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Les supports collectifs dont l’individu a besoin

Posted by Hervé Moine sur 7 novembre 2013

FabienneBrugère

La politique de l’individu

Collection La République des Idées

Seuil(octobre 2013)

Se procurer l’ouvrage de Fabienne Brugère La politique de l’individu

C’est entendu : nous vivons dans une « société d’individus ». Mais on peut entendre ce diagnostic de deux manières. D’un côté, l’individu serait un être absolument indépendant par rapport aux appartenances collectives; de l’autre, il sacrifierait au culte du moi et au narcissisme. Dans ces deux formes d’individualisme négatif, le sujet n’accepte rien à part lui-même. C’est évidemment un leurre, car l’individu en société ne « tient » pas tout seul. Une politique de l’individu doit donc passer par le soutien, au niveau des politiques tant publiques que locales. Plus fondamentalement, la question du lien social doit devenir un objet politique, afin que les capacités de chacun et la protection de la vulnérabilité soient prises en compte dans la définition du bien-être collectif.

Se procurer l’ouvrage de Fabienne Brugère La politique de l’individu

L’auteur

Fabienne Brugère est une philosophe française spécialisée en histoire de la philosophie moderne (XVIIIe siècle), en philosophie morale et politique, et en philosophie anglo-américaine. Elle est actuellement professeur à l’université Michel de Montaigne-Bordeaux 3, et a publié de nombreux ouvrages, dont Le Sexe de la sollicitude (Seuil, 2008) et Dictionnaire politique à l’usage des gouvernés (collab., Bayard jeunesse, 2012).

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Fabienne Brugère, philosophe : “L’individu a besoin de supports collectifs”

Article de Jean-Marie Durand, le 6/11/2013 dans Les Inrocks

Voir l’article dans Les InRocks

Dans son ouvrage “La politique de l’individu”, la philosophe Fabienne Brugère réfléchit à un individualisme positif, et imagine des dispositifs politiques permettant d’émanciper les individus.

Fabienne Brugère, philosophe, enseigne à l’université Bordeaux III. Elle a écrit de nombreux ouvrages sur l’esthétique et la philosophie politique, mais elle est aussi un intellectuelle impliquée dans la cité. Proche de Martine Aubry – elle a travaillé avec elle sur la notion du “care”, l’éthique du soin –,  elle n’hésite pas à confronter ses recherches théoriques et philosophiques à l’action politique et sociale. Dans son nouveau livre La Politique de l’individu, s’appuyant sur les travaux de sociologues comme Robert Castel, elle propose une nouvelle définition de l’individualisme, dépassant le narcissisme et le repli sur soi de la vision néolibérale, et imagine des outils politiques qui favoriseraient l’implication et la protection de l’individu moderne dans la collectivité.

La notion d’individualisme reste souvent mal définie. Quelle définition en donnez-vous ?  

BrugèreFabienne Brugère – Ce livre procède d’une analyse des diverses formes de l’individualisme : l’individualisme néolibéral fondé sur l’image de l’individu performant et riche ; l’individualisme moral qui pose le soi comme valeur indépendante des relations sociales ; un troisième qui consacre le culte de soi, le narcissisme, théorisé par Christopher Lasch ; et puis un quatrième, la société des modes de vie, avec pour slogan, “cultivons notre jardin” : on y privilégie des relations choisies (amis, collègues) sur le mode de l’élection. Cette société des modes de vie est particulièrement forte en France où l’on parle souvent d’un bonheur privé et d’un malheur public.

Pourquoi invitez-vous à dépasser ces quatre usages courants de l’individualisme ?

A partir de cet inventaire des diverses formes de l’individualisme, j’ai construit un autre usage de l’individu, qui passe par une politisation de la question de l’individu, à comprendre en même temps comme une politisation de la philosophie. Le titre doit beaucoup de ce point de vue à l’histoire magistrale de l’individu par Robert Castel, à travers ce qu’il a appelé d’abord “la première modernité” aux XVIIe et XVIIIe siècles : le moment où l’individu commence à se constituer politiquement à travers la question du droit à la propriété. Cette première modernité laisse pourtant de nombreux individus en dehors du filet des protections politiques : c’est alors que se joue la deuxième modernité qui attribue des droits sociaux, crée un système de protection de tous les citoyens. Mais cette deuxième modernité s’est aussi effilochée : beaucoup d’individus n’entrent plus dans les grilles définies par les droits sociaux de l’Etat-providence. Le chômage et la précarité de masse, mais également les transformations de la famille, font vaciller une identité de l’Etat-providence. Une troisième modernité est en train de s’inventer. Comment la transcrire politiquement ? L’individu a besoin de supports collectifs qui facilitent l’accomplissement de sa vie.

Etes-vous surprise par l’aveuglement de nombreux citoyens qui revendiquent leurs libertés et s’élèvent en même temps contre tout principe d’intervention collectif, comme l’éclaire le sempiternel débat sur la fiscalité ?

C’est un mauvais usage de la liberté, et en même temps un ras-le-bol face à une société bloquée. Beaucoup d’individus ne comprennent plus en quoi ils se rattachent à un collectif, en quoi ils sont reliés aux autres. Je défends une conception autre de l’individu. Tout d’abord, l’individu est un être relationnel et nous sommes de plus en plus dans une société de relations avec toutes les interdépendances qu’elle implique, bonnes et mauvaises. La question est : comment développer des relations satisfaisantes ? Je pense aux travaux de Pierre Rosanvallon et à son livre La Société des égaux ; je pense aussi à Patrick Chamoiseau et à Edouard Glissant, à leur définition de l’identité relationnelle. Quand on défend cette conception de l’individu relationnel, on pose une évolution dans la compréhension de la République française. Je défends un universel de la distinction.

Comment expliquer l’incapacité de la gauche à penser cette question de “l’égaliberté”, théorisée par Etienne Balibar ?

Il y a bien dans la tradition intellectuelle de la gauche une histoire de la conciliation de la liberté et de l’égalité. La Révolution française, si elle a pensé les deux, a échoué sur quelques points : sur le droit de vote par exemple, la Constituante a exclu les femmes et les esclaves. Mais il y a une prise de conscience de cette question de la conciliation dans la pensée philosophique contemporaine ; je pense à Balibar mais aussi à la théorie des capabilités d’Amartya Sen et de Martha Nussbaum, qui est précisément une tentative de définir une liberté positive, qui soit pour tous, qui mette tout le monde à égalité dans les moyens à sa disposition. Il faut penser une liberté d’accomplissement dans les politiques publiques. On a assimilé ces dernières années la conception de l’individu à celle de l’individu néolibéral. Or, l’individu se réalise à partir de supports, à travers des politiques à différentes échelles qui le construisent. Ce que la gauche doit penser, c’est l’épanouissement de l’individu hors du marché, en même temps que l’individu dans le marché. Par exemple, l’ouverture des médiathèques et des bibliothèques le dimanche plutôt que celle des hypermarchés.

Certains pointent le risque d’un “paternalisme moral de l’Etat”. Etes-vous sensible à cet argument ?

C’est une question importante ; la troisième modernité à laquelle je m’intéresse est associée à l’idée du soutien qui est une inflexion de la protection, plutôt un accompagnement et sans jugement moral. Mon idée est de penser un autre type d’Etat social que l’Etat paternaliste, qui est un risque de l’Etat-providence. Une nouvelle modernité, qui serait celle du soutien, ce sont des politiques d’accompagnement qui ne sont pas à visée verticale ; elles ne s’adressent pas à des catégories mais à des individus, pas à des histoires interchangeables qu’il faut faire entrer dans des cases mais à des vies à construire à travers un ensemble d’épreuves. Cela suppose de ne pas penser l’Etat tout seul, mais avec la société et un véritable pouvoir des différents acteurs du monde social. Ce qui veut dire concrètement que l’Etat doit être ouvert, que les citoyens, dans des cadres légaux beaucoup plus larges, doivent être écoutés. Le soutien, c’est faire travailler l’Etat avec la société, c’est continuer à donner du pouvoir à la société.

Comment percevez-vous la crispation du débat public en France ?

La France est partagée entre un pays ouvert et un pays fermé, partagée entre une politique de l’individu et de l’égaliberté et une politique de l’identité. On l’a bien mesuré à l’occasion du mariage pour tous. C’est vrai que le côté identitaire frappe plus parce qu’il a mis au point son arsenal idéologique ; il y a un risque à ce qu’il gagne encore plus de cerveaux car c’est lui qui arrive à frapper et à fabriquer un imaginaire. Le problème de l’autre côté, c’est qu’il est enfermé dans des politiques technocratiques qui ne savent pas ce qu’est l’imaginaire et qui ne parlent que de chiffres. Il manque actuellement des symboles, des récits. Ils sont à inventer au nom du progrès. La gauche devrait avoir en tête que la politique n’est pas seulement une affaire d’ingénieurs. C’est aussi une affaire d’artistes et d’orfèvres… La démocratie est une affaire de belles formes.

