le voit, le livre de D.‑R. Dufour porte loin le questionnement. On peut ne pas partager ses conclusions. Espérons qu’elles susciteront au moins le débat. »

Thierry Jobard pour Sciences Humaines

Dany-Robert Dufour

La Cité perverse

Libéralisme et pornographie

Chez Denoël

Présentation de l’ouvrage

La crise, qui n’est pas seulement économique et financière, a mis à nu ces mécanismes pervers qui régissent aujourd’hui le fonctionnement de la Cité. S’il faut s’empresser de les révéler, c’est parce qu’il est fort possible que bientôt, en attendant une nouvelle crise de plus grande ampleur encore, tout redevienne comme avant.

Entre-temps, nous aurons mesuré l’ampleur des dégâts. Nous vivons dans un univers qui a fait de l’égoïsme, de l’intérêt personnel, du self love, son principe premier. Ce principe commande désormais tous les comportements, ceux de l' » hyperbourgeoisie  » ou des bandes de jeunes délinquants comme ceux des classes intermédiaires. Destructeur de l’être-ensemble et de l’être-soi, il nous conduit à vivre dans une Cité perverse. Pornographie, égotisme, contestation de toute loi, acceptation du darwinisme social, instrumentalisation de l’autre : notre monde est devenu sadien. Il célèbre désormais l’alliance d’Adam Smith et du marquis de Sade. A l’ancien ordre moral qui commandait à chacun de réprimer ses pulsions, s’est substitué un nouvel ordre incitant à les exhiber, quelles qu’en soient les conséquences.

Revisitant l’histoire de la pensée, jusqu’à saint Augustin et Pascal, Dany-Robert Dufour éclaire notre parcours. Afin de mieux savoir comment sortir de ce nouveau piège (a) moral.

La Cité perverse. Libéralisme et pornographie de Dany-Robert Dufour

Notre monde est de plus en plus sadien.

C’est le régime postmoderne de la « pornocratie », explique le philosophe Dany-Robert Dufour.

Au-delà de la distinction augustinienne des trois concupiscences (passion de la chair, libido sentiendi ; de la domination, libido dominandi ; du savoir, libido sciendi), il montre que la dimension sexuelle n’est pas la seule à travers laquelle se réalise l’impératif de la jouissance : la crise de la civilisation et ses pratiques obscènes, l’indécence des moeurs financières (avec ses « patrons voyous », véritables « scélérats » au sens sadien), révèlent un monde postpornographique du « plus-de-jouir », selon l’expression de Lacan. Déjà, le divin marquis associait nécessairement éthique, politique et économie. De son côté, La Cité perverse met en évidence le lien étroit entre pratiques pornographiques et activités marchandes, entre sadisme et libéralisme. Comment lutter contre la nouvelle normativité (l’incitation pornographique de masse), où le collectif menace le privé, au nom d’une libération sexuelle libertaire ? « Tyrannie sans tyran », dit Hannah Arendt. Règne du libéralisme triomphant. Du xviiie siècle aux années 1960, de Sade à Bataille et à Blanchot, en passant par la montée de la « perversion ordinaire » du capitalisme depuis 1929, Dany-Robert Dufour dégage les aspects de la Cité perverse dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Aliocha Wald Lasowski pour le Magazine Littéraire

Dany-Robert Dufour

L’individu qui vient

… après le libéralisme

Chez Denoël

Présentation de l’ouvrage
Après avoir surmonté en un siècle différents séismes dévastateurs – le nazisme et le stalinisme au premier rang -, la civilisation occidentale est aujourd’hui emportée par le néolibéralisme. Entraînant avec elle le reste du monde. Il en résulte une crise générale d’une nature inédite : politique, économique, écologique, morale. subjective, esthétique, intellectuelle… Une nouvelle impasse ? Il n’y a là nulle fatalité.
En philosophe, mais dans un langage accessible à tous, Dany-Robert Dufour s’interroge sur les moyens de résister au dernier totalitarisme en date. Une fois déjà, lors de la Renaissance, la civilisation occidentale a su se dépasser en mobilisant ses deux grands récits fondateurs : le monothéisme venu de Jérusalem et le Logos et la raison philosophique venus d’Athènes. Pour sortir de la crise, il convient aujourd’hui de reprendre cet élan humaniste. Ce qui implique de dépoussiérer, réactualiser et laïciser ces grands récits.
L’auteur propose donc de faire advenir un individu qui, rejetant les comportements grégaires sans pour autant adopter une attitude égoïste, deviendrait enfin « sympathique » c’est-à-dire libre et ouvert à l’autre.
Une utopie de plus ? Plutôt une façon souhaitable mais aussi réalisable, face à la crise actuelle, de se diriger vers une nouvelle Renaissance, qui tiendrait les promesses oubliées de la première.