Pourtant, il existe aujourd’hui, dans le monde, un vrai foisonnement d’idées. Comment expliquer cet écart entre la production intellectuelle et l’impuissance politique ?

La production intellectuelle n’est pas atone en effet. Mais on souffre d’une absence de circulation d’un milieu à un autre. Chaque milieu est replié sur lui et produit ses propres normes et conduites ; en France, cela circule mal entre les sphères de vie, de travail. Du coup, on observe des identités de repli, pas du tout du côté d’une évolution des valeurs, d’une pluralité des voix, d’une compréhension de la République comme une démocratie.

Jean-Marie Durand

Fabienne Brugère, La Politique de l’individu (Seuil, La République des idées)

Se procurer l’ouvrage de Fabienne Brugère La politique de l’individu

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Penser la place du conflit dans la démocratie

Posted by Hervé Moine sur 22 octobre 2013

Vendredi 29 novembre 2013,

à l’ENS de Lyon

« La démocratie à l’épreuve du conflit »

Journée d’étude du 29 novembre 2013

ENS de Lyon, Laboratoire Triangle UMR 5206,

en partenariat avec le rectorat de Lyon

Avec pour invité d’honneur : Miguel Abensour, professeur émérite de philosophie politique à l’université Paris 7, Denis-Diderot. Organisé par Sébastien Roman, Marie Goupy du Laboratoire Triangle, ENS-Lyon.

Penser la place du conflit dans la démocratie constitue certainement l’un des enjeux majeurs de la pensée politique contemporaine. Au sein du paradigme libéral – devenu, dans la modernité, le modèle philosophique dominant – la prise en compte des potentialités conflictuelles des sociétés démocratiques s’est essentiellement exprimée sous la forme d’une réponse apportée à la reconnaissance du « fait du pluralisme ». Et il est certain que l’on ne peut plus partir aujourd’hui du constat que la société est une et homogène : l’hétérogénéité des valeurs ou le « fait du pluralisme » est indéniable. Sur ce fondement, et au nom du respect de la liberté individuelle, le libéralisme politique s’est donné pour ambition de permettre l’expression de toutes les voix discordantes, et inscrit un certain principe de conflictualité au cœur des sociétés démocratiques et de ses procédures discursives. Néanmoins, la conception libérale classique du conflit est à la fois négative et limitée. Négative puisque les divisions sociales, qui découlent de l’hétérogénéité des valeurs, sont essentiellement perçues comme un danger menaçant la stabilité et l’ordre démocratique. Limitée, surtout, par l’horizon même du conflit dans la théorie libérale qui exige son dépassement par l’exercice d’une rationalité discursive – contractuelle pour Rawls, post-métaphysique pour Habermas – dans une perspective consensualiste pleinement assumée.

La journée d’étude permettra d’interroger de manière approfondie la place et le rôle du conflit en démocratie, en abordant les questions suivantes :

1- Comment penser et définir le conflit ? Le conflit doit-il être restreint au domaine des valeurs ou des opinions ? Oppose-t-il irréductiblement des individus entre eux, ou faut-il le définir, en un sens néo ou post-marxiste, en termes de lutte des classes ? À moins que le conflit ne soit plutôt le moteur structurant de l’ensemble des rapports de pouvoir au sein de l’ordre social – impliquant de substituer au schème de la lutte des classes celui d’une microphysique du pouvoir ?

2- Quelle place accorder au conflit dans la démocratie ? Faut-il concevoir le conflit comme la simple conséquence du « fait du pluralisme » que la démocratie, sous sa forme libérale, prétend pouvoir surmonter ? Ou inversement, et à l’encontre de toute réduction de la démocratie à de simples procédures délibératives, ne faut-il pas l’inscrire au cœur même des sociétés démocratiques, pour le juger indépassable et en lui-même fécond ?

3- Enfin, le problème du maintien de l’ordre et de l’unité politique pourra conduire à s’interroger sur les limites de l’exercice du conflit en démocratie. Les situations de crise et de mise en péril de l’unité politique ne constituent-elles pas un pur et simple démenti aux théories cherchant à valoriser le rôle du conflit dans les démocraties ? Ou au contraire, repenser la place du conflit dans les démocraties invite-t-il à reposer le problème de l’unité politique autrement ? En définitive, jusqu’où peut-on, et dans quelles limites ou proportions, vouloir faire du conflit le principe de la vie politique pour permettre l’exercice d’une démocratie authentique ?

Au Programme

Matin (9h45-13h00) Le conflit : sa signification, ses motivations, sa fécondité

  • 9h45-10h00. Accueil des participants
  • 10h-10h15. Ouverture de la journée d’étude. Sébastien Roman et Marie Goupy
  • 10h15-10h45. Marie Gaille-Nikodimov (chargée de recherche, CNRS / CERSES) « Le désir de liberté est-il la matrice de la citoyenneté ? Retour sur la question de l’actualité machiavélienne. » 
  • 10h45-11h30. Christian Bouchindhomme (traducteur ; chargé de cours, Université Paris Dauphine) « Pragmatique et vertus du conflit. » 
  • 11h30-11h45. Discussion. Pause.
  • 11h45-12h30. Miguel Abensour (professeur émérite de philosophie politique à l’Université Paris 7, Denis-Diderot) « La politique : l’ordre ou le lien ? » 
  • 12h30-13h00. Discussion-débat 

Après-midi (14h30-17h00) Politique(s) du conflit, démocratie, et mouvements sociaux

  • 14h30-15h00. Ninon Grangé (maître de Conférences, Université Paris 8) « La guerre civile (mondiale?) et le dialogue Schmitt-Benjamin »
  • 15h00-15h30. Jean-Christophe Angaut (maître de Conférences, ENS de Lyon) « L’anarchisme est-il soluble dans la démocratie ? Approches du conflit chez Proudhon et Bakounine »
  • 15H00-15h30. Discussion et pause
  • 15H30-16h00. Alice Legoff (maître de Conférences, Université Paris Descartes) « Démocratie et conflit : apport des travaux de Charles Tilly à la théorie démocratique. »
  • 16h00-16h30. Pierre Sauvêtre (chargé de cours, Université Paris 8, Université Paris 13, IEP de Paris et professeur de lettres au collège) « Vérités d’Etat en conflit et processus de (dé)-démocratisation. D’après Foucault. » 
  • 16h30-17h00. Discussion finale

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La crise européenne comme mise à l’épreuve de la démocratie ?

Posted by Hervé Moine sur 19 juillet 2012

La constitution de l'EuropeJürgen Habermas

La constitution de l’Europe

Gallimard

Présentation de l’éditeur de La constitution de l’Europe

L’union européenne est-elle désormais contre la démocratie ? Avec l’épisode du référendum grec et l’effroi qui saisit tous les dirigeants de voir un peuple, auquel on avait imposé une cure problématique. entrer en résistance, la crise de la dette a révélé le déficit démocratique des institutions européennes. Jürgen Habermas nous alerte sur les risques que prend l’Europe à s’engager dans une voie « postdémocratique » pour régler la question de la dette des pays de la zone euro. L’union monétaire européenne ne disposant pas d’un contrôle supra-national à sa mesure, les dirigeants allemand et français veulent une collaboration intergouvernementale renforcée. Le Conseil européen doit s’employer à la mettre en place. Ce changement en apparence minimal devrait se traduire par une perte progressive de contrôle des Parlements nationaux sur les lois de finances : cette réforme insidieuse asphyxierait petit à petit le poumon de la démocratie à l’échelle nationale, sans que cette perte soit compensée au niveau européen. Le processus grec ouvre-t-il le passage d’une Europe de gouvernement à une Europe de la  » gouvernance  » – joli euphémisme pour désigner une forme dure de domination politique. qui ne repose que sur le fondement faiblement légitimé des traités internationaux ? La « démocratie d’un seul pays » n’est plus à même de se défendre contre les injonctions d’un capitalisme forcené, qui franchissent, elles, les frontières nationales. Il faut avancer vers et dans la constitution de l’Europe, pour que les peuples regagnent des latitudes d’action au niveau supranational, sans pour autant sacrifier la démocratie. La crise de l’Europe des gouvernements doit conduire à la constitution d’une Europe des peuples. Telle est la conviction de Jürgen Habermas dans ce petit traité de démocratie, vif, tonique et constructif.

Pour se procurer l’ouvrage de Jürgen Habermas, La constitution européenne

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L’économie et la morale : Les justifications morales des inégalités économiques sont-elles fondées ?

Posted by Hervé Moine sur 15 juillet 2012

Ruwen Ogien

Les inégalités économiques ont-elles un sens moral ?

« Je ne m’intéresse pas aux causes des inégalités économiques, mais à ses justifications morales. Ce sont ces justifications que je trouve toutes infondées. » Ruwen Ogien

Lire l’excellent article de Ruwen Ogien paru le 13 juillet 2012 sur le site iphilo  à propos de la généralisation de justifications des inégalités économiques par des raisons apparemment morales : à droite, comme à gauche, n’a-t-on pas tendance en effet à sanctionner la paresse et au contraire à vouloir récompenser le mérite ?

Ruwen Ogien part de l’observation à propos de la représentation de la pauvreté en Europe faite par le sociologue Nicolas Duvoux, celle selon laquelle « l’explication par des phénomènes macro-économiques » ont cédé le pas en 20 ans à « l’explication de la pauvreté par la paresse », explication qui serait certainement la cause des attaques contre la fraude sociale, qui touche évidemment les « petits », considérés souvent comme des parasites ou des fainéants.

Et l’auteur L’éthique aujourd’hui de dire que « ce n’est pas la « fraude sociale » (…) infiniment moins importante que l’évasion fiscale des riches, qu’il faudrait combattre en priorité, mais le non recours massif aux aides sociales auxquelles les plus pauvres ont droit. »

Toute la question est de savoir si ces opinions populaires trouvent des justifications plus théoriques, philosophiques.

Pour réfléchir sur cette question nous pourrons lire avec profit l’éditorial de Ruwen Ogien donné sur iphilo, http://iphilo.fr/2012/07/13/…, l’ouvrage de Nicolas Duvoux, Le nouvel âge de la solidarité : Pauvreté, précarité et politiques publiques La république des idées, Paris, Seuil, 2012) ainsi que les deux livres de Jean-Fabien Spitz, Abolir le hasard ? Responsabilité individuelle et justice sociale, Paris, Vrin, 2008) Pourquoi lutter contre les inégalités ? ainsi que L’éthique aujourd’hui : Maximalistes et minimalistes de Ruwen Ogien lui-même.

_________________

Nicolas Duvoux

Le nouvel âge de la solidarité

Pauvreté, précarité et politiques publiques

Collection la République des idées

aux édition du seuil

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur

Les dispositifs de lutte contre la pauvreté sont souvent accusés d’entretenir l’oisiveté des  » privilégiés  » qui en bénéficient. Non seulement il est scandaleux de présenter les plus vulnérables comme des paresseux, mais l’assistance ne saurait être confondue avec l’Etat social. Au contraire, elle résulte de la décomposition de ses protections collectives. Son extension continue marque le passage du système de protections universalistes érigé après-guerre à des politiques ciblées, centrées sur la pauvreté et l’exclusion. Le développement de l’assistance, que la crise amplifie encore, est un choix de société non explicité et non assumé. Il conduit à un délitement progressif de la solidarité, à l’indifférence envers la pauvreté, mais aussi à un double mouvement de responsabilisation de l’individu, d’un côté, et de justification des inégalités, de l’autre. Ce livre vise à conjurer l’engrenage de la stigmatisation des assistés et du recours croissant à l’assistance dans lequel notre pays s’est engagé. Pour éviter que ce cercle vicieux n’aboutisse à un démantèlement délibéré des droits sociaux, il faut repartir des héritages historiques et sociaux de la gauche et chercher les voies d’une articulation nouvelle entre la responsabilité de la collectivité et celle de l’individu.

Qui est Nicolas Duvoux ?

Nicolas Duvoux, maître de conférences en sociologie à l’université Paris Descartes, a récemment publié L’Autonomie des assistés. Sociologie des politiques d’insertion (PUF, 2009). Il est par ailleurs personnalité qualifiée du Comité national d’évaluation du RSA.

Abolir le hasard? Responsabilité individuelle et justice socialeJean-Fabien Spitz

Abolir le hasard ?

Responsabilité individuelle et justice sociale

Chez Vrin

Jean Fabien Spitz, enseignant à l’Université de Paris, spécialiste de philosophie politique, traducteur de nombreux textes de John Locke, a publit chez Bayard un autre ouvrage qui pose un problème qui devrait dans cette même thématique nous intéresser : Pourquoi lutter contre les inégalités ?

Vivons-nous la fin de la justice sociale ? Est-il devenu contre-productif de demander à ceux qui ont accumulé des richesses de payer pour ceux qui n’en ont pas assez pour subsister ? Comment refonder la nécessité de la redistribution des richesses dans un monde où certains ont réussi par leurs seuls efforts et d’autres échoué par leur imprudence ? De quel droit borner le droit de profiter des biens que l’on a eu la chance ou le talent d’accumuler ? En quelques mots, pourquoi faut-il lutter contre les inégalités ?

Pour en savoir davantage sur la philosophie morale de Ruwen Ogien

Ruwen Ogien

L’éthique aujourd’hui

Maximalistes et minimalistes

Gallimard Folio Essais

Pour obtenir l’ouvrage de Ruwen Ogien : L’éthique aujourd’hui : Maximalistes et minimalistes

Imaginez un monde dans lequel vous pourriez être jugé « immoral » pour vos actions non seulement à l’égard des autres, mais aussi de vous-même. Qui aimerait vivre dans un tel monde, où rien de ce qu’on est, pense ou ressent, où aucune de nos activités, fut-elle la plus solitaire, n’échapperait au jugement moral ?

C’est pourtant ce que propose aujourd’hui l’éthique, largement ralliée aux thèses maximalistes d’un Aristote, qui nous recommande tout un art de vivre et pas seulement un code de bonne conduite en société, et de Kant, pour qui nous avons des devoirs moraux à l’égard d’autrui comme de nous-même.

C’est oublier les éthiques alternatives,minimalistes, pour lesquelles le monde moral, moins envahissant, se limite au souci d’éviter de nuire délibérément à autrui.

Toute l’histoire de l’éthique aujourd’hui est l’histoire de l’opposition entre maximalistes et minimalistes. »

Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui : Maximalistes et minimalistes

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Des mots pour les maux de la société : inégalités, injustices, violences sociales

Posted by Hervé Moine sur 20 mai 2012

Centre de Culture Scientifique, Technique et IndustrielleInégalités et violences sociales :

« Dire l’injustice »

Du 31 mai au 2 juin 2012

Université de Poitiers

En partenariat avec l’espace Mendès-France (Poitiers), L’Observatoire des inégalités et la revueRaison publique et avec le soutien de la Région Poitou-Charentes, du Grand Poitiers, de l’Université de Poitiers, du laboratoire Forell, de l’Équipe d’Accueil MAPP, et de l’Association culturelle de l’UFR Lettres et Langues. L’entrée est libre.

« À quoi reconnaît-on l’injustice d’une société ? Depuis le début des années 1980, un pan important de la recherche contemporaine et une part non moins significative des discours relayés ou construits par la littérature, l’art et les médias ont répondu à cette question essentiellement à travers le prisme de la misère et de l’exclusion. Tout en s’inscrivant dans la continuité de cette préoccupation éthique et politique, ce colloque tentera de penser dans un cadre plus vaste l’injustice sociale et ses représentations. Plutôt que la seule catégorie de l’exclusion, c’est la notion d’inégalité qui nous permettra d’interroger le caractère juste ou injuste de l’ordre social pris dans son ensemble. Plutôt que la figuration de l’opprimé en tant qu’exclu du champ social, ce sont les représentations de l’écart, de la cohabitation, des « misères de position » qui se trouveront au centre de la réflexion. L’ambition sera ici de saisir et de questionner, dans l’écriture et la forme elles-mêmes, telle que celles-ci se déploient en philosophie, en littérature, en art et dans le champ des sciences sociales, la diction de l’inégalité et le répertoire des perceptions, émotions, sentiments, représentations et idéaux à travers lequel elle se constitue comme injustice et comme violence. En proposant une analyse critique des représentations dominantes, des formes artistiques et des discours savants, on réfléchira ainsi autant aux mécanismes à travers lesquels se construisent des figurations communes de l’injustice qu’à la forme non pleinement figurée de la violence sociale (forme partielle, partiale, perverse, opaque, etc.). »

Contacts :

Au programme du colloque

Un colloque sur les inégalités et les injustices ne saurait se concevoir à l’écart du public. Toutes les communications seront donc conçues dans la mesure du possible dans un esprit d’ouverture au public non spécialiste et seront prolongées par un débat sous forme de table ronde.