Se procurer l’ouvrage de Dany-Robert : L’individu qui vient : … Après le libéralisme

Publicités

Posted in Actualité, Les parutions, philosophie, Point de vue | Tagué: , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Charles Taylor. Qu’en est-il de la liberté individuelle dans nos sociétés modernes ?

Posted by Hervé Moine sur 16 mars 2011

Charles Taylor, philosophe très influent sur la scène internationale mais assez méconnu en France. Photo d'après Landov / Maxppp

Charles Taylor : « La société moderne se fonde de plus en plus sur la discipline »

Entretien avec Charles Taylor, propos recueillis par François Gauvin, publié par le Point le 15 mars 2011

http://www.lepoint.fr/grands-entretiens/charles-taylor-la-societe-moderne-se-fonde-de-plus-en-plus-sur-la-discipline-15-03-2011-1306784_326.php

Selon cette figure emblématique de l’éthique communautariste, le libéralisme implique de laisser l’individu organiser sa vie comme il le désire tant qu’il n’entrave pas celle des autres. Quitte à choquer.

Comment un individu se définit-il aujourd’hui ? Par sa langue, son pays, sa religion ? Par son pays, son équipe de football, ou ses orientations sexuelles ? Ces questions sur « l’identité moderne » sont au coeur des recherches que mène le Canadien Charles Taylor, aujourd’hui professeur émérite de l’université McGill (Montréal). Le philosophe, peu connu en France, et pourtant très influent sur la scène internationale, a un parcours atypique : en 1961, sitôt son doctorat d’Oxford en poche, ce catholique pratiquant se présente à quatre reprises aux élections nationales sous la bannière du Nouveau parti démocratique, le plus à gauche de l’échiquier canadien. Éconduit par les électeurs, il retourne à ses premières amours, et publie, en 1975, un volumineux Hegel, (Hegel et la société moderne aux éditions du Cerf 1998 note d’ActuPhilo) qui présente sous un jour favorable les thèses éthiques et politiques de cet idéaliste maudit en terres anglo-américaines. Ce sera l’un des rares best-sellers philosophiques du XXe siècle.

Il s’impose dès lors comme une figure emblématique de l’éthique communautariste outre-Atlantique, qui allie les principes de la société libérale avec un sens aigu de l’appartenance à la communauté. À la fois critique et interlocuteur privilégié du philosophe libéral américain John Rawls et de l’Allemand Jürgen Habermas, il publie en 1989 The sources of self : the making of modern identity (Les sources du moi pour la traduction française en 1999, note d’ActuPhilo), qui retrace l’évolution de la notion de « soi » (self) depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Puis, dans A Secular Age (2007), (L’âge séculier, traduction française aux édition Boréal en mars 2011, note d’ActuPhilo) il approfondit sa lecture de l’évolution des fondements de la société depuis la Renaissance. Salué par la critique, ce livre lui vaut en 2007 le prestigieux prix britannique Templeton. Spécialiste du multiculturalisme, il accepte la même année de diriger, avec le sociologue Gérard Bouchard, une commission commandée par le gouvernement québécois sur les adaptations possibles aux différences culturelles (dite Commission Bouchard-Taylor). Rencontre avec un philosophe de terrain.

Le Point.fr : Vous passez pour un apôtre du communautarisme. En France, autant parler du diable… À quoi attribuez-vous cette allergie française ?

Charles Taylor : D’abord à un fâcheux contresens, qui vient du mot lui-même. En anglais, il a en effet deux sens, qu’on ne retrouve pas en français. On peut être communautarian, au sens où l’est par exemple le sociologue américain Amitai Etzioni, et cela équivaut pratiquement au républicanisme français. C’est une philosophie de la communauté nationale envers laquelle ses membres ont des responsabilités et des devoirs. L’autre sens, le seul retenu en français, renvoie plutôt aux communautés qui existent à l’intérieur d’un pays, les « communautés culturelles », comme on les appelle au Québec. En français, l’idée d’une « philosophie communautariste » pourrait laisser entendre que cette philosophie cherche à favoriser les replis communautaires. Mais que les Français se rassurent : aucun philosophe, ni aucun pays, dans le monde occidental, ne prône cette forme-là de communautarisme. C’est un mythe tenace, mais rien qu’un mythe ! Je me considère plutôt communautariste au sens où l’entend Amitai Etzioni : je crois que la société est davantage qu’un ensemble d’individus isolés, et qu’il existe dans les sociétés libérales modernes des normes universelles, comme les droits de l’homme, que tout le monde doit respecter.