Jeudi 31 mai 2012

  • 18h30-20h, conférence d’ouverture du colloque, Maison de la Région : Pierre Rosanvallon (Professeur au Collège de France), suivie d’un apéritif dînatoire.

Vendredi 1er juin 2012

  • Matinée, 9h-11h, Espace Mendès-France :

INJUSTICES ET SOUFFRANCES SOCIALES : REPENSER LES INEGALITES

Les représentations traditionnelles des inégalités associaient l’inégalité à la lutte des classes ou limitaient la souffrance sociale à l’expérience des exclus. Comment repenser les inégalités dans un cadre élargi, qui permette d’appréhender l’ensemble des expériences contemporaines de l’injustice ?

Président de séance : Patrick Savidan (Pr. de philosophie, Université de Poitiers)

Intervenants : Anne-Laure Bonvalot (doctorante en Littérature espagnole, Université Montpellier III), Nicolas Duvoux (MCF sociologie, Université Paris Descartes), Louis Maurin (directeur de l’observatoire des inégalités).

11h-12h30 : Représentations théâtrales des inégalités, espace Mendès-France : rencontre avec Didier Bezace (acteur, metteur en scène, directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers) animée par Monique Le Roux (MCF Littératures comparées à l’Université de Poitiers, critique théâtrale à La Quinzaine Littéraire).

  • Après-midi, 14h-16h30, Espace Mendès-France :

DE L’INEGALITE COMME INJUSTICE, CONSTRUCTIONS D’UN IMAGINAIRE COMMUN

Comment se construit l’imaginaire commun des violences sociales d’une époque ? Quels sont les instruments de légitimation qui participent à la reconnaissance d’une inégalité comme injustice, ou qui conduisent inversement à masquer certaines souffrances sociales ? Quels sont les rôles des écrivains, des artistes, des experts ou des témoins ?

Président de séance : Emmanuel Bouju (Pr de Littérature comparée, Université de Rennes II)

Intervenants : Christine Baron (Pr. de Littérature comparée, Université de Poitiers), Jean-Paul Engélibert (Pr. de Littérature comparée, Bordeaux 3), Sylvie Laurent (MCF Littérature américaine Sciences po, Harvard), Ruwen Ogien (philosophe, directeur de recherche CNRS, CERCES).

20h30, Filmer les inégalités, TAP Cinéma : projection du film de Sylvain George, Qu’ils reposent en révolte, suivie d’un débat avec le réalisateur animé par Marie Martin (MCF études cinématographiques, Poitiers).

Samedi 2 juin 2012

  • Matinée, 10h-12h30, Espace Mendès-France

OBSERVER LES INEGALITES

Quoi de commun entre l’expérience de la pauvreté dans un pays développé et dans un pays du tiers-monde ? Quels liens entre inégalités sociales et inégalités sexuelles, raciales, territoriales ? Quels instruments statistiques, rhétoriques ou artistiques pour appréhender l’écart et la similitude des situations de souffrance sociale ?

Président de séance : Cédric Rio (Observatoire des inégalités,  coordonnateur de Inequality Watch)

Intervenants : Vincent Bonnecase (historien, Chargé de recherche CNRS, section 40 Science politique et sociologie des organisations), Coline Cardi (MCF en sociologie, Université Paris 8), Raphaëlle Guidée (MCF en littérature comparée, Université de Poitiers), Wilfried Serisier (Institut français de géopolitique).

  • Après-midi, 14h30-17h, Espace Mendès-France

EPROUVER L’INJUSTICE SOCIALE

Quels sont les idées, les idéaux, les émotions qui peuvent nous conduire à voir dans un écart donné une forme inacceptable d’inégalité ? Comment articuler émotions et action, éthique et politique ?

Présidente de séance : Raphaëlle Guidée (Université de Poitiers)

Intervenants : Solange Chavel (MCF philosophie, Université de Poitiers), Lucie Campos (Docteure en littérature comparée, Paris 8), Inès Cazalas (Docteure en Littérature comparée, ATER à l’Université de Provence), Marie Martin (MCF Etudes cinématographiques, Université de Poitiers).

18h-20h, Vernissage de l’exposition « Photographier les inégalités » au Plan B (30-32, Blvd du Grand Cerf, Poitiers) : apéritif de clôture du colloque et remise des prix du concours photo.

Adresse : Université de Poitiers,15 rue de l’Hôtel Dieu86000 PoitiersEspace Mendès France1 place de la Cathédrale, 86000 POITIERS

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Le Génocide arménien : Une résolution juste, à travers les réparations

Posted by Hervé Moine sur 11 novembre 2011

Mardi 22 novembre 2011

à 20h30

à la Maison de la Culture Arménienne de Paris 

Conférence avec le philosophe Henry Theriault

« Le Génocide arménien : Une résolution juste, à travers les réparations »

Présentation du rapport du groupe d’étude sur les réparations du Génocide arménien

Henry Theriault, diplômé en philosophie politique des Universités de Princeton et du Massachussetts est professeur et doyen du département de philosophie au Worcester State College. Son enseignement et ses centres de recherche concernant le génocide et les Droits de l’Homme, la justice imprescriptible pour les violences de masse, l’idéologie et la propagande, l’éthique et la philosophie politique. Il est spécialiste de la question des réparations, il est corédacteur en chef du journal de renommée internationale « Genocide Studies and Prevention ».

Lieu : à la Maison de la Culture Arménienne de Paris
17, rue Bleue Paris 9ème – Métro Cadet

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La politique : servir ou se servir ?

Posted by Hervé Moine sur 9 novembre 2011

Giacomo Marramao, philosophe italien

Silvio Berlusconi, dirigeant politique milliardaire italien

Brève. A propos de l’annonce de la démission du chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi, on peut se poser la question de savoir s’il s’agit de l’épilogue de la saga d’un personnage charismatique, issu de la petite bourgeoisie milanaise, initialement vendeur d’aspirateurs et animateur de croisières puis constructeur et fondateur de chaînes privées de télévision, devenu l’un des hommes les plus riches d’Italie qui a marqué la vie politique italienne des 17 dernières années ?

Pour Giacomo Marramao, qui enseigne la philosophie politique à l’université Rome 3, il se peut que la démission de M. Berlusconi ne soit pas immédiate. « Il faut tenir compte du caractère et de la nature particulière de Berlusconi : il pourra poser la question de sa démission seulement s’il reçoit des garanties pour ses entreprises, pour sa sécurité, notamment judiciaire ». (source : Le Parisien)

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Révolutions arabes, Fukushima, dette des Etats, affaire DSK comme symptômes de notre monde en crise

Posted by Hervé Moine sur 31 octobre 2011

Une civilisation en crise

Article de Dany-Robert Dufour, philosophe, paru dans Le Monde des idées, le 29 octobre 2011

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/10/29/une-civilisation-en-crise_1596021_3232.html

L’actualité de ces derniers mois a été très riche : outre les « révolutions arabes », il y eut Fukushima, la dette des Etats, l' »affaire DSK »… On traite en général de ces trois derniers faits séparément. Notre pari sera de tenter de les penser ensemble comme des symptômes de notre temps. Autrement dit, bien décryptés, ils seraient susceptibles de dire certaines vérités de notre époque. Quelle vérité ? Celle d’un monde en profonde crise.

En effet, la civilisation occidentale, entraînant avec elle le reste du monde, est emportée par un nouveau démon où se mélangent en proportions diverses l’ultra et le néolibéralisme. Ce diagnostic, partagé, est cependant un peu trompeur : il porte à croire que la crise est d’abord économique et financière. De sorte que, pour la résoudre, on aurait avant tout besoin de la science des économistes. On aurait tort de le croire. Pour plusieurs raisons. La première est triviale : la science des économistes est au moins aussi versatile que celle du marc de café. La seconde est plus sérieuse : nous ne vivons pas seulement une crise économique et financière, mais aussi politique, écologique, morale, subjective, esthétique, intellectuelle… Ce sont les fondements sur lesquels repose notre civilisation qui sont atteints.