Mais vous êtes plutôt conciliant envers la politique multiculturelle du Canada. Dans le rapport de la commission que vous avez codirigée avec le sociologue Gérard Bouchard, vous préconisez même un « interculturalisme »…

Ces termes n’ont rien à voir avec une politique favorable à la création des ghettos, et il faut absolument les replacer dans leur contexte. Le Canada est depuis la fin du XIXe siècle un pays d’immigration, et qui se définit en fonction de celle-ci. Ce n’est pas le cas de pays européens comme la France qui, même si elle accueille des étrangers, ne se définit pas en premier lieu à partir de l’immigration.

Le multiculturalisme canadien est tout simplement une politique d’intégration, qui vise justement à décloisonner les communautés d’immigrants. Cette politique se soucie d’enseigner à tous les immigrants les deux langues nationales (anglais et français) ; elle veut favoriser une politique de contact, d’ouverture et de dialogue culturel, pour éviter les replis communautaires. Quant à l’interculturalisme, ce n’est pas bien différent. À cette différence près qu’au Québec, il fallait que la politique d’intégration puisse tenir compte d’un élément fondamental aux yeux de la population : la survie de la langue française. L’interculturalisme souligne cette spécificité. Mais le multiculturalisme et l’interculturalisme ne diffèrent pas fondamentalement – ce n’est certainement pas la différence entre une politique qui favoriserait l’immigration et une autre qui ne le ferait pas.

La laïcité n’est-elle pas une façon plus simple de gérer les différences ?

L’histoire de la laïcité est très riche et complexe, y compris en France. Il y a plusieurs traditions, certaines tendances sont plus ouvertes, d’autres plus fermées. On ne peut pas ramener toutes ces tendances à la laïcité, comme on le fait aujourd’hui en France.

Que pensez-vous du débat sur l’identité nationale tel qu’il s’est posé en France au cours des derniers mois ?

C’est un débat empoisonné, dont les motivations politiques sont extrêmement suspectes. Il porte surtout sur l’Autre, et non pas d’abord sur les Français. Car il ne faut pas se voiler la face: au fond, la question soulevée est de savoir si les étrangers sont compatibles ou non avec « l’identité française ». Ce n’est pas vraiment une réflexion sur les normes auxquelles tiennent les Français, mais une tentative de tirer une ligne de démarcation. Le problème, c’est que des immigrants se trouvent ainsi soupçonnés de communautarisme (ici, au mauvais sens du terme), même s’ils ne recherchent pas nécessairement ce but-là. On cherche à les mettre dans une position de minorisation pour pouvoir ensuite justifier des mesures à leur encontre. C’est donc un débat qui divise, qui crée des tensions énormes dans la société, et une société libérale doit éviter ce genre de dérapage.

Vous êtes contre l’interdiction totale de la burqa telle que l’envisage le gouvernement français. Mais son principe est pourtant de préserver la liberté de la femme.

Le projet de loi français est à mon avis très problématique dans la perspective d’une société moderne libérale, et même d’une société de droit. On ne peut évidemment pas porter la burqa dans certaines situations, à l’école, et pour des raisons de sécurité ou d’identification de la personne, par exemple. Mais de là à interdire de pouvoir sortir de sa maison avec une burqa ! C’est une mesure farouchement antilibérale. Invoquer l’idée qu’il s’agit de protéger la liberté individuelle des femmes ne suffit pas : on ne connaît pas leurs motivations. Les recherches sociologiques montrent d’ailleurs que celles-ci sont variées. De jeunes femmes vont, par exemple, porter le voile ou la burqa pour se révolter contre leurs parents, une motivation bien occidentale ! Au fond, la vraie question est de savoir qui doit décider de la signification du port de ce type de vêtement. Le gouvernement ? Ou l’individu lui-même ? Il me semble qu’en l’absence de preuve probante, le principe de liberté, au fondement de notre société, exige qu’on opte pour la dernière réponse. Il faut accepter que les autres décident librement de leur vie tant qu’ils n’entravent pas la nôtre, et même quand cela nous choque. Sinon, on revient au bon vieux paternalisme d’autrefois, à la Genève de Calvin, ou à l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad.

C’est ainsi que vous définissez l’identité moderne dans votre livre Les sources du moi ?