D’où vient donc cette courte vue qui pousse à croire que les remèdes à la crise sont économiques ? D’une illusion d’optique dont il serait temps de nous dépendre. Cette illusion émane des théories ultra et néolibérales elles-mêmes qui prennent l’économie marchande et financière pour référence unique. Du coup, ce sont les autres grandes économies humaines qui sont oubliées, avant d’être mises au pas : les économies politique, symbolique, sémiotique et psychique. Nous vivons en quelque sorte dans un nouveau totalitarisme sans le savoir, découlant de l’impérialisme théorique de l’économisme néo et ultralibéral faisant l’impasse sur tous les autres secteurs où les hommes échangent entre eux : qu’il s’agisse des règles pour gouverner la cité, des valeurs dont ils tirent des principes, des discours porteurs de signes à la recherche du sens, des intensités et des flux pulsionnels mis en jeu.

Dans la pensée libérale, en effet, la société des hommes, dans sa richesse et sa diversité, n’apparaît plus que comme une auxiliaire du marché. Comme l’a montré l’historien de l’économie Karl Polanyi dans son maître ouvrage écrit en 1944, La Grande Transformation (Gallimard, 1983), dans cette perspective, au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont déstructurées et restructurées afin d’être réencastrées de force dans le système économique. Bref, le marché oublie que les relations marchandes n’ont de sens qu’à s’intégrer dans des rapports plus vastes où les hommes échangent non seulement des produits manufacturés, mais aussi et surtout des formes symboliques, morales, juridiques, linguistiques, esthétiques, psychiques dont l’échange les constitue comme sujets.

La simple « économie économique » oublie que chacune de ces autres grandes économies humaines possède ses lois propres et qu’aucune n’est réductible à la loi de l’économie marchande, le gain, résultant de l’égoïsme des acteurs, en vue d’un accroissement infini des richesses censé profiter à tous. S’il est un symptôme révélant cette réduction de toutes les activités humaines au marché, c’est l’obsession contemporaine pour des indicateurs statistiques comme le PIB ou le PNB, même si quelques économistes, de préférence non occidentaux (comme Amartya Sen), luttent pour que d’autres indicateurs relatifs à ces autres grandes économies humaines soient pris en compte.

On commence à comprendre comment cette grande transformation a été mise en oeuvre. En effet, si ces économies sont différentes, elles n’en sont pas moins articulées entre elles. Autrement dit, si un changement survient dans l’une, il se produit des effets dans les autres. Ainsi, des changements dans l’économie marchande (la dérégulation en vue de maximiser le gain) entraînent des effets dans l’économie politique (l’obsolescence du gouvernement, le déni de son rôle interventionniste et l’apparition, à leur place, de la « gouvernance »). Ce qui, à son tour, provoque des mutations dans l’économie symbolique (la disparition de l’autorité du pacte républicain et l’apparition de « troupeaux » de consommateurs où chacun est attrapé par des objets manufacturés ou des services marchands qui lui promettent la satisfaction pulsionnelle).

De même, surgissent alors des transformations profondes dans l’économie sémiotique (la désuétude de la recherche de la vérité par le jeu de la pensée critique au profit de la recherche permanente de coups discursifs gagnants). Cette réaction en chaîne peut enfin produire des effets considérables dans une économie a priori à l’abri parce que bien enfouie en chacun, l’économie psychique.

C’est en effet le sujet moderne caractérisé, outre sa dimension critique (qui le rend apte, selon Kant, à penser par lui-même), par la dimension névrotique (résultant, selon Freud, de la culpabilité) qui disparaît. Il est remplacé par un autre sujet, naviguant dans une autre région psychique qu’on peut représenter par un triangle dont les trois pointes seraient constituées de l’instrumentalisation de l’autre caractéristique de la perversion, de la recherche effrénée de la satisfaction pulsionnelle jusqu’à l’addiction aux objets et de la dépression comme ultime refuge.

Le terme qui nous semble convenir pour décrire ce phénomène de propagation d’une économie à l’autre est celui de transduction, introduit par le philosophe Gilbert Simondon dans L’Individu et sa genèse physico-biologique (PUF, 1964). On parle de propagation transductive lorsque chaque région constituée sert à la région suivante de principe, de modèle et d’amorce, si bien qu’une modification peut s’étendre et qu’une mutation générale peut apparaître après s’être propagée de proche en proche.

Au terme de cette réaction en chaîne où les différents changements se renforcent l’un l’autre, ce que nous percevons, c’est le passage d’une culture à une autre, d’une cité à une autre… dont on s’aperçoit qu’à peine installée elle se trouve déjà en sérieuse crise. Ajoutons que ce sont non seulement les autres grandes économies humaines que l’économie ultra et néolibérale altère, mais aussi l’économie du vivant. Il existe en effet, comme Fukushima le montre, une contradiction majeure entre le fantasme de la richesse infinie et le réel caractérisé par la limite et la finitude des ressources offertes par la terre. La nature n’est-elle pas en train d’émettre d’inquiétants symptômes de dérèglement et d’épuisement ?

Pourtant, la civilisation occidentale dispose de ressources exceptionnelles. Sa spécificité, nous semble-t-il, c’est d’avoir su viser, au travers de nombreuses vicissitudes, la réalisation de l’individu. Il faut reprendre ce projet abandonné, car notre époque, contrairement à l’opinion courante, n’est pas à l’individualisme, mais à l’égoïsme. De sorte qu’on se trouve dans une troisième impasse historique en un siècle.

En effet, après l’impasse du fascisme qui a fait disparaître l’individu dans les foules fanatisées et après celle du communisme qui a interdit à l’individu de parler tout en le collectivisant, est venue celle de l’ultra et du néolibéralisme qui réduit l’individu à son fonctionnement pulsionnel en le gavant d’objets – n’est-ce pas un symptôme parfait de notre temps que l’économiste en chef de la plus grande institution monétaire internationale, Dominique Strauss-Kahn, ait fait preuve d’un sérieux dérèglement pulsionnel jusqu’au point de se faire prendre en flagrant délit ?

Il faut relancer le projet philosophique occidental, car l’individu n’a jamais encore véritablement existé, pas plus aujourd’hui qu’hier. Plusieurs fois déjà, la civilisation occidentale a su se sortir d’impasses historiques tragiques en se réinventant un avenir possible visant la pleine réalisation de l’individu.

Pensons à l' »esprit de Philadelphie » qui s’est imposé au sortir de la seconde guerre mondiale. Fondé sur le principe de dignité, cet esprit présidait alors à la reconstruction complète d’un monde mené à sa ruine en grande partie à cause du chaos de 1929 provoqué par l’ultralibéralisme d’avant-guerre, sur lequel le nazisme avait surgi. Il suffit de relire des textes aussi fondateurs que le programme du Conseil national de la Résistance adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944 sous le titre Les Jours heureux, la déclaration internationale des droits à vocation universelle de Philadelphie proclamée le 10 mai 1944, l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, pour sentir qu’un souffle nouveau était à l’oeuvre.

Plus loin de nous, il faut se souvenir que la civilisation occidentale a su se sortir de dogmes obscurs en inventant l’esprit de ce qu’on allait connaître ensuite sous le nom de Renaissance. Esprit de l’humanisme qui s’est mis à souffler à Florence à partir du cercle des néoplatoniciens réuni autour de Politien, de Landino, de Pic de La Mirandole et de Marcile Ficin, traducteur de Platon, dans la villa des Médicis où les Leonardo, Brunelleschi et Botticelli étaient invités. Ne pourrait-on mettre à profit la campagne présidentielle qui s’ouvre pour (re)commencer à penser à un avenir possible ?

Dany Robert-Dufour

Dany Robert-Dufour

Dany-Robert Dufour

Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l’éducation à l’université Paris-VIII, ex-directeur de programme au Collège international de philosophie.

Il a notamment publié une anthropologie critique du libéralisme en trois volumes chez Denoël

L’Art de réduire les têtes,

Le Divin Marché,

La Cité perverse

et, récemment, L’individu qui vient… après le libéralisme toujours chez Denoël.

Dany-Robert Dufour

L’Art de réduire les têtes

Sur la nouvelle servitude

de l’homme libéré

à l’ère du capitalisme total

Chez Denoël

Après l’enfer du nazisme et la terreur du communisme, il est possible qu’une nouvelle catastrophe se profile à l’horizon. Cette fois, c’est le néo-libéralisme qui veut fabriquer à son tour un  » homme nouveau « .