En effet, un individu peut se définir lui-même. C’était différent à d’autres époques, au Moyen Âge par exemple. Le fait d’accorder autant d’importance à l’identité individuelle est quelque chose de récent. Aujourd’hui, on reconnaît que les individus ont un rôle à jouer dans la définition de leur propre identité. Évidemment, personne ne peut se définir totalement, et chacun s’inscrit dans un contexte et des traditions spécifiques. Mais il est admis que les individus peuvent, dans une certaine mesure, choisir parmi ces traditions celles qui leur conviennent, ou tenter de les redéfinir, comme l’ont fait les mouvements féministes ou gays ces dernières années. Ce phénomène s’est d’ailleurs accentué dans la deuxième moitié du XXe siècle, avec ce que j’appelle « l’ère de l’authenticité ». C’est l’époque où fleurissent, par exemple, les théories et les pratiques du « développement personnel ». Il faut prendre la mesure de ce fait : la quête de soi est un aspect fondamental de l’identité moderne.

Ne vient-elle pas naturellement du déclin de la religion ?

C’est une vision trop simpliste. Nos sociétés modernes occidentales n’ont certes plus de fondation unique philosophico-religieuse. Mais on a longtemps associé ce processus de sécularisation à une marginalisation de la religion qui conduirait finalement à sa disparition. J’ai montré dans A Secular Age que la sécularisation est un phénomène beaucoup plus complexe, qui d’ailleurs résiste à toute généralisation. Prenez, dans l’ancien bloc de l’Est, le cas de l’ancienne RDA. L’athéisme y est majoritaire. Mais dans la Pologne voisine, anciennement communiste elle aussi, c’est tout le contraire. Et aux États-Unis, pays capitaliste et libéral, des sondages ont révélé que 90% de la population croit en Dieu ou en une force spirituelle supérieure. Alors, certes, on ne légifère plus dans les pays occidentaux en fonction des autorités religieuses, mais l’évolution vers la sécularisation va de pair avec des niveaux de participation religieuse très différents. Quand Nietzsche annonce, au chapitre 125 de son livre Le gai savoir, avec une image poétique très forte, que « Dieu est mort », certains s’y retrouveront, d’autres pas. Il y a certainement une part de vrai dans ce qu’il déclare, mais on se trompe si on y voit une vérité valable pour tous.

C’est donc une autre approche de l’histoire que je propose. Je pense, en effet, que nous allons vers davantage de diversification dans le rapport à la religion et, plus généralement, dans la façon de penser les critères d’une vie bonne. J’ai employé le concept d’hyper-nova pour illustrer ce phénomène de diversification toujours plus complexe. C’est là un autre trait de notre monde sécularisé, à savoir qu’il faut fonctionner avec une pluralité de fondements. Les assises de notre société sont plurielles, ou pluralistes, ce qui n’était pas le cas dans le passé. Si vous reculez de deux siècles, vous aurez des sociétés qui étaient entièrement fondées sur le christianisme. Nous n’en sommes plus là : nous cherchons à nous sentir en accord avec des principes qui reflètent nos convictions intimes.

La sécularisation marque-t-elle pour vous un progrès? Un brin de nostalgie semble percer dans vos propos…

C’est une tendance générale vers le mieux. Les droits de l’homme, la possibilité laissée à chacun de se définir, etc., marquent des progrès, et il n’est pas question de revenir à l’Ancien Régime ! Mais il y a aussi des éléments négatifs dans cette évolution, entre autres le fait que la société moderne se fonde de plus en plus sur la discipline, comme l’a très bien montré Foucault. Ce qui entraîne aussi le refoulement de pans entiers de la vie humaine.

Nous sommes refoulés ?

À certains égards, oui. Prenez le carnaval qui, au Moyen Âge, permettait d’inverser en public les rôles sociaux, de marquer une pause l’espace d’un jour, de rappeler le sens de la communauté humaine par-delà les divisions de la vie courante. Ce genre de festivités publiques ̶- on pourrait citer aussi les bals ̶-, a pratiquement disparu. Dans le privé, on se permet tout, mais dans le public, nous restons très disciplinés. Nous avons du mal à prendre contact avec certains de nos désirs profonds.

Le Point du 15 mars 2011

Quelques dates repères à propos de Charles Taylor

Sélection bibliographique de l’oeuvre de Charles Taylor par ActuPhilo

Charles taylor

Hegel et la société moderne

Cerf

 

Présentation de Hegel et la société moderne

D’abord paru au Québec aux Presses de l’Université de Laval, Hegel et la société moderne parait aux éditions du Cerf en 1998. Ce livre est la traduction française de l’ouvrage de Charles Taylor, Hegel and modem society, dont on apprend incidemment qu’il a été publié en 1979 mais sans que soient mentionnés ni le lieu ni la date d’édition. Il ne s’agit pas simplement d’une présentation de plus de la pensée politique de Hegel, comme pourrait le faire croire le titre.