Tous les changements en cours, aussi bien dans l’économie marchande que dans l’économie politique, l’économie symbolique ou l’économie psychique, en témoignent. Le sujet critique de Kant et le sujet névrotique de Freud nous avaient fourni à eux deux la matrice du sujet de la modernité. La mort de ce sujet est déjà programmée par la grande mutation du capitalisme contemporain. Déchu de sa faculté de jugement, poussé à jouir sans entrave, cessant de se référer à toute valeur absolue ou transcendantale, le nouvel  » homme nouveau  » est en train d’apparaître au fur et à mesure que l’on entre dans l’ère du  » capitalisme total  » sur la planète. C’est cette véritable mutation anthropologique, et les conséquences pour le moins problématiques sur la vie des hommes qu’elle implique, autrement dit ce que l’auteur appelle  » l’art de réduire les têtes « , qu’analyse cet ouvrage.

L’auteur traite ainsi, en philosophe, des questions pratiques auxquelles sont confrontés aujourd’hui les sociologues, les psychanalystes ou les spécialistes de l’éducation. En s’interrogeant très concrètement sur l’avenir des jeunes générations aux prises avec de nouvelles façons de consommer, de s’informer, de s’éduquer, de travailler ou, plus généralement, de vivre avec les autres.

Dany-Robert Dufour

Le Divin Marché

La révolution culturelle libérale

Chez Denoël

Présentation de l’ouvrage

 » Les vices privés font la fortune publique « 

Cette formule aujourd’hui banale scandalisa l’Europe des Lumières lorsqu’elle fut énoncée pour la première fois en 1704 par Bernard de Mandeville. Pourtant. Ce médecin, précurseur trop méconnu du libéralisme, ne faisait qu’énoncer la morale perverse qui, au-delà de l’Occident, régit aujourd’hui la planète. Elle est au cœur d’une nouvelle religion qui semble désormais régner sans partage, celle du marché : si les faiblesses individuelles contribuent aux richesses collectives, ne doit-on pas privilégier les intérêts égoïstes de chacun ?

En philosophe, Dany-Robert Dufour poursuit dans cet ouvrage ses interrogations sur les évolutions radicales de notre société. En présentant, en autant de chapitres. les  » dix commandements  » inquiétants qui résultent de la morale néolibérale aujourd’hui dominante. il analyse les ébranlements qu’elle provoque dans tous les domaines : le rapport de chacun à soi et à l’autre, à l’école. au politique, à l’économie et à l’entreprise, au savoir, à la langue, à la Loi, à l’art, à l’inconscient, etc. Et il démontre ainsi qu’une véritable révolution culturelle est en cours.

Qui nous mènera jusqu’où ?

Se procurer l’ouvrage de Dany-Robert Dufour : Le Divin Marché : La révolution culturelle libérale

« Les critiques du libéralisme ne manquent pas. L’ouvrage de Dany-Robert Dufour s’en distingue pour deux raisons principales. La première tient au fait que son travail est celui d’un philosophe qui pense le monde comme une totalité, à savoir comme un système qui interagit en permanence et qui exprime une circulation du sens. D’où, d’autre part, son analyse qui embrasse les nouveaux rapports qu’instaure le libéralisme : le rapport à soi, à l’autre, à la politique, à la religion, à la langue, à l’art, voire à l’inconscient. Mais cette vision d’ensemble ne vaut que par la radicalité de son questionnement qui permet de tisser le fil conducteur d’une critique lucide.

Revenant sur la prétendue sortie du religieux, D.‑R. Dufour montre que nous assistons plutôt au remplacement d’une divinité par une autre, en l’occurrence un divin marché sadien dont le principal commandement – « Jouissez ! » – conduit à un comportement de consommateur pulsionnel.

Dans un rapport dialectique permanent, le marché parvient ainsi à intégrer jusqu’à ses opposés pour les transformer en une arme nouvelle pour ses propres fins. Ainsi de la critique soixante-huitarde, la critique artiste, digérée jusqu’à devenir une composante du soft-management et de la créativité marketing infinie.

La langue elle-même est investie (puisque tout fait sens et que rien n’est innocent) ; mieux vaut parler de gouvernance que de pouvoir, de genre plutôt que de sexe… Cette progressive création d’une « novlangue » accompagne celle d’un « novmonde » technologique qui, sous couvert d’un progrès permanent, ne résout les problèmes qu’en créant de nouveaux dangers incontrôlés dans un cercle parfaitement vicieux.

Enfin, et c’est l’aspect le plus inquiétant, le monde du marché conduit, selon l’auteur, à une modification de l’économie libidinale et pulsionnelle elle-même. L’inconscient, au lieu d’être d’une essence intemporelle et infrangible, subirait les effets du dérèglement généralisé auquel conduit le libéralisme (« Laissez faire ! »).

On le voit, le livre de D.‑R. Dufour porte loin le questionnement. On peut ne pas partager ses conclusions. Espérons qu’elles susciteront au moins le débat. »

Thierry Jobard pour Sciences Humaines

Dany-Robert Dufour

La Cité perverse

Libéralisme et pornographie

Chez Denoël

Présentation de l’ouvrage

La crise, qui n’est pas seulement économique et financière, a mis à nu ces mécanismes pervers qui régissent aujourd’hui le fonctionnement de la Cité. S’il faut s’empresser de les révéler, c’est parce qu’il est fort possible que bientôt, en attendant une nouvelle crise de plus grande ampleur encore, tout redevienne comme avant.

Entre-temps, nous aurons mesuré l’ampleur des dégâts. Nous vivons dans un univers qui a fait de l’égoïsme, de l’intérêt personnel, du self love, son principe premier. Ce principe commande désormais tous les comportements, ceux de l' » hyperbourgeoisie  » ou des bandes de jeunes délinquants comme ceux des classes intermédiaires. Destructeur de l’être-ensemble et de l’être-soi, il nous conduit à vivre dans une Cité perverse. Pornographie, égotisme, contestation de toute loi, acceptation du darwinisme social, instrumentalisation de l’autre : notre monde est devenu sadien. Il célèbre désormais l’alliance d’Adam Smith et du marquis de Sade. A l’ancien ordre moral qui commandait à chacun de réprimer ses pulsions, s’est substitué un nouvel ordre incitant à les exhiber, quelles qu’en soient les conséquences.

Revisitant l’histoire de la pensée, jusqu’à saint Augustin et Pascal, Dany-Robert Dufour éclaire notre parcours. Afin de mieux savoir comment sortir de ce nouveau piège (a) moral.

La Cité perverse. Libéralisme et pornographie de Dany-Robert Dufour

Notre monde est de plus en plus sadien.

C’est le régime postmoderne de la « pornocratie », explique le philosophe Dany-Robert Dufour.

Au-delà de la distinction augustinienne des trois concupiscences (passion de la chair, libido sentiendi ; de la domination, libido dominandi ; du savoir, libido sciendi), il montre que la dimension sexuelle n’est pas la seule à travers laquelle se réalise l’impératif de la jouissance : la crise de la civilisation et ses pratiques obscènes, l’indécence des moeurs financières (avec ses « patrons voyous », véritables « scélérats » au sens sadien), révèlent un monde postpornographique du « plus-de-jouir », selon l’expression de Lacan. Déjà, le divin marquis associait nécessairement éthique, politique et économie. De son côté, La Cité perverse met en évidence le lien étroit entre pratiques pornographiques et activités marchandes, entre sadisme et libéralisme. Comment lutter contre la nouvelle normativité (l’incitation pornographique de masse), où le collectif menace le privé, au nom d’une libération sexuelle libertaire ? « Tyrannie sans tyran », dit Hannah Arendt. Règne du libéralisme triomphant. Du xviiie siècle aux années 1960, de Sade à Bataille et à Blanchot, en passant par la montée de la « perversion ordinaire » du capitalisme depuis 1929, Dany-Robert Dufour dégage les aspects de la Cité perverse dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Aliocha Wald Lasowski pour le Magazine Littéraire

Dany-Robert Dufour

L’individu qui vient

… après le libéralisme

Chez Denoël

Présentation de l’ouvrage
Après avoir surmonté en un siècle différents séismes dévastateurs – le nazisme et le stalinisme au premier rang -, la civilisation occidentale est aujourd’hui emportée par le néolibéralisme. Entraînant avec elle le reste du monde. Il en résulte une crise générale d’une nature inédite : politique, économique, écologique, morale. subjective, esthétique, intellectuelle… Une nouvelle impasse ? Il n’y a là nulle fatalité.
En philosophe, mais dans un langage accessible à tous, Dany-Robert Dufour s’interroge sur les moyens de résister au dernier totalitarisme en date. Une fois déjà, lors de la Renaissance, la civilisation occidentale a su se dépasser en mobilisant ses deux grands récits fondateurs : le monothéisme venu de Jérusalem et le Logos et la raison philosophique venus d’Athènes. Pour sortir de la crise, il convient aujourd’hui de reprendre cet élan humaniste. Ce qui implique de dépoussiérer, réactualiser et laïciser ces grands récits.
L’auteur propose donc de faire advenir un individu qui, rejetant les comportements grégaires sans pour autant adopter une attitude égoïste, deviendrait enfin « sympathique » c’est-à-dire libre et ouvert à l’autre.
Une utopie de plus ? Plutôt une façon souhaitable mais aussi réalisable, face à la crise actuelle, de se diriger vers une nouvelle Renaissance, qui tiendrait les promesses oubliées de la première.

Se procurer l’ouvrage de Dany-Robert : L’individu qui vient : … Après le libéralisme

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La culture et la politique destinées aux élèves de classes préparatoires littéraires, aux étudiants en IEP comme aux candidats au CAPES

Posted by Hervé Moine sur 26 octobre 2011

Cours particuliers de philosophie

Culture et politique

Charles-Eric de Saint Germain

Aux éditions Ellipses

Au sommaire de ce volume 1 à paraître en novembre 2011 :

  • La culture
  • L’art
  • Technologie et écologie
  • Le travail
  • Dieu et la religion
  • L’Etat et le pouvoir politique
  • La politique
  • Le droit et la justice.

Destinées aux élèves de Classes préparatoires littéraires, aux étudiants en IEP comme aux candidats au CAPES, ces leçons offrent une présentation globale et complète de l’ensemble des questions philosophiques du programme sous une forme pédagogiquement claire et accessible.

L’auteur propose dans ce premier volume consacré à la Culture et la Politique un traitement  » exhaustif  » des grandes notions (La Culture, l’Art, Technique et Ecologie, le Travail, Dieu et la Religion, l’Etat et le Pouvoir politique, la Politique, le Droit et la Justice). Pour cela, il a mobilisé quasiment l’intégralité des philosophes de la longue tradition qui est celle de la philosophie, depuis les présocratiques jusqu’à ses développements les plus contemporains.

Outre les philosophes  » classiques « , qui nourrissent la substance de ces cours, il mobilise des sociologues dont l’étude est désormais un  » passage obligé  » pour tout candidat un peu sérieux mais aussi des philosophes contemporains dont la connaissance s’impose aujourd’hui à tous ceux qui souhaitent se familiariser avec les enjeux de la réflexion contemporaine.

Leçons Particulières de Philosophie Volume 1 Culture & Politique (Culture Art Technique Ecologie)

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Jürgen Habermas : L’Europe en danger. La crise requiert la plus grande attention

Posted by Hervé Moine sur 26 octobre 2011

Nous reproduisons ici le texte, traduit de l’allemand par Denis Trierweiler, extrait de la conférence que Jürgen Habermas donnera à l’université Paris-Descartes le 10 novembre prochain dans le cadre d’un colloque organisé, , par l’équipe PHILéPOL (philosophie, épistémologie et politique) dirigée par le philosophe Yves Charles Zarka. L’intégralité du texte sera publiée dans le numéro de janvier 2012 de la revue Cités (PUF).

Vers une Europe court-circuitée et un idéal européen bafoué

L'Europe vers la post-démocratie ?

Dans ce texte, le philosophe allemand, chef de file de l’école de Francfort, craint que le vieux continent, mais récente institution politique, l’Europe, n’entre dans une ère « post-démocratique ».  Jürgen Habermas redoute que le Président français, Nicolas Sarkozy et la Chancelière allemande, Angela Merkel aboutissent aboutissent finalement à un compromis entre le « l’étatisme français » et le « libéralisme économique allemand », et  ce, au détriment de la légitimité démocratique.

En effet, l’Europe politique ne court-elle pas un grand risque, celui d’un très fâcheux court-circuit ? Celui des gouvernements des différents Etats européens de décider à la place des représentants des citoyens européens des attributions des budgets nationaux par le Conseil de l’Europe.

Mais c’est de surcroît l’idéal européen qui serait affecté : « Les chefs de gouvernement transformeraient de la sorte le projet européen en son contraire : la première communauté supranationale démocratiquement légalisée deviendrait l’organe d’une domination post-démocratique. »

Jürgen Habermas en appelle aux élites européennes à « se retrousser les manches » et à se hâter de rendre l’Europe enfin plus populaire.

Un impératif : Rendre l’Europe davantage démocratique

Jürgen Habermas par Wolfram Huke

A court terme, la crise requiert la plus grande attention. Mais par-delà ceci, les acteurs politiques ne devraient pas oublier les défauts de construction qui sont au fondement de l’union monétaire et qui ne pourront pas être levés autrement que par une union politique adéquate : il manque à l’Union européenne les compétences nécessaires à l’harmonisation des économies nationales, qui connaissent des divergences drastiques dans leurs capacités de compétition.

Le « pacte pour l’Europe » à nouveau renforcé ne fait que renforcer un vieux défaut : les accords non contraignants dans le cercle des chefs de gouvernements sont ou bien sans effets ou bien non démocratiques, et doivent pour cette raison être remplacés par une institutionnalisation incontestable des décisions communes. Le gouvernement fédéral allemand est devenu l’accélérateur d’une désolidarisation qui touche toute l’Europe, parce qu’il a trop longtemps fermé les yeux devant l’unique issue constructive que même la Frankfurter Allgemeine Zeitung a décrit entre-temps par la formule laconique : « Davantage d’Europe ». Tous les gouvernements concernés se retrouvent désemparés et paralysés face au dilemme entre d’une part les impératifs des grandes banques et des agences de notation et d’autre part leur crainte face à la perte de légitimation qui les menace auprès de leur population frustrée. L’incrémentalisme écervelé trahit le manque d’une perspective plus large.

Depuis que le temps de l’embedded capitalism est révolu et que les marchés globalisés de la politique s’évanouissent, il devient de plus en plus difficile pour tous les Etats de l’OCDE de stimuler la croissance économique et de garantir une répartition juste des revenus ainsi que la Sécurité sociale de la majorité de la population. Après la libération des taux de change, ce problème a été désamorcé par l’acceptation de l’inflation. Etant donné que cette stratégie entraîne des coûts élevés, les gouvernements utilisent de plus en plus l’échappatoire des participations aux budgets publics financées par le crédit.

La crise financière qui dure depuis 2008 a aussi figé le mécanisme de l’endettement étatique aux frais des générations futures ; et en attendant, on ne voit pas comment les politiques d’austérité – difficiles à imposer en politique intérieure – pourraient être mises en accord sur la longue durée avec le maintien du niveau d’un Etat social supportable. Les révoltes de la jeunesse sont un avertissement des menaces qui pèsent sur la paix sociale. Au moins a-t-on reconnu, dans ces circonstances, comme étant le défi véritable le déséquilibre entre les impératifs du marché et la puissance régulatrice de la politique. Au sein de la zone euro, un « gouvernement économique » espéré devrait redonner une force neuve au pacte de stabilité depuis longtemps évidé.

Les représentations d’un « fédéralisme exécutif » d’un type particulier reflètent la crainte des élites politiques de transformer le projet européen, jusque-là pratiqué derrière des portes closes, en un combat d’opinion bruyant et argumenté, obligeant à se retrousser les manches, et qui serait public. Au vu du poids des problèmes, on s’attendrait à ce que les politiciens, sans délai ni condition, mettent enfin les cartes européennes sur table afin d’éclairer de manière offensive la population sur la relation entre les coûts à court terme et l’utilité véritable, c’est-à-dire sur la signification historique du projet européen.

Ils devraient surmonter leur peur des sondages sur l’état de l’opinion et faire confiance à la puissance de persuasion de bons arguments. Au lieu de cela, ils s’acoquinent avec un populisme qu’ils ont eux-mêmes favorisé par l’obscurcissement d’un thème complexe et mal-aimé. Sur le seuil entre l’unification économique et politique de l’Europe, la politique semble retenir son souffle et rentrer la tête dans les épaules. Pourquoi cette paralysie ? C’est une perspective engluée dans le XIXe siècle qui impose la réponse connue du demos : il n’existerait pas de peuple européen ; c’est pourquoi une union politique méritant ce nom serait édifiée sur du sable. A cette interprétation, je voudrais en opposer une autre : la fragmentation politique durable dans le monde et en Europe est en contradiction avec la croissance systémique d’une société mondiale multiculturelle, et elle bloque tout progrès dans la civilisation juridique constitutionnelle des relations de puissance étatiques et sociales.