Constituant d’une part «un exposé plus court et plus accessible» du Hegel que Charles Taylor a fait paraître en 1975 au Cambridge University Press, il a toutefois pour principal enjeu de «démontrer la pertinence et l’importance de cette philosophie pour les penseurs contemporains». La conviction de Taylor est en effet «que Hegel a puissamment contribué à former des concepts et des manières de penser qui sont indispensables à une perception claire de certains problèmes et dilemmes propres à notre époque». En quoi consiste donc cette actualité de Hegel ? Non pas, estime Taylor, dans l’ontologie de l’Esprit qui soutient son système qu’il juge au contraire, sans à vrai dire étayer avec beaucoup de soin son jugement, quasi invraisemblable (p. 69) : l’argumentation dialectique sur laquelle se fonde cette ontologie — en particulier celle relative à la catégorie de Dasein dans la Science de la logique que Taylor semble tenir pour particulièrement décisive — lui paraît incapable de «persuader» le penseur contemporain (p. 67); cela «ressemble davantage, écrit-il, à une expression pénétrante de sa vision qu’à une preuve rigoureuse» (p. 68).

Reste que s’il convient ainsi, selon Taylor, de prendre acte de l’ «échec» de l’ontologie hégélienne, son entreprise correspond toutefois à une tentative de synthèse qui, tant par son ampleur que par ses modalités, garde pour nous toute son importance et sa pertinence dans la mesure où la tension qu’elle affronte et cherche à résoudre continue de caractériser au plus haut point notre époque et notre civilisation. Voir la présentation de Gérard Gilbert

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Hegel et la société moderne

Extrait de Hegel et la société moderne

Penser l’être humain dans sa communauté culturelle

« Penser à un être humain (…) c’est évoquer davantage qu’un simple organisme vivant ; c’est voir un être capable de penser, d’agir, de décider, d’être ému, de réagir et d’entrer en rapport avec les autres ; tout cela sous-entend un langage, un mode d’appréhension du monde, d’interprétations des sentiments, de compréhension de la relation aux autres, au passé, à l’avenir, à l’absolu, etc. L’identité d’un individu est faite de sa manière particulière de se situer dans son univers culturel.

Or, un langage, ainsi que l’ensemble des distinctions qui sous-tendent notre expérience et notre mode d’interprétation du monde ne peuvent naître et grandir que par la communauté. En ce sens, ce que nous sommes, en tant qu’être humains, nous le sommes seulement dans une communauté culturelle. » (p. 87.)

La notion hégélienne d’esprit objectif

« Une certaine conception de l’homme et de la société est implicite dans certaines pratiques et institutions sociales que nous pouvons voir, dès lors, comme l’expression de certaines idées. Et il arrive effectivement, lorsque la société ne s’est pas donnée d’elle-même une théorie cohérente et précise, que pratiques et expressions soient l’expression la plus adéquate, et parfois même la seule, de ces idées. Ces idées sous-jacentes, qui font de certaines pratiques ce qu’elles sont (…) ne sont pas forcément définies de façon cohérente en plusieurs propositions sur la nature humaine, la volonté, la société, etc. Il se peut même qu’un langage théorique adéquat reste à élaborer.

En ce sens, nous pouvons penser les pratiques et les institutions propres à une société comme une sorte de langage qui en exprime les idées fondamentales. Mais ce qui est « dit » par ce langage ce ne sont pas les idées qui pourraient n’exister que dans l’esprit de certains individus; il s’agit plutôt des idées communes à une société parce qu’elles sont inscrites dans la vie collective, dans les pratiques et les institutions enchâssées dans cette société. En elles, l’esprit de la société est en un sens objectivé. Elles sont « esprit objectif » (Hegel). » (p. 89.)