Etant donné que jusque-là l’UE a été portée et monopolisée par les élites politiques, une dangereuse asymétrie en a résulté – entre la participation démocratique des peuples aux bénéfices que leurs gouvernements « en retirent » pour eux-mêmes sur la scène éloignée de Bruxelles, et l’indifférence, voire l’absence de participation des citoyens de l’UE eu égard aux décisions de leur Parlement à Strasbourg. Cette observation ne justifie pas une substantialisation des « peuples ». Seul le populisme de droite continue de projeter la caricature de grands sujets nationaux qui se ferment les uns aux autres et bloquent toute formation de volonté dépassant les frontières. Après cinquante ans d’immigration du travail, les peuples étatiques européens, au vu de leur croissant pluralisme ethnique, langagier et religieux, ne peuvent plus être imaginés comme des unités culturelles homogènes. Et Internet rend toutes les frontières poreuses.

Dans les Etats territoriaux, il a fallu commencer par installer l’horizon fluide d’un monde de la vie partagé sur de grands espaces et à travers des relations complexes, et le remplir par un contexte communicationnel relevant de la société civile, avec son système circulatoire d’idées. Il va sans dire que cela ne peut se faire que dans le cadre d’une culture politique partagée demeurant assez vague. Mais plus les populations nationales prennent conscience, et plus les médias portent à la conscience, à quelle profondeur les décisions de l’UE influent sur leur quotidien, plus croîtra l’intérêt qu’ils trouveront à faire également usage de leurs droits démocratiques en tant que citoyens de l’Union.

Ce facteur d’impact est devenu tangible dans la crise de l’euro. La crise contraint aussi, à contrecoeur, le Conseil à prendre des décisions qui peuvent peser de façon inégale sur les budgets nationaux. Depuis le 8 mai 2009, il a outrepassé un seuil par des décisions de sauvetage et de possibles modifications de la dette, de même que par des déclarations d’intentions en vue d’une harmonisation dans tous les domaines relevant de la compétition (en politique économique, fiscale, de marché du travail, sociale et culturelle).

Au-delà de ce seuil se posent des problèmes de justice de la répartition, car avec le passage d’une intégration « négative » à une intégration « positive », les poids se déplacent d’une légitimation de l’output à une légitimation de l’input. Il serait donc conforme à la logique de ce développement que des citoyens étatiques qui doivent subir des changements de répartition des charges au-delà des frontières nationales, aient la volonté d’influer démocratiquement, dans leur rôle de citoyen de l’Union, sur ce que leurs chefs de gouvernement négocient ou décident dans une zone juridique grise.

Au lieu de cela nous constatons des tactiques dilatoires du côté des gouvernements, et un rejet de type populiste du projet européen dans son ensemble du côté des populations. Ce comportement autodestructeur s’explique par le fait que les élites politiques et les médias hésitent à tirer des conséquences raisonnables du projet constitutionnel. Sous la pression des marchés financiers s’est imposée la conviction que, lors de l’introduction de l’euro, un présupposé économique du projet constitutionnel avait été négligé. L’UE ne peut s’affirmer contre la spéculation financière que si elle obtient les compétences politiques de guidage qui sont nécessaires pour garantir au moins dans le coeur de l’Europe, c’est-à-dire parmi les membres de la zone monétaire européenne, une convergence des développements économiques et sociaux.

Tous les participants savent que ce degré de « collaboration renforcée » n’est pas possible dans le cadre des traités existants. La conséquence d’un « gouvernement économique » commun, auquel se complaît aussi le gouvernement allemand, signifierait que l’exigence centrale de la capacité de compétition de tous les pays de la communauté économique européenne s’étendrait bien au-delà des politiques financières et économiques jusqu’aux budgets nationaux, et interviendrait jusqu’au ventricule du coeur, à savoir dans le droit budgétaire des Parlements nationaux.

Si le droit valide ne doit pas être enfreint de façon flagrante, cette réforme en souffrance n’est possible que par la voie d’un transfert d’autres compétences des Etats membres à l’Union. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont conclu un compromis entre le libéralisme économique allemand et l’étatisme français qui a un tout autre contenu. Si je vois juste, ils cherchent à consolider le fédéralisme exécutif impliqué dans le traité de Lisbonne en une domination intergouvernementale du Conseil de l’Europe contraire au traité. Un tel régime permettrait de transférer les impératifs des marchés aux budgets nationaux sans aucune légitimation démocratique propre.

Pour ce faire, il faudrait que des accommodements conclus dans l’opacité, et dépourvus de forme juridique, soient imposés à l’aide de menaces de sanctions et de pressions sur les Parlements nationaux dépossédés de leur pouvoir. Les chefs de gouvernement transformeraient de la sorte le projet européen en son contraire : la première communauté supranationale démocratiquement légalisée deviendrait un arrangement effectif, parce que voilé, d’exercice d’une domination post-démocratique. L’alternative se trouve dans la continuation conséquente de la légalisation démocratique de l’UE. Une solidarité citoyenne s’étendant à l’Europe ne peut pas se former si, entre les Etats membres, c’est-à-dire aux possibles points de rupture, se consolident des inégalités sociales entre nations pauvres et riches.

L’Union doit garantir ce que la Loi fondamentale de la République fédérale allemande appelle (art. 106, alinéa 2) : « l’homogénéité des conditions de vie ». Cette « homogénéité » ne se rapporte qu’à une estimation des situations de vie sociale qui soit acceptable du point de vue de la justice de répartition, non pas à un nivellement des différences culturelles. Or, une intégration politique appuyée sur le bien-être social est nécessaire pour que la pluralité nationale et la richesse culturelle du biotope de la « vieille Europe » puissent être protégées du nivellement au sein d’une globalisation à progression tendue.

Jürgen Habermas, traduit de l’allemand par Denis Trierweiler

On pourra lire ou relire un ouvrage déjà ancien de Jürgen Habermas, ancien mais ô combien actuel. Le philosophe qui s’intéressait déjà à la crise et formulait déjà le danger de la mise hors course des citoyens.

Jürgen Habermas

Raison et légitimité

Problème de légitimation dans le capitalisme avancé, 1988

Critique de la politique Chez Payot

Sous la direction de Miguel Abensour et traduit de l’allemand par Jean Lacoste

Face à la complexité croissante des sociétés du capitalisme avancé, J. Habermas élabore une nouvelle figure de la théorie critique qui se définit dans l’affrontement, d’une part, avec le marxisme dogmatique, de l’autre, avec la théorie technocratique des systèmes. Est-ce que la contradiction fondamentale de la formation sociale capitaliste est toujours à l’oeuvre sans changement, ou est-ce que la logique de la crise a changé ? Pour Habermas, on n’assiste pas tant à un dépassement de la crise économique qu’à son déplacement, à travers le système politique vers le système socio-culturel. L’antagonisme des classes plutôt que d’être résolu n’est que temporairement refoulé ; aussi la crise économique ne peut-elle être amortie qu’en engendrant une série d’autres tendances à la crise, un véritable faisceau de crises : crise économique, crise de la rationalité, crise de légitimation, crise de motivation. De par l’insistance sur le déplacement de la crise et la mise en lumière des problèmes de légitimation du système social, une nouvelle question surgit : la reproduction de la vie sociale est-elle liée comme auparavant à la raison ? Relève-t-elle encore d’une discussion qui consisterait à déterminer des intérêts universalisables et à fonder les normes en vérité ?

Contre toute réduction de la légitimité à la légalité, contre l’empirisme, contre le décisionnisme, Habermas pose la possibilité de la constitution d’une pratique rationnelle, en recourant aux normes fondamentales du discours rationnel que nous supposons dans chaque décision, ouvrant ainsi la voie à une éthique communicationnelle. Aufklärer pour qui la raison est raison décidée, Habermas fait appel à la partialité pour la raison : « On a déjà accepté le point de vue de l’adversaire lorsqu’on renonce devant les difficultés de l’Aufklärung et qu’en formulant le projet d’une organisation rationnelle de la société on se réfugie dans l’actionnisme, autrement dit lorsqu’on choisit un point de départ décisionniste… La partialité pour la raison ne justifie pas plus le repli dans une orthodoxie chamarrée de marxisme qui ne peut conduire aujourd’hui, dans le meilleur des cas, qu’à l’établissement sans arguments de sous-cultures protégées et politiquement sans conséquence. » La situation présente « ne découragerait pas la tentative critique pour soumettre les limites de la résistance du capitalisme avancé à des examens concrets, et cela ne paralyserait certes pas la résolution de reprendre le combat contre la stabilisation d’un système social pseudo-naturel qui s’effectuerait par dessus la tête des citoyens. »

Raison et légitimité : Problèmes de légitimation dans le capitalisme avancé

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