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Hegel et la société moderne

Charles Taylor

Les sources du moi

La formation de l’identité moderne

Seuil

Les idées clés Des sources du moi par Business Digest

Cet ouvrage dresse un tableau saisissant de l’identité moderne sans en taire ni la grandeur ni la misère. Il s’agit de comprendre cette révolution inouïe qui a fait que les modernes se voient comme des êtres doués d’intériorité, comme des «moi» ayant une profondeur. Loin de pouvoir se ramener à l’essor de l’individualisme libéral, cette histoire est celle d’une longue quête pour définir et atteindre le bien. Au coeur de cette définition, on trouve ce que l’auteur appelle «l’affirmation de la vie ordinaire». La montée en puissance de cette valeur, retracée ici de ses origines dans la Réforme jusqu’à ses formes actuelles, a profondément transformé notre conception de la Raison. Ce livre d’histoire des idées ne saurait être séparé du combat, philosophique et politique, que mène l’auteur depuis de nombreuses années au nom du communautarisme. Il s’agit de défendre la modernité, moins contre ses détracteurs, que contre la philosophie libérale qui prétend seule en porter les couleurs. Trouvant son apogée dans l’oeuvre majeure de John Rawls (Théorie de la justice, seuil 1987), celle-ci est accusée de faire bon marché de l’exigence de cohésion sociale et de ne s’intéresser qu’à la liberté des individus et à la justice dans la répartition des richesses.

Description Des sources du moi

Les Sources du moi est un ouvrage magistral sur l’identité moderne. Il en dresse un tableau saisissant sans en taire ni la grandeur ni la misère, et il tente de la définir en retraçant la genèse. Cette généalogie remonte à saint Augustin, passe par Descartes et Montaigne et se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de comprendre cette révolution inouïe qui a fait que les modernes se voient comme des êtres doués d’intériorité, comme des  » moi  » ayant une profondeur. Loin de pouvoir se ramener à l’essor de l’individualisme liberal, cette histoire est celle d’une très longue quête pour définir et atteindre le bien. Au coeur de cette définition, on trouve ce que l’auteur appelle l’affirmation de la vie ordinaire. La montée en puissance de cette valeur, retracée ici de ses origines dans la Réforme jusqu’aux formes qu’elle prend de nos jours, aura profondément transformé notre conception de la Raison. Ce livre d’histoire des idées, d’une grande érudition, ne saurait être séparé du combat, philosophique et politique, que mène l’auteur depuis de nombreuses années au nom du communautarisme. Il s’agit de défendre la modernité, moins contre ses détracteurs, que contre la philosophie libérale qui prétend seule en porter les couleurs. Trouvant son apogée dans l’oeuvre majeure de John Rawls, Théorie de la justice (Seuil, 1987), celle-ci est accusée de faire bon marché de l’exigence de cohésion sociale et de ne s’intéresser qu’à la liberté des individus et à la justice dans la répartition des richesses. A cette abstraction du libéralisme, Taylor oppose une démarche qui fait fond sur le monde de l’expérience, l’analyse des faits, l’autoconception de la société telle qu’elle est vécue par les gens, leur imaginaire social.

Pour se procurer l’ouvrage de Charles taylor Les sources du moi

 

Charles Taylor

L’âge séculier

Boréal (mars 2011)

 

Présentation de l’éditeur

Il est d’usage de dire que nous, modernes Occidentaux, appartenons à un « âge séculier ». Comment est-on passé d’un temps, encore proche, où il était inconcevable de ne pas croire en Dieu, à l’époque actuelle, où la foi n’est plus qu’une option parmi d’autres et va jusqu’à susciter la commisération ?

L’explication la plus courante consiste à affirmer qu’à la faveur des progrès de la connaissance, la vérité aurait triomphé de l’illusion, nous poussant à ne chercher qu’en nous-mêmes notre raison d’être et les conditions de notre épanouissement ici-bas.

En révélant les impensés de ce récit classique de la victoire des Lumières qui fait du « désenchantement du monde » la seule clé de l’énigme, Charles Taylor entreprend une enquête philosophique et historique monumentale qui renoue les liens entre l’humanisme et l’aspiration à la transcendance. Loin d’être une « soustraction » de la religion, la sécularisation est un processus de redéfinition de la croyance qui a vu se multiplier les options spirituelles. Si plus aucune n’est en mesure de s’imposer, les impasses du « matérialisme » et les promesses déçues de la modernité continuent d’éveiller un besoin de sens.

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor L’âge séculier

Charles Taylor

Le Malaise de la modernité

Cerf (2002)

 

Etre sincère avec moi-même signifie être fidèle à ma propre originalité, chose que je suis le seul à pouvoir découvrir : tel est le fondement de l’idéal moderne d’authenticité ainsi que des objectifs d’épanouissement de soi. Apparemment, un véritable tournant s’opère au XVIIIe siècle avec Rousseau, Goethe et les Romantiques, Taylor pense qu’il s’agit d’un moment décisif des transitions à la faveur desquelles le sujet est devenu un pôle d’expérience privilégié. Certes, le tournant ne s’est pas accompli indépendamment d’un processus d’émancipation de la raison dont il étudie aussi les principaux moments. Mais le sens nouveau que donne au moi la révolution romantique, « l’expressionnisme » qui y trouve ses racines, le constituent durablement comme la référence privilégiée, voire exclusive, de toute morale et de toute valeur. Mais, pour Taylor, une intériorité, une subjectivité qui ne communiquerait pas avec un horizon ou un langage commun sont proprement impensables comme l’ont montré des penseurs aussi différents que Hegel et Wittgenstein.

En fait, il s’agit d’éviter ce qu’il appelle un « dérapage du subjectivisme », une sorte de « culture du narcissisme » qui fait de l’épanouissement de soi la principale valeur de la vie et ne reconnait que peu d’exigences morales extérieures ou d’engagements profonds avec les autres. L’explication de cette déviation de la culture de l’authenticité est certainement liée à l’enracinement de l’individualisme dans la vie quotidienne, le monde du travail et la vie politique. Mais le danger que met en lumière Taylor à propos de cette promotion exclusive du moi, facilité par les transformations sociales de la culture moderne est que ces exigences de sincérité envers soi aille jusqu’à nier l’exigence de justice que nous devons aux autres.

Quatrième de couverture

« Raison instrumentale », « désenchantement du monde », « narcissisme contemporain » : le philosophe Charles Taylor reprend ces trois thèmes dominants du malaise de la modernité. A l’écart des redondances de la mode et des facilités de la critique, il montre pourquoi l’éthique de la réalisation de soi, noyau consistant de l’individualisme, recèle une aspiration dont les présupposés bien compris seraient en fait incompatibles avec l’instrumentalisme et l’égoïsme possessif.
Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Le Malaise de la modernité

 

Charles Taylor

Multiculturalisme

Différence et démocratie

Flammarion Champs Essais

Présentation de l’éditeur

Une société démocratique doit traiter tous ses membres comme des égaux. Mais jusqu’où peut-elle aller dans la reconnaissance de leur spécificité culturelle, jusqu’à quel point peut-elle admettre leur différence pour permettre à leur identité de s’exercer librement et de s’épanouir ? Doit-elle veiller à garantir et à maintenir cette spécificité ? Cette reconnaissance politique est-elle nécessaire à la dignité des individus ? Telles sont quelques-unes des questions qui sont au coeur de la controverse sur le multiculturalisme.

Charles Taylor nous propose une réflexion historique et une perspective philosophique concernant l’enjeu fondamental de la demande de reconnaissance par tous les groupes « ethniques » – communautés religieuses, associations féministes, minorités culturelles, etc. – qui coexistent au sein d’une même communauté étatique. La démocratie doit garantir les droits et le bien-être de ses citoyens.

Doit-elle privilégier une culture, celle qui la fonde, ou s’accommoder de toutes ?

Pour se procurer l’ouvrage de Charles Taylor Multiculturalisme : Différence et démocratie


Jocelyn Maclure

Charles Taylor

Laïcité et liberté de conscience

La Découverte (2010)

Présentation de l’éditeur

 

Présentation de l’éditeur

Ce n’est que récemment que le modèle d’une société politique fondée sur le respect de la pluralité des perspectives philosophiques, religieuses et morales s’est imposé comme le plus susceptible de conduire à une vie harmonieuse du corps social et à l’épanouissement de ceux qui le composent. Un large consensus s’est établi autour de l’idée que la  » laïcité  » est une composante essentielle de toute démocratie libérale.

Mais qu’est-ce au juste qu’une société laïque ?

Bien que des travaux récents en sciences sociales, en droit et en philosophie aient permis des avancées majeures sur le plan de la compréhension de la laïcité comme mode de gouvernance, une analyse conceptuelle des principes constitutifs de la laïcité manquait toujours à l’appel. Ce livre vient remédier à une telle lacune. Pour les auteurs, les deux grandes finalités de la laïcité sont le respect de l’égalité morale des individus et la protection de la liberté de conscience et de religion. C’est pourquoi la laïcité doit aujourd’hui se comprendre dans le cadre plus large de la diversité des croyances et des valeurs (religieuses ou non) auxquelles adhèrent les citoyens. Depuis près de vingt ans, la France ne cesse de débattre (et de légiférer) sur la place et la visibilité des minorités culturelles et religieuses, comme en témoignent les controverses passionnées sur le foulard islamique et aujourd’hui de la burqa. Cet ouvrage de philosophie, qui prend appui sur l’expérience originale et passionnante du Québec en matière de politique multiculturelle, constitue une contribution forte au débat sur les rapport entre religion et politique.

Jocelyn Maclure, coauteur de l’ouvrage Laïcité et liberté de conscience, est professeur agrégé à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il est également l’auteur de « Récits identitaires ». Le Québec à l’épreuve du pluralisme. Il a contribué, en tant qu’analyste-expert, à la rédaction du rapport final de la commission Bouchard-Taylor sur les  » accommodements raisonnables « .

Pour se procurer l’ouvrage de Jocelyn Maclure et Charles Taylor Laïcité et liberté de conscience

Posted in Actualité, Les parutions, philosophe, philosophie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 1 Comment »

Aux racines du néolibéralisme

Posted by Hervé Moine sur 24 février 2011

Mardi 1er mars 2011

Alexandre Escudier du Cevipof

« L’homme économique : Essai sur les racines du néolibéralisme » de Christian Laval

La notion de « libéralisme » est plurielle (libéralisme économique, politique, culturel), et cette équivocité terminologique en fait le lieu d’une multiplicité de critiques, récurrentes pour certaines, nouvelles par certains autres aspects. L’histoire du libéralisme ne saurait ainsi s’écrire au singulier. Il y a bien « des » doctrines libérales ainsi que des expériences historiques du libéralisme, non toujours congruentes entre elles. Aussi bien l’histoire des doctrines que l’histoire des expériences socio-politiques doivent-elles être combinées l’une à l’autre dans la longue durée pour être véritablement éclairantes.

C’était l’enjeu des deux années d’enquête écoulées autour des critiques néo-républicaines contemporaines du libéralisme politique que de faire apparaître cette diversité de référents historiques et de critiques normatives induites. Les travaux qui feront suite en 2010-2011 remettront sur le métier la question des « transformations contemporaines » du libéralisme politique, tout en maintenant ouverte la focale quant aux thèmes et aux périodes considérées.

A distance des affections sociales ambiantes, il ne s’agit assurément pas d’accuser « le libéralisme » tout court de tous les maux (économiques, sociaux, politiques, culturels), mais bien de dégager les enjeux et agendas à partir desquels une « transformation » du socle politique libéral (qu’on l’enracine historiquement ou non dans les traditions républicaines) semble aujourd’hui durablement à l’œuvre.

Pour information

  • L’entrée est libre
  • Lieu : Centre de recherches politiques de Sciences-Po (CEVIPOF) 98 rue de l’Université, 75007 Paris (métro : Solférino)
  • Horaires : 17h00-19h00 (entrée libre)
  • Pour de plus amples renseignements sur cette conférence et le programme de celles à venir : http://www.u-paris10.fr/76768167/0/fiche___pagelibre/&RH=1258638513074

Contacts

  • Alexandre Escudier (alexandre.escudier@sciences-po.fr
  • Christophe Miqueu (cmiqueu@yahoo.fr)
  • Didier Ottaviani (didier.ottaviani@wanadoo.fr)
  • Janie Pélabay (janie.pelabay@sciences-po.fr

___________________________

Christian Laval

L’homme économique

Essai sur les racines du néolibéralisme

Gallimard

Présentation de l’éditeur

Le néolibéralisme entend triompher partout dans le monde comme la norme unique d’existence des êtres et des biens.

Il n’est pourtant que la pointe émergée d’une conception anthropologique globale qu’au fil des siècles l’Occident a élaborée. Celle-ci pose que l’univers social est régi par la préférence que chacun s’accorde à lui-même, par l’intérêt qui l’anime à entretenir les relations avec autrui, voire l’utilité qu’il représente pour tous. La définition de l’homme comme « machine à calculer » s’étend bien au-delà de la sphère étroite de l’économie, elle fonde une conception complète, cohérente, de l’homme intéressé, ambitionnant même un temps de régir jusqu’aux formes correctes de la pensée, à l’expression juste du langage, à l’épanouissement droit des corps.

Cette anthropologie utilitariste, fondement spécifique de la morale et de la politique en Occident, fait retour avec le néolibéralisme contemporain sous des formes nouvelles.

En retraçant, dans un vaste tableau d’histoire et de philosophie, les racines du néolibéralisme, Christian Laval donne à voir la forme, le contenu, la nature de la normativité occidentale moderne telle qu’elle s’affirme aujourd’hui dans sa prétention à être la seule vérité sociale, à se poser en seule réalité possible.

L’auteur

Christian Laval est chercheur en histoire de la philosophie et de la sociologie à l’université Paris X Nanterre.

Pour se procurer l’ouvrage de Christian Laval, L’homme économique : Essai sur les racines du néolibéralisme

Posted in annonces, Colloque, Les parutions, philosophie | Tagué: , , , , | Leave a Comment